‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 84 sur 186 · Cousin, Fragments, préface de · texte numérisé non relu

Cousin, Fragments, préface de

3. Th. JouFFROY. Préface à la traduction des Esquisses de philosophie morale par DuGALD Stewart. Paris, 1826, p. XLII.

4. Ph. Damiron, Essai sur l'histoire de la philosophie en France, au Z/Ze siècle, 3^ éd. Paris, 1834; t. II, pp. 254 et 265. — Cfr, Damiron, Morale, Paris, 1834, Préface, p. X, et Damiron, Fsycho logie, 2e éd. Paris, 1837; t. I, Préface, p. XXXV.

plus formellement préconisée que Jouffroy. Pour lui «le problème politique est un corollaire du problème social qui est lui-même un corollaire du problème moral ». Car pour savoir quel est le meilleur gouvernement possible, il faut connaître la fin de la société, le meilleur gouvernement étant celui qui conduit le mieux la société à sa fin. Maio comment savoir la fin de la société si on ne sait la fin de l'homme ? « La société n'est qu'une collection et la fin d'une collection ne peut avoir sa raison que dans celle des éléments qui la composent. » — S'agit-il de déterminer les droits et les devoirs respectifs des individus en société, c'est-à-dire de résoudre le problème du droit naturel, on ne le peut à moins de connaître la fin de l'homme. S'agit-il de régler les droits et les devoirs des sociétés entre elles (problème du droit des gens), il faut d'abord connaître la fin de la société, laquelle dépend de la fin de l'homme. Tout se déduit donc d'une première donnée. Les droits et les devoirs des individus, la fin de la société, la meilleure organisation du pouvoir politique, les règles qui doivent présider aux relations des peuples, tout cela implique, tout cela présuppose la connaissance de la destinée de l'homme. Pour connaître la destinée de l'homme, ajoute Jouffroy, la seule méthode prompte et sûre est de la demander à une analyse exacte des principes constitutifs de sa nature. Cette nature est une chose observable. Pour la déterminer, «il suffit d'ouvrir les yeux de la conscience et de regarder »C). Jouffroy et Damiron ne faisaient qu'ériger en règle la pratique suivie par leur maître. Cousin avait en effet, dans

1. Th. Jouffroy, Du problème de la destinée humame (Premières leçons du cours de morale professé à la Faculté des lettres de 1830 à 1831, publiées dans les Mélanges philosophiques, pp. 298 et suiv.).

son enseignement public de 1819 et 1820, développé une théorie des devoirs et des droits. Et voici son procédé.

Il commence par rechercher un principe scientifique qui puisse servir de base à la moirale et il le demande à la conscience et à la raison : la conscience atteste que le 7noi est une force libre; la raison, s'emparant de ce fait, proclame que la liberté est quelque chose de noble et de saint et elle dit à l'homme : « Etre libre, reste libre ! » « Notre principe est trouvé, dit Cousin : nous n'avons plus qu'à le presser pour en faire sortir de nombreuses et importantes conséquences. » Et effectivement il le presse tant et si bien qu'il en exprime 1° les devoirs individuels : tempérance, empire sur soi, force et pureté de l'âme; 2° les droits de rhoimme : a) le r^espect dû à la philosophie, à la religion, aux arts, à l'industrie, au commerce ; h) le principe de la liberté individuelle; c) le droit de propriété; d) les droits de donation et de transmission héréditaire; 3" et pour finn', le gouvernement constitutionnel consacrant la souveraineté de la raison (1).

L'éclectisme réintroduit ainsi le droit naturel qui s-était, en société de J.-J. Rousseau, acquis une réputation si fâcheuse. Il a toujours la même physionomie individualiste, le même caractère abstrait, la même structure géométrique. Mais Cousin en a fait la toilette. Ce n'est plus un sans-culotte, insurgé contre la société, les lois et les institutions. C'est un bourgeois rente, aimant l'esprit de la Révolution mais ennemi de l'esprit révolutionnaire.

1. Victor Cousin, Cours d'histoire de la philosophie morale au XVIII^ siècle, professé à la Faculté des lettres en 1819 et 1820. Première partie (Ecole sensualiste) publiée par E. Vacherot, 1841.

satisfait du régime établi et soucieux de le maintenir. Au siècle précédent, philosophie de l'anarchie et théorie de l'émeute, le droit naturel fut un puissant engin destructeur. Au xix^ siècle, principe tutélaire des conservateurs libéraux, il sera invoqué chaque fois qu'un novateur secouera une base de l'ordre social, — surtout si, comme la propriété, par exemple, elle doit soutenir l'ordre matériel.

