Le confesseur, Volume 2
Il y avait déjà quinze jours, que la famille DevîUe était arrivée à Paris, quand Hélène se rendit chez madame de Savihières, La marquise accueillit sa cousine avec de grandes démonstrations de tendresse. Déjà elle voyait en elle la future belle-mère de son neveu. Pour mener à bien son projet de mariage, il lui faudrait combattre'à la fois et contre le mari et contre le confesseur; elle ne se dissimulait pas la difficulté de l'entreprise; mais elle se sentait si bien le génie de l'intrigue, de la domination, et la force de lutter contre tous les obstacles qui pourraient se mettre en travers de sa volonté, que, pour elle, le combat qu'elle allait engager ne lui
paraissait qu'un jeu, dans lequel elle espérait bien voir non seulement ses propres cartes, mais encore celles de ses adversaires.
— Premièrement, disait-elle, je tiendrai le père Jérôme dans une sécurité complète : il me croira dans les intérêts de Chantonnay, donc il ne pourra rien faire contre moi, et je pourrai tout contre lui. Et comme pis aller, ou fiche de consolation, il lui restera la petite Marie. Secondement, j'aiderai le père Jérôme à démolir le Villaret. Troisièmement, le prétendant évincé, je prendrai le bourgeois Deville par l'amour-propre: il sera flatté d'entendre dans un salon annoncer sa fille : madame la comtesse de Savinières. Et ce titre de comtesse sera, il le sait bien, un titre très authentique ; il figurera au contrat, et sur tous les actes que les garde-notes seront appelés à rédiger et à parapher, en se conformant aux lois. Quatrièmement, sûre de Tappui du mari, je viendrai bien à bout de la femme. Si ma chère cousine penche trop du côté du confesseur, je rétablirai l'équilibre, en prenant la défense de l'autorité maritale : dans la circonstance, ce sera faire une bonne action. Cinquièmement, j'aurai, je crois, à lutter contre une inclination naissante. Laurence est éprise de ce Villaret. Cela ne me fait pas peur. On se souvient d'avoir été jeune. A dix-sept ans, le cœur se donne facilement, et il se reprend de même. Mon neveu est charmant:
il a une distinction parfaite; son teint bruni par le soleil d'Italie donne à sa physionomie une expression énergique qui lui va à merveille. Il est impossible que ces deux barbouilfeurs de papiers, Chantonnay et Villaret, puissent lutter d'avantages extérieurs avec mon neveu. Chantonnay, avec son teint blanc et rose, n'est pas mal, mais sa beauté est vulgaire. Villaret doit être dans le même genre. Laurence comparera ; le titre de comtesse en perspective ne manquera pas de produire son eflFet ; de ce côté-là j'ai peu de chose à redouter.
Ce fut au moment où madame de Savinières, qui ne rêvait plus à autre chose qu'au mariage de son neveu, faisait ces réflexions consolantes, qu'elle vit entrer sa cousine.
— Oh! chère belle! quelle aimable surprise, je ne t'attendais que dans un mois. Depuis quand es-tu arrivée à Paris?
— Depuis quinze jours, chère cousine.
— Depuis quinze jours ! Et tu viens me voir seulement aujourd'hui? mais c'est un crime de lèse-amitié !
— Ma santé n'est pas bonne depuis quelque temps. Le jour même de mon arrivée, je suis allée trouver le père Jérôme...
— Je comprends cela : à tout directeur tout honneur. Sais-tu bien que le père Jérôme devient fort à la mode dans le faubourg Saint-Germain?
Tu es très heureuse d'avoir pu te faire admettre au nombre de ses Philothées.
— Oui, très heureuse.
Et madame Deville soupira.
— Toutefois ce bonheur devait rappeler ta cousine, ton amie depuis tant d'années, à ton souvenir. J'avais, il me semble, quelques droits à ta seconde visite.
— Tu as, en effet, ma seconde visite; et tu m'as interrompue pour me faire de gracieux reproches, au moment où j'allais te dire qu'en rentrant chez moi, après une assez longue station dans la chapelle de la rue Vaugirard, je me suis évanouie, et depuis ce temps-là je n'ai ni vu ni reçu personne.
— Pas même madame Villaret, cette amie de pension retrouvée cet été à Bagnères?
— Pas même madame Villaret.
Et madame Deville soupira encore une fois.
— Et son fils?
— Je ne l'ai pas vu depuis son départ de Vareilles.
— Il ne s'est pas présenté chez toi? C'est impossible !
Et la marquise se disait : « Serais-je assez heureuse pour que ce sot mariage fût déjà rompu?» Sa joie fut courte, madame Deville reprit :
— Armand est venu tous les jours savoir de mes nouvelles ; mais c'est mon mari qui le recevait.
— Ton mari seulement?
— Mais sans doute, mes filles ne me quittaient pas.
— Tu es en effet très changée, ma chère Hélène; et, si j'en crois mes pressentiments, ta souffrance est surtout morale.
— Tu pourrais bien ne pas te tromper de beaucoup.
— Voyons, ouvre-moi ton cœur, chère cousine : M. Deville aurait-il cessé d'être le modèle des maris? L'aurais-tu surpris, à Vareilles, faisant les yeux doux à ta femme de chambre? Elle est jolie, cette créature, et tu n'as pas été très prudente en l'attachant à ton service. Je ne l'ai vue qu'une fois^ elle a l'air un peu plus déluré qu'il ne convient...
