PIEUSE CORRESPONDANCE
m'épouvantent... Je veux et je ne veux pas!
Mon Dieu! quand trouverai-je un calme qui semble me fuir? Quand renaîtra pour nous le bonheur !
Adieu, cher père.
Votre fille soumise,
Marie Deville.
LES BORPS D|^ U GWUSE
Ce que moine veut, Dieu le veut. Le curé de Yareilles avait écrit au père Jérôme pour le prier de venir exercer son 2^1e éloquent dans Fbumble église de campagne dont le digne pasteur avait rêvé de faire une église nouvelle et monument taie. Le bruit que feraient les prédicationi» du dominicain attirerait l'attention sur VareiMes. Quelques articles louangeurs dans les feuilles religieuses aideraient la souscription, et, personnellement, le père s*occuperait de quelque quête. Tels étaient les rêves du curé. Ce qui est poBitif, c'est que le bonhomme ne se doutait pa^s le mojns du monde qu'il servait de compère au moine, pour jouer dans le château le rôle d'ins-
tigateur et de brouillon, sous le beau prétexte de doter la cause du pape et de TËglise d'un nouveau défenseur dans la publicité, dès qu'on en aurait fait le gendre du riche M. Deville. Or Hector de Chantonnay, présenté à Yareilles par madame de Savinières, avait été gracieusement accueilli par M. Deville. Il était dans la place, Yillaret était absent, tout allait bien de ce côtélà. De plus, le curé apprenait au moine la mort de madame Yillaret, ce qui suspendait nécessairement l'exécution des projets de M. Deville.
Le père Jérôme partit pour Yareilles le l*'juin, et pendant le trajet, il fit les plus beaux châteaux en Espagne. Il converti si»ait tous les pécheurs qui iraient entendre ses éloquents sermons. La neuvaine à Notre-Dame de la Salette avait son efficacité immanquable; M. Deville se convertissait ; il devenait un chaud propagateur du denier de Saint-Pierre, plaçait cent mille francs dans l'emprunt pontifical, et fixait, de concert avec lui, le père Jérôme, le jour du mariage de Laurence et de Chantonnay.
Le moine comptait sur la marquise pour le seconder dans ses projets, et il se promettait bien d'observer avec soin Louis de Savinières. Si le fils des croisés, qu'il avait à peine entrevu, ne lui paraissait pas suffisamment dévoué à la bonne cause, il ne lui laisserait certainement pas épouser Marie; il saurait bien trouver pour celle-ci
LES BORDS DE LA. CREUSE S5i
un petit saint non moins dévoué quelle-même aux intérêts de l'ordre des Frères Prêcheurs en général et du père Jérôme en particulier. Le dominicain voyait l'avenir couleur d or.
La voiture de madame Deville attendait le père Jérôme à la station de la Souterraine. Le <îuré de Vareilles était venu prendre son orateur éminent. Une ovation religieuse était préparée au dominicain sur la place de l'église de Vareilles. Un arc de triomphe, décoré des belles mousses du pays, entremêlées de fleurs, avait ^té dressé. Des jeunes filles, vêtues de blanc, portant des couronnes de houx, charmant arbuste aux fruits rouges l'hiver comme du corail, et aux feuilles d'un si beau verTt, dont les piquants avaient été préalablement enlevés, se tenaient sur deux rangs en avant de l'arc de triomphe. Le conseil de fabrique, invité par le curé, était là, et M. le président adressait un compliment latin, à la confection duquel il était probable que le digne pasteur n'était pas étranger. Le moine, qui savait tant bien que mal le latin scolastique, répondit en latin au président de la fabrique, et cette splendide réception,, au milieu de la foule accourue des villages, se termina par la seule cérémonie dont moines, fabriciens et autres sont toujours contents, par un copieux dîner au presbytère.
On était au jeudi. Et la retraite paroissiale.
iS8 LE GONFfiSSBim
annoneée préalablemeiit à l'église et dans toutes celles du voisinage, ne devait commencer que le dimanolie sdvant. Le reste de la sernsdae se passa en pourparlers du moine avec ses ehdr^s elles spirituelles, avec la marquise et Ghantonnay. Il se dépensa là beaucoup de diplomatie. Le moine voyait avec un secret ennui Tarrivée à Vareilles du jeune Savinières, parce que toujours, avec son intraitable ténacité, il espérait très bien, dans le cas d'un échec définitif auprès de Laurence^ faire faire à son protégé un mariage de raison avec Marie. La marquise^ plus babile cette fois que notre moine, s'était adres^ sée à M. Deville et l'avait i peu près gagné à la cause du jeune Savlnières* Restait à se servir de l'habileté de la marquise pour aider madame Deville et le moine à évincer définitivement le roturier Villaret, qui n'avait pour lui que lés sympathies, quon trouvait trop libérales, de M. Deville.
On s'observait donc; on s'étudiait. Mais il était évident que, cette fois, après les lenteurs de ces arrangements projetés^ on arriverait à une solution. Chacun avait hâte d'en finir. La position n'était plus tenable pour personi]^. Le père Jérôme prétendait ne pas s'éterniser avec les Deville; il avait d'autres opérations de ee genre à conduire. Il entendait bien ne perdre que ces premiers quinze jours de juin.
II' s'en expliqua catégoriquement ayec sa chère pénitente. Il parla hmit, cette fois.
-^ Ma fille, les heures d'un religieux^, d'un homme qui s'est consacré à la direction et à la chaire, sont comptées. Vous et moi, seuls, noun savons très bien que ce n'est pas pour ces bonnoi gens de Yareilles q%ie je suis venu ici. Il y a quarante mille cures de villages en FrancCy et sans doute chacune d'elles aurait sur moi les ndélwes droits que celle de Yareiltes. Il n'y a pas de raisons pour une préférence. Je suis donc ici pour vous, uniquement pour vous. Que cela soit bien compris. Jamais, dans la vie d'une femme ohrétieone, plus magnifique occasion ne s'est présentée de soutenir la i^inte cause. Vous avez reçu le. privilège de prêter à Dieu une part de cette fortune matérielle que sa Providence vous a départie, par le succès qu'il a donné aux entreprises de votre mari. Vous ne ferez donc que lui rendre ses propres dons. Le mariage de M. de Ghantonnay sera votre grande gloire ; il complétera ce que vous avez déjà fait pour le bien de la religion. Jusqu'à présent, ma fille, vous avez agi généreusement, je me plais à vous rendre cette jîttstice. Vous ^iez encore assez jeune pour étaler, sans être ridicule, un luxe splendide; vous âfvez sacrifié sans regret ces colifichets auxquels les femmes attachent tant de prix ^ vos diamants ont été vendus et le prix en a été consacré à
soutenir les œuvres pieuses que je vous ai .recommandées. Vos dentelles parent les autels de Marie. Vous avez même été plus loin : toujours plus ardente pour le bien, vous avez voulu souscrire des billets pour une somme relativement assez forte; il s'agissait d'une fondation importante pour notre ordre. Il m'a fallu, non pas exciter votre zèle, mais le retenir ; et j'espère, ma fille, que vous me rendrez cette justice que * j'ai mis dans tout cela une excessive délicatesse; j'ai concilié les devoirs de la femme chrétienne et ceux de la mère de famille. Comprenez bien qu'il est de la dernière importance que vos gendres soient de fervents catholiques; car enfin, si vous mouriez, ce qu'à Dieu ne plaise, avant M. Deville, les maris de vos filles, s'ils sont librçs penseurs, pourraient bien refuser de payer vos dettes ; votre signature aux yeux de la loi ne serait pas valable.
— M. Deville, j'en suis sûre, acquitterait mes billets.
— Je n'ai pas cette certitude : votre mari est un financier, et ces hommes-là ne connaissent que le Gode. Âh! si vous aviez su l'amener à mon confessionnal, c'eût été difiPérent; mais avec M. Villaret pour gendre, et peut-être avejB un autre impie auquel on donnera Marie malgré vous, j'aurais tout à craindre. Pour des hommes sans religion, faire subir à de pauvres
religieux une perte d'argent, sachant très bien que, souslalégislationimpiequenousavalue 89, pas un tribunal voudrait soutenir des moines, ce serait un triomphe. Par délicatesse, ma fille, vous devez prendre tous les moyens possibles d'assurer le bien que vous avez voulu nous faire. 11 faut bien vous le dire, quoique JB sache que je vais porter à votre cœur d'épouse un coup mortel, j'ai appris, la veille de mon départ de Paris et d'une manière tout à fait providentielle, que ce misérable Yillaret, animé de l'esprit de Satan, a engagé votre mari à se faire recevoir franc-maçon, et il a réussi.
— Oh ! mon père, cela n'est pas possible.
