‹ Le confesseur, Volume 2Chapitre 28 sur 30 · DERNIER ADIEU AU BONHEUR · texte numérisé non relu

DERNIER ADIEU AU BONHEUR

<c Vous qui , le premier , avez eu de moi tout ce que le cœur d une femme peut contenir d'amour» et qui avez fait mes uniques joies, pendant ces quelques jours d'espérance si tristement interrompus, vous garderez mon souvenir, je le sais ; mais prouvez-moi que vous m'avez comprise et que vous ne vous êtes pas blessé de mon sacrifice. Je vous demande d'arracher lentement de votre cœur, et de porter à une femme digne de vous cet amour si pur que vous aviez pour Laurence. Je verrai dans cet acte une dernière preuve d'amour, après laquelle, sans vous oublier, il me sera possible de moins souflPrii* en songeant que j'appartiens à un autre.

« Voilà ce quel vous écrit Laurence.

ce Maintenant voici ce que vous écrit Laurence Deville.

c( Aidez-la contre son père qui, par honneur^ voudra vous tenir parole.

(c Elle vous dégage des promesses faites devant ce père et vous prie de la délier à son tour des mêmes engagements par une lettre adressée à M. Deville.

« Éternel adieu.

ce Laurence Deville. »

Forte de ce sacrifice consommé sans retour.

340 m CONFESSEUR

Laurence put dormir quelques iastants. ISile avait sauvé la raison de sa mère.

Madame de Savinières avait trop Fexpéri^iio^ des choses de la vie pour ne pas comprend!^ qu'il se passait à Yareilles un drame pénible auquel elle prenait part. La maladie nerveuse de sa cousine, sa tristesse, lui disaient deis; luttes morales effrayantes. Dès qu'elle put s^ présenter chez elle, elle se rendit d^uEis aa chambre. Quel étonnement !

Hélène était radieuse. Ses yeui^ brillaient d'uo éclat extraordinaire; quelques traces des de^ nières luttes paraissaient encore sur ses traite. Mais la force semblait complètement revenue.

— Nous triomphons, chère amie, dit*elle à sa cousine, Dieu a béni ma persévérance, et nos efforts. J'ai la parole de Laurence, et je sais que c'est une parole sur laquelle je puis compter; elle accepte la main de M. de Chantonnay.

— Cette nouvelle m'est agréable de toutes manières, ma bien chère Hélène ; mais surtout à cause de toi. Le chagrin te tuait, mon amii3; et Laurence se comporte en fille bien élevée, ea digne fille.

— Oh ! oui, ma Laurence est admirable. Dieu la bénira. Le père Jérôme va être aux anges.

Courez vite, chère amie, lui annoncer la bonne nouvelle, et prenez ses ordres. Il faudrait faire une neuvaine pour remercier Notre-Dame de la

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Salette. Cest certainement elle qui a changé le cœur de ma chère fille. Elle est- si puissante, notre bonne mère !

Madame de Savinières se rendit en toute hâte à la cure de Vareilles.

— Eh bien, père, je vous apporte la grande nouvelle.

— Laquelle, madame la marquise?

— Celle qui peut vous faire le plus de plaisir pour le quart d'huure.

— M. Deville est converti?

— Cela pourra arriver plus tard ; Dieu ne refuse rien à vos saintes prières. C'est pour vous quelque chose d'une aussi grande importance.

Laurence consent à épouser M. de Chantonnay.

Ma cousine est dans le ravissement. Elle m'a députée vers vous pour vous avertir de suite. Que faut-il faire?

— Que Dieu soit béni ! Quel succès inespéré ! Oui, madame la marquise, il faut toujours espérer, toujours prier. Dieu écoute les âmes courageuses qui haïssent le mal et ne consentent pas, au péril même de la vie, à pactiser avec l'erreur; La sainte femme! Elle aura donc la joie de 'donner sa fille à un homme digne d'elle, et non pas à l'un de ces orgueilleux qui ont la prétention de régenter l'Église. Maintenant il faut faire la demande oflîcielle. Seriez-vous assez bonne, madame la marquise, pour repré-

54i LE CONFESSEUR

senter les parents de mon jeune ami auprès dé M. Deville?

— Je le veux de grand cœur , mon révérend père, M. Deville est revenu de Guéret : il entrait au château au moment où j'en sortais. Je veux lui parler même avant le déjeuner : un petit billet de moi vous apprendra que ma négociation a réussi. Hier je désespérais du succès de cette affaire , mais aujourd'hui il me paraît assuré.

— Mais comment aborderez-vous la délicate question de substituer mon ami à M. Villaret?

— M. Deville ne m'a jamais parlé du mariage de sa fille. Il me traite un peu en étrangère; je suis donc censée tout ignorer : cela simplifie tout à fait mon rôle.

— Vous avez raison ; tandis que vous allez agir, madame la marquise, moi je vais prier.

Quand la marquise entra dans l'appartement de M. Deville, elle le trouva occupé à revoir son catalogue, et à noter les livres que son libraire aurait à lui expédier.

— Chère cousine, quel sujet me vaut si matin une visite de vous? Vous venez consoler un malheureux éploré de la perte de ses chefs-d'œuvre. C'est charité à vous. Notez que j'avais là des éditions splendides. De plus , je possédais des reliures de prix qui ne se retrouvent plus. Mon Gresset valait deux cents francs. C'était un bijou de reliure. Beaucoup d'autres ont subi le même sort.

— Oui, c'est un terrible homme que ce révé-

344 LE GONFËSSEUK

rend père. Il outre un peu, selon moi, l'orthodoxie. Que voulez- vous? on a de l'indulgence pour ces hommes à robe. Cela n'agit que par sentiment : de véritables femmes, mon cousin! — Merci, mais leurs caprices coûtent cher. Si encore!... Ma pauvre Hélène! elle a bien sou£Pert de tout cela ! Pourtant je crois m'être montré indulgent pour elle. Je l'ai traitée avec amour : son cœur, je l'espère, reviendra à moi ; elle comprendra où la mènerait ce misérable moine. Ce matin, en arrivant ici, je l'ai trouvée calme, bienveillante, et j'ai été bien heureux! J'espère que lorsque sa fille sera mariée, ses idées prendront une tout autre direction. Nous ferons avec nos enfants un long voyage ; et quand Hélène reviendra, elle aura oublié son père Jérôme. Aujourd'hui même, ma chère cousine, je voulais vous faire part du mariage de Laurence avec M. Villaret. Vous avez vu souvent ce jeune homme chez moi, et je pense que vous trouverez qu'il est impossible de faire un meilleur choix pour ma fille. Précisément le jour où M. Villaret a reçu la dépêche qui l'appelait auprès de sa mère, je devais vous le présenter comme le futur époux de Laurence. Ce mariage se fera dans quinze jours, sans pompe, sans éclat, en raison du deuil d'Armand; mais j'espère bien que vous nous accorderez la faveur de rester ici jusqu'à cette époque.