— Je t'en prie, ne fais donc pas des conjectures aussi absurdes. M. Deville est parfait pour moi.
— Alors il ne faut pas chercher de ce côté-là?
— Assurément non. Et, puisque tu veux le savoir, j'ai reçu à Vareilles une lettre du père Jérôme qui m'a paru sévère... étrange même pourrais-je dire. Il se plaignait de ce que j'avais manqué de confiance en lui.
— Je commencée comprendre et je soupçonne que la cause du père Jérôme pourrait bien être la mienne.
— Comment la tienne?
1i LE CONFESSEUR
— Oui , la mienne ; et nous allons tous les deux nous liguer contre toi.
— Cesse donc tes plaisanteries, Louise; si tu savais cçmbien j'ai les nerfs agacés dans ce moment, tu aurais pitié de moi.
— Je ne plaisante pas du tout, je t'assure.
— Alors explique-toi, de grâce : je t'écoute. Et madame Deville laissa tomber sa tête sur
le dossier de la causeuse où elle était assise. Elle semblait se résigner d'avance à subir les reproches de sa cousine; elle devinait bien qu'il s'agissait d'Armand.
— Eh bien, Hélèqe, puisque, pour te plaire, il faut te parler gravement et posément, comme pourraient le faire ton mari ou ton directeur» n'as-tu pas été quelque peu surprise, en ne recevant pas de réponse à la lettre que tu m'as écrite pour m'app rendre que tu mariais ta fille?
— Oui, je l'avoue, j'ai même été blessée de ton silence.
— Blessée de mon silence ! Mais tu es incroyable. Hélène, si une de nous devait se trouver blessée, c'était moi. Comment je me mets en frais pour te faire entrer dans la haute société parisienne; je trouve le moyen, avant ton départ de ma villa de Saint-Germain, d'y faire arriver une douzaine de mes meilleures connaissances, entre autres les pénitentes de ce bon père Jérôme, qui, je le crains, s'est plus attaché à toi
que tu ne le mérites ; je me mets à te faire valoir, — et je ne m'entends pas mal à cela, — je te force de sortir de ta réserve habituelle, je donne de l'éperon à ton esprit, pour le lancer à grande vitesse; je réussis, on te trouve charmante, tu es une femme du meilleur genre ; j'assure que tu es cinq ou six fois millionnaire ; quelques mères de famille flairent déjà un bon mariage pour leur fils; on te fait des invitations, te voilà acceptée. Le père Jérôme, de son côté, t'annonce à ses réunions pieuses et te pose comme une femme d'une grande piété, riche, généreuse, zélée pour la sainte cause de l'Église. Je crois que tu nous appartiens, que tu es bien de notre monde, que tu n'as pas d'autre désir que d'y placer tes filles, je fais déjà des projets, et puis voilà que tu m'annonces tout simplement, comme tu aurais pu le faire à une simple connaissance, que tu maries ta fille. Et à qui, s'il vous plaît? A un homme qui n'est pas né, à un Villaret.
— Tu es injuste, je ne t'ai pas traitée en étrangère, car je n'ai fait part à personne qu'à toi et au père Jérôme du mariage de ma fille. Pour cela, jai désobéi à mon mari. Il ne veut faire connaître ce projet de mariage qu'au moment où il pourra recevoir son exécution. Quant à Villaret, il est d'une très ancienne, famille de robe.
— Voyons, Hélène, sois donc conséquente
14 LE COMFESSEtR
avec toi-même : si tu voulais marier tes filles avec des avocats, des juges ou des notaires, voire même des procureurs, il fallait aller frapi>er à la porte des robins,etnon à celle des marquises.
— Tu es cruelle, Louise !
— Cruelle, pas du tout. Je t'aime et je voudrais te servir. Ta mère appartenait à une famille d une très ancienne noblesse. Ne m'as-tu pas dit à Saint- Germain que son rêve avait été de te marier à un homme ayant de la naissance?
— Oui, je t'ai dit cela.
— Ne m'as-tu pas encore dit qu'il avait été question d'un baron de Vernet?
^— Oui, et j'ai refusé le baron, parce que j'aimais M. Deville.
— Et tu n'as pas regretté la titre de baronne?
— J'ai pu regretter que M. Deville ne fût pas titré, rien de plus.
— Mais n'as-tu pas ajouté que tu comprenais l'ambition de ta mère, et que toi-même tu serais ambitieuse pour tes filles?
— Oui, certainement, et je le dis encore.
— Ne t'ai-je pas répondu que je me chargerais de trouver de beaux partis pour Laurence et pour Marie!
— Sans doute tu as été charmante pour moi.
— Alors explique-moi comment M. Villaret est sur le point de devenir ton gendre?
— Je pourrais te dire : Je ne sais pas com-
ment cela s'est fait. Armand est vraiment un jeune homme accompli , j'aime beaucoup sa mère, et cela m'a disposée à une extrême bienveillance pour lui ; il a un esprit si charmant, tant de naturel, un cœur si tendre pour sa mère; il a toutes les délicatesses, toute la douceur d'une femme ; et pourtant on devine en lui une grande énergie.
— Vraiment, Hélène, tu m'inquiètes, je crains que tu ne sois éprise, pour ton propre compte, de ce jeune homme, si délicat, si doux et si énergique. A la place de ce bon Deville, je serais jaloux.
— Mon mari n'est pas jaloux, mais. connaissant mon opinion sur le compte d'Armand, il a cru me causer une grande joie , en me disant qu'il demandait la main de Laurence.