— J'ai la certitude de ce que j'avance. Jugez si je puis avoir .confiance dans des francs-maçons ! Et votre fille se trouverait sous l'influence de ces deux hommes I Gela ne doit pas être, cela ne sera pas. Je suppose que vous aurez encore quelques jours de lutte pour terrasser votre mari et obtenir le consentement de Laurence ; mais qu'est-ce que ces heures de résistance courageuse à côté du but sacré à obtenir? Voyez Pie iX, ma très chère fille ! Pie IX a lutté contre la France, contre tous les gouvernements libéraux de l'Europe, pour sauver une seule âme, et vous ne lutteriez pas, jusqu'à la mort, s'il le fallait, pour sauver l'âme de votre fille? Il faut donc choisir, cette fois, entre Dieu et Satan,
entre un Vîllaret et le très saint-père, et, pour vous dire mon dernier mot, entre eet homn^ et moi.
La très yéhémente harangue porta ses fruits.
L'exaltation de la pauvre Hélène ne connut phis de limite». II fut arrêté définitivement daMi sa pensée que le mariage serait rompu, n'importe par quel moyen. L'exemple du pape dans Fa^ faire du petit Mortara avait été le dernier cd«{^ porté à cette conscience encore vacillante. £lle n'hésiterait plus maintenant.
Madame de Savinières était venue do son càté à la rescousse du moine. Sa grande raison eeoadre Hélène était Fimpossihilité de Jaire admettre dans son monde ce .mécréant poiitiqfue du nom de ViHaret. Elle avait fait accepter M. Deville, c'était assez.
— Chère amie, je comprendi^ de reste, avait dit Hélène.
Ce n'était pas tout, il fallait aussi amener Marie à épouser Savinière», et la malheureuse mère, dans un moment d'épanchement i^veo sâ plus jeune fille, avait cru deviner que le cœur de Marie ne s'appartenait plus et que ce môme Villaret élait de sa part l'objet d'une pasiûcHi ardente, cette nature impétueuse ne pouvant prouver que de telles passions. Mais ces pa^ sions sont-elles durables ? Hélène le croyait*
Il eût été par trop ridicule de rompre un msu-
pia^e dlnclînatioQ entre Villaret et Laurence, pour Tentreprendre et le conclure entre Villaret et Marie. Il avait fallu toute Textravagance d'une jeune fille exaltée de dix-sept ans pour concevoir un arrangement atissi bizarre, appuyé rar cette belle raison : la femme fidèle sanctifie lliomme infidèle.
Madame Deville savait pourtant que le père Jérôme avait laissé cette espérance à Marie ; elle n'avait pas deviné que c'était là une finesse de directeur ; que pour amener Marie à l'obéissance, il fallait avoir l'air de lui concéder quelque chose. Le moine avait constaté, sans avoir eu besoin de questionner sa jeune pénitente, que l'amour de Marie pour Villaret entrait dans sa période décroissante. Mais madame Deville n'avait pas vu cela. Marie elle-môme ne le voyait pas encore très clairement, et elle s'obstinait à se dire :
— C'est Yillaret que j'aime.
D'un autre côté, la marquise, qui avait puissamment servi le père en faveur de Ghantonnay, entendait très bien être soutenue par lui auprès de Marie, pour la porter à accepter le jeune Savinières. C'était pour elle une affaire aussi capitale, et le moine serait habile s'il pouvait éluder la parole qui lui avait été donnée à ce sujet. Upe femme de ce genre ne donne rien pour rien.
On était dans ce gâchis, quand commen-
cèrent enfin les sermons de l'illustre dominicain dans Téglise de Yareilles. Gomme il s'agissait très peu des bons villageois, ce ne fut pas eux qu'il prêcha, mais bel et bien le monde du château. Il prit pour sujet de ses conférences « l'obéissance et le sacrifice. »
Sa théorie était très simple. Dieu demande toujours de nous l'obéissance, quoi de plus juste? et souvent des sacrifices, n'est-ce pas son droit? Mais Dieu ne parle pas à chacun de nous comme à Abraham, pour lui dire : Toile unigenitum; c'est alors le guide des âmes; le prêtre, qui se charge de parler pour Dieu.
On vient d'entendre le père Jérôme. Cela portait en pleine poitrine sur l'unique victime que tenaillait ce bourreau.
Lorsqu'on était sorti du premier sermon, et que la marquise, M. Deville, Ghantonnay et Savinières formant un groupe, madame Deville étant derrière en entretien très animé avec Marie, M. Deville dit à madame de Savinières :
— Le sermon du père vous a-t-il beaucoup amusée?
— Pas le moins du monde. Et vous?
— Beaucoup. Mais j'en ai assez. Huit jours de conférences sur l'obéissance et le sacrifice» c'est trop. Je les sais d'avance par cœur, et je n'y reviens plus.
— Je voudrais bien faire comme vous; mais
Hélène ne me pardonnerait jamais de manquer les beaux sermons de son cher père, celui-ci ne manquerait pas de me mettre au plus mal avec toutes les dévotes du faubourg Saint-Germain.
— Nous pouvons arranger cela.
— Oh ! quel bonheur !
— Je m'en charge.
Après le dîner, au salon, M. Deville prit la parole.
— Ce que vous m'avez dit, chère marquise, que vous restiez peu de jours parmi nous, est bien peu aimable. Huit jours seulement, mais ce n'est rien !
— Impossible, cher ami, de vous donner une matinée de plus. J'ai des affaires, des rendezvous pour affaires. Cela ne se manque pas.
— Je tenais par dessus tout à vous montrer les bords de notre si jolie Creuse.
— Oui, vous me l'avez promis cent fois cet hiver, et je veux très bien que vous me fassiez faire cette petite course.
— Pour cela, il faut me donner une autre semaine.
— Impossible.
— Alors, partons dès demain.
— Qu'à cela ne tienne. Je suis des vôtres. Cette jeunesse viendra avec nous.
— Ma tante , reprit Savinières , je suis bien peu fort sur l'obéissance et encore moins sur le
saerifioe. le tiens donc, et pour cause, à me faire ccovertlr par le père lérôme. Je d^naïkle à ne pas manquer un seu] des sermons de ia retraite.
— A merveille! Donc, monsieur de Ghantonnay, je vous retiens pour mon chevalier.
— Madame, cet honneur ne se refuse jamais^
— Ah! monsieur de Ghantonnay ! reprit madame Deville. Et que dira le père si vous manquez à son auditoire?
— Madame, je suis tout obéissance : il le sait; je suis un converti. Je vous charge de lui dire que je n'ai pu refuser madame la marquise.
— Vous êtes tous des ingrats.
— Mais la course ne sera pas bien longue, je pense, dit la marquise. Je tiens à être ici pour la clôture de la retraite. Les clôtures me plaisent assez. Gela promet des choses nouvelles. Il faut varier ici-bas.
— Je ne vous demande que quatre jours, dit M. Deville.
— Oh ! c'est à merveille. Le père ne grondera personne; nous aurons ses derniers sermons, ses plus beaux. Ah çà! pendant notre absence, Hélène, dites-lui. donc que, pour sa fin de retraite, il nous prêche quelque chose de plus gentil. Je n'aime guère les sermons où l'on traite toujours le même sujet. De plus, j'ai une horreur prononcée pour tout sacrifice. G'est si
doux de faire sa volonté! Et vous, monsieur Devillej tracez-nous notre itinéraire de touristes pour ces quatre jours. Cela nous fera oublier le sermon.
M. Deville prit une carte du département et indiqua du doigt les plus beaux sites , ceux que George Sand a célébrés dans des pages immortelles.
— Ah ! ne me parlez pas de George Sand ; je ne Faime pas.
— Vous ne Taimez pas? vous avez tort. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas admirer ce qu'elle a trouvé beau.
— Ma foi, je n'en sais rien.
— Allons ! allons ! les beautés de la Creuse vous convertiront à George Sand. Je vous lirai là quelques-unes de ses plus admirables pages, et après cela, comme vous êtes une femme d'esprit et de goût, vous ne direz plus : Je n'aime pas George Sand.
t. II. 17
SOLLiaTATOR AD MALUM
Pendant Texcursion de H. Deville avec sa gracieuse compagne, madame de Savînières et M: de Chantonnay, madame Deville et Marie se livraient à toute Fardeur du mysticisme. On ne perdait pas un des entretiens du père, et ma* dame Deville ne passait pas de jour sans aller s'exciter encore et se saturer de théories ascétiques au confessionnal de son guide spirituel, pour elle, représentant infaillible de Dieu sur la terre. Par convenance et par respect pour sa mère, Laurence se traînait à ces exercices religieux qui ne disaient rien à son cœur, et où de loin en loin quelque bonne parole tirée de FÊvangile venait un peu rafraîchir sa pensée,
i64 LE CONFESSEUR
au milieu du gâchis scolastique du moine orateur.
Ce fut pendant ces quelques jours, où les épanchements entre le père et sa fille spirituelle n'étaient gênés par rien, que s'accomplit la dernière phase de la prise de possession sur le cœur et l'âme de sa pénitente.