— Mon cher cousin, dit la marquise, c'est étonnant comme nos idées se rencontrent aujourd'hui sur le même sujet : je venais ici précisément pour négocier un mariage.

— Pour Marie, sans doute? dit M. Deville, persuadé qu'il s'agissait de Louis de Savinières.

— Pour Marie , plus tard ; mais aujourd'hui c'est pour Laurence.

— Laurence! ma cousine, vous le voyez, il est trop tard; Hélène ne vous avait donc rien confié?

— Elle ne m'a jamais rien dit de précis, des paroles vagues : ce mariage ne paraissait pas lui convenir, et j'étais loin de le croire décidé. ♦

La marquise savait mentir au besoin.

— Je suis certaine, ajouta-t-elle, que le gendre que je vous propose plairait beaucoup mieux à Hélène.

— Mais il ne plairait pas à ma fille , et c'est elle qui se marie.

— Vous pourriez vous tromper. A Paris j'ai cru remarquer que mon client ne déplaisait pas à Laurence : sans cela je me serais bien gardée de l'amener ici avec moi.

— L'amener avec vous? Parlez-vous donc de votre neveu?

— Non, mais de M. de Chantonnay, et je vous demande pour lui la main de Laurence.

— Ma cousine, vous êtes très gaie ; mais faut-il

VOUS l'avouer? je ne comprends pas la plaisanterie que vous me faites.

— Ce n est pas une plaisanterie.

— Cela est sérieux?

— Très sérieux.

— Eh bien, alors, madame la marquise, je refuse M. de Chantonnay pour ma fille.

— Et pour quelle raison?

— Je vous Tai déjà dit, Laurence est promise à M. Villaret, et de plus elle Faime.

— Avez-vous d'autres raisons que celles-là pour refuser M. de Chantonnay?

— Non , il me semble qu'elles sont plus que suffisantes.

— Voulez-vous le bonheur de votre fille?

— Pouvez-vous en douter?

— Alors rompez avec M. Villaret, car Laurence ne l'aime plus.

— Laurence ne l'aime plus ! mais c'est impossible, madame la marquise !

— Elle n'a pas osé vous le dire ; mais elle l'a dit à sa mère et à moi ; et je suis ici pour vous demander Laurence pour Hector de Chantonnay, elle l'aime et elle en est aimée.

— Chère marquise , encore une fois cela est impossible!

— Encore une fois cela est possible.

— Quand Villaret est parti pour Nice, Laurence était au désespoir.

— Il y a six semaines que M. Villaret est parti.

— Oh! ma cousine, s'il était vrai que, dans un si court espace de temps, ma fille eût oublié Armand , elle perdrait beaucoup dans mon estime, je dirai même dans mon a£Pection.

— Eh bien, ce sera pour vous une preuve de plus de l'inconstance des femmes.

— Je ne croyais pas ma fille une femme ordinaire, madame.

M. Deville resta pen^f un instant.

— Je devine tout! s'écria-t-il, il y a là-dessous du père Jérôme. Mais je jure devant Dieu que, si j'ai toléré jusqu'à un certain point que ce moine vînt troubler ma vie, je ne souffrirai pas,dussé-je le briser, qu'il touche au bonheur de ma fille.

M. Deville tremblait de colère.

La marquise n'était pas femme à seflfrayer.

— Parlons raison, dit-elle; ne brisons rien, et ne tombons pas dans le mélodrame; il finirait par un mariage, selon l'ancienne coutume, je le sais ; mais je préfère traiter les affaires graves avec plus de calme.

— Enfin, madame, expliquez-vous. Oseriezvous me dire que le père Jérôme n'est pour rien dans tout cela, quand j'ai la certitude qu'il a toujours agi contre Villaret?

— * C'était son droit, dit froidement la mar* quise.

-— Gomment son droit!

— Sans doute, pour lui Villaret était un impie; il voyait dans ce mariage un danger pour l'âme de votre fille, et cette âme il voulait la sauver. Sa théorie était absurde , j'en conviendrai avec vous; mais, le caractère de ce moine étant donné, elle s'explique.

— Et ce n'est pas lui qui met en avant M. de Chantonnay?

— Je crois qu'il le verrait sans peine, même avec plaisir, devenir le gendre d'Hélène ; mais ce n'est pas lui qui m'envoie ce matin vers vous, et je dois vous dire^ mon cousin, que je ne me mets pas si facilement à la suite d'un moine, quel qu'il soit. Sachez qu'il y a une heure, le père Jérôme ignorait encore la détermination de Laurence, c'est moi qui la lui ai apprise ; il en a été peut-être plus surpris que vous ne l'avez été vousmême. J'ajouterai à cela, mon cousin, que j'ai tout fait pour faire valoir M. de Chantonnay auprès de Laurence. Vous ne m'aviez pas fait part de vos projets , vous aviez même défendu à Hélènede m'en parler; j'avais donc toute ma liberté d'action. Je désirais que vos filles se mariassent avec des hommes du monde distingué dans lequel je vis; M. de Chantonnay était un de ces hommes ; il n*a pas de fortune, mais il a un beau nom, des principes sûrs. J'appartiens comme vous à la roture, plus que vous-même; car enfin mon grand -père était un marchand, et votre

famille est d'une très ancienne bourgeoisie. Eh biçn, je me suis toujours applaudie d'avoir épousé le marquis de Savinières. L'amour dans le cœur des femmes a quelquefois peu de durée; elles ne se blasent jamais sur les jouissances de l'amour-propre satisfait. Je me confesse à vous, ici 9 d'avoir insinué ma morale , sous toutes les formes, à Laurence; je ne croyais pas si bien réussir.

: — Ainsi, ma fille se serait décidée par de misérables calculs de vanité?

— Pas si misérables, mon cousin ; et je veux justifier Laurence à vos yeux. Plusieurs motifs ont put la déterminer. M. Villaret vous plaisait, mais il déplaisait à Hélène ; et cette considération devait être de quelque poids sur l'esprit de votre fille. Laurence, avec sa beauté et sa fortune, se sentait faite pour briller dans le grand monde; son mariage avec l'écrivain Villaret, rangé parmi les ennemis du pouvoir temporel, lui en fermait à jamais l'entrée. Si M. Villaret était richement partagé du côté de l'intelligence et des avantages extérieurs, M. de Chantonnay pouvait supporter avec avantage la comparaison, et de plus il avait un nom illustre. Villaret aimait votre fille, Chantonnay en est éperdu^ ment amoureux; il en perd la tête, ce pauvre garçon ; sur ce point la balance peut encore pencher en sa faveur.