— Et tu n'as pas paru transportée !
— Je l'aurais été sans doute, si, dans nos entretiens à Saint-Germain, je n'avais pas conçu d'autres espérances , et si je n'avais pas promis au père Jérônje de ne jamais prendre une détermination grave sans le consulter.
— Il doit être médiocrement satisfait de la manière dont cette parole a été tenue.
— Je le sais bien ; mais que pouvais-je faire ? Sur quel motif fonder une opposition à un mariage que M. Deville trouvait si avantageux, et qui m'aurait paru tel, si...
— Si tu n avais pas eu Tespoir de trouver mieux, n'est-ce pas?
— Hélas oui ! et je^ t'assure que quant à M. Villaret personnellement, ce serait difficile.
— Allons donc! on peut toujours trouver aussi bien et, de plus, un titre de comte ou de marquis. Il est assez d'usage, dans les romans et dans les drames, de donner toujours le beau rôle aux roturiers ; ils ont toutes les vertus ; les nobles ont tous les vices; mais dans la réalité^ il en est autrement. Sache bien, Hélène, qu'on peut trouver, dans nos salons, des jeunes gens délicats, doux, énergiques
— Et je le sais bien.
— Alors pourquoi n'avoir pas déclaré tout net à ton mari que ce mariage ne te convenait pas?
— Tu parles de cela très à ton aise, Louise ; et quelles raisons aurais-je pu alléguer à mon mari contre ce mariage?
— Des raisons, des raisons, on en trouve toujours !
— Cela n est pas si facile. J'ai essayé quelques timides objections; il fallait consulter ma fille, ai-je dît. A cela, on m'a répondu : Eh bien, consultez-la. J'ai parlé à Laurence. Elle aime ce jeune homme.
— Oh! femme romanesque! Jouer l'avenir de sa fille sur cette belle raison : ma fille est amou-
reuse ! Mais, ma chère Hélène, cette enfant aime aujourd'hui, elle n'aimera plus demain!
— Tu ne connais pas Laurence.
— Mieux que toi peut-être. Je ne crois guère aux caractères exceptionnels. Enfin, je m'étais occupée de son avenir, et j'ai là sous la main un autre personnage que ton Villaret. Puisque tu as vu le père Jérôme, dis-moi sa pensée là-dessus?
— Le père Jérôme se laisse guider par des motifs moins humains que les nôtres; les calculs de la vanité et de l'ambition ne sont rien pour ce saint homme. Pourtant il sait compatir aux faiblesses de notre pauvre humanité ; il trouvait très naturel que je désirasse pour Laurence une position élevée ; mais s'il n'avait pas , sur quelques rapports, dont il ne peut garantir toutefois l'exactitude, des raisons de croire que le salut de ma fille pourrait être compromis par son mariage avec Armand, il me conseillerait de ne pas entrer en lutte avec mon mari. 11 veut avoir d'autres renseignements.
— Le moine est habile, se dit tout bas la marquise, les renseignements ne manqueront pas d'être exécrables. Les jésuites connaissent le procédé, quand il s'agit d'évincer et de démolir ceux qui les gênent; les dominicains ne doivent pas être moins habiles. Et madame de Savinières dit à sa cousine :
— Je te l'avoue bien sincèrement, je vois avec
peine le mariage de Laurence avec ce M.Villaret; mais ne pouvant le combattre qu'au nom d'intérêts très mondains, connaissant d'un côté ta faiblesse, de l'autre l'obstination de M. Deville, j'étais bien déterminée à ne pas intervenir dans cette question ; mais si le père Jérôme , d'après ses renseignements, arrive à te prouver que tu dois rompre ce mariage , je te demande de t'en rapporter à moi pour trouver un mari à ta fille ainée.
— Je crois que le père Jérôme.,.
— Je sais ce que tu vas me dire, le père Jérôme a son protégé, et moi j'ai le mien.
— Alors, dit madame Deville en essayant de sourire, je vais me trouver dans un grand embarras.
— Pas du tout. Ton directeur ne pourra rien alléguer contre le comte... J'allais te le nommer. Il n'est pas encore temps. Son protégé deviendra répoux de ta petite Marie, il est, je le sais, de bonne noblesse , mais il n'est pas titré. Il faut absolument que Laurence soit comtesse. Ainsi, ma chère, je reste neutre dans l'afifaire Villaret ; mais si elle manque , je fais de Laurence une comtesse.
— Les projets du père Jérôme sont bien arrêtés.
— Laisse-moi agir, je me charge de tout. Je fai donné un directeur; cela est utile pour con-
duîre dans la voie du salut et pour se bien poser dans le monde. Pour tout ce qui touche au spirituel, je m'inclinerai toujours devant les décisrions de ton dominicain , comme je m'incline devant celles de mon père jésuite ; mais , pour le temporel, il est bon en direction , maïs en direction seulement, de le séparer quelquefois du spirituel. Nos chers directeurs seraient trop disposés à vouloir, comme notre saint-père le pape, réunir dans leurs mains les deux pouvoirs.