Quelles furent les destinées de ce système philosophique et de cette doctrine religieuse et morale arrangés par Cousin à l'usage de l'Etat laïque?

Le recul des événements est dès maintenant suffisant pour discerner trois grands assauts que l'éclectisme eut à soutenir. Des croyants d'abord, des savants et des philosophes ensuite, des sociologues enfin se dressèrent contre lui, contestant successivement sa valeur religieuse et morale, sa valeur scientifique et philosophique, sa valeur politique et sociale. La sociologie contemporaine lui conteste à peu près tout; car elle réunit, pour l'eni accabler, la plupart des griefs passés et présents.

Au surplus, l'histoire de l'éclectisme n'est pas encore éîcrite ; et il est plus facile d'en narrier les origines que de préciser quand et comment il finit. Plusieurs se sont, à des moments différents, vantés de l'avoir enterré. Chaque fois, le lendemain des obsèques, on le retrouvait installé dans les chaires de l'Université, guéri ou convalesicent. C'"est que les défaites doctrinales les plus meurtrières ne l'ont pas empêché de subsister, en qualité de système officiellement enseigné, comme un rouage de la puissante machine administrative. — Mais voyonsle aux prises avec ses différents adversaires.

I. — Pendant dix ans, le régiment (^) de Cousin manœuvra sans se heurter à une opposition organisée.

II y eut bien, au cours de Jouffroy, par exemple, en 1832, quelques escarmouches. Jouffroy attaquait la révélation, en contestait la possibilité, dénonçait le catholicisme comme répudiant la science et la liberté. Des étudiants catholiques, froissés dans leurs sentiments religieux, lui écrivirent coup sur coup; et d'assez mauvaise grâce il se rétracta ou fournit des explications embarrassées (2).

Il y eut même, à l'initiative de Frédéric Ozanam, deux démarche^ 'collectives d'étudiants catholiques chez l'archevêque de Paris, en 1833 et en 1834, pour obtenir l'organisation de conférences « destinées à détruire les mauvais effets du cours de Jouffroy et d'autres professeurs rationalistes »(^). «Nos études, déclarent-ils, sont sèches pour le cœur et stériles pour l'intelligence. Plus que jamais nous sentons la nécessité d'un enseignement chrétien. Nous ne trouvons pas l'aliment que nous cherchions, dans de vains systèmes que chaque jour voit changer et que la raison

1. Le mot est de Cousin. « Dans le conseil d'hier il a été arrêté que vous seriez nommé à la chaire de droit commercial. J'aurais bien mieux aimé vous voir dans mon rég-iment. » (Lettre de Cousin à Ozanam, 6 juillet 1839; dans Lettres de Frédéric Ozanam, t. I, p. 360).

2. Frédéric Ozanam, qui suivait, en 1832, le cours de philosophie »'de Jouffroy, a été témoin de ces incidents et les raconte dans ses lettres (Voir notamment une lettre du 25 mars 1832 à E. Falconnet, dans Lettres de Fr. Ozanam, t. I, p. 55). « Il est triste, écrit Ozanam, de voir Jouffroy s'escrimant à résoudre par les seules forces de la raison, le problème des destinées humaines. Chaque jour des contradictions lui échappent. Hier il confessait que la science, loin de combler les besoins intellectuels de l'homme, le conduit au désespoir. »

3. Une première pétition, couverte de cent signatures et remise en janvier 1833, resta sans effet. Ozanam en rédigea une nouvelle, au commencement de 1834, et deux cents camarades la signèrent avec lui. {Lettres d'OzANAM, t. I, pp. 59 et 98). , . ,

abandonnée à elle-même élève et détruit. La religion seule peut combler ce vide; elle seule peut donner à l'homme la virilité d'âme nécessaire pour accomplir sa mission. »

En conclusion ils demandaient des conférences « où l'on eût développé le christianisme dans son harmonie avec les aptitudes et les besoins de l'individu et de la société » (^).

Toutefois ces démarches, très discrètement faites d'ailleurs, n'eurent guère plus d'écho que les protestations qui s'étaient élevées au cours de Jouffroy.

Cependant la plupart des professeurs recrutés par Cousin étaient des incroyants et savaient que leur chef ne l'était pas moins qu'eux {^). Ils laissaient percer dans leurs leçons ou en tous cas ne cachaient pas dans leurs écrits l'irréligion qui était le fond de leur âme (^). Et Cousin n'était pas toujours obéi quand il exigeait de ses professeurs qu'ils enseignassent les doctrines spiritualistes et qu'ils fussent respectueux pour la religion (*).