350 LE CONFl^SSËUR

M. Deville, assis près de sod bureau, h tête appuyée dans ses deux mains , semblait réflé^ chir profondément. Peut-être n'entendait-il point le plaidoyer de la marquise ; car, après qu'elle 1 eut développé beaucoup plus longuement que nous ne l'avons raconté, il ne répondit rien.

La marquise le laissa quelques inirtants à sa rêverie; mais» à la fin, impatienté de ce silence, elle dit à M. Deville :

— Que dois-je répondre à M. de Chantonnay?

M. Deville tressaillit comme quelqu'un qu'on

réveille brusquement.

< — Vous croyez être sûre que ma fille aime cet homme?

— Sans doute, elle aime cet homme. Savezvous» mon cousin, que la famille de cet homme, comme vousr rappelez, est une des plus anciennes de la monarchie?

— Et que m'importe à moi, madame la marquise? Si M. de Chantonnay n'appartenait pas à une école dont les tendances fanatiques me sont odieuses, je n'aurais rien à alléguer contre lui ; je dois même lui rendre cette justice, qu'il me parait beaucoup plus raisonnable que ses confrères. Pendant notre voyage sur les bords de la Creuse, nous avons beaucoup causé, et je lui ai reconnu des idées élevées, du bon sens, si bien que je lui disais : Monsieur de Chantonnay, je croîs que vous ne tarderez guère à vous séparer

de ces hommes imprudents qui perdent la plus belle cause que puisse soutenir un écrivain, celle de la religion; et il me ^donnait raison. Mais peut-être était-ce un rôle qu'il jouait et pas autre chose. Enfin, madame, résumons-nous, M. de Chantonnay n'est pas celui que j'aurais choisi, M. Villaret ne fût-il pas en cause; mais, s'il est vrai que ma fille Taime, que sa volonté, celle de sa mère, la vôtre et celle de ce moine s'accomplissent! Veuillez, je vous prie, m'envoyer ma fille, je veux l'interroger moi-même et sans témoins.

Madame de Savinières sortit, après avoir tendu la main à M. Deville; celui-ci la serra froidement.

En traversant un des corridors du château, la marquise rencontra son neveu et Hector de Chantonnay; elle attira celui-ci dans l'embrasure d'une croisée et elle lui dit :

— Laurence vous aime, elle vous préfère à Villaret. Je viens de parler au. père, il consent à vous donner sa fille.

Et madame de Savinières s'éloigna rapidement, laissant Hector éperdu de surprise et de joie.

En lui donnant cette flatteuse assurance, l'intrigante marquise croyait ne s'écarter en rien de la vérité. Laurence n'avait pas voulu lui dire qu'elle se sacrifiait à sa mère, ni surtout lui

faire connaître les terribles craintes qui l'avaient déterminée à ce sacrifice douloureux. Son martjrre accepté, il fallait y marcher courageusement, vaincre les résistances de son père, et pour cela se calomnier elle-même. Elle avait dit à la marquise qu'elle comprenait tous les avantages d une union avec un homme ayant une grande naissance, surtout quand, lisant mieux qu elle n'avait fait jusqu'alors dans son propre cœur, elle reconnaissait que cet homme était digne d'être aimé.

Madame de Savinières ne croyait pas à l'amour; c'était pour elle une fièvre dont l'accès, plus ou moins long, devait toujours avoir une fin. Elle ne comprenait pas davantage qu'une jeune personne sans naissance refusât un gentilhomme pour épouser un bourgeois. Elle n'éprouva donc pas la moindre surprise du brusque changement de Laurence.

— Je Tavais bien prévu, se disait-elle, ce Villaret absent, Ghantonnay devait réussir.

— Mon enfant, dit-elle à Laurence, votre père vous attend da;is son cabinet. J'espère que votre décision est irrévocable.

— Oui, madame, bien irrévocable, soyeztranquille là-dessus.

Et Laurence alla trouver son père.

Le premier mouvement de M. Deville, en voyant Laurence, fut de lui tendre les bras, il

lui semblait qu'elle devait y tomber en lui disant : On vous a trompé, mon père! Je suis digne de vous, j'aime toujours celui que vous avez adopté pour votre fils avec tant de joie.

Il n'en fut pas ainsi. La triste jeune fille refoula au fond de son cœur tous les sentiments prêts à déborder. Son visage pâle ne trahissait aucune émotion.

— Vous m'avez fait demander, dit-elle, me voici.

Le malheureux père fut consterné de cette froideur apparente. Allait-il donc perdre une à une toutes les affections qui Tavaient rendu jusque-là si heureux?

— Ma fille, dit-il à Laurence, est-il vrai que votre cœur ait changé?

— Oui, mon père, dit Laurence, j'estimeM. Villaret, mais c'est à présent le seul sentiment que je puisse lui accorder.

— Et vous ne vous reprochez pas, Laurence, d'avoir manqué de confiance en votre père, votre père qui vous a tant aimée, et qui vous aime encore, bien que vous fassiez aujourd'hui une cruelle blessure à son cœur?

En écoutant ces reproches si tendres et si amers, Laurence ne put retenir ses larmes; mais elle garda le silence.

— Vous ne me répondez pas? Je le vois, nous ne nous comprenons plus. Est-il donc bien vrai

Sft4 LE CONFESSEUR

que M. de Chantonnay ait remplacé Armand dans votre cœur.

— Oui, mon père.

— Vous aimez ce jeune homme?

— Oui, mon père,

— Et vous seriez malheureuse si je refusais de vous laisser marier avec lui ?

— Je serais très malheureuse.

— Ma fille, dit M. Deville en regardant fixement Laurence, permettez-moi de douter encore de la véracité de vos paroles. Je crois deviner ce qui se passe au fond de votre âme : pauvre chère ! Vous aimez votre mère, elle vous a imposé un cruel sacrifice et vous l'avez accepté; mais moi, votre père, je ne veux pas que vous soyez sacrifiée au despotisme du père Jérôme.

— Je vous assure, mon père, que ma mère n'a rien exigé de moi.

— Oseriez-vous me jurer que vous aimez réellement M. de Chantonnay? Avant de me répoudre, ma fille, songez qu'un serment est un acte religieux ; or, c'est un serment que je vous demande.

Laurence hésita.

— Je ne me trompais pas, dit M. Deville, vous immoliez votre bonheur, celui d'Armand, le mien à votre mère. Je ne le souffrirai pas.

Laurence leva son beau regard vers le ciel; elle demandait à Dieu de lui pardonner son par-

LA DEMANDE KN MAKIAGB 355

jure; puis levant là main, elle dit d'une voix calme et assurée :

— Vous vous trompez, mon père : je n hésite pas, je ne me sacrifie pas à la volonté de ma mère, j'aime M. de Chantonnay, je le jure.