— Tu sais bien que le temporel et le spirituel ont souvent des intérêts communs. Le père Jérôme me l'a fait comprendre. Sans cela certes ce saint homme s'occuperait des besoins de mon âme et rien de plus. La charge est bien assez grande pour lui. Que de choses il avait à m'apprendre ! Je me croyais une femme chrétienne et je n*étais qu'une honnête païenne. Toute ma vie, Louise, je te serai reconnaissante de m'avoîr en quelque sorte forcée d'aller me jeter aux pieds de cet ange de la terre. C'est une grande croix pour un religieux qui a renoncé au monde de s'occuper de ce qui se fait dans le monde; et pour le père Jérôme cette croix est plus lourde que pour tout autre. S'il se mêle du mariage de Laurence, de mon intérieur de maison, et s'il m*expose à entrer en lutte avec mon mari , c'est pour obéir à sa conscience. Dans la visite qu'il
m'a faite, pendant ma maladie, il m'a parlé làdessus bien en détail, il m'a laissé lire dans son cœur, comme je le laissais lire dans le mien. Quelle belle âme il m'a dévoilée! Ah! si mon mari voulait lui aussi se mettre sous sa direction!
— Cela pourra arriver.
— Non, je ne l'espère pas, et voilà ce qui m'attriste. Hélas ! Laurence elle-même se soustraira à mon influence. Si M. Villaret est réellement un mauvais catholique, en lui donnant ma fille je perdrai l'âme de cette chère enfant, elle a déjà si peu de piété !
— Il ne faut pas que ce mariage se fasse ! Oh ! pour cela je me range du côté du père Jérôme : il a raison, mille fois raison. Empêcher le lion dévorant de ravir cette brebis déjà un peu égarée, c'est son droit, son devoir; mais il n'est pas nécessaire d'aller plus loin. Je veux que Laurence soit comtesse, et elle le sera.
— Je ne demanderai pas mieux ; mais le père Jérôme...
— Le père Jérôme n'aura rien à objecter de raisonnable, quand je te présenterai le comte de..., tu sais que je ne veux pas dire aujourd'hui son nom. Le protégé du père Jérôme est un M. de Chantonnay. Ce nom-là est connu, il est ancien; mais c'est M. de Chantonnay tout court, pas de titre.
/Googl^
— Ah! le père Jérôme ne tient pas à cela.
— Soit; mais nous y tenons, nous autres.
Enfin, Villaret expulsé, tu verras et tu choisiras.
— Expulser Villaret , ce n'est pas facile.
Vois-tu, Louise, je suis un cœur lâche, les luttes m'eflfraient.
— Tu as tort, il y a quelquefois du plaisir à lutter, on connaît par là ses forces; et nous autres, femmes, nous en avons une dose plus forte que nous ne le croyons nous-mêmes. Tu t'en apercevras. Nous voyons, tous les jours, des créatures stupides mener des hommes d'esprit par le houtdu nez, et une femme comme ma chère Hélène ne réussirait pas! Suis les conseils du père Jérôme : avant six mois, tu seras maîtresse absolue chez toi. J'oubliais de te faire une question : ton mari a-t-il vu ton directeur?
— Oui, le père Jérôme lui a fait une visite.
— Et comment M. Deville l'a-t-il accueilli?
— Très bien. Mon mari aimait beaucoup le père Lacordaire. La conversation s'est engagée là-dessus. Le père Jérôme voulait capter la bienveillance de mon mari, il a réussi.
— A merveille. C'est demain mardi. Tu sais que je reçois ce jour-là, et je compte sur toi, sur ton mari, et sur tes filles.
— Mon mari doit venir, aujourd'hui même, te faire une visite.
— Bien, je le recevrai avec toutes mes grâces.
Jadis, il était jaloux de mon influence sur toi. C'était ma faute, je la lui laissais deviner. A présent, je serai plus adroite. Veux^tu venir te promener en voiture avec moi? Nous irons au bois; et il est probable que nous y rencontrerons lè futur mari de Laurence.
— Cela m'est impossible. Le père Jérôme m'attend .11 faut bien aller le trouver.
— Tu soupires en disant cela.
— Hélas ! il m'a , dans ma dernière confession, fait pressentir qu'il avait des choses si importantes à me dire, que je tremble d'avance.
— Que tu as peu de courage! Tu as peur de tout. Eh ! ma chère, ton directeur est un ange, soit, tous les directeurs sont des anges; seulement ils sont aussi des hommes ; ils commencent par nous conduire, et au bout d'un certain temps nous les conduisons à notre tour. C'est alors qu'ils nous sont utiles; nous les faisons agir pour nos amis, pour nos parents; ils remuent le monde sur un signe de notre part.
— Je n'en suis pas encore là.
Madame Deville, parmi les injonctions de son père spirituel» avait reçu celle-ci : de faire confesser tous ses domestiques» et de renvoyer impitoyablement tous ceux qui refuseraient d'obéir, sur ce point» aux saintes lois de TÊglise. Son devoir était de leur signifier, à tous, sa volonté bien arrêtée à cet égard. Dieu ne pouvant que maudire une maison dont la maîtresse se montrerait indifférente à ses intérêts et à sa gloire. L'obéissante fille spirituelle s'exécuta sur Tarticle , et porta Fantienne à ses gens.
Laurent, le cocher, tout Limousin qu'il était, fit une forte grimace. Il ne se confessait pas
habituellement, quoique, selon les usages de son pays, il manquât rarement la messe dans l'église de son village, et qu'il eût toutes les croyances superstitieuses de ses compatriotes, chez lesquels il est reçu , comme au temps de Grandgousier, que Dieu est bon et qu'il n'est pas nécessaire de tant le craindre, pendant que les saints sont méchants et vindicatifs, et savent très bien le faire payer, par des maladies et des accidents, à ceux qui négligent de les prier, d'aller à leurs processions, de leur faire des vœux, et d'allumer de beaux cierges devant leurs statues.