Au point où en était arrivé le père Jérôme, il pouvait disposer en maître absolu de la pauvre Hélène. Elle lui appartenait corps et bien :
c'était sa chose. Conduite à cette limite fatale, où l'âme féminine perd la responsabilité de soi, Hélène, si elle eût rencontré un homme autre que le dominicain, pouvait se perdre dans les dernières hontes, entraînée par cette illusion de l'obéissance passive qui fait don du cœur comme de tout le reste.
Mais, quoique le père Jérôme ne fût pas de bronze, et que bien des fois, les effluves fascinantes de la femme eussent troublé ses sens, il n'était pas homme à faiblir jamais par un entraînement de cœur. 11 y avait en lui deux passions terribles qui le préservaient d'une autre passion. Dévoré d'ambition et de fanatisme, combinant sans cesse ses moyens d'avancement personnel dans son ordre, et d'accroissement d'influence pour cet ordre qu'il avait rêvé de rendre illustre au dessus des congrégations rivales, il n'avait qu'une pensée, ardente, cor-
SOLLICITATOR AD MALUM 265
rosive, qu'un sentiment dont il subissait toute la fougue, satisfaire ces passions dévorantes qu'il avait cru sanctifier, sous le beau prétexte qu'en s'y abandonnant avec toute l'impétuosité de son caractère, c'était la cause de Dieu qu'il servait.
L'ambitieux et le fanatique ne pouvait donc être pour Hélène un tentateur. Jérôme fut fort contre lui-même; et à certains moments, luttant avec rage contre les inspirations de la nature, dont il ressentait l'entraînement irrésis^ tîble, il se déchirait le bras jusqu'au sang, opposant une douleur physique aux âpres convoitises de l'instinct.
Il ne fut donc pas, pour cette pénitente qui avait encore tant de charmes, le sollicitator ad maluruy qui a si longtemps désolé l'Église, et qui se trouve comme la conséquence fatale du système de la direction, et des investigations en matière honteuse.
Vainement l'Église avait des anathèmes contre le prêtre suborneur, vainement encore aujourd'hui elle oblige la pénitente séduite à dénoncer le coupable auprès de l'évêque, sous peine elle-même de ne rencontrer aucun prêtre qui veuille l'absoudre, la séduction entre logiquement dans le tribunal de la pénitence avec les principes de la théologie erotique. Si heureusement ce crime devient rare dans les mœurs du clergé contemporain, surtout chez les prêtres
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au milieu du gâchis scolastique du orateur.
Ce fut pendant ces quelques jou épanchements entre le père et sr tuelle n'étaient gênés par rien, qi ^
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séculiers, il faut Fattribuer à Thabitude honnête 4u plus grand nombre, de suivre la méthode pudique que nous avons vu pratiquer par le chaste abbé Gourbon*
Le mal, à cet égard, était allé si loin sous Taneien régime qu*il avait fallu en venir à Fautorité des tribunaux.
Un travail de statistique des plus curieux a été fait sur ce sujet en Espagne par le célèbre auteur Llorente, que ses recherches dans les jregistres de l'inquisition et des tribunaux civils mettaient à même de tirer à clair cette question délicate. Je vais citer textuellement le résultat de son enquête. Elle établit quels affreux ravages avait fait la méthode scolastique des interrogations dans un pays très catholique, sous un climat très ardent, où par conséquent plus <iu'ailleurs l'abandon filial des pénitentes et la chaleur du sang contribuaient à rendre plus <langereuse l'application des règles scolastiques.
J*ai trouvé, dit Llorente, en consultant les pièces originales des procès et les notes du livre 46a registres des autras tribunaux, que les prêtres dénoncés pour ce crime en Espagne, et 4m& les tles adjacentes, étaient en raison d'un f rétre séculier suborneur sur dix mille ; et entre les réguliers d'un sur un mille parmi les bénéidictins, les bernardins, les prémontrés, les hié-
SOLLICITÂTOR AD MALUM 967
ronimites, les basiliens, les agonisants, les théatins, les oratpriens, les chanoines réguliers de Galatrava, de Saint- Jacques d'Alcantara, de Montera, de Saint-Jean et du Saint-Sépulcre; d'un sur cinq cents parmi les carmes, les augustins, les mathurins, les moines de la Merci, les dominicains, les franciscains et les minimes de Saint-François de Paule ; d'un sur quatre cents sur les augustins déchaussés, les mathurins déchaussés, les pères de la Merci déchaussés; et d'un sur deux cents chez les carmes déchaussés, les alcantariens et les capucins.
l'auto-da-fé
— Avouez, disait le moine à madame Deville, en se promenant avec elle dans les beaux jardins de Vareilles, que pour un homme qui se dit religieux, votre mari tient peu à donner le bon exemple dans la paroisse; quelle singulièfe idée que celle de ce voyage sur les bords de la Creuse dans un tel moment ! Vous auriez dû lui foire sentir toute Tinconvenance de son procédé.
— Je l'ai essayé, mon père, mais en vain. Je n'ai pas voulu trop insister, je garde mes forces pour un sujet plus grave.
— Soit, vous avez peut-être agi sagement. En | attendant, votre respectable curé est très mal |
édifié de la conduite de son paroissien ; il voit là un manque d*égards pour moi, "et il en est blessé. Il a tort en cela, ce bon curé. Je suis venu dans sa paroisse pour les pauvres et pour les petits : que les riches et les grands ne viennent pas m'entendre, que m'importe à moi? Je fais mon devoir, et cela me suffit. Votre mari, lui, prend pour guide son orgueil et son vain savoir! Puisse Dieu ne pas Tabandonner à son sens dépravé. Il faut toujours espérer, ma chère enfant! Il faut prier la sainte Vierge. Vous ferez bien de faire coudre dans ses habits une médaille de rimmaculée conception, afin qu'il en ait toujours une sur lui. D'innombrables conversions sont dues à cette pieuse pratique qu'une âme aimante de femme a pu seule inventer.
— Mon père, j'y avais pensé , mais je eraîgnais que ce ne fût là une superstition.
-~ Où avez-vous pris cela?
— Je l'ai entendu dire à Tabbé Gourbon.
— L'abbé Gourbon a tort ; mais lui et ses pa*reils voient des superstitions partout. Dieu ne bénirait pas ces pratiques si elles étaient su*perstitieuses. Groyez-moi, ma fille. Ayons la foi «impie des âmes pures, faites coudre les petites médailles, et ce soir, vous, Marie, oe petit ange, et moi, nous réciterons le rosaire à l'in* feention de votre mari et de votre fille, et nous terminerons par la prière pour la conversion
t AUTO*DA«FÉ «M
4ied pécheur», Domine non secundùm; et qui sait, vm filb, sites bords de la Creuse ne seront pas pour M. DevJUe la chemin de Damas? Marie est isî puissante!
. — Mon père, persistez-vous dans votre bonne opinion sur le jeune comte de Savinières?
— Oui, sans doute. Pourquoi me demandezvous cela? dit le nu^ine, ne vioulant rien dire qui pût le compromettre auprès de la marquise aussi longtemps quil aurait besoin d'elle.
— Je le trouve tous les jours plus léger, plus inconsidéré.
— Il est si j^une î La gravité arrivera plus tard. Marie est aussi trop sérieuse pour une jeune fille de dix-aept ans; ces deux caraetèras se tempéreront Tun par l'autre. Pensez*vous que Marie prenne du goût pour ce jeune homme?
— Les saillies du jeune comte font quelque^ fois éclore un sourire sur les lèvres de ma fille. Elle ne me parait pas lui être hostile, voilà tout.
— C'est quelque chose.
*^ Je redoute tant pour elle une passion malheureuse !
-^ Je vous ai défendu de vous préoccuper de cela. Les femmes qui ont lu des romans sont, sur certaines questions, ingouvernables.
. ~- Oh! cher père, tous savez bien que j'ai voulu faire entre vos mains le vœu de vous obéir ientout.
— Je le sais, ma fille bien-aimée, vous êtes capable de toutes les grandes choses. Vous savez aussi pourquoi je n'ai pas voulu recevoir ce vœu, je ne voulais pas que ma direction devint pour vous un fardeau , un joug insupportable. Non, non, ma fille, je veux vous laisser toute votre liberté.
On le voit, si le père Jérôme se montrait quelquefois impérieux envers sa pénitente, il savait aussi la flatter. Le dominicain connaissait les femmes, il savait au besoin serrer et modérer le frein.
— Ma fille, continua-t-il, il ^est convenu que Laurence seule doit nous occuper. La Providence se sert de tout pour arriver à ses fins. La mort de madame Yillaret a fait retarder de trois mois au moins un mariage qu'on aurait peutêtre fait à présent malgré vous. Il faut profiter de ce délai pour ouvrir les yeux à votre fille; plus tard nous penserons au comte de Savinières et à Marie.
— Le comte de Savinières est-il vraiment bien religieux?
— Sa tante l'assure ; il s'est, dit-il, battu en Italie.
— Pour le saint-père?
— Et pour qui donc? Voulez-vous par hasard que ce soit pour Garibaldi?