— Vous épouserez M. de Chantonnay, Laurence.

l'amour au point de vue du père Jérôme

Ghantonnay, revenu de l'étourdissement que lui avait causé la déclaration de la marquise à Fendroit de cet amour si imprévu de Laurence pour lui, laissa Louis de Savinières, et se rendit à la cure de Vareilles. Il y trouva le père Jérôme.

— Eh bien ! mon cher enfant, dit le moine, nous triomphons; votre mariage est arrêté, il va se faire immédiatement, et avant trois mois le premier numéro de notre journal paraîtra!

Vous le voyez, je suis bon prince ; et je vous accorde pour votre lune de miel un temps raisonnable.

Le père Jérôme était d'une gaîté charmante;

il frappait ses mains sèches Tune contre l'autre et leur faisait rendre un son assez semblable à celui des castagnettes.

Ghantonnay écoutait le moine d'un air sérieux dont celui-ci fut étonné.

— Quel sang-froid vous avez, mon jeune ami f Je craignais d'avoir à modérer l'exaltation de votre bonheur, je m'attendais à des transports, et vous me semblez presque indiflFérent. Un million de dot, mon cher Hector ! Un grand journal que vous dirigerez en niaître a^splu ! Mais si le respect que je dois au saint habit né me retenait pas, je bondirais comme un jeune bélier, sicut arietes.

— Mon père, dit Ghantonnay, je bondirai <|i^nd il en sera temps. Ce matin, si madame de Savinières m'avait dit : Le mariage de M. de Yillaret est rompu, j'aurais éprouvé quelque joie de cette rupture, et j^aurais eqpéré qu^avec le temps il me serait possible de me faire aimer par mademoiselle Deville.

-rr- Où vûulezrvous en venir?

— Vôioi où j'en veux venir. La marquise m'a jeté en passant auprès de moi deux assertions : le mariage est rompu, et Laurence vous aime.

Or je crois la première très possible. Ce que moine veut, Dieu le veut. Quant à la seconde, je n'ose pas y croire, ou plutôt je n'y crois pas.

— Vraiment vous n'osez pas y crai?*e? Eh

l'amour au point de tue du père Jérôme 36#

bien, moi, je ne vous croyais pas si timide, si défiant de vous-même. Vous me faisiez, il faut bien le dire, l'effet d'être un peu fat, et voilà qufe vous tournez à FÂmadis! Cest un des douze preux de la Table ronde que je vois là devant moi. Comme la chevalerie de vos aïeux vous monte à la tête, jeune homme! Je vous admire, vraiment, de ne pas oser croire; et si décidément vous n'y croyez pas, cela fait honneur à votre judiciaire.

— Ainsi, vous le savez, elle ne m'aime pas!

— Eh! non, sans doute, elle ne vous aime pas! La mère a pleuré, elle a prié; la petite a cédé; et, pour décider le papa, on aura dit qu'elle était, comme toutes les femmes, légère dans ses affections, qu'elle avait changé en faveur de l'illustre Chantonnay; qu'à force de roucouler avec lui de sottes romances au piano, où il est question d'ardeurs, de faveurs, d'amour, — et autres balivernes qui font monter le rouge au front des chrétiens honnêtes, — elle -avait oublié son libre penseur qui ne sait pas, lui, traduire son amour en roulades. Les choses ont dû se passer comme cela ; il n'a pas été difficile de faire croire là-dessus à M. Deville tout ce qu'on a voulu. Le digne homme connaît ses auteurs latins : — MutabUe feminay aura-t-il dit; prenons le sire de Chantonnay pour gendre. -*- Quant à moi, je vous le dit net : pendant que,

sur les bords de la Creuse, vous faisiez des frais pour vous mettre bien dans Fesprit du père de votre Laurence, la mère me disait : Jamais ma fille ne changera pour M. Villaret.

— Madame Deville disait la vérité, mon père.

— Quel air sinistre vous prenez en me disant cela! Allons donc! mon ami, être aimé ou ne pas être aimé par la femme que Ton doit épouser, ce n'est qu'un détail ; si elle ne vous adore pas pour le quart d'heure, cela viendra plus tard* Voyons les choses de plus haut. Une jeune fille intéressante par son caractère, par son intelligence, sauvée de l'inévitable danger de perdre son âme en épousant un faux catholique; une grande fortune consacrée à l'extension des saiiies doctrines romaines, par un journal qui peut doubler cette fortune; Chantonnay arrivant à la célébrité dans le journalisme, forçant le pouvoir de compter avec lui, devenant une dès colonnes du pouvoir temporel : voilà les considérations seules dignes d'arrêter votre pensée, et non pas celle de savoir si votre future conjuguera bien ou mal le verbe amare. Monsieur Hector de Chantonnay, laissez-moi vous parler en chrétien, en catholique, car on ne devrait plus se servir du mot chrétien : il n'est pas absolu, et il prête à l'équivoque; laissez-moi, vous dis-je, vous parler en catholique.

— Parlez, mon père, je vous écoute.

l'amour au point de vue du père Jérôme sei

— ^^ Vous me semblez avoir oublié que le ma* riage n'est pas un contrat profane; c'est tid sacrement, monsieur, institué dans le seul but de procréer légitimement des enfants à FËglise. Mademoiselle Laurence ne vous aime pas! La belle histoire! Elle ne sera pas stérile pour cela. Soyez tranquille. L'unique fin que l'on doive se proposer dans le mariage sera remplie; cela suffit. Le mariage est de plus un remède à la concupiscence. Si Ton n'a pas le courage de dompter une nature corrompue, qu'on se marie, soit ; mais c'est profaner un sacrement que de s'y préparer, en exaltant, par l'imagination, les ardeurs sensuelles qu'il est appelé à guérir* Prenez-y garde, le démon a tout pouvoir sur les hommes qui ne savent pas mettre un frein à leurs passions; et les noueurs d'aiguillettes, pour lesquels l'Église a de si puissants exorcismes, s'attaquent surtout à ceux qui, faisant profession d'être enfants de l'Église, oublient que le jeune Tobie se prépara à son union avec Sarah par la veille, la prière et le jeûne.

Dans un autre temps, Gbantonnay eût ri de bon cœur en entendant rappeler ces vieilles croyances des temps de barbarie. Il eût plaisanté le moine sur sa science physiologique ; il se contenta de hausser les épaules. Le moine s'aperçut très bien de ce mouvement irrévérencieux , mais il eut l'air de n'avoir rien vu. Sa dignité

monacale offensée garda le silence. On doit des ménagements à un homme qui va devenir possesseur d'un million. Voyant donc que sa morale pe produisait pas l'effet qu'il en attendait, il engagea Chantonnay à retourner au château. Madame de Savinières le présenterait à son beaupère et à sa belle-mère ; il fallait remettre tout à la Providence» etc.» et il termina ses pieuses banalités en disant qu'il resterait encore huit jours chez le curé de Vareilles.