Le valet de chambre de monsieur, jeune gaillard stylé à la vie parisienne et entré depuis peu dans la maison , baissa modestement les yeux devant madame , au moment où elle faisait sa recommandation pressante, bien déterminé à quitter cette maison singulière, si l'on en venait jamais à usurper les droits de sa conscience libre.
La cuisinière, vieille femme, ancienne maîtresse d'hôtel à Bourganeuf, habile pour cela dans son métier, et. qui gardait, parmi ses beaux souvenirs de jeunesse, d'avoir servi de brillants dîners à M. Emile de Girardin, député de la Creuse, se trouva prête à obéir à madame. Elle irait, à Pâques, trouver le premier venu. C'était son idée. Quand madame lui parla de se
LA CONFESSION DE JEANNETTE t5
confesser à un moine , elle se signa comme si madame eût voulu l'envoyer confesser au diable. La bonne femme avait , toutes fraîches dans sa cervelle, les histoires racontées, aux veillées de l'hiver, par les anciens sur le compte des moines de l'ancien régime. Elle ne glosait pas mal sur cet article; et;après avoir cité tous les fils de moines que les anciens couvents avaient semés sur le sol de la patrie limousine, elle disait, avec frère Jean des Entommeures, mais en termes moins élégants et moins honnêtes, que « seulement l'ombre du clocher d'une abbaye est féconde. »
Madame Deville l'eût cassée aux gages , Teût meurtrie de coups, ou bien lui eût prodigué toutes sortes de caresses, qu'elle ne l'eût pas déterminée à se confesser à un capucin ; tout religieux, pour cette femme, étant un capucin.
Mais notre pieuse maîtresse de maison fut plus heureuse auprès de Jeannette, sa femme de chambre.
Jeannette, Limousine pur sang, encore fraîche et grasse, quoique n'étant plus de la première jeunesse, était une soubrette précieuse. Elle adorait sa maîtresse et mesdemoiselles Laurence et Marie. C'était là son mondeàelle, son monde unique; et à part un penchant secret pour Laurent qui ne lui faisait pas trop mal agréer quelques gros baisers limousins pris , à la dé-
robée, sur les larges épaules de la payse, elle n'avait d'autre afifection sur la terre que cette famille honnête où elle vivait paisible depuis quinze ans.
Notre Limousine, en arrivant au bel hôtel de la rue de Grenelle, avait quitté , sur les ordres de sa maîtresse, le modeste costume du pays où elle était née. Plus de coiffes blanches et gaufrées, comme on les porte à la Souterraine, plus de jupon court laissant voir la jambe vigoureuse et le si petit pied cambré dont sont fièi*es à bon droit les Limousines, plus de mouchoirs aux couleurs voyantes couvrant discrètement le cou et les épaules de la camérière. Madame lui avait acheté un petit chapeau, tel que Fœil des jeunes filles les convoite , si frais et si coquets, aux vitrines des passages. Quoique modeste, ce chapeau, le premier qui eût encadré sa magnifique et fine chevelure, lui donnait un air de dariie. Une robe achetée, en même temps que celle de madame, au magasin brillant des Salons-Saint-Germain, lui descendait aux talons, presque traînante ; et un grand châle provenant des mêmes magasins avait complété la toilette. Dès le lendemain du jour où madame Deville lui avait témoigné le désir qu'elle n'eût pas d'autre confesseur que le père Jérôme, elle s'était exécutée de bonne grâce.
En partant pour le confessionnal et en passant
devant la psyché de sa maîtresse, Jeannette la Limousine, quoique fille de sa nature peu orgueilleuse, n'avait pas manqué de se trouver superbe. Elle avait involontairement pensé à ses anciennes compagnes des environs de Yareilles qui n'avaient pas si beau chapeau, si belle robe ; et, par association d'idées, elle en était venue à se dire qu'à cette heure elle n'eût pas été déplacée à côté de madame Badureux, femme de M. le maire de Yareilles, et de madame LapériUe, femme du percepteur. Elle ne s'arrêta pas trop sur cette comparaison ; mais, moins âgée que ces grandes dames de son village, elle se donna naturellement la préférence , et n'aurait pas voulu changer, pour la leur, sa brillante enveloppe mortelle.
Elle avait fait en chemin son examen de conscience. Ce n'était pas bien difficile. Fidèle comme l'or, c'est la locution vulgaire, très attachée à sa maîtresse, adorant les deux demoiselles, comme elle les nommait, autant que si elles eussent été ses propres filles, elle n'avait à accuser que ces misères journalières d'impatiences, de petits jurements, de murmures, de mauvaise humeur, qui sont le lot de la fragilité féminine.
Sur le grand chapitre où montrent tant d^ friandise les confesseurs scolastîques, et que les gens du monde appellent, sans gêne, des péchés
mignons, Jeannette était peu tourmentée.
C'était une fille sage. Nous savons qu'elle ne regardait pas Laurent le cocher du même œil d'indifférence que le jardinier de Vareilles ou les deux grands fils du colon ; mais c'était en tout bien tout honneur. Elle pouvait donc aller gaîment à confesse; ses fautes seraient bientôt dites; elle aurait pu se confesser tout haut.
