‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 39 sur 186 · Voir plus haut, page · texte numérisé non relu

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veau : la détermination du bien et du mal ou, comme il s'exprime, du « normal » et du « pathologique ». Sans y attacher une valeur définitive (i), il a indiqué, dans sa Méthode sociologique, les règles relatives à la distinction du normal et du pathologique.

Il pose en principe que « pour les sociétés comme pour les individus, la santé est bonne et désirable; la maladie est la chose mauvaise et qui doit être évitée».

Cela étant, si l'on trouve un critère objectif, inhérent aux faits eux-mêmes, qui permette de distinguer scientifiquement la santé de la maladie dans les divers ordres de phénomènes sociaux, la science sera en état d'éclairer la pratique tout en restant fidèle à sa propre méthode.

Ce critère c'est, avant tout, le degré de généralité des faits. Sont normaux, les faits qui sont généraux dans toute l'étendue d'une espèce. Sont pathologiques, ceux qui sont exceptionnels dans le temps ou dans l'espace.

Mais, fait-il observer, les conditions de la santé et de la maladie ne peuvent être définies in abstracto et d'une manière absolue. Elles varient d'abord d'un type social à un autre, n'étant pas les mêmes pour tous indistinctement. Elles varient ensuite pour un seul et même type si celui-ci vient à changer ; il faut surtout tenir compte des variations qui tiennent à l'âge de la société considérée (^).

Par conséquent : « un fait social est normal pour un type social, considéré à une phase déterminée de son déve-

1. « L'orientation générale de notre méthode ne dépend pas des procédés que l'on préfère employer soit pour classer les types sociaux, soit pour distinguer le normal du pathologique. »

2. « Ainsi, pendant l'enfance de nos sociétés européennes, certaines règles restrictives de la liberté de penser étaient normales qui ont perdu ce caractère à un âge plus avancé, »

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loppement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution; il est pathologique dans le cas contraire ».

La généralité d'un fait ayant été établie par l'observation, on peut chercher à l'expliquer.

L'explication consistera le plus souvent à faire voir que le phénomène est utile à l'organisme, ou bien qu'il est nécessairement impliqué dans la nature de l'être.

Cette vérification est parfois nécessaire, en cas de crise atteignant toute une espèce par exemple, quand la conscience morale des nations n'est pas encore adaptée aux changements qui se sont produits dans le milieu et que, partagée entre le passé qui la retient en arrière et les nécessités du présent, elle hésite à se fixer. Alors on voit apparaître des règles de conduite dont le caractère moral est indécis, parce qu'elles sont en train de l'acquérir ou de le perdre, sans l'avoir définitivement ni acquis ni perdu. Le cas se présente d'autant plus souvent dans la vie sociale qu'elle est perpétuellement en voie de transformation. Nous ne pouvons alors déterminer les conditions nouvelles de l'état de santé qu'en fonction des anciennes, . car nous n'avons pas d'autre point de repère. Pour savoir si tel précepte a une valeur morale, il faut le comparer à d'autres dont la moralité intrinsèque est établie. S'il joue le même rôle, c'est-à-dire s'il sert aux mêmes fins; si, d'autre part, il résulte de causes dont résultent également d'autres faits moraux, si par suite ces derniers l'impliquent au point de ne pouvoir exister s'il n'existe en même temps, on a le droit de conclure de cette identité fonctionnelle et de cette solidarité qu'il doit être voulu au même titre

et de la même manière que les autres règles obligatoires de conduite, par conséquent qu'il est moral (^).

Cette théorie de M. Durkheim sur le normal et le pathologique crée entre lui et ceux qui se disent ses disciples des divergences de vues qu'il faut signaler.

