Le conflit de la morale et de la sociologie. --
Un professeur de Sorbonne accablait naguère les « moralistes » d'une critique hautaine et dépourvue d'indulgence. En même temps il exaltait une méthode sociologique de découverte récente et riche d'ambitions. Pour conclure, il proposait de substituer à la « philosophie morale » et au « droit naturel » une nouvelle « science des mœurs »», sur laquelle se fonderait plus tard un « art anioral rationnel ».
Cette thèse de M. Lévy-Briihl, qu'on trouvera résum.ée dans notre chapitre P^ nous détermina à écrire le présent livre.
Dans la première partie de notre travail nous avons étudié les théories de M,. Durkheim dont se réclame M. Lévy-Briihl. Quelles sont ses idées sur la sociologie, la science des mœurs, Fart moral? D'où proviennent les éléments dont il a formé son système? En particulier, quelle est l'origine et quelle est la valeur du postulat fondamental de sa conception sociologique ? Telles sont les questions traitées dans les chapitres II, III, IV et V.
'A en croire la Revue de métaphysique et de morale, notre exposé des idées de M. Durkheim manquerait
Morale et sociologie. ^
d'exactifude. Voici, en effet, la critique que cette Eevue nous adresse: « Quand M. Deploige s'attaque aux règles » de morale déduites par M. Durkheim de sa sociologie » en gestation, il l'accuse de confondre moral et nor- » mal, immoral et pathologique. Comme si M. Durk- » heim, qui considère le crime comme normal, avait » jamais songé à le proclamer moral! M. Deploige n'a » tenu aucun compte d'une définition du moral qu'il » connaît cependant, et qui rapi^roche le moral du sacré. » Cette notion du sacré, si importante dans la morale » sociologique de l'école française, est complètement pas- » sée sous silence » (^).
Dans l'œuvre de M. Durkheim, répondrons-nous, un examen attentif découvre au moins trois choses: un projet de méthode sociologique, un essai d'éthique, des ébauches de métamorale {-). Or, le sociologue, le moraliste, le métaphysicien ont des préoccupations différentes et se placent à des points de vue opposés. Il ne faut donc pas s'étonner de rencontrer sous la plume de M. Durkheim — à la fois sociologue, moraliste et métaphysicien — plusieurs définitions du moral, d'une précision inégale et d'une importance toute relative.
Pour nous en convaincre, arrêtons-nous d'abord au sociologue.
Il étudie les règles de conduite, les codes, les croyances, les rites, les institutions. Mais ce sont, à ses yeux, tous faits naturels, déterminés à être ce qu'ils sont par
1. Ifevue de métavhysique et de morale. Paris, septembre 1911. Supplément, p. 11.
2. Voir plus loin, pp. 103 à 108, 110 à 113, 116 à 121, 149 à 150, 274 à 275, 291, 297, 299 à 303, 317, 381 à 384
l'inéluctable influence du milieu social (^). Son dessein est unique;ment de les comprendre, de les expliquer, d'en retrouver les causes, d'en préciser les conditions d'existence (-). Avant de les observer il écartera systématiquement toutes les prénotions (^). Il constituera même de toutes pièces des concepts nouveaux, appropriés aux besoins de la science et exprimés à l'aide d'une terminologie spéciale (*). Il s'abstiendra de juger les faits, et dominera le sentiment d'admiration ou d'aversion qu'ils pourraient lui inspirer {^). Il ne distinguera point entre ceux qui sont estimés rationnels ou moraux par le vulgaire et ceux qui sont traités d'absurdes ou d'immoraux; exceptionnels ou normaux, ils sont d'égale valeur pour le savant (^;. Il accordera à tous les systèmes religieux la même attention impassible (^). La vie sexuelle d'une tribu sauvage intéressera sa curiosité au même titre que l'organisation domestique d'une nation poli-