— Vous avez raison, mon père ; au reste, si
l'aOTO-DA-FÉ 275
ce jeune homme est sincèrement pieux, je le verrais avec plaisir devenir mon gendre.
— Oui, faire de votre fille une comtesse de Savinières, cela flatterait un petit reste d'orgueil mondain. Je ne vous le reproche pas trop; la perfection ne s'acquiert pas dans un jour ; et moi-même j'ai compati à cette faiblesse en choisissant l'illustre héritier du nom de Ghantonnay pour votre fille aînée. Au reste, je vous le répète, à chaque jour suffit son mal, dit l'auteur de Ylmitation, ne pensons qu'à Laurence.
Certes, disait le moine, si j'échoue pour Chantonnay près de la belle Laurence, il faut lui ménager Marie comme pis-aller. Je veux bien soutenir jusqu'à un certain point le neveu de la marquise, mais contracter des engagements prématurés, ce serait par trop maladroit. Attendons.
Cette conversation eut lieu sous une allée de tilleuls plantée à lextrémité du jardin. Des massifs cachaient presque entièrement le château aux deux promeneurs. Cependant, à travers quelques éclaircies, ils en apercevaient les murailles et la pâle et mélancolique Marie, qui, accoudée sur l'appui d une des fenêtres de la bibliothèque, semblait rêver profondément.
— Vous souvenez- vous, dit madame Deville à son directeur, de l'histoire de l'apparition du diable que je vous racontai en arrivant à Paris?
S74 LE GOMFESSBUll
---Sans doate, et cette apparition n'est pas incroyable.
-^ Non, sans doute. Toutefois il serait possible qu'il n'y eût là rien que de très naturei?
-^ J'ai foi dans les pressentiments de cette enfant, et le diable dans une bibliothèque me parait tout à fait à sa place*
-*- Comment, mon père?
— Gomment? Est-ce que vous croyez par ha* sard que tous les livres de M. Deville ont été écrits par des Pères de l'Ëglise?
— - Non, assurément.
— Plus des trois quarts, voye:&-vous, ont été écrits sous la dictée du diable ; et le diable élit son domicile dans les bibliothèques, pour tenter ceux qui viennent là chercher une distraction^ de lire ces livres infâmes. Pas plus tard qu'hier» le comte de Savinîères, que vous prenez pour un esprit léger, me disait : Savez-vous, mon révérend père, qu'il y a dans cette bibliothèque dés livres que pas un libraire ne pourrait vendre ostensiblement à Rome et qu'ils compro* noettraient, auprès des pères du couvent de la Minerve, les imprudents qui, les ayant en leur possession, ne lés mettraient pas sous une triple serrure? Cela m'a donné à penser, j'ai jeté un regard sur vos livres, il y en a, en effet, d'exécrables, d'abominables, et je veux vous faire à ce sujet, une proposition.
L AUTO^BJl'FÉ 215
*^ Elle est acceptée d'avance, mon père. Il s'agit, nes^ce pas, de ne plus laisser la clef, afin que personne ne puisse y pénétrer?
— Bel expédient, ôter la clef!
Et le moine haussait les épaules.
— Quel parti prendre alora, mon père?
— Brûler ces mauvais livres, les brûler tous, tous, entendez-le bien !
*^ Gela est impossible, mon père.
^^ Impossible! Quelle impossibilité voyez'* vous là?
-^ Cette bibliothèque appartient à M. De* ville.
■- Hé bien?
^^ Il ne consentira pas.
^^ Je le sais bien qu'il ne consentira pas, et je ne vous parle pas de lui demander son consentement; mais de faire disparaître, vouS'^ même, de votre maison les poisons qui peuvent ôter la vie de l'âme, non seulement à vos enfants, mais à tous ceux qui pénétreraient dans ee lieu maudit. Depuis que je suis ici, j'ai été tellement absoi4>é par les travaux de la retraite que je donne à la paroisse du bon curé de Vareilles, que je n'ai pas eu le temps de penser à bien des choses importantes. Allons dans votre bibliothèque, je ferai mon choix, car je ne doute pas qu'il n'y ait de fort bons livres ; mais tout ce qui sera mauvais sera brûlé.
276 LE CONFESSELR
-r— Mon mari sera fort mécontent, et vous m'exposerez à une scène pénible !
— Oh ! femme de peu de foi ! Vous lisez pourtant la vie des saints, celle des martyrs, et vous ne rougissez pas de votre faiblesse? Des jours bien mauvais peuvent se lever sur nous. Si le pouvoir temporel tombe, la société tombera avec lui. La barbarie nous envahira de nouveau, le^ échafauds seront dressés, et il faudra confesser sa foi devant les bourreaux ; et certes, la civilisation moderne, anathématisée par Rome, nous amènera tous ces malheurs. Notre grand publiciste catholique n'a pas craint de dire : Quand la police sera portée à sa perfection, quand la science aura enfanté ses merveilles, quand partout les tables ploieront sous les viandes exquises, alors on mangera de la chair humaine (1), » et il a dit vrai. La chair que Ton mangera, ce sera celle des croyants.
Que ferez-vous alors? Vous qui tremblez toujours devant un moment de mauvaise humeur de votre mari, vous renierez donc votre foi?Vous irez donc vous asseoir à la table des enfants de Bélial, et vous repaître avec eux du sang de vos frères?
Le moine s'oubliait, il se croyait en chaire, il gesticulait, se drapait dans son manteau
(1) Parfum de Rame, par M. Louis Veuillol, t. Il, pag. 51.
ooif ; et les éclats de sa ym% slradente devaient arrîvear jusqu'au château. <2uelfues mois fins tôti, le bon /sens de madaxne Deville se serait i^éyolté devant ces yioleiïoes de langage^ omis aile était subjuguée; <et quand le moine, rêvenant à lui, et craii^i^at même 4'avoir été trof^ loin, jeta les yeux sur sa pénitente effarée, il mit dans ^en regard une douce mansuâwuie et lui dit d'une voiK presque caressante :
— Non^ ma fille, <na bien chère fille, youeae :pac1isereK jamais avec lesprit du mal! Le supposer serait vous faire une grave injure. Sî yoûb 4iTez hésité un instant, c'est que, sans doote^ vous ne compreniez pas tout le danger des mauvais livres* Oh! ma fille, que d'âmes se seAt p^u^ pour l'éternité, pour avoir lu un mauvais livre! Quelle fatale découverte que celle de l'imprimerie ! £t il y a des chrétiens qui osent appeler progrès ces inventions infernales 1 Enfin, ma fille, je dois vous le diro : toute personne qui garde ehez elle un livre défendu, même sans le lire, est excommuniée ipso fado. Yoy^ s'il vous est permis d'hésiter.
— Aussi, mon père, je n'hésite plus.
— Il faut de suite faire cette exécution. Suivez-moi.
Et le moine se dirigea vers le château, d'un air aussi belliqueux que s'il se fût agi d'une croisade contre de nouveaux Albigeois.
Le moment était favorable pour Texécution de ses projets, il n'y avait au 'château que madame Deville, ses filles, et le comte Louis de Savinières. Le père Jérôme regrettait que Ghantonnay ne se trouvât pas là pour prendre part à sa glorieuse expédition. Toutefois, il se consolait en réfléchissant que si M. Deville prenait mal la chose, il valait mieux que Ghantonnay ne fût pas compromis. Le comte de Savinières le gênait un peu. Quelles étaient au fond les opinions de ce jeune homme? Il n'en savait rien; c'était un ami de Villaret, motif suffisant pour qu'il fût suspect au moins de levi. Le père Jérôme aurait bien voulu mettre à profit les jours qu'il passait avec lui à Yareilles, pour le faire expliquer au sujet de ses opinions politiques et religieuses; mais Louis, fin comme un Italien, s'amusait à déconcerter le moine; et quand celui-ci, obéissant à ses instincts d'inquisiteur^ le mettait en quelque sorte en demeure de s'expliquer, Louis s'échappait par la tangente, avec une raillerie ou un jeu de mots. — Gardez-vous bien de vous, faire un ennemi du père Jérôme, avait dit la marquise |4e Savinières à son neveu, hurlez avec lui, sans cela vous êtes perdu. Le jeune comte mettait à profit ce conseil, tout en se donnant le plaisir de se moquer du révérend père.
Marie, en voyant revenir le moine et sa mère^ était rentrée dans le salon.
l'aUTO-DA-FÉ '879
Le père Jérôme prit son air le plus aimable, et ce fut le sourire sur les lèyres qu'il annonça que madame Deville, inspirée par sa piété et par son désir d'éloigner de sa maison tout ce qui pourrait devenir pour ceux qui l'habitaient, ne fut-ce même que temporairement, une occasion de péché, venait de lui demander de faire Tinspection des livres de la bibliothèque afin de s'assurer s'il n'y en avait pas quelques-uns de ceux que l'Église a frappés de ses censures. ,
— Et s'il y en avait? dit Marie.