Jeannette arriva, rue de Vaugirard, entra dans la chapelle, et trouva le père à son confessionnal. Ce lut long, très long. Le père suait, soufflait, se tournait et se retournait sur son siège ; c'était le siège en règle d'une conscience difficile à prendre comme une forteresse. Enfin, en poussant un gros soupir, le père murmura une bénédiction; et comme la perdrix, prise au piège dans les champs et qui, à force d'agiter ses ailes, brise le filet et s'échappe pour revenir à sa couvée, notre innocente bondit hors de l'église, courut plutôt qu'elle ne marcha, par la rue Madame, jusqu'à la rue du Vieux-Colombier, de là au carrefour de la Croix-Rouge, et enfin à la maison de madame Deville.
Tout ce qui se pressa d'idées dans la cervelle pourtant un peu étroite de la Limousine durant ce trajet, je ne me charge pas, tout romancier que je suis, de le raconter à mon lecteur. Mais le nuage était chargé, l'orage éclaterait bientôt.
Madame Deville était encore dans sa chambre,
en toilette assez négligée du matin, quand la nouvelle fille spirituelle du père Jérôme y entra. Le désordre de ses traits, le feu insolite de ses regards, le tremblement nerveux de ses lèvres, la couleur pourprée de ses joues dirent de suite à madame Deville que la soubrette avait passé un mauvais quart d'heure. Elle pensa en ellemême qu'il n'y a rien comme ces bons pères, qui ne craignent pas de porter le fer dans la plaie vive, pour remuer les âmes pécheresses et les arracher à leurs fatales illusions. Le digne, le vénérable homme !
Jeannette n'avait pas fait trois pas dans la chambre qu'elle éclata de la sorte :
— Le beau confesseur auquel madame m'a envoyée !
— Comment, Jeannette?
— Le beau confesseur! que j'en tremble de honte...
— Que veux-tu dire?
— Qu'il m'a tenue une heure, madame, une heure !
— Eh bien ! quel mal à cela ? Il t'a confessée en conscience.
— Oh ! oui , en conscience , trop en conscience. Est-ce ainsi que l'on confesse, madame?
— Tu es singulière. Tu veux apprendre à un très révérend père comment l'on confesse.
— Oui, madame, oui, je sais comment l'on
confesse. Je ne suis pas née probablement d'hier» attendu que je suis auprès de madame et de mesdemoiselles, depuis quinze ans ; et avant de y^iir au château, je m'étais confessée. Eh bien, je le répète à madame, ce n'est pas ainsi que Ton confesse.
— Voyons, explique-toi !
— Madame veut que je m'explique : c'est très facile, vu que j'en suis tout émue, que je m'en sens le feu au visage. Mon Dieu Seigneur! qui m'eût dit cela, qu'un homme, à moi femmie, me demanderait de telles choses?
— Ah ! ah ! ah ! je vois, il a voulu faire à fond ton examen de conscience.
— Oui, oui, madame parle très bien, à fond, oui, à fond!... Et vous appelez cela confesser?
— Et oui, ma fille.
— Et cet homme vous confesse aussi?
— Assurément.
— Et il vous adresse aussi des questions sur certaines choses?
— Pourquoi pas? on n'est pas toujours fâchée de s'éclairer un' peu.
— Et vous y retournez deux fois?
— Sans doute.
— Et vous trouvez cela nécessaire pour votre religion?
— Quelle idée ! mais je suis une femme comme les autres, je me soumetsàmes pasteurs.
LA CONFESSION DB i£ÂNNETTE 31
' — Madame, vous appelez cela un pasteur, je l'appelle un mauvais sujet.
— Ah ! Jeannette î mais tais-toi! C'est horrible ce que tu dis là. Un si bon père, qui prend tant de peine pour que le péché ne reste pas dans l'âme!
— Oh ! pour cela, il n'y manque pas : il en tirerait même ce qui ne s*y trouve pas; et il apprendrait cent péchés que l'on ignore.
— Mais, voyons, que s'est-il passé enfin?
— Ce qui s'est passé ! oh ! je n'ai pas de honte pour moi ; je puis tout vous dire. Demandez au brave monsieur le curé de la Souterraine; c'est un digne homme, vous le savez bien. Il vous dira ce que je suis. Celui-là confesse toute sa paroisse. Mais aussi, madame, on est là trente autour de son confessionnal ; chacune a cinq ou six minutes, le temps de dire ses pauvres petits péchés, puis l'absolution, et la recommandation d'être bien sage et de chercher à plaire à Dieu. Rien que cela, madame ! Je veux bien que le bon saint Léonard, le patron du Limousin, un apôtre, vous le savez, un apôtre, ne vienne pas me prendre à la porte du paradis, si jamais j'ai vu nos prêtres confesser autrement. On n'est pas de mauvaises filles, madame, pour qu'on vous interroge comme des accusées de crime.
Je puis bien vous le dire, jamais il ne m'a adressé de questions, sinon l'avis d'être bien
franche avec le bon Dieu. Voilà comment on doit confesser. Ai-je besoin qu'on vienne me demander tant de choses? Est-ce là le devoir d'un prêtre d'être si curieux sur tout? Allons donc ! Je ne voudrais pas manquer à madame, mais je vous dis tout dans un seul mot : c'est un mauvais sujet!
— Ma pauvre fille, calme-toi ! Tu t'es monté la tête. Il ne te connaissait pas; ce bon père. Il a voulu s'assurer tout simplement que tu étais une fille honnête et sage. Ce sera fini maintenant...