1. Sur la suite donnée à ces démarches, voir M. FoiSSET, Vie du E. F. Lacordaire, t. I, pp. 294 et suiv. Paris, 1870. 2- Paul Janet, Victor Cousin et son œuvre, p. 290. Paris, 1885.

3. Thureau D an gin , Histoire de la monarchie de juillet^ t. V, p. 472.

4. Le seul souvenir de sa dictature indigna un jour un jeune philosophe de la génération suivante. « La philosophie, M. Cousin et son état-major l'avaient façonnée une fois pour toutes, écrivit-il. Le professeur devait démontrer la spiritualité et l'immortalité de l'âme par les moyens officiellement recormus, prouver le libre arbitre par ordre, chercher la substance et trouver Dieu sur commande, enfin se livrer tout entier et livrer ses élèves à l'éclectisme et aux doctrines brevetées avec garantie du Gouvernement ». (Blanchet, De l'enseignement de la philosophie dans les lycées. Revue internationale de l'enseignement, t. Il, p. 436. Paris, 1881). Paul Janet crut devoir prendre la défense de Cousin; il consacra cent pages de son livre à démontrer que Cousin a: 1» séparé et affranchi la philosophie de la théologie et fondé l'enseignement laïque de la philosophie; 2^ introduit dans les écoles l'esprit libéral de la philosophie moderne. (Paul Janet, Victor Cousin et son œuvre, chapitres XII et XIII.)

Mais il fallut du temps pour que les catholiques prissent conscience des résultats de renseignement universitaire et qu'ils s'émussent des progrès de l'impiété et de l'immoralité parmi la jeunesse des écoles {^). En 1843 seulement la bataille en règle se trouvait engagée.

Déjà en 1840, l'abbé Maret avait, avec une grande modération d'ailleurs, relevé dans les écrits de Cousin des tendances panthéistes (^). Auxiliaire inattendu, le Journal des Débats, organe des universitaires, posa, en 1842, quelques questions embarrassantes à l'état-major de Cousin {% La réponse se trouvait, écrasante sans ménagements, dans Le monopole universitaire destructeur de la religion et des lois, fort volume très documenté, édité sans nom d'auteur aux bureaux de VUnivers (^).

1. Sur l'état d'esprit des catholiques français en cette décade 1830- 1840. on peut consulter: M. FOISSET, La Vie du B. P. Lacordaire, 2 vol. 1870. — Lecanuet, Montal&mbert, t. I, 1895 et t. II, 1898. — Thureau Dangin, Histoire de la monarchie de juillet, t. V, et L'Eglise et l'Etat sous la monarchie de juillet. — E. Veuillot, Louis Veuillot, t. I.

2. H. Maret, Essai sur le panthéisme et les sociétés modernes. Paris, 1840: « Si l'on considère l'analyse de la raison, la théorie de Dieu, de la Création, de la Révélation et la philosophie de l'histoire que nous trouvons dans les écrits de M. Cousin, on ne peut y voir autre chose que le panthéisme » (p. 5).

3. « L'école éclectique est maîtresse absolue des générations actuelles. Elle occupe toutes les chaires de l'enseig-nement ; elle en a fermé la carrière à toutes les écoles rivales... Le public a donc le droit de demander compte à cette école du pouvoir absolu qu'elle a Dris, et que nous ne lui contestons pas d'ailleurs. Elle a beaucoup fait pour elle, nous le savons; mais qu'a-t-elle fait pour le siècle, qu'a-t-elle fait pour la société? Où sont ses oeuvres, ses monuments, les vertus qu'elle a semées, les grands caractères qu'elle a formées, les institutions qu'elle anime de son souffle? Il est malheureusement plus facile de s'adresser ces questions que d'y répondre. » (Journal des Débats, articles sur le Cours d'histoire de la philosophie morale au XVIII^ siècle, de Victor Cousin, nos du 6 novembre 1842 et ss.).