— On les brûlerait, ma chère enfant.
— Oui, oui! s'écria Marie en frappant ses deux mains l'une contre l'autre. Et ses yeux brillèrent d'un éclat sauvage.
^- Il y aurait quelque chose de mieux à faire que de brûler des livres dans la cour du château de Yareilles, dit le comte dé Savinières; mais les temps sont mauvais, et l'on fait ce que Ton peut, n'est-ce pas, mon très révérend père?
— Vous avez raison, dfit Marie. Autrefois, ce n'était pas les mains pures des hommes de Dieu qui jetaient les livres pervers au bûcher, c'étaient celles des bourreaux !
— Oh! mademoiselle, dit Louis, les temps dont vous parlez étaient déjà des temps de relâchement. Brûler des livres ! à quoi cela mènet-il? Mais nous ne sommes plus dignes d'être placés sous la direction des tribunaux institués,
pàit r£gliâe rdmaine» âuus les siècles de foi. ÎW^t4tre y reyîendroasHEKHis, moB père^ à oas teaifis béroiques. £a attendanti^ je y4Û8 preodre Wfte À)helle pour atteindre 4mix ra^ns tes plus ^ev^s de la bii)liotbèfue. Si vous le permettez. Je vous éviterai la peine d'y monter Je yw»
Qommei^ai les aecusés, et vous pronmicerez la sentence, soit pour absoudre, soit pour con* damner.
— Je voudrais bien savoir, se disait le père Jérôme, si ce petit fat ne se moque pas «de moi. Il faudra que je fasse prendre en Italie des renseignements sur sa ^^onduite politique et religieuse. Ab ! si je n'avais pars besoin de sa tante !
Laurence s'était approcbée de sa mère et lui avait .pai*lé à voix basse. Madame Deville l'embrassa sur le front en lui disant :
— C'est un devoir que je dois remplir, ma fiHe, et quelles qu'en soient les conséquences, je le remplirai. Ma cbère enfant, ajouta-t-elle en soupirant^ la vie dhme cbrétienne est une vie de sacrifice.
On entra dans la bibliotbèque. Laurence seule resta dans le salon; mais, la porte de communication étant restée couverte, elle pouvait entendre et voir tout ce qui se passait.
Le moine s'instalja dans un large fauteuil, madame Deville se plaça à côté de lui, et Marie, debout, les yeux fixés sur le moine, portait.
l'aUTO-DA-FÉ 28t
dans cette scène de stupide fanatisme, Fardeur passionnée de son caractère. Le père Jérôme lui paraissait remplir là une fonction sublime.
Louis était arrivé avec Féchelle ; il l'appliqua aux parois de la bibliothèque et y grimpa lestement.
— Puisque le tribunal est en mesure de m'entendre, dit-il, je commence. Je suppose, mon révérend père, que vous avez invoqué les lumières d'en haut.
— Ne traitez pas légèrement les choses sérieuses, jeune homme.
— Je n'ai garde, mon révérend père, et vous allez voir comment je vais m'acquitter de ma mission.
l'auto-da-fé
(suite)
Alors commença une. scène à peu près identique avec celle que Cervantes a mise dans son Don Quichotte de la Mancha, où Ton voit le curé et le barbier brûler les livres de chevalerie, — <^oupables d'avoir détraqué la cervelle du bon chevalier de la Triste Figure, — en présence de la nièce et de la gouvernante du susdit chevalier, et à leur grande satisfaction.
— Oh! oh! dit le comte de Savinières, nous allons, je l'espère, débuter par une condamnation. Œuvres de Voltaire, édition de Kelh, magnifique reliure.
— Au feu, dit le père Jérôme, au feu les œuvres
tèé LE CONFESSEUR
de cet homme qui ont conduit tant d'âmes au feu éternel ! Oui» nous commençons bien notre épuration. Et à propos de cela, madame, achetez donc le livre que M. Nicolardot a écrit sur Voltaire. Le connaissez-vous, monsieur le comte?
— Moi, non, et je ne veux même pas le connaître.
— Pourquoi donc, s'il vous plaît?
— Parce que j'ai lu une critique de ce livre faite par un zélé catholique : il prétend et il prouve que M. Nicolardot a fait un livre maladroit, que, dans tout ce qu'il reproche à Voltaire, a il n'y a pas de quoi fouetter un philosophe, » et qu'en somme le lecteur pourrait bien être tenté de prendre parti pour Voltaire contre Nicolardot. Or je ne veux pas être tenté, je tiens à gafder mooi opinion sur le philosophe de Ferney.
•H^ Oui, je sais que M, de P.». vise quelquefois à rindépendanee, et qu'il se permet de critiquer des auteurs dévoués à la bonne cause. Il a fait lâ une école, mais il a racheté cela en flétris^ gant un livre que je ne veux paa même nommer; car j'espère bien qu'on ne le trouvera pas ici. Jetez là les Œuvres de Voltaire, monsieur le comte, et eontinnons^
— Mon révérend père, voici un Jean-Jacques Rousseau, non moins superbement relié que son confrère, et qui me parait devoir le suivre.
— Sun» êwjLt&y Ht le mo4ne, noas brûlerons eii0emble les œuvres de ces dem coryphées de Fiiuptété du d>ix-Iiui<ièfne siècle, comme leur» àme» brAllent ensemble dans Teofer pour toute Téternité.
-^^ Voici Y Esprit ée» tok, les Litres persanes de Montesquieu.
— Tout cela eet digne du bûcher. Mon Dieu, mon Dieu ! comment peul-eo trouver de pareils titres chesi des honime» qui se prétendent chrétiens! Quelle douleur po«ir un religieux de voir }é» lois de* FÉglise- niéprîsées ainsi en France!
Heureusement pour k sensibilité du révérend .pèvBf que, dans les rayons suivants, il put faire ^ce aux auteiirs nommés par Louis de Savi* nières. Tous n'étaient pas absous sans quelques restrictions; mais enfin le père lérôme ne voulut pa« se montrer trop rigoriste. Il hésita quelques minutes quand Louis nomma Chateaubriand. — Son libéralisme nous a fait bien du mal, dit-il, et dans ses œuvres il y a un grand nombres de pages coupables. Mais saebons lui gré d^avoir toqIu remplaeer la poésie du paganisme par celte du catholicisme, et usons d'indulgence pour loi.
— Toiei k» Œuvres eomplètes de Bossuet, dit le comte, eeei échappe à la censure et mérite une place d'honneur dans toutes les bibliothèques.
— Hum ! hum ! dit le père Jérôme, peu s'en est fallu que Bossuet ne fût récemment condamné dans un de nos conciles provinciaux, et qu'on ne mit quelques-uns de ses ouvrages à V index.
— Bossuet, le grand Bossuet! s'écria madame Deville.
— Oui, madame, le grand Bossuet. Il est le père de l'hérésie gallicane.
— Voici, en effet, sa Défense des libertés de ï Église gallicane y dit le comte.
— Au feu, ce livre! s'écria le moine. Cependant, soyons justes, ce malheureux ouvrage n'a paru qu'après la mort de Bossuet, c'est son indigne neveu qui l'a publié, Bossuet n'en est peut-être pas l'auteur.
— J'ai oui dire, mon révérend père, que le manuscrit de ce livre existait, et qu'il était d'un bout à l'autre de l'écriture même de l'évêque de Meaux.
— Et qu'est-ce que cela prouve?
— Il me semble , mon révérend père, que M. de la Palisse né manquerait pas de dire que cela prouve que Bossuet a écrit le manuscrit.
— Si vous aviez lu les œuvres de l'illustre Joseph de Maistre, vous verriez, monsieur, que cela ne prouve pas du tout que Bossuet soit l'auteur de ce mauvais livre.
— Oh ! c'est différent, si M. de Maistre a dit
l'aUTO-DA-FÉ 287
cela, je m'incline. On sait bien que M. deMaistre ne se permettait jamais le paradoxe; et, plutôt que de Fen accuser je croirai que le manuscrit écrit de la main de Bossuet n'est que la copie d'un autre manuscrit. Voici la Défense des libertés de l'Église gallicane^ nous les brûlerons entre Voltaire et Rousseau. Et les Provinciales de Pascal, qu'en ferons-nous?
— Il y a dans ce livre, dit le père Jérôme, quelques traits contre les jésuites qui sont malheureusement trop justes; mais les ordres religieux doivent se soutenir, et d'ailleurs Pascal était janséniste : nous brûlerons les Promn" (Àales.
— Histoire ecclésiastique de Fleury, continua le comte, après avoir nommé quelques auteurs qui trouvèrent grâce devant le moderne inquisiteur.
— Au bûcher! s'écria le moine.
— Oh! mon père, dit madame Deville, vous me surprenez, brûler VHistoire ecclésiastique de Fleury!
