Division du travail social. Introduction
1° La science positive des phénomènes sociaux n'est pas encore, on l'avoue, « sortie de la période inchoative ». Par conséquent, et on le reconnaît aussi, il n'est pas possible de se faire une idée précise de ce que pourront être ses applications. Celles-ci seront peut-être nulles pendant longtemps et ne s'exerceront d'abord que sur des points particuliers. Mais on pense qu'elles seront très précieuses si les sciences sociales font des progrès comparables à ceux des sciences physiques. On espère, par exemple, quand nous connaîtrons d'une façon positive les conditions physiologiques, psychologiques et sociales des différentes sortes de délits et de crimes, que cette science conduira à la constitution d'une hygiène sociale permettant de prescrire à chaque société son régime.
Parfois la science des mœurs nous conseillera l'abstention. En nous faisant mieux connaître l'intime solidarité des séries sociales, elle nous donnera un sentiment très vif de la difficulté, des dangers, et souvent de l'inutihté d'une intervention ; « il n'est pas certain que toute société soit améliorable ».
En attendant les progrès de la science, que faire dans les cas douteux? Il faut alors «se décider pour le parti qui, dans l'état actuel de nos connaissances, paraît le plus raisonnable ».
Un service d'ordre général que rendra encore la science de la morale, c'est qu' « elle nous communiquera un esprit sagement conservateur ». Quand les lois qui régissent les phénomènes seront devenues familières aux esprits, il deviendra impossible de se représenter comme souhaitable ce que l'on sait être impraticable. C'en sera fait des rêveries et des utopies sociales.
2*^ x\rmé de la science, l'homme pourra agir sur la réalité et éventuellement la corriger. Il surprendra peutêtre qu'on lui reconnaisse cette puissance. Tant qu'il fut question de prouver qu'une science des faits sociaux est possible, parce que ces faits sont régis par des lois nécessaires et constantes, on a représenté l'individu comme subissant passivement l'action des grandes forces obscures qui se jouent au sein de la collectivité (^). A présent qu'il s'agit de montrer la possibilité d'un art moral on admet, implicitement et sans difficulté, que l'homme est capable de jouer un rôle actif et qui est parfois considérable : M. Durkheim ne propose-t-il pas de se mettre résolument à l'œuvre, pour restaurer dans nos grands Etats modernes le régime corporatif, en l'adaptant bien entendu à la structure et aux besoins de nos sociétés actuelles? « De ce que tout se fait d'après des lois, dit-il simplement, il ne suit pas que nous n'ayons rien à faire. »
3*^ Mais que faire et quoi vouloir? La science peutelle nous indiquer dans quel sens nous devons « améliorer » la réalité morale?
Il semble que, d'après M. Lévy^Briihl, la fonction unique de la sociologie est d'analyser la réalité donnée; la science des mœurs, par définition, est hors d'état de démontrer que telle fin est préférable à telle autre, au point de vue de l'individu ou au point de vue de la société ; elle ne peut que nous apprendre à discerner ce qui est possible de ce qui ne l'est pas. Que si on lui demande ce qu'il entend alors par 1' « amélioration » de la réalité sociale, il répond : « Le sociologue, sans qu'il soit néces-