— Oh ! fini, je le pense bien ; fini et bien fini ! je le jure par tous les bons saints, bien fini! Tenez, madame, je ne devrais pas vous raconter ces choses-là. Mais il m'a tenu une grande heure, oui, une grande heure, si bien que mes genoux en gardent encore la contusion, et cela pour me demander...
— Te demander, si tu as commis des péchés ; il n'est pourtant au confessionnal que pour cela.
— Sans doute, mais quels péchés! Que le bon Dieu me le pardonne, mais je ne sais pas où il a pu prendre tout ce qu'il m'a dit : j'aurais trop de honte à vous le répéter. Il m'a fallu lui dire, pendant cette longue heure, si je me regardais dans mon miroir, si je me trouvais jolie, si cela me donnait de l'orgueil, et autres enfantillages
de ce genre sur lesquels je passe; ensuite, si j'avais de mauvaises pensées. Je ne suis pas plus un ange qu'une autre. J'ai du lui répondre que j avais eu, en effet, de mauvaises pensées. Alors il a voulu absolument savoir si je m'y étais arrêtée, et en quoi consistaient ces mauvaises pensées, et si j'avais voulu faire ce que je pensais; si j'avais pensé à des hommes ou bien à un seul homme. Cela m'a impatientée.
J'ai voulu en finir. Je lui ai dit que j'avais eu beaucoup de galants dans mon pays, et madame le sait bien, et qu'il n'avait tenu qu'à moi de me marier, et qu'enfin sur cet article je n'avais rien à me reprocher. 11 s'est alors échauffé de plus belle; il m'a parlé d'un démon muet, et autres belles choses où je n'ai rien compris. Ensuite, acharné sur moi, il n'a pas eu de patience que je ne lui aie dit s'il y avait un homme avec lequel j'étais plus familière.
Je n'ai pas voulu mentir, vous le comprenez. Je lui ai dit que je voyais Laurent avec plus de plaisir que d'autres. Là-dessus il m'a demandé : Lui donnez- vous souvent la main?
J'ai répondu : Quelquefois. Il a répliqué : Vous embrasse-t-il? J'ai répondu : Oui, mais bien rarement. Alors sont venues des questions plus pressantes : Quelles impressions j'éprouvais alors, et si je ressentais du plaisir; puis si cela me faisait désirer; et quels désirs j'avais; et si
U LE CONFESSBim
fêtais restée longtemps dans ces désirs. Après cela, il m'a demandé (1)
Aurait-il voulu, le maître sot, que ce fût avec le pied? Les questions saugrenues ont continué : si... Il a pataugé alors là-dessus, prétendant qu'il y avait de graves dangers à des riens que font toutes les femmes. A force de tourner autour du pot, il en est venu à me fatiguer, à m'obséder, à m'embêter enfin. L'impatience augmentant toujours, je lui ai jeté ceci au nez : — Je n'ai plus rien à vous dire sur ces choses-là. Vous me feriez plaisir de passer à d'autres demandes. — Il a compris pourtant que la moutarde me montait. — Ma fille, m'a-t-il dit, la théologie m'ordonne de bien vous interroger et de vous éclairer sur toutes ces choses. — Sa théologie est une sotte. Merci à sa théologie. Notre bon curé de la Souterraine n'allait pas ainsi chercher midi à quatorze heures; et jamais, que je sache, à mes compagnes et à moi, il ne s'avisa de nous parler de sa théologie. Jamais, au grand jamais, il ne nou^ adressa de questions baroques, comme cet homme.
Enfin, madame, vous aurez peine à le croire, il a voulu que je lui apprenne si je me couchais
(1) An fecerim tactus, in qua parte corporis et quomodo, si manu vd idiquo moUmento,
sur k côté pour dormir où bien sur le dos, prétendant que cette dernière position portait à des impressions mauvaises, à des choses impures.
Qu'il s'en aille au diable avec ses impressions! J'ai la tête brisée d'impressionis, de délectations et d'un tas de fariboles. Voudrait-il, par hasard, que je fusse de marbre quand Laurent, si honnête garçon, madame le sait bien, vieût par derrière moi , me prend par la taille et me donne uq bon gros baiser en s'enfuyant et en riant comme un fou, pour ne pas attraper le bon gros soufflet que je lui prépare d'habitude dans de t&ls cas? Madame voudrait-elle que je dise que je n'éprouVe pas de plaisir? Et après? que voulezvous que cela fasse à Dieu? Un baiser est un baiser, quoi ! Madame sait bien que je dois épouser Laurent ; mais que jusque-là je resterai hon" nête fille; et quand Laurent me demande si je l'aime, je ne puis pas mentir, et je lui réponds, sans penser à mal : Oui, Laurent, je vous aime. Votre révérehd père a prétendu que c'était un péché, au moins véniel ; et il ne répondait pas, je ne sais d'après quel saint, que ce ne fût pas mortel. Il a ajouté que je m'exposais; que Laurent pouvait s'enhardir de cette parole; que je lui avais suggéré de mauvaises pensées; qu'il avait pu s'arrêter à des désirs criminels en peu* saht à moi. J'ai eu dix fois lenvie de lui dire : Vous êtes un rêveur, et de le laisser là; mais
par respect pour madame , j'ai voulu tenir bon et aller jusqu'où il voulait. Il a deviné ma bonne volonté ; aussi il s'en est donné à cœur joie de ses interrogations, monsieur le moine. Quel singulier plaisir! Tenez, madame, j'ai la tête brisée de ce qu'il m'a dit sur ce chapitre. Et encore, croyez-moi, je ne vous répète pas tout, parce qu'il y a des choses qu'on n'ose pas nommer entre femmes.