III. Hector de Chantannay, pi^ésenté par madame de Saviâièi^es à monsieur et à madame Deville, fi^ dans toutes les règles du cérémonial sa demande de la main de Laurence.

— Ma fille ^ avait dît le père, avez-vous po^r M. die Ghantottnay une affection semblable à celle qu'il assure avoir pour votis?

€haiitoniiay devint pâle... Qivelle serait la réponse à cette question?

M. Devîlle, par son regard triiâte, mais éloquent, semblait dire à sa fille: Si ta volonté n'est pas libre, tu peux encore t'affranchir des lien» qui te sont imposés.

Laurence ne remarqua pas la pâleur de Ghan-

tonnay; elle ne voulait pas voir le regard de son père, et elle répondit d'une voix assurée :

— Oui, mon père.

— Monsieur de Ghantonnay, dit alors froidement M. Deville, je vous accorde la main de Laurence. Le mariage, continua-t-il, pourra se faire à l'époque que j'avais fixée... pour une autre union...

Et il regarda encore Laurence.

Laurence, devant ce souvenir évoqué par son père, garda l'impassibilité du marbre.

— Je désire, ajouta M. Deville,que l'abbé Courbon donne la bénédiction nuptiale ; j'aurai besoin, ce jour-là, d'avoir auprès de moi un véritable ami.

Madame Deville était radieuse. On avait obéi au père Jérôme, et sa chère Laurence ne regret-^ tait pas l'impie Yillaret. Hélène avait franchi un instant les limites qui séparent la raison de la folie. Elle n'avait conservé qu'un vague souvenir de la nuit terrible où sa fille s était immolée à son repos. Quelles paroles avait-elle échangées alors avec Laurence? Elle les avait oubliées. Comment Tavait-elle amenée à se courber sous^ la volonté de fer de son directeur? Elle ne pouvait s'en rendre compte. Elle sentait son cerveau se fatiguer, quand elle voulait mettre la lumière dans ces ombres ; mais Laurence avait dit à madame de Savinières : J'aime M. de Ghantonnay ;

elle venait de le proclamer hautement; sans doute cela était vrai. Il ne lui restait plus qu'à bénir Dieu du miracle qu'il avait opéré en changeant le cœur de sa fille. Le père Jérôme avait dit à sa pénitente qu'après une victoire décisive sur le démon de l'erreur, qui avait suscité Villaret pour perdre une famille chrétienne» elle retrouverait la paix. Le père Jérôme avait raison^ toujours raison. Il était bon et salutaire de marcher dans la voie de l'obéissance* Hélène embrassait sa fille en lui répétant :

— Nous allons être heureuses, ma Laurence^ bien heureuses.

— Oui, ma mère, répondait la pauvre enfant en rendant les caresses qu'elle recevait, nous serons heureuses.

Et elle se détournait pour cacher les larmes prêtes à jaillir.

Madame de Savinières avait trop de finesse pour ne pas voir que la position des habitants du château de Yareilles n'était pas des plus normales ; mais Laurence ne se marierait pas avec un bourgeois, cela était pour elle le point principal. M. Deville , sans donner une parole positive, lui avait laissé espérer que, dans un an, Marie deviendrait la comtesse de Savinières :

— Et vraiment, se disait la marquise, je ne me serais jamais consolée de voir mon neveu beau-frère d'un Villaret.

Le sort de Laurence était irrëvocaUemcM fijfié. Elle n'avait pas^ fait partir h lettre adressée à Villaret ; die la Itit encore une fois , elle y ajouta quelques lignes et elle la confia, potir la porter au bureau de la Souterraine, à cm des enfSâurts qui gardaient les troupeaux à Yaireilles. Les domestiques savaient lire ; une indiscrétion pouvait être commise. On ne devait pas savoir qu'elle écrivait à Armand.

La eloche sonna Theure du diner. M. de Ghan^ tonnay se trouva alisent. La soirée se passa; Hector ne parut past^ Madame de Savinières trouvait quil manquait à toutes les eo^ovenances. Où pouvait41 éttfe allé? Commeaft n'avafil41 préyewoi personne? Louis plaisantait sur ce d'épapt d'un amoureux le jour même de ses fiançailles.

— Qui sait , disaît4), si le pieux Ghantonnay ne veut pas imiter saint Alexis, quittant sa fenEime, le jour môme de son mariage, pour revenir ensuite y déiptisé en mendiant , prendre do^ micile sous» Tesealier de sa maiaon ^ sans doute pou» ûAiserver les faits et gefftes de sa ebère moitié?

•^ Qqo nous rat^ontez^vous là, Loâis^? disait la marquise.

— ^Une belle l^eode, très populaire e» France et en Italie. Je me suis toujours permis de trouver saint Alexis fort ridicule; et si, de son cdoN servatoire, il en a vu plus qu^un mari ne vou^

draît en voir, il n'a pa» volé ce malheur-là. Quant à Chantonnay» s'il a pensé à saint Alexis, il ne rimite que de loin. Il part, sans dire gare, quinze jours avant son mariage, cest plus honnête et surtout plus prudent.

Le lendemain matin, Laurence alla se prome* ner dans le parc; au détour d'une allée elle vit tout à coup M. de Chantonnày.

Son premier mouvement fut de s'éloigner.

Hector l'arrêta.

— Mademoiselle, lui dit-il, accordez-moi, je vous prie, quelques instants. J'ai à vous parler de choses sérieuses.

— Je vous écoute, monsieur; seulement je vous prie de me retenir ici le moinfi* longtemps possible.

— Mademoiselle, vous avez affirmé hier à monsieur votre père^dans un moment qui devait décider de tout mon bonheur en ce mK>ndo, cjue votre affection pour moi était égale à celle que jt'ai pour vous.

— Oui, monsieur, et, vous le savez bien, je disais la vérité.

— NokU, non, ce n'est pas la vérité. Pour mon éternel malheur, Laurence!...

— Laurence! dit la jeune fiHe. Vous vous ou^* bliez, monsieur!

— Oui, je m'oublie en effet; mais si vous m^eussiez aimé , vous ne l'auriez pas remarqué*

Mademoiselle, non seulement vous ne m'aimes pas, mais vous iie croyez pas à nion amour pour vous.

— Eh bien, non, je ne vous aime pas, non^ je ne crois pas à votre amour. Mais soyez tranquille, monsieur, votre femme comprendra la puissance du mot devoir. Si elle souffre, elle ne se plaindra pas. Les femmes malheureuses sont très importunes à leurs maris; je ferai mon possible pour ne pas vous être importune.

— Ainsi donc vous ne m'aimez pas? Soit, mademoiselle. Votre brutale franchise m'ôte mes dernières illusions; mais, au moins, vous ne me refuserez pas votre estime.