— Certainement, madame. Vous la remplacerez par celle de Rohrbacher : voilà un livre écrit selon la doctrine romaine. Je conviens que le style en est lourd et diffus ; mais qu'importe? on ne lit pas ces livres-là pour s'amuser. •
— Quant à moi, dit le comte de Savinières,
S88 LE CONPBSSBUR
je ne suis pas du tout surpris du jugemeatpmté par le vérérend père, ear j'ftii lu ^étmévmniy il y a huit jours tes diseours de Fleury. Comme&t;, il ose prétendre que lorsque Dieu a créé les deux grands luminaires, cela ne siguifiait pas, le soleil, te sacerdoce, et ta lune, l'empire) que les deux glaires dont il est question dan» FÊya]>gile ne signifient pas, du tout, la puissanoe spirituelle et la puissance temporelle placées entre les mains de Pierre et des papes ses stioeesh seuils î II soutient qu'il n*y a là aucun mystère. Les deux luminaires sont le soleil et la lune, et rien de plus, — et les glaives deux épées. A nous, gens du monde, Topinion de Fleury paraît raisonnable, nous ne sommes pas éclairés. Mais le révérend père sait mieui^ que nous apprécier ces questions délicates; et par Tallé* gorie on explique tant de choses inexplicables !
— Ce jeune bfomme a vraiment de b^ns principes, se dit le moine à part lui. Ce Q'esfe pas impunément qu'on a vécu près de Ro«ie, ce grand centre de toute lumière catholique.
Et reprenant la parole :
— Vous avez raison, monsieur le comte, les interprétations que Fleury critique sont celles de nos savants docteurs, tous dévoués am prorogatives de Rome : Rome les a approuvées, et veilà pourquoi le pernicieux ouvrage du galli-
<mi Fleury ne doit pas se trouver dans une HiaÎBon oà Ton professe fes doctrines romAiaes. £t d^aiUenr^, madame, ajouta le moine, où en «erionsHsous aujourd'hui iû nous repoussions le sens all^égorique donné à l'Écriture? le dogme 4le l'immaculée conception n'aurait pas été promulgué par Pie IX. Une^ des preuves les phis ÎDOootestables de ce dogme se trouve dans ces paroles du Cantique : Tota pulchra es, arnica mea, et macula non est inte : in Tu es toute belle, ma bien-aimée, et jamais une tache n'a terni ta heauté. » Si Fleury vivait encore, il n'aurait voulu voir là que le s^as naturel, des paroles d'amour adressées par l'amant à son amante.
Pie IX a vu, 4'une manière infaillible, le sens •cacbé, et il a écrasé la tête du démon. Il a sauvé les sociétés qui périssaient, en déclarant, d'après ce texte, et d'autres aussi forts, que Marie était véritablement immaculée.
— Ce dominicain se croit toujours en chaire, disait tout bas le comte, et s'il ne faisait pas tourner la tête aux deux femmes qui sont là, sa logique serait amusante à force d'être absurde. Bien ne m'a^nuse comme de me moquer de lui, sans qu'il s'en doute, et plus je lui ferai débiter <l'extravagances, plus il me sera facile, -dans un tomps donné d'ouvrir les yeux à Marie. Je l'aime, et je porterai la lumière là où le moine a mis la nuit sombre.
Et après avoir retiré de la bibliothèque les trente-trois volumes de YHistoire ecclésiastique y qui allèrent par la fenêtre rejoindre Voltaire et Rousseau, le jeune comte continua de lire les titres. Ah! voici YHistoire de l'inquisition d' Espagne, par Llorente. Mon père, si jamais livre a mérité d'être brûlé par un dominicain, c'est assurément celui-là. Cétait un homme terrible que ce Llorente! Que de documents entassés dans ces quatre volumes !
— Et notez bien, dit le père Jérôme, que ce misérable a été secrétaire de V Inquisition; c'est un transfuge. Quand même Yinquisition n'aurait pas toujours été sainte dans son principe, sainte dans ses actes, digne de respect puisqu'elle était autorisée, établie, encouragée par les bulles et les brefs des papes, Llorente n'aurait pas eu le droit, lui un de ses membres, d'en faire connaître les erreurs sans trahison.
— Et vous avez mille fois raison, mon père, et je soutiens que s'il y a des vices, des abus, dans notre législation, ce n'est point aux légistes à s'en occuper, que les militaires n*ont pas le droit d'écrire sur les questions qui intéressent l'armée, ni le marin sur ce qui concerne la marine. Llorente mérite d'être brûlé deux fois : et pour avoir écrit son livre, et pour avoir commis ce délit, ayant l'honneur insigne d'appartenir au saint-office. Je trouve là des livres modernes, le
L AUTO-DA-FÉ S9i
Maudit^ par Fabbé ***, le Jésuite^ la Religietisef le Maine^ par le même auteur.
— Le Maudit! s'écria le moine, la Religietise! ces livres infâmes sont ici !
— Vraiment oui, mon révérend père. Ah! cet abbé ***, il est un peu rude à Fendroit des moines.
— J'espère, madame, que vous n'avez pas lu une page de ces livres.
— Mon père, je dois vous avouer que mon mari estimait beaucoup ces ouvrages ; il m'en a lu une grande partie, et vraiment le héros du Maudit^ Fabbé Julio, est si pieux, si plein de foi, sa mort m'a semblé si édifiante, que je n'ai rien trouvé là qui pût scandaliser une âme honnête et chrétienne.
— Parce que vous étiez alors dans l'aveuglement. Je sais bien qu'il n'y a pas, dans le Maudit, un mot contre la foi catholique, au point de vue gallican ; mais Fauteur nie dans ses livres l'infaillibilité papale, donc ce n'est pas un vrai catholique.
— Il n'y a pas de doute là-dessus, dit Louis de Savinières, c'est un catholique à la façon de Bossuet et de Fleury, et non à celle des pieux écrivains de la Mappemonde catholique^ qui est la bonne.
— Et puis, ajouta le moine, c'est encore un traître, comme, Lloren te, celui-là. Comment, il
est prêtre dans VÊ^he, et il i^rétead en «oûHibattre les abus et en réformer la dàseipliae?
— Aussi, mon révétrend père, ua libéral ^ui, sous Louis-Philippe, imangeait la>ès pnoprem^it d«i jésuite lui a bien dit son Êiit à >eét abbé ***y il a démontré ce qne je disais tout à Theiire, que les abus d une institution ne devaient pas étre^ombaMus par ceux qui pouvaient en parler ex professa, et qu'un laïque avait bien pii» qa'un prêtre le droit de sonder les plaies ide l'Église et d'en indiquer le remède, et voilà ce q«e Rappelle de la logique.
— Brûlons ces livres. Ils mériteraient les honneurs d'un bûdiiw slir la plaee de Grève, dît le moine*
— Autrefois, mon père, l'écrivain aurait bien couru les risqu^ de brûler avec ses livres.
— Sans doute : alors le pouvoir était chrétien, il croyait devoir punir les ennemis de l'Ëglise plus sévèrement que ses propres ennemis.
— Et ce bon temps est passé mon père, quel dommage! Enfin, vous avez la bonne presse pour venger vos injures ; et, si l'on ne brûle pas les auteurs, au moins on les flétrit dans l'opinion publique. C'est quelque chose. M. de P..... entre autres, pour se faire absoudre de son attentat contre Nioolardot, a éreinté le livre de l'abbé ***, mais évidemment sans en avoir rien
l'aUTO-DA-FÉ 995
lu, il a copié les critiques qui en avaient déjà été faites. Or un écrivain sérieux doit se resh pecter un peu plus.
— Vous prenez donc parti pour cet abbé ***?
— Pas du tout; il n'aime pas les moines» et en ma qualité de demi-Italien, je sais ce que valent les moines, et, tels on connaît les saints, tels on les honore.
— Continuons notre revue. Ah! voici Molière, les deux Racine, Boileau; qu'allons-nous faire de tout cela !
— Molière et son Tartufe au feu. Racine fils, janséniste, au feu. Nous pouvons faire grâce aux Satires de Boileau.
— Oh! quelle belle édition du Lutrin! des gravures magnifiques. Comme cette Discorde :
Tonte uoire de crimes, Quittant les Gordeliers pour aller anx Minimes,
est bien représentée! Âh! la voilà encore, elle entre chez l'archevêque.
La discorde en entrant, qui voit la nappe mise, Admire un si bel ordre et reconnaît TÉgiise.
— AU feu ces impiétés, ces abominations!
Oh! ces misérables écrivains! Quel malheur que la •science soit sortie des cloîtres pour se répandre
dans le siècle! Oh! que le sens chrétien est profondément perverti! C'est à l'Église qu'il a été dit : Docete : Enseignez. Or le livre est un enseignement; donc, comme autrefois, les moines seuls devraient savoir écrire. L'imprimerie, ce qu'on est convenu d'appeler la Renaissance^ voilà ce qui nous a perdus.