4. Le monopole universitaire. Paris, bureau de VUnivers, 1843.

Morale et sociologie. 16

C'est à ce moment que Louis Veuillot sonna la charge. « Dans les premiers temps, ;écrit-il au ministre de l'Instruction publique, lorsqu'un païen, fût-ce l'empereur, outrageait le Sauveur des hommes, tout chrétien était tenu de lui crier : Tu blasphèmes et tu mens ! Ce qu'il ne fallait pas alors souffrir du prince à qui pourtant l'obéissance était due, on se demande s'il faut le souffrir aujourd'hui du premier mécréant qui prétend parler au nom de TEtat {^). »

Aussitôt après, dans une brochure moins incisive mais tout aussi nette et ferm/e que celle de Veuillot, Charles de Montalembert définit le devoir des catholiques {^). Il dénonce l'éducation de la jeunesse, telLe que l'Etat en a constitué le monopole, comme la raison principale et permanente de l'irréligion publique en France {^). Le devoir

1, L. Veuillot, Liberté d'enseignement. Lettre à M. Ville7nain, ministre de VInstruction publique. Paris, septembre 1843. « O Dieu d;u Calvaire, Dieu de l'Eucharistie, vous nous avez fait une loi d'abaissement, mais pour votre gloire et non pour celle de l'enfer; on peut nous mépriser, mais il faut que l'on vous honore ; nous nous estimons les derniers de la terre, mais vous êtes et vous serez dans nos coeurs et dans nos voix le seul maître de la terre et des cieux. Vous nous voulez soumis, à cause de vous, non pas contre vous ; désarmés quand on nous frappe, non pas muets et lâches quand on vous injurie ; résignés quand il s'agit de souffrir pour notre compte ou pour le vôtre ; non pas serviles quand il s'agit de vous trahir. » {.Ibid., p. 51).

2. Ch. DE Montalembert, Du devoir des catholiques dans la question de la liberté d'enseignement, octobre 1843. {Œuvres du comte de Montalembert, t. IV, p. 307.)

3. « L'ensemble des institutions d'instruction publique, qui forme l'Université de France, et au dehors duquel un despotisme usuri)é ne laisse rien surgir, voilà le foyer oii se forme et s'entretient cet esprit public qui en fait de religion n'est rien et ne croit à rien. Là s'établit entre les maîtres et les élèves cette intelligence, le plus souvent tacite, mais parfois avouée, qui relègue au rang des préjugés et des conventions sociales toutes les vérités de la révélation. Là s'enseigne, non seulement dans la chaire, mais dans toutes les habitudes et dans tous les détails de la vie, l'art de mépriser philosophiquement le joug de la loi du Seigneur. Je me tais, ajoute-t-il, sur les sacrilèges, sur les dérisions, sur les habitudes immondes, sur cette

des catholiques est d'obtenir la destruction du monopole de l'Université. L'Etat n'a pas le droit de façonner les croyances et les moeurs de l'enfance au profit d'un rationalisme purement négatif. De ce qu'il n'a point de religion, il n'en résulte pas pour lui la faculté d'empêcher les citoyens d'en avoir.

Telle était la thèse de Montalembert. Tandis quei VeuiUott continuait de combattre pour elle dans Y Univers, Montalembert eut l'occasion de la reprendre, au printemps 1844, dans un grand débat à la Chambre des Pairs. Il trouva en face de lui Victor Cousin lui-même. x\ppuyé dans la presse par ses lieutenants (^), Cousin défendit à la fois l'éclectisme et le monopole de l'Etat {^).

Tous les citoyens de la même patrie, prétendit Cousin (^), doivent être imbus du même esprit civil et par conséquent doivent recevoir la même éducation (^). L'unité des écoles exprime et confirme l'unité de la patrie; l'Université doit maintenir l'unité nationale. Aussi bien enseigner n'est pas un droit naturel ; c'est un pouvoir public et social

froide et précoce corruption qui déprave l'esprit avant même que les sens n'aient révélé leurs impérieux instincts. » i(Montalembert, Du devoir, etc., p. 316).

1. Voir notamment, dans la « Revue des Deux-Mondes »: E. Qui- NET, Un mot sur la polémique religieuse, 1842, t. II. — J. Simon, Etat de la 'philosophie en France. Les radicaux, le clergé, les éclectiques,

1843, t. I. — Lerminier, L'Eglise et la philosophie, 1843, t. IV. Du cartésianisme et de Véclectisme, 1843, t. IV. — E. Saisset, De la philosophie du clergé, 1844, t. II. — Lerminier, De Vultramontanisme,

1844, t. III. — E. QuiNET, Réponse aux observations de M. V archevêque de Paris, 1845, t. III.

2. Cousin a réuni ses discours en volume sous le titre: Défense de l'Université et de la philosophie. Paris, 1845.

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