PIEUSE CORRESPONDANCE
Le père Jérôme à madame Deville.
Paris, le 10 mai 186...
Votre lettre m'a fait du bien, ma très chère fllle, mais de la peine en même temps. Je remercie notre doux Seigneur des saintes pensées qu'il vous inspire, pour que vous ne vous départiez jamais de la voie parfaite de l'obéissance. Cest une preuve qu'il vous a placée parmi les âmes de choix, prédestinées à une grande gloire. Le monde malheureux, tout entier à sa vie de révolte contre le souverain maître et d'esclavage honteux des sens, ne comprend paS
ces choses. Séduit par les charmes d'une liberté coupable, il se jette de plus en plus dans la perversion. Laissons-le à son triste égarement, Quant à nous, qui savons soumettre notre volonté à la sainte loi de Dieu et accepter son joug si léger, nous ne regrettons rien de ces caprices de la nature déchue. Enchaînés volontairement, nous aimons notre saint esclavage.
Je vois avec bonheur, ma fille bien aimée, que ces bonnes doctrines sont entièrement les vôtres, et que pour rien au monde vous ne voudriez vous départir de la sainte obéissance.
Continuez, c'est là votre salut. Attachez-vous à l'obéissance comme à un ancre solide qui ne vous laissera pas emporter par la tempête.
Vous avez à souflFrir, je le vois bien, et à beaucoup souffrir. Mais moi, le père de votre âme, je ne dois pas retenir la vérité captive, et je vous dirai avec tous les saints : Heureuses souffrances qui se changeront un jour en couronne de gloire ! Heureuses contradictions de la part des natures mondaines qui serviront à vous perfectionner pour le ciel ! Nous sommes le froment de Dieu, disait un martyr; il faut que nous soyons broyés sous les dents des bêtes féroces pour devenir du pain pur. Dieu avait sur vous, ma fille, ses desseins éternels de miséricorde. Il vous fait passer par le creuset divin de la tribulation. Bénissez-le et soyez dans
PIEUSE CORRESPONDANCE Ut
la joie ! Cest à cela que se reconnaissent les âmes privilégiés, celles qu'il a choisies par son amour.
Plaignez beaucoup votre mari: il est dans une voie bien malheureuse. En résistant à Dieu, il se rend horriblement coupable. Il avait à se faire le défenseur de la bonne cause, à repousser tout pacte avec les ennemis déguisés du très saint-père et de l'Église. Son orgueil l'a emporté: tant pis.
Il n'en faudra pas moins qu'il cède. Qui résiste au cœur d'une épouse aimante doit faiblir tôt ou tard devant les justes résistances de l'épouse irritée. Ne sortez pas de cette idée. Elle vous a rendue forte jusqu'à ce jour. Certes, c'est moins que jamais le moment d'être faible. Oh! chère fille, mais vous tenez presque la victoire. Luttez! luttez! et croyez bien qu'il cédera. La maladie de madame Yillaret nous donnera du temps; la Providence agit pour nous. Elle met des pierres dans le chemin des impies, afin qu'ils ne puissent pas accomplir leurs mauvais desseins.
Je voulais aussi vous dire ce qui me fait une vive peine dans vos lettres, c'est que vous paraissez regretter le temps où votre âme, endormie dans les joies terrestres, ne songeait point à sortir de cet état mortellement dangereux pour votre salut. Je devrais vous reprendre fortement sur cela, mais je n'en ai pas le courage.
Mt UB eONFBSSSUR
l'aime mieux vous avertir du danger où vous tomberiez si vous ne repoussiez pas comme une séduction de Satan la pensée d'un rapprochement de cœur, qui ne serait pas seulement une &iblesse dans votre position d'épouse et de mère méconnue dans sa dignité et dans «es droits, mais un retour coupable à une vie où Dieu ne régnait pas exclusivement sur votre cœur. Est-ce que vous n'êtes pas assez avancée dans les saintes joies spirituelles que vous apportent les exercices de la vie de la piété» pour vous rappeler encore les oignons de l'Egypte, c'est à dire pour regretter ces joies sensuelles qui vous venaient d'un époux terrestre? Laissez donc tout cela. Le céleste époux doit vous suffire. Quand on a une fois goûté les délices enivrantes qu'il donne à l'âme, quand on s'est enivré au torrent de ses voluptés pures, le cœur peut-il en demander d'autres? Et n'ya-t*il pas nausée pour l'âme sur ces plaisirs qui ne sont que le résultat de la corruption de la chair?
Il faut fouler aux pieds ces vains r^rets de votre passé. Dieu vous demande ce dernier sacrifice» Vous le ferez courageusement, ma fille, et vous aurez la gloire de votre triomphe.
Je comprends comme vous qu'une correspondance remplace très imparfaitement des entretiens où Ton peut tout s'expliquer et tout se dire.
