SECONDE VICTOIRE
Cependant le père Jérôme, à qui madame Deville racontait avec une grande exactitude les événements journaliers de son intérieur, attendait toujours le moment favorable pour exiger d'elle qu'elle déclarât formellement à son mari qu'à aucun prix elle ne consentirait à prendre pour gendre M. Villaret.
Il lui conseilla d'essayer d'abord les armes dont il lui avait appris l'usage, sur un objet d'une moins grande importance, le renvoi de Florentin. On verrait si, victorieuse sur ce point, la pénitente ne pourrait pas hasarder une formidable attaque sur le point capital, l'expulsion de celui à qui le moine avait voué
son exécration, depuis surtout que mademoiselle Aubierge, toujours écoutant aux portes, lui avait rapporté avoir entendu M. Villaret l'appeler, lui le père Jérôme, « le maudit moine. »
La campagne se fit donc dans toutes les règles. La pieuse fille spirituelle suivit scrupuleusement toutes les indications du dominicain. Et, si lui-même eût pu assister à toutes les péripéties du petit drame intime qu'il avait si habilement combiné, il eût très bien vu que le programme d'une coquetterie chaste et provoquante n'avait pas été trop mal rempli.
C'était à l'issue de lune de ces soirées brillantes où M. Deville, heureux de la position paisible et honorée que lui avaient faite de longs travaux, se félicitait avec madame Deville, et s'épanchant avec elle lui disait :
— Mais la soirée a été ravissante. Nos filles ont une grâce par£sdte : Laureiaee enlève lo«is les coeurs.
Il avait ajouté :
— Et vous, ma chère, vous faites les honneurs de votre maison avec une aisance dont madame de Savinières, votre cousine, pourrait être jalouse.
Le moment était venu de mettre en pratique les procédés de séduction sur les maris, que le père Jérôme enseignait aux femmes.
SECONDE YICTOIhE f^
Madame Deville s'en tira bien.
Le iendefnaÎD, vers les onze heures, Armand Villaret suivait le trottoir de la rue du Bac pour rejoindre la rue Saint-Dominique, lorsque tout à coup Florentin, accompagnant un commissionnaire dont le crochet supportait une lourde malle, se trouva en face de lui.
— Où allez-vous donc, Florentin ?
— Monsieur m'a donné mon congé; et je suis sorti à Finstant.
— Pauvre garçon ! je le regrette pour vous.
— Je le regrette aussi : monsieur était le
meiDêur maître que j'eusse encore trouvé.
— Que s est-il donc passé?
— Absolument rien, sinon que ce matin, monsieur m'a appelé, et m'a dit : Florentin, je suis contint de votre service; mais, pour des raisons qiui vous sont absolument étrangères, je vous donne congé. Partez dès ce matin mômev j'ai mon -motif pour cela. Et généreusement, outre mon congé, il m'a donné trois pièces d'or. Je n'ai pu savoir que cela.
Et Florentin fit un salut respectueux à M. Vilhre».
Reçu au salon par madame Deville et par Laurence, Villaret trouva à sa future belle-mère cet air ^e triomphe singulier qui va peu svx natures placides. S'il eût été seul avec Laurence, il lui eût demandé : Qu'a donc votre mère?
Passant de là dans la chambre de M. Deville, il ne tarda pas à s'apercevoir qu'un nuage de tristesse profonde entourait le front du digne homme.
— Vous n'avez donc plus Florentin?
— Comment savez- vous?,..
— Je viens de le rencontrer dans la rue.
— C'était un valet de chambre parfait, que je ne remplacerai certainement jamais.
— Pourquoi dès lors le renvoyez- vous?
— Mon Dieu, mon ami, vous connaissez encore peu les femmes; mais vous saurez cela un jour : il y a des moments où elles fascinent les hommes.
— Mais c'est charmant cela. Vous en êtes encore à la lune de miel? C'est de bon augure pour moi. Mais parlons sérieusement. Serait-il possible que madame De ville ait exigé, impérieusement, le renvoi de Florentin?
— Non, mon ami, elle n'a rien exigé.
— Eh bien, alors?
— Elle a su demander si habilement que je n ai pas pu refuser. Voilà l'histoire.
— Mais vous m'étonnez, vous que rien n'influence.
— Rien, c'est vrai, excepté une chose. Armand, n'en parlons plus : j'ai été faible; j'en rougis un peu. Vous saurez donc que, même à l'âge mûr, l'homme se retrouve adolescent.