— Abîme tout plutôt, c*est l'esprit de TÉglise,
murmurait tout bas Louis de Savînières en envoyant le Lutrin y avec ses magnifiques gravures, rejoindre ses compagnons d'infortune. Mon père, dit-il tout haut, voici le poème de Vert- Vert de Gresset, le Lutrin vivant, le Carême impromptu; tout cela ne me parait pas moins impertinent, à l'endroit des couvents, que le Lutrin de Boileau. Écoutez plutôt ce passage de Vert-Vert :
11 (le perro({uet) partageait dans ce paisible lieu Tous les sirops dont le cher père en Dieu, Grâce aux bienfaits des nonnettes sucrées, Réconfortait ses entrailles sacrées.
Et cette dame Barbe, du Lutrin vivant.
Qui dès seize ans, d'un siècle corrompu Craignant recueil, pour mettre sa vertu Mieux à couvert des mondains et des moines...
— Assez! s écrie le père Jérôme, ne voyez*
l'aUTO-DA-FÉ 295
VOUS pas qu'il y a là une enfant qui vous écoute? Brûlons ces fades poésies, brûlons-les sans pitié. N'est-il pas vraiment déplorable que les jésuites aient soutenu ce polisson de Gresset, parce qu'il a été un des leurs?
On comprend que les romans furent tous condamnés, sauf les romans mystiques du père Michel-Ânge Marin et le Télémaque de Fénelon ; encore, sur celui-là, le père Jérôme déclara-t-il que, pour rien au monde, il ne voudrait avoir fiait un livre semblable.
— Nous arrivons aux auteurs modernes , dit Louis; jusqu'à présent, sauf l'abbé ***, nous n'avons pas eu à juger nos contemporains.
— Je serais d'avis, dit le moine, de les condamner tous sans les entendre.
— Oh! mon père, ce 'ne serait pas juste; et tenez, voitîi les Labres Penseurs de M. Veuillot qui trouveront grâce devant Vous. Voici les Conférences de Lacordaire, la Vie de sainte Marie- Madeleine par le même.
— Pour ce dernier ouvrage, dit le moine, n*en disons rien par respect pour le restaurateur de notre ordre, mais brûlons-le. Il y a là un sensualisme...
— Voici Lamennais, œuvres complètes.
— Au feu, les œuvres complètes ! ne faisons pas même grâce au livre sur C Indifférence.
— Et Lamartine?
— On peut garder les Méditations; mais /ocelyriy au feu ; jamais livre n'a distillé un poison plus dangereux que celui-là : il est plein d'hérésies.
— Je vois , mon père, dit madame Deville, que mon mari et moi nous sommes très ignorants en tout ce qui touche aux saines doctrines^ nous avons lu Jocelyn ensemble avec enthousiasme, et cette lecture, il me semble, avait contribué puissamment à exalter en nous le sentiment religieux. Ce livre nous avait paru si profondément imprégné du sentiment chrétien!
— Oui, dit le père, on connaît cela : de l'exaltation, de la religiosité, des aspirations vagues vers l'infini, et tout le pathos de la philosophie semi-religieuse, plus dangereuse, mille fois, que la philosophie tout à fait sceptique. Après avoir lu Jocelyn avec votre mari, madame, avez-vous récité un chapelet de plus?
avez-vous fait une confession, une communion de plus? Un livre chrétien, madame, conduit au confessionnal et au pied des autels de Marie. Voyez si M. de Lamartine a fait prêcher, par son prêtre Jocelyn, la dévc(tion à la sainte Vierge; non, sans doute. Oh! que ces livres sont mauvais pour les âmes! Je ferais plutôt grâce à Voltaire qu'à Fauteur de Jocelyn.
On comprend que George Sand, Michelet,
l'aUTO-DA-FÉ 297
Edmond Âbout, Victor Hugo, Louis Ulbach, Jules Simon, Renan, etc., etc., furent condamnés sans discussion.
Quand cette consciencieuse épuration fut terminée, la bibliothèque de M. Deville offrait le plus triste aspect : des rayons étaient entièrement vides, d'autres montraient de larges plaies béantes. Madame Deville considérait cette dévastation avec inquiétude. Que dirait son mari en présence d'un pareil acte de vandalisme?
Sans doute elle aurait la gloire d'un petit martyre, et si elle ne souffrait pas dans son corps, comme les chrétiens de la primitive Église, elle souffrirait dans son cœur. L'orgueil dévot se complaisait dans cette pensée; mais madame Deville n'était pas encore assez avancée dans la spiritualité pour que cet orgueil, que j'ai qualifié de dévot, fut arrivié à ce degré de puissance où il devient intraitable et capable de conduire à tous les excès du fanatisme.
Elle aimait encore son mari : et la pensée de troubler par des discussions pénibles la paix de leur intérieur lui était douloureuse. Aidée de Louis de Savinières et de Laurence, qui était entrée dans la bibliothèque, quand la voix du père Jérôme avait cessé de s'y faire entendre, madame Deville cherchait à dissimuler le dégât opéré par le zèle de son directeur. Quelques rayons avaient un double rang de livres ; on les
dédoubla pour remplir les casiers vides ; on mit plus d'espace entre les livres ; et, toutes ces mesures prises, on fut forcé de s'avouer qu'elles étaient à peu prés inutiles.
On persuada bien à Don Quichotte qu'un enchanteur, son ennemi, avait enlevé sa bibliothèque; mais, avec M. Deville, on ne pouvait pas se tirer d'affaires aussi facilement. ïlt, bien que son caractère fût en général assez calme, Laurence elle-même redoutait pour sa mère la première explosion de son mécontentement.
Le moine n'avait pas terminé son œuvre ; lui et Marie ramassaient les livres qu'on avait jetés par la fenêtre, et ils les entassaient à quelque distance au milieu d une allée sablée. Marie mettait à ce travail une ardeur extrême : elle trouvait une âpre volupté à lacérer les pages de ces livres pervers, à en briser les belles reliures. Quant tout fut terminé, elle alla chercher des allumettes, et, triomphante, l'œil en feu, elle entra dans le salon : — Venez, ma mère, venez, lui dit-elle ; c'est à vous à mettre le feu au bûcher; tout est prêt; et dans quelques minutes, grâce à votre piété, notre maison sera purifiée de ses souillures.
Louis de Savinîères considérait la jeune fanatique; s'il eût été un autre homme, cette exaltation l'eût effrayé, mais il aimait les natures ardentes, nulles ne se laissent plus facilement
LAUTO-DA-FÉ ^99
dompter par Tamour, il s approcha d'elle et lui dit :
— Némésis était moiqs balle que vous ne^ Vêtes en ce moment; mais la divine vengere$$e savait qu'elle ne pouvait errer ; il y avait du calme dans ses colères; et vous, Marie, vous doutez de vous-même ; et voilà pourquoi vous mettez tant de passion là où vous croyez mettre seulement de la justice.
Marie regarda le jeune comte avec des yeux 3urpris.
— Est-'Ce donc un blâme que vous m'infligez?
dit-elle.
— Peut-être, dit Louis d'une voix grave.
La jeune fille ne répliqua rien ; elle s'avança vers sa mère, lui prit la main pour l'entraîner hors du salon, mais il semblait que sa violence s'était affaiblie. Toutefois elle ne reculait pas, et elle répétait d'une voix plus douce, mais non moins pressante.
— Venez vite, maman , venez achever votre œuvre : le père Jérôme vous attend.
— Chère mère, il en est temps encore, disait de son côté Laurence, attendez le retour de mon père; ne savez-vous pas qu'il vous sacrifierait bien plus que ces pauvres livres, si cela était nécessaire à votre repos? *
■^ Non, ma fille, non, il n'est plus temps; que dirait le père Jérôme?
— Laurence n'insista plus, elle suivit sa mère et sa sœur.
Le feu fut allumé, et bientôt les flammes s'élevèrent en spirales. Ce fut pour le moine un beau spectacle. £n voyant ces livres, infâmes à ses yeux, se tordre, dans leurs enveloppes par* cheminées, sous l'action de la flamme, il se reportait à cette époque que des hommes qui se disent disciples du Christ osent appeler l'âge héroïque de l'Église, où l'on ne brûlait pas des livres, mais des hommes coupables seulement d'erreurs dogmatiques. Louis de Savinières, lui aussi, se rappelait ces terribles souvenirs, et la robe blanche du dominicain, sur laquelle la flamme jetait des reflets rougeâtres, lui paraissait teinte de sang. Il avait commencé par rire en lui-même en voyant le père Jérôme jouer au bûcher; la scène lui avait paru plaisante; à présent elle lui faisait horreur, et il s'éloigna.
L'acte d'intolérance sauvage était accompli.
Madame Deville ordonna d'en faire disparaître les traces. Le reste de la journée se passa tristement. Toute la faconde du moine fut impuissante à dissiper les inquiétudes de madame Deville. Marie elle-même paraissait livrée à une préoccupation secrète. Elle se demandait comment il se faisait que les paroles de Louis de Savinières eussent fait tant d'impression sur son esprit.