— Mon estime! monsieur, s'écria Laurence; et ses joues devinrent pourpres, mon estime!..»

— Laurence, non, mademoiselle, n'achevez pas, écoutez-moi quelques instants. Je suis d'une noble et ancienne famille, je n'ai pas de fortune, je viens à Paris. Je me mets dans le journalisme religieux. J'ai de l'ambition, je désire faire un brillant mariage; le père Jérôme est mon ami, il engage madame de Savinières à me présenter à votre famille; je vous vois, Laurence; et, je vous le jure, tous. les calculs de l'ambition disparaissent, je vous aime...

— Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de votre amour. Je ne suis pas encore obligée de vous entendre. Ne sais-je pas qu'avec un mil-

lion de dot on inspire toujours de grandes passions?

— Soit, mademoiselle, n'en parlons plus.

Mais enfin , suis-je donc méprisable pour avoir aspiré à Fhonneur d'épouser mademoiselle Deville?

— Oui, si vous saviez que le cœur de mademoiselle Deville n'était plus libre.

— J^e ne vous le dissimulerai pas, on m'a bien dit : Vous avez un rival : M. Villaret; mais madame Deville le déteste, il n'y a pas d'engagement formel. Mademoiselle Deville est au moins indifiTérente pour lui. M. Villaret, -r- je l'ai vu rarement, vous le savez, — me parut digne de l'affection d'une femme délicate et intelligente : il ne mè fut pas difficile de m'apercevoir que vous étiez tout pour lui. Quant à vous, mademoiselle, votre amour se cachait aux yeux des profanes sous un voile de chasteté impénétrable à mon regard jaloux. Je conservai l'espérance. Voilà mes crimes; ne pouvez-vous me les pardonner? Encore une fois, ne puis-je pas au moins prétendre à votre estime?

Laurence ne répondait pas.

— Vous ne me demandez pas, dit Ghantonnay, pourquoi hier j'ai quitté le château?

— Pourquoi vous le demanderais-je?

— Je Suis allé à la Souterraine, j'y suis allé pour vous.

— Pour moi?

— Oui. Hier, à quatre heures, j'allais faire une visite au père Jérôme; fai rencontré un enfant; il avait une lettre à la main, et il épelait l'adresse de cette lettre.

— Que voulez -vous dire? auriez -vous osé prendre cette lettre ?

— Calmez-vous, et écoutez-moi. L'enfant épelait donc, et, s'adressant à moi, il me dît : — N'est-ce pas, monsieur, qu'il y a là Armand Villaret à Paris? Oh! je commence à bien lire l'écriture. — Je lui ai demandé où il portait cette lettre. — A la Souterraine, m'a-t-il répondu. — Craignant, mademoiselle, que le petit drôle ne voulût faire admirer son savoir à d'autres qu'à moi, je lui ai pris la lettre : je l'ai portée moi-même à la Souterraine et je ne suis revenu ici que ce matin. J'avais besoin de réfléchir : cette lettre était une lumière.

— Vous l'avez lue ! s'écria Laurence.

--^ Oh ! mademoiselle^ pouvez-vcms me soupçonner d'une telle bassesse? Non! je ne Tai pas lue; sa suscription ne me disait-elle pas tout? Et sur le papier, mademoiselle, n'ai-je pas reconnu la trace de vos larmes?

— Monsieur de Chantonnay, terminons là G€t entretien, je vous remercie d'avoir ôté ma lettre des mains de cet enfant, croyez qu'elle ne contenait rien... non, elle contenait... vous Favez

bien deviné, sans doute, un dernier adieu à celui que j'aimais. Je vous ai accepté pour époux. Ma mère... une mère a beaucoup d'empire sur sa fille. Peut-être mériterez-vous mon estime, monsieur, je désire pouvoir vous l'accorder.

Et Laurence s'éloigna rapidement de Ghantonnay.

— Pauvre Laurence ! dit le jeune homme.

Oui, sur cette lettre, il y a des traces de ses larmes !

Ghantonnay y posa ses lèvres : il ne l'avait point mise à la poste de la souterraine.

Pendant cette journée, Hector de Chantonnay ne chercha pas Toccasion de parler à Laurence en particulier; mais il fit une longue promenade avec Louis de Savinières. Celui-ci avait paru voir avec beaucoup de peine son ami Villaret supplanté par le protégé du père Jérôme ; il ne partageait pas les opinions de sa tante sur les inconvénients d'avoir pour beau-frère le roturier; et, depuis la demande en mariage, il était très froid pour Chantonnay. Mais soit que les impressions de Louis ne fussent pas durables, soit que Chantonnay se fût mieux justifié auprès de lui qu'il ne l'avait fait auprès de Laurence, quand les deux jeunes gens rentrèrent au

château, la bonne intelligence paraissait rétablie entre eux.

Le lendemain était un jeudi. On venait de terminer le déjeuner, et tout le monde était réuni dans le salon. Hector paraissait très préoc« cupé; il regardait l'heure à la pendule, et semblait s'impatienter de la lenteur des aiguilles, ou bien il allait à l'une des croisées du salon qui donnait sur la cour du ^château, y restait quelques instants, puis revenait consulter la pendule, et retournait à la fenêtre.

— Le voilà ! s'écria-t-il tout à coup.

— Le voilà , dit madame de Savinières, vous attendez donc quelqu'un? En eflFet, je vois une voiture.

M. Deville s'approcha de la fenêtre pour reconnaître les visiteurs qui lui arrivaient. La voiture entrait dans la cour, et l'abbé Gourbon descendit.

Mais il n'était pas seul : un jeune homme vêtu de noir, portant un lai^ crêpe à son chapeau, était avec lui. Ce jeune homme était Armand Villaret.

En l'entendant nommer, Laurence jeta un cri de surprise; elle se leva du canapé où elle était assise auprès de sa mère ; mais elle retomba pâle et tremblante. Armand entra dans le salon, courut à elle, prit ses mains dans les siennes, en lui disant d'une voix altérée par l'émotion :

*— Laurence, chère Laurence, que se passot-il? Savez*vous que cette dépêche m'a rempli d'effroi? Je vous ai crue malade, et en effet, pauvre enfant, vous êtes bien pâle! Mon Dieu! que vous est-il arrivé?

~ Il ne m'est rien arrivé, disait Laurence, je suis heureuse de vous voir ; mais comment êtesvous là !

Tous les spectateurs de cette scène firent à la fois, sauf Chantonnay et Savinières, la même question à Villaret : Expliquez-nous votre arrivée si peu attendue?

— Je l'ai déjà dit; j'ai reçu, hier, une dépêche télégraphique, la voici : « Votre présence est absolument nécessaire à Yareilles; il s'agit de Laurence. » Malheureusement l'heure du train de Limoges était passée, il fallait attendre. Alors je suis allé trouver l'abbé Courbon ; et cet excellent ami, me voyant si malheureux, si agité, m'a accompagné ici.