PIEUSE CORliBSPOtflDANGE t43
' Les évéûemeiitls nous servent. La paralysie de madame Yillaret tient son fils éloigné de Ya^ raillés. C'est un obstacle de moins^ Yoâs pour^ ME exercer plus de pression sur le cœur de Laurence en faveur de Ghantonnay, qui sent croitre chaque jour son amour. Moi-même, dans les intérêts pressants de la papauté et de l'Église, j'ai hâte que ce mariage s'accomplisse. Des plans d'une croisade plus énei^ique, en faveur de notre très saint père, s'y rattachent. La Providence a mis tout cela entre vos mains. k^ssez habilement et fortement sur votre mari et sur votre fille.
J'ai maintenant ceci à vous proposer. Je vais m'appartenir complètement pour la première quins^ine de juin. Mon supérieur m'a accordé ce temps pour me reposer des fatigues de mon mois de Marie. J'ai travaillé, vous le savez, et je travaille encore pour l'œuvre de votre digne curé. Ne pourriez-vous pas, tout doucement, sans qu'il devinât votre but particulier, l'enga^ ger à me demander une retraite'paroissiale. Je passerais ma quinzaine chez lui ; je serais près de vous. Pendant que M. Yillaret n'y sera pas, il faudra frapper le grand coup. Madame de Savînières, accompagnée de son neveu et de M. de €hantonnay, va se rendre auprès de vous. Elle y restera, m'a4-elle dit, trois semaines avant de «e rendre aux eauK. Yous ne vous trouverez pas
seule en face du mari récalcitrant. Vous savez combien madame de Savinières aime M. de Chantonnay, et vous m'avez dit tenir de la bouche même de M. Deville, que c'était un homme parfaitement aimable. Je serai là auprès de vous tous. Nous livrerons le dernier assaut* Les absents ont toujours tort. Et la place sera emportée.
Arrangez cela. Le plan ne me parait guère devoir rencontrer de difficulté réelle. Du presbytère de Vareilles, je verrai tous les mouvements, je dirigerai Tattaque : dans les moments d^échecs, on aura un centre pour se rallier. Je comprends que, seule, vous vous sentiez défaillir; mais, avec nous, vous serez forte.
Il faudra, jusqu'au moment de cette lutte suprême, prier, beaucoup prier. Rien n'est refusé à ceux qui prient. Seuls avec notre nature rebelle et capricieuse, que pouvons-nous faire?
Adieu, très chère fille, je vous bénis et je vous aime dans le saint cœur du bon Jésus.
Frère Jérôme, des Frères Prêcheurs.
P. S. N'oubliez pas de dire à notre chèreMarie, cet ange tout brûlant de foi, combien son sou* venir m'est précieux devant le Seigneur. Je sais que nous pouvons compter sur elle. Que de fois
PIEUSE CORHJBSPONDANGE 345
die m'ià dît : Je voudrais donner ma vie pour la eônrersion des pécheurs, pour celle de M. Villaret, reimemi du saint-siége. Voilà ^uae belle âme!
Marie Deville an très révérend père Jérôme.
Cher père,
Maman est bien bonne de me céder la plume aujourd'hui, au lieu de vous écrire elle-même. C'est une aimable gâterie; je prends cela comme une récompense : pouvoir écrire au cher père de son âme.
J'ai d'abord à m'acquitter de la commission que me donne ma mère. A la première ouverture que nous avons faite au brave curé de votre disposition à lui consacrer, s*il en avait le désir, votre seul moment de repos du premier au quinze juin, il nous a répondu par une exclamation de joie. — Quel bonheur, nous a-t-il dit, de posséder ce saint homme, ce grand prédicateur! Et il nous a promis de vous écrire sous deux ou trois jours. C'est donc chose arrangée.
Maman s'est disputée avec le curé à qui aurait l'honneur de vous donner l'hospitalité. Nous vous voulions absolument au château. Mais le curé nous a donné une raison convaincante : —
Le père sera accablé ici de confessions. Il lur viendra des pénitentes de toute la contrée; il sera plus maître de son temps au presbytère.
Le bien doit passer avant tout.
Ma mère a dû se rendre à cette raison. Mais vous dire toute notre joie de la bonne nouvelle ne me serait pas possible. Que de bénédictions, cher père, vous allez apporter à ce pauvre pays si arriéré en véritable piété ! Vous remuerez les consciences, vous attirerez les cœurs.
Ma mère semble renaître à la vie, depuis qu'elle a la certitude de vous avoir ici au presbytère. Elle a eu à traverser des jours bien tristes. Le désir du bien la dévore ; je partage toutes ses inquiétudes pour ma malheureuse sœur. Ma mère et moi , nous commençons demain une neuvaine à Notre-Dame de la Salette pour obtenir, de Marie toute-puissante, que cette pauvre sœur se rende enfin aux sages pensées de ma mère.
Vous vous unirez à nous dans vos saintes intentions, n'est-ce pas, cher père? Et moi aussi, j'ai besoin que la reine du ciel vienne à mon aide. Je vous dirai ici mes pensées intimes.
Toutes ces affaires depuis plusieurs mois m'ont impressionnée vivement. J'y ai trop mis de mon cœur. Hélas! j'ai perdu ma douce paix d'autrefois. Il y a des moments où je ne me reconnais plus. Je me surprends à des pensées qui