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Nous Favons déjà dit, il y avait dans cette jeune fille plus de passion que de sensibilité. Laurence avait donné tout son cœur à Yillaret, son amour était profond, précisément parce qu'il était calme. Il n'en était pas ainsi de Marie, elle avait aimé Yillaret parce qu'il était beau, et qu'elle n'avait rien pu lui comparer. Il s'était trouvé là au moment de Téclosion des instincts de sa nature sensuelle ; il y avait de la fougue dans cet amour , un désir ardent d'être préférée à sa sœur, il n'y avait pas d'élément de durée. Déjà dans le monde elle avait remarqué le jeune de Savinières ; depuis qu'ils étaient ensemble à Yareilles, elle avait acquis la certitude quelle en était aimé, et cette pensée flattait son orgueil. Louis était libre, elle pourrait être, si elle le voulait comtesse de Savinières ; et des bouffées de vanité traversaient son cerveau, non sans v laisser une trace profonde. Marie, dont le fanatisme était de plus en plus exalté par son directeur, regardait toujours comme le plus grand des malheurs le mariage de sa sœur avec Yillaret. Cet impie perdrait nécessairement l'âme de Laurence pour l'éternité, et il se perdrait avec elle. Ghantonnay, ce fervent chrétien, ce défenseur des doctrines romaines, devait être son beau-frère, le moine le voulait ainsi, et il avait raison de le vouloir. Elle se sentait la même ardeur à seconder ses desseins; mais elle ne
pouvait se dissimuler que son désir de convertir Villaret n'avait plus la même énergie, et elle s'effrayait de son inconstance, en voyant que cette image, jadis si chère, s'effaçait chaque jour davantage dans son esprit. Gomme tous ceux qui ont aimé ou cru aimer, Marie s était dit : J'aime pour toujours, et elle se sentait humiliée des défaillances de son cœur. Pendant la scène de la bibliothèque, elle avait plusieurs fois reçu les livres condamnés de la main de Louis; cette main avait, soit volontairement, soit par hasard, souvent effleuré la sienne, et la jeune fille avait tressailli dans tout son être à ce contact. Avec plus d'innocence dans la pensée, Marie n'eût pas songé à analyser ses impressions : elle ne les eût pas comprises ; mais, grâce aux lectures mystiques dont elle se nourrissait, elle perdait la chaste ignorance de ses dix-sept ans. N'avaitelle pas lu, dans la vie des saints, le récit des tentation^ furieuses de l'esprit impur, dont même les vierges consacrées à Dieu n'étaient pas exemptes dens leur cloître? Il y a dans le roman mystique, Virginie ou la Vierge chré^ ' tienne , des chapitres sous ce titre : Peines intérieures de Virginie^ sur lesquels Marie avait dû méditer ; et à la suite de ces dangereuses lectures, quand elle allait, elle aussi, confier ses peines intérieures au père Jérôme, et s'ao* cuser de pensées mauvaises, le directeur Tinter-
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rogeait longuement et sur la cause et sur les effets produits.
C'est ainsi que direction^ lectures mystiques, livres de piété, composés pour les jeunes personnes, où tout en voulant leur enseigner à être chastes, on leur apprend comment on ne Test pas, consomment un véritable viol moral.
Madame Deville n'était pas sans redouter les conséquences de Tauto-da-fé du père Jérôme. Il fallait l'inconcevable hardiesse de cet homme, son orgueil de moine à qui tout doit obéir, pour avoir osé, en l'absence du maître de la maison, brûler solennellement sa bibliothèque. En vain Marie, la fanatique, s'applaudissait de cet acte de vigueur contre les ennemis des saintes doctrines, la conscience de sa mère n'était pas aussi rassurée. Son instinct de femme lui présageait la tempête, et un mot de Laurence :
Pauvre bibliothèque! que dira mon père? lui revenait maintenant, et la faisait trembler sur une usurpation si flagrante des droits de son
mari. Mais les impressions sous lesquelles son directeur spirituel la tenait depuis quelque temps revenaient puissantes. Après tout, elle avait courageusement servi la cause de Dieu.
Cétait la bonne occasion de souffrir pour elle. Elle se préparait au combat.
La nuit qui succéda à Texécution des pauvres écrivains suspects d'hétérodoxie aux yeux du père, fut triste pour Hélène. Elle avait eu l'âme trop agitée par cette scène d'un autre âge pour trouver un paisible sommeil.
Laurence, qui couchait dans la chambre la plus voisine de celle de madame Deville, entendit tout à coup des gémissements et des cris. Elle se précipita chez sa mère. Celle-ci, à demi habillée, effarée, l'œil hagard, se tordant les membres dans une violenté crise nerveuse, courait violemment dans la chambre, ou, se jetant dans un jfauteuil, se sentait étouffer. Laurence se hâta de la calmer, en lui faisant respirer de réther. Alors vint la réâcti^oa physique. Les larmes coulèrent. Une prostration effrayante succéda à la crise. Mais bientôt de sinistres pensées vinrent en redoubler la violence.
— Mon Dieu! que deviendrai-je? — Ah! l'enfer! l'enfer! -*- et d'autres paroles incohérentes, indice évident d'une excitation morale extrême, étaient prononcées par elle. Laurence eut peur. Tour à tour les yeux égarés de sa mère annon-
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çaient une raison qui ne se possédait plus ellemême» et ses gestes extraordinaires, son animation terrible semblaient présager le délire. La pauvre Laurence eut recours à un puissant remède. Elle la prit dans ses bras, lui dit les paroles les plus tendres, finit par la remettre dans son lit, où elle continua ses caresses comme à un enfant ptialade. L agitation cessa peu à peu. Sous ces caresses qui furent une magnétisation, elle s'endormit. Jeannette, retrouvée à Vareilles, fut réveillée par Laurence et passa le reste de la nuit auprès de sa maitresse.
Le lendemain, quand la malade se réveilla, elle vit auprès de son lit ses deux filles et Jeannette. Elle se rappela en partie les agitations de la nuit écoulée.
— J'ai craint un moment que mon pauvre cerveau ne se brisât. Que je remercie Dieu de m'avoir épargné la perte de ma raison !
Laurence, elle aussi, avait craint pour la raison de sa mère.
— Madame, dit Jeannette, vous en faites trop. Est-ce qu'il y a à y tenir au régime de vie que vous suivez? Ah ! ma chère maîtresse ! elle qui était si belle, si fraîche ! Voyez dans quel état on me la rend !
— - Tout est sauvé, ma pauvre fille. Je me trouve mieux.
Cependant quelque chose d'égaré et de profondément triste demeurait encore dans ses yeux. Elle semblait promener autour d'elle un regard rempli de crainte.
— Et monsieur est-il revenu?
— Oh! non, madame.
— Et quand viendra-t-il?
— Il sera ici demain; ma mère, n'ayez aucune inquiétude. Il vous trouvera bien portante.
— Oh! promettez-moi que vous ne lui direz rien de ce qui s'est passé cette nuit. Je vous le demande, promettez-le-moi.
Et toutes les trois lui promirent de garder le secret sur cette crise.
Un coup terrible avait atteint cet organisme, réalisant, jusque-là encore, un type de remarquable beauté. Dès le matin, les joues d'Hélène parurent creuses comme elles l'auraient fait après quelques jours de macération ; les premières rides se montrèrent et des filets argentés vinrent briller sur sa splendide. chevelure ; les lèvres pâlirent. Cette femme ne fut plus que l'ombre d'elle-même.
Laurence ne voulut pas qu'elle parût au déjeuner, et prétexta, auprès du jeune comte de Savinières, les fatigues d'une longue insomnie.
Ce déjeuner fut plus grave qu'il ne convenait à l'âge des trois convives. Savinières, qui ne se
doutait de rien et qui ne pensait pas qu'une intsomnie de maman dût tant impressionner deux charmantes jeunes filles, ne perdit rien de sa belle gaîté.
L'entretien, cependant, tournait quelquefois au sérieux.
— Voyons! monsieur de Savinières, dit Marie avec son ton énergique, vous parlez toujours de religion, et je crois que, malheureusement, vous n'en avez guère. Je vous ai suivi du regard pendant la grande expédition à laquelle vous avez pris part, et j'ai cru voir que vous vous moquiez un peu du père. Oh ! si j'avais tenu votre langue!
— Serait-ce, charmante enfant, qu'on n'a pas de religion parce qu'on s'échappe en quelque petite licence avec un révérend père?
— Oui, monsieur, il n'y a que les impies qui se raillent des bons pères. Le prêtre tient à la religion ; ne pas respecter le prêtre, c'est manquer à la religion.
— Mademoiselle, pardonnez-moi. J'ai beaucoup vécu en Italie, oh n'y épargne pas les moines et les abbés. Vous l'ignorez peut-être, ils ne sont pas toujours sans reproche, et on y respecte la religion. Je pense un peu à l'italienne.
— Je veux vous pousser dans vos retranchements. Si vous ne faîtes que respecter la reli-