— Mais d'où vient cette dépêche ? s'écria M- Deville; qui a pu l'envoyer? Dans quel but?

— Allons ! dit Chantonnay, il est temps que j'arrive ici comme le deus eoo machina des smeiens.

Et, s'approchant de mademoiselle Deville, il lui dit :

— Laurence, pour vous délivrer d'un homme qui va cesser, je Tespère, de vous être odieux,

j'ai envoyé une dépêche à M. Villaret. C'est vous dire que je renonce au bonheur que j'ai cru possible pendant quelques jours. Je vous rends la parole que vous m'avez donnée. Après ce sacrifice, Laurence, me croîrez-vous encore indigne de votre estime? Ne m'accorderez-vous pas au moins le titre de votre ami?

Laurence vit des larmes dans les yeux de Chantonnay, et les siennes coulèrent.

— Oui, lui dit-elle, vous serez un ami pour moi, un ami pour lui.

L'abbé Gourbon et Villaret ne comprenaient plus, à leur tour ce qui se passait. Ils demandaient des explications.

— Savez-vous bien, dit la marquise à Chantonnay, que c'est très beau ce que vous faites-là?

— Madame, dit Hector en souriant tristement, il y a deux jours que le père Jérôme me raillait de ce qu'il appelait mes sentiments chevaleresques ; il pourra recommencer encore si cela lui plaît. Tous les privilèges de la noblesse ont disparu ; il lui reste une devise, j'y suis fidèle ; et cette devise vous la connaissez.

— Oui, dit la marquise, je la connais : Noblesse oblige. En attendant, murmura-t-elle tout bas, grâce à ces beaux scrupules de délicatesse. Laurence épousera un bourgeois. S'il n'y avait pas un million de dot, je romprais le mariage de Louis avec cette petite Marie.

— Mademoiselle^ dît Chantonnay à Laurence»

il ne me reste plus qu'à vous rendre cette lettre ; il m'a semblé fort inutile de la mettre à la poste. A présent 9 je vais trouver le père Jérôme, il a prêché pendant huit jours sur l'obéissance et sur le sacrifice. Je crois savoir mieux que lui la signification de ce dernier mot. Adieu, mademoiselle, soyez heureuse !

— Mon père, dit Laurence après le départ de Chantonnay, je vous donne cette lettre, lisez-la, jugez- moi et pardonnez- moi. Et emmenant M. Deville à l'extrémité du salon , elle ajouta : Pour sauver la raison de ma mère, j'ai dû consentir à épouser M. de Chantonnay. Sa délicatesse rend ce sacrifice impossible ; mais il faut bien vous dire ce que j'aurais tant désiré vous laisser ignorer. J'ai vu ma pauvre mère folle un instant, j'ai voulu la guérir à tout prix et vous éviter à vous un afifreux désespoir. Dieu veuille à présent nous inspirer assez de prudence pour conjurer un semblable malheur.

Après ces explications mutuelles, le calme se fit dans tous les esprits, excepté dans celui d'Hélène. Elle fut douce et bonne avec sa fille et avec Villaret , gracieuse avec Tabbé Gourbon ; mais elle était d'une tristesse extrême. Évidemment, elle ne comprenait rien à tout ce qui sétait passé; et il fut convenu qu'on attendrait quelques jours avant de lui parler du mariage dfi sa fille. Le père Jérôme allait partir : lui éloigné , il serait plus facile d'agir sur le cœur et sur le cerveau de cette pauvre femme, d'autant plus que Laurence remarquait avec bonheur qu'il n'y avait rien d'incohérent dans les discours de sa mère.

Le reste de la journée se passa bien, et la nuit n'amena qu'une légère agitation qui n'ôtait rien à la netteté des idées de madame Deville. Elle fut très tendre pour sa fille. Laurence était heureuse.

Le lendemain matin, madame Deville descendit au jardin ; elle s'y promena avec Tillaret, Louis de Savînières, Laurence et Marie.

On lui apporta une lettre : l'adresse était de l'écriture du curé de Vareilles.

Madame Deville l'ouvrit, s'éloigna de quelques pas, et se mit à lire. Elle se trouvait auprès du canal qui entourait le jardin. Tout à coup la lettre tomba de ses mains, elle poussa un cri déchirant : — L'enfer, dit-elle, il est là ! Il faut y aller ! — Et elle se précipita dans l'eau profonde.

Yillaret se jeta aussitôt dans le canal , il en retira la malheureuse Hélène évanouie. Aux cris poussés par ses filles, M. Deville accourut, il aida à porter sa femme dans son lit. Quant à Louis de Savinières, il avait ramassé la fatale lettre. Il la donna à M. Deville.

Hélène était resté trop peu de temps dans le canal pour que sa vie fût en danger; mais^ hélas ! le malheur que Laurence avait voulu éviter, au prix du plus cruel des sacrifices, était complet : sa mère, en revenant à elle, ne reconnut ni son mari ni ses enfants. Le médecin fut ap-

pelé; c'était un ancien ami de la maison : il déclara que la malade n'avait point la fièvre ; il écouta avec attention les paroles incohérentes d'Hélène, dans lesquelles l'enfer, les impies, le père Jérôme revenait sans cessp.

— C'est une folie religieuse, dit-il, la plus difficile de toutes à guérir.

Heureusement la folie d'Hélène était douce ; elle s'exhalait en tristes, plaintes, en ardentes prières, en sanglots qui déchiraient l'âme de ceux qui l'aimaient si tendrement. Il fut décidé qu'on prendrait toutes les mesures possibles pour cacher au public cet affreux malheur. La chute dans le canal passa pour un accident. De toute la nombreuse domesticité de Vareilles , Jeannette et Laurent seuls savaient la triste vérité; mais leur dévoûment bien connu répondait de leur discrétion.

Pendant que le sommeil donnait un peu de calme à Hélène, M. Deville lisait à haute voix, dans le salon, la lettre ramassée auprès du canal par Louis ; elle était du père Jérôme.

Voici ce qu'elle contenait :

« Que viens-je d'apprendre, madame? Ce Villaret est de retour chez vous ! Tous mes plans sont renversés. Voilà le génie du mal qui l'emporte. J'ai tout fait pour mettre votre maison dans la voie du bien ; j'y ai consacré mon temps,

38f LE CONFESSEUR

mon cœur, mes préoccupations. Rien ne ma coûté, vous me rendrez cette justice , et si }e suis en ce moment dans un presbytère où j*ai une mission insignifiante, c'est pour tous.

« Maintenant,^ vous avez trouvé bon d'agir avec lenteur; vous avez voulu tout ménager, consulter la chair et le sang, recourir à ces finesses mondaines que Dieu ne bénit jamais.