— Allons ! allons ! Jeannette , tu te fais un monstre de tout cela.
— Pas le moins du monde, madame, je sais très bien ce que j'ai entendu, et ce qu'il m'a appris. Peste! quel habile homme! Il a dû courir beaucoup, pour savoir tant de choses sur les saletés qui se peuvent commettre. Je vous jure que mon éducation est faite maintenant!
Si j'étais mère, de par Dieu et son saint paradis, jamais une de mes filles n'irait, au confessionnal de cet homme, recevoir de si belles leçons.
— Ne te tourmente pas, ma pauvre Jeannette; tu te feras à lui. Les moines sont des savants, des théologiens, des casuistes; ils ne veulent pas que leurs chères pénitentes fassent le mal, même le plus petit, par ignorance. Ils tiennent tant à la pureté des âmes !
— Oui, c'est pour cela qu'il m'a enseigné plus de saletés dans une heure que je n'en ai entendu
dire de toute ma vie. C'est pour cela. . . Non, non, je ne suis pas assez enfant pour ne pas voir les choses. Je comprends ce que je comprends.
Et vous croyez, madame, que c'est tout?
— Sans doute.
— Non, certes. Après m'avoir confessée, il vQus a confessée, vous, madame; il a confessé monsieur; 'il a confessé mademoiselle Laurence et mademoiselle Marie; il a confessé Laurent, le valet de chambre, la cuisinière.
— Que veux-tu dire? Tu perds la tête.
— Non , madame , j'ai toute ma mémoire ; et il n'y a pas encore deux heures que ces belles choses se passaient. Oui, madame, il m'a fallu, par force, et pour ne pas mentir au confessionnal, il m'a dit que ce serait un plus grand péché, il m'a fallu vous confesser. Il m'a demandé bien exactement votre âge, ce que vous avez été, jeune fille, la famille d'où vous sortez, si vous aimez votre mari, si javais entendu dire quelque chose sur vous, si vous faisiez lit à part avec monsieur ; et puis... et puis... et puis... Ah ! quel curieux homme ! De même, pour monsieur, un long interrogatoire : quelles personnes il fréquente, quels journaux il reçoit, s'il se fâche souvent dans le ménage, s'il vous aime, si j'ai entendu dire qu'il ait quelque relation... et puis... et puis... Ah! ah! ah! Ensuite, il en est arrivé à mademoiselle Lau-
rence. II a fallu que je lui dise tout, comment elle est, ce qu'elle fait, ce qu'elle dit. Et puis M. Villaret! Encore là, sur leurs amours, questions éternelles. Pauvre mademoiselle Laurence! Ah! Il est curieux sur les jeunes filles. Quelle imagination gaillarde. Tenez, madame, grondez-moi, mais voyez-vous, je n'en reviens pas. Ensuite, il m'a demandé ce que j'entendais dire chez vous, et si l'on avait parlé quelquefois de lui, et ce que vous pensez de M. Courbon ; que sais-je? Tout a fini par les domestiques, s'ils se confessaient, s'ils étaient bien dévoués, bien fidèles; s'ils ne disaient pas des paroles libres, et toujours sur ce chapitre, des questions que je ne répète pas par pudeur. Voilà, madame, voilà! Tant est qu'il ma confessée pour la première et la dernière publication. Tant est que j'ai besoin de me rappeler mon bon et vieux curé de campagne et la pensée, raisonnable je crois, que tous les confesseurs ne sont pas comme celui-ci, pour ne pas prendre la résolution dernière, et que je croirais' sage, de ne jamais aller me mâcher lés deux genoux dans un confessionnal, pour y être interrogée sur tant de sales choses, pour y être enseignée sur tant de péchés honteux dont j'ignorais les noms, lesquels Dieu, je Tespère bien, me fera la grâce d'oublier. J'avais cela à dire à madame; et puisque je suis en train, sans toutefois ofienser ma-
dame, je prétends que toute femme honnête doit éviter, comme la peste, de tels confesseurs.
— Ma pauvre Jeannette, tu me fais de la peine de prendre ainsi les choses. Il faut excuser les bonnes intentions. Ces saintes gens, quelquefois le zèle les emporte ; souvent ils se trompent sur les personnes ; et ils s'acharnent d'autant plus qu'ils supposent qu'on veut ne pas tout leur avouer.
— Non, madame, non, ce n'est pas cela. Il a dû très bien voir que je n'étais pas une mijorée, ni une fillette de douze ans. Je lui disais les choses bien clairement. Mais c'est un curieux qui veut savoir tout l'intérieur d'un ménage. Je ne suis pas assez naïve pour ne pas voir cela. Il a cru qu'arrivant de mon village et m'entendant appeler sa chère fille, il saurait tout par moi. Non pas, mon brave homme. Jeannette n'est qu'une pauvre Limousine ; mais on ne me prend pas à ce miroir-là, comme les alouettes. Cet homme mènera loin celles qui seront assez bonnes pour se jeter dans ses pièges. J'en suis hors pour ma part. Madame verra pour ellemême, pour ses filles. Elle a assez de sagesse pour se bien conduire. Je me promets bien d'attendre encore pour retourner à un confesseur. En tout cas, j'aurai soin de mieux choisir.
Madame Deville ne répondit pas. Elle donua un ordre à Jeannette : mais cet entretien ne lui dessilla pas les yeux.
— La pauvre fille s'est monté la tête !