Pour M. Lévy-Brùhl, notre morale est « précisément aussi bonne et aussi mauvaise qu'elle peut être. »

M. Durkheim dit au contraire que «la conscience mor raie des sociétés est sujette à se tromper. Elle peut sanctionner des règles de conduite qui ne sont pas par ellesmêmes morales, et, au contraire, laisser sans sanction des règles qui devraient être sanctionnés. Or c'est un fait de pathologie morale qu'une règle présente indûment le caractère de l'obligation ou en soit indûment privée ». Et nous avons vu qu'au cours de ses explorations sociologiques, il relève toute une série de cas pathologiques.

Pour M.Bayet, l'art moral doit adapter les institutions aux idées ambiantes. L'organisation actuelle de la famille, par exemple, n'est plus en harmonie avec le miheu social. Les lois qui distinguent la famille légitime de la famille naturelle, qui règlent le divorce, répugnent aujourd'hui à la plupart des consciences. Tout ce qu'on peut demander à l'art moral, c'est la formule des changements qui répon-

1. C'est le procédé employé par M. Durkheim dans La division du travail social •' «La division du travail se développe. Faut-il s'y adapter ou y résister? On n'est pas d'accord. Cherchons d'abord quelle est la fonction de la division du travail; nous verrons alors si le besoin social auquel elle répond est de même nature que ceux auxquels répondent d'autres règles de conduite dont le caractère moral n'est pas discuté. Comte pensait qu'elle a pour fonction d'intégrer le corps social. Si cette hypothèse était démontrée, la division du travail serait une condition de l'existence de nos sociétés et elle aurait un caractère moral, car les besoins d'ordre, d'harmonie, de solidarité sociale passent généralement pour être moraux. »

dent aux sentiments de la collectivité; c'est l'institution du divorce par le consentement d'un seul; c'est la modification du régime imposé aux enfants naturels, prélude à l'effacement définitif de toute distinction fondée sur la naissance.

Pour M. Durkheim le mariage est une réglementation des rapports des sexes ; cette réglementation de la vie passionnelle est indispensable. Le divorce qui l'affaiblit est devenu, de nos jours, une active cause suicidogène. « Le seul moyen de diminuer le nombre des suicides dus à l'anomie conjugale est de rendre le mariage plus indissoluble. »

Il résulte de tout cela que M. Durkheim en définitive a, lui aussi, son système de morale et même son plan de réforme sociale. Il ne les a pas exposés ex professa comme sa Méthode sociologique, mais les éléments en sont épars dans ses publications; il suffit de les grouper.

Etant donné que l'homme veuille vivre — c'est son postulat initial — il ne peut vivre qu'en société. Mais la vie sociale elle-même n'est possible que si les hommes conforment leur conduite à certaines règles. Ces règles constituent la morale. La fonction essentielle de la morale est d'assurer l'ordre, de maintenir la paix, de faire régner la justice, de réaliser l'harmonie, d'entretenir la solidarité: ces besoins-là sont de tous les temps. Mais la morale a dans chaque type social une physionomie particulière qu'elle emprunte à l'ambiance sociale et qui évolue avec cette ambiance.

La société qui élabore les règles de conduite doit en imposer le respect à ses membres parce qu'elles sont une condition de son existence, et les individus doivent les

observer parce que la société est une condition de leur existence à eux. Toutefois, n'importe quelle contrainte sociale n'a pas droit à leur respect, mais celle-là seulement qui est normale.

Actuellement les grandes sociétés européennes ont à se faire une morale. La liberté qu'elles ont laissée se développer sans limite est pernicieuse. Il faut que les passions soient refrénées. L'harmonie sociale ne se produit pas automatiquement par cela seul que chacun poursuit ses intérêts propres; la solidarité n'est pas spontanée. La vie morale, individuelle et collective, doit être réglementée. L'Etat en est incapable. L'Eglise et la famille en sont devenues impuissantes. Il faut créer l'organe qui élaborera le droit nouveau. Ce sera la « corporation » qui, devenant la base de notre organisation politique, aura pour tâche de faire cesser l'anomie morale et juridique.

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