Tout cela aboutit à un échec complet. Dieu visiblement se retire de vous; à qui la faute? Vous n'avez pas su reconnaître les grâces de Dieu. Au lieu d'arrêter le mal dès le principe, vous avez attendu. L'esprit infernal, pendant ce temps, a fait son œuvre ; il est entré dans l'âme de votre mari, comme Satan dans Judas pour lui &ire vendre son divin Maître. Et voilà comment s'est fait le marché de l'âme de votre fille, mère malheureuse !

« Je dois m'expliquer nettement avec vous.

Je renonce à votre direction. Vous pouviez faire de grandes choses, vous ne les ai^ez pas faites^ Dieu vous réservait la gloire de contribuer, par le mariage de votre fille avec un courageux défenseur de la papauté , à relever la sainte cause de l'Église. Vous n'avez pas voulu cette gloire, et aujourd'hui je sais que votre fortune, entre les mains de M. Villaret et de l'abbé Courbon^ ira s'engloutir dans quelque œuvre diaboliqiiie, masquée sous un faux catholicisme. Vous auores

servi les intérêts de Bélial ; vous aurez cantribué à élever son temple. Quelle honte pour une chré* tienne !

« Un jour terrible viendra où vous chercherez en vain dans votre conscience ce que vous aurez fait pour les œuvres catholiques. La vente de vos diamants , vos dentelles sacrifiées , quelques billets de mille francs^ souscrits en faveur de notre saint institut, et payables après le mariage de votre fille aînée, billets que certainement ni votre mari, ni votre gendre, n'auront la pudeur de retirer des mains de ceux à Tordre desquels ils sont passés, telle sera la petite pai^ de Dieu. Vous vous trouverez, avec vos lâchetés, votre peu d'obéissance, les mains vides en présence de sa justice terrible,

« Que ce Dieu, qui a des miséricordes inconnues, vous pardonne le peu de zèle que vous avez apporté à sa cause! Dieu rejette les tièdes.

ce Inutile de chercher à me voir, soit ici, au presbytère, qjie je quitte dès demain, soit à Paris, où j'ai à conduire des âmes plus énergiques dans le bien, je ne vous recevrais pas.

« Votre dévoué serviteur, madame,

ce Frère Jérôme, des Frères Prêcheurs. »

— Le misérable! s'écria M. Deville; voilà ce qui a tué ma pauvre Hélène.

— C'est affreux, affreux? s'écria Marie. mon Dieu, c'était là votre organe de sainteté et de lumière? Je ne le croirai jamais! Ah! que je comprends de choses à cette heure !

* — Mon père, pardonnons à un fanatique, reprit Laurence.

— Il est furieux, je le comprends, dit M. Deville. Il comptait exploiter sa chère pénitente. Mais ne crains rien, homme infâme, il sera fait honneur à la signature de madame Deville.

— Je trouve, ajouta madame de Savinières, que sa part est assez belle. Les diamants et les dentelles de ma cousine valaient plus de soixante mille francs.

— Ah! madame, dit tristement Villaret, plût à Dieu qu'il n'eût imposé à cette maison qu'un tel sacrifice!

Louis de Savinières gardait un morne silence.

Après lexplosion d'une juste indignation, on délibéra sur les mesures à prendre. Il fut décidé que le mariage de Laurence se ferait immédiatement, et que M. Deville et ses enfants partiraient aussitôt avec Hélène pour l'Italie, le médecin espérant que le voyage, les distractions, la fatigue physique pourraient amener un heureux résultat.

— Pauvre Laurence! dit M. Deville, si j'avais cédé, il y a six mois, aux désirs d'Armand, nous ne serions pas aujourd'hui si malheureux.

— Eh bien, mon cousin, dit alors madame deSavinières, ne retardez donc pas à présent le bonheur de Louis et celui de Marie ; ces enfants s'aiment, ne les séparez pas.

— Soit, dit M. Deville ; que les deux mariages se fassent le même jour.

Et il prit la main de sa fille pour la mettre dans celle du comte de Savinières.

— Marie, dit le jeune homme, avant de toucher cette main qui m'est offerte, il faut que vous et votre père connaissiez toute ma pensée. Marie, quand je suis arrivé à Paris, il y avait encore dans mon cœur un reste de foi catholique : cette foi, je ne l'ai plus; je ne suis pas même chrétien. Selon les idées du père Jérôme, je suis un impie. S'il en est ainsi, à lui seul en est la faute. Marie, vous êtes depuis huit mois sous la direction de cet homme : jusqu'à quel point tient-il votre âme enveloppée dans sa robe maudite, je ne le sais pas / mais ce que je sais, c'est qu'il vous faut choisir entre sa doctrine et la mienne. Ce misérable moine a brisé pour jamais le bonheur de votre père, le nôtre, car tous nous aimons cette touchante victime d'un stupide directeur. Je ne veux pas, Marie, que ni lui ni d'autres viennent se placer entre vous et moi. Jamais prêtre ne me verra à ses pi.eds, jamais je ne souffrirai que ma femme se con-

, fesse. Marie, voulez- vous encore être à moi?

— Oui, dit Marie; oui, le père Jérôme a tué rintelligence de ma pauvre mère; dans mon âme, il a tué la foi. Comme vous, Louis, je ne suis plus ni catholique ni chrétienne,

— Et si je me faisais solidaire, Marie?

— Je serais solidaire avec vous.

— Mon cher Savinières, dit tristement M. Deville, il y a un an, d'après une semblable profession de foi, je vous aurais refusé ma fille. Aujourd'hui, je suis moi-même trop ébranlé dans mes convictions pour me montrer sévère envers vous. Oh! nH)n cher abbé Courbon, il y a un an, nous étions tous heureux, tous eroyants. Ce moine, qu'a-t-il fait de notre bonheur? Qu'a-t-il fait de notre foi?

— Nous guérirons ma mère, dit Laurence ; l'abbé Courbon se fera Fapôtre de ces deux âmes que le fanatisme du père Jérôme a enlevées à Dieu, et le bonheur et la foi reviendront.

— Écoutez la voix de cette enfant, dit l'abbé Courbon à M. Deville; Dieu vous parle par sa bouche. Le christianisme fait une vertu de l'Espérance. Espérons!

— Je vous le disais à Paris, mon cher Villaret, continua l'abbé Courbon, la direction tuera la confession, elle tuerait le christianisme, s'il n'était pas immortel. Cest au^ hommes de foi dans la parole du Christ, d'espérance dans un radieux avenir d'amour pour la grande famiHe

humaine, qu'il appartiendra de relever les pierres du sanctuaire dispersées par des mains imprudentes, et de construire Tédifice qui abritera l'humanité tout entière.

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