Le conflit
Je voudrais que ce petit livre, fruit des loisirs forcés du Sanatorium, vous rappelât nos bonnes causeries de chaise longue, dans la galerie de cure d'air, devant b:s bois du Dergit et les falaises de la Trouée d" Hauteville-en-Bugey .
FÉLIX Le Dantec.
M. Fabrice Tacaud et l'abbé Jozon s'étaient rencontrés par hasard, dans une maison amie, au moment où ils faisaient l'un et l'autre, à la S orbonne, des études trcb différentes. La sympathie était née de cette première rencontre et, pendant trois ans, les deux étudiants avaient eu beaucoup de plaisir à se revoir. L'abbé Jozon faisait des recherches historiques sur les premiers siècles du christianisme ; Fabrice Tacaud étudiait les sciences positives et en était encore à cette période du début où l'on devine à peine, sous les difficultés des commencements, l'admirable moisson promise aux chercheurs courageux. Aussi avaient-ils échangé peu d'idées, mais ils étaient devenus excellents camarades et avaient eu plusieurs fois»
U COMFUT» 4
en bous fils de paysans, la grande joie d'aller ensemble dans la vraie campagne se gri^ei d'air pur et de soleil.
Cet amour des champs fait naître bien des amitiés entre les provinciaux exilés à Pans au temps des études.
Puis, les hasards de la vie les avaient séparés. L'abbé Jozon était parti pour Rome où il comptait poursuivre ses recherches, mais, la santé lui ayant fait défaut, il avait accepté à regret, comme une sorte de retraite anticipée, la place d'aumônier dans un couvent muni d'une bibliothèque passable.
Fabrice Tacaud avait au contraire continué ses études; il avait passé des mathématiques aux sciences physiques, puis s'était jeté à corps perdu dans les sciences naturelles, auxquelles il devait consacrer le reste de sa vie. Un bon naturaliste a fatalement le désir de contempler les divers aspects du monde : il voyagea donc; il vit les hommes, les animaux et les plantes de pays variés et lointains ; il fut très malade et renonça aux voyages; il s'était d'ailleurs rendu compte que l'on trouve, sans sortir de son pays, des sujets d'étude bien
suffisants quand on sait regarder autour de soi, et à partir de ce moment il s'efforça de comprendre les choses qu'il voyait, sans se préoccuper d'en observer de nouvelles. Neuf mois passés chaque année dans les laboratoires lui donnaient, l'été venu, le besoin impérieux de revivre la vie paysanne, et, fidèlement, il revenait à la saison chaude dans le même coin perdu de la basse Bretagne; il retrouvait avec un plaisir toujours nouveau les mêmes paysans pauvres et tristes qui l'aimaient et qu'il aimait; il connaissait leurs défauts, communs à tous les pays de misère, et il appréciait avec indulgence les quelques qualités que la pauvreté n'avait pas fait disparaître chez ces êtres malheureux.
L'été ne lui paraissait pas long dans cette solitude voulue où ses principales distractions étaient la cueillette des plantes du littoral et la pêche à marée basse autour des rochers ; il fut cependant fort aise quand, au début de l'été 1900, il reçut la lettre suivante :
« Cher monsieur Tacaud, l'état de ma santé m'oblige à aller passer quelques semaines au bord
de la mer bretonne; notre vieil ami X... m'a appris que vous y restez vous-même tous les étés. Pourrais-je sans difficulté m'installer dans vos parages? Je serais bien heureux de retrouver un camarade de jeunesse perdu de vue depuis vingt ans, et la perspective de quelques bonnes causeries avec vous adoucirait beaucoup pour moi la crainte que m'inspire naturellement ce voyage en pays inconnu.
« Mille bons souvenirs.
Abbé Jozon. »
M. Tacaud répondit immédiatement qu'une installation était possible; il assura l'abbé Jozon qu'il aurait beaucoup de plaisir à le revoir et à lui montrer le pays. Puis, la lettre partie, il eut une certaine appréhension.
Que seraient ces causeries dont l'abbé escomptait le charme? Au temps de leur jeunesse commune à Paris, les deux amis n'avaient guère discuté; l'abbé Jozon, ardemment catholique, avait bien essayé quelquefois d'entreprendre le jeune Fabrice au sujet de ce qu'il appelait son indifférence en matière ^.e religion. Fabrice s'était tou-
jours refusé à le suivre sur ce terrain, déclaran» qu'il ne se sentait pas l'esprit assez mûr pour avoir sur ces questions des idées personnelles; que, d'autre part, ses minces études scientifiques l'avaient déjà mis en garde contre les opinions toutes faites qu'on accepte sans les comprendre.
Aussi, dans leurs joyeuses promenades à travers les champs, ils n'avaient parlé que des fleurs et des oiseaux, des arts et des poètes, sujets assurément plus convenables à des jeunes gens bien portants que les dissertations philosophiques.
Mais, depuis vingt ans, M. Tacaud s'était formé, sur les questions générales, des opinions fondées et solides. Il avait conservé sa défiance pour les formules toutes faites, mais il avait appliqué ses connaissances scientifiques à la solution de quelques problèmes fondamentaux, et il ne pouvait se dissimuler que les conclusions auxquelles il était arrivé n'étaient pas conformes à celles dont son ami Jozon avait autrefois voulu lui démontrer la beauté. Et si cet excellent abbé n'avait pas changé, son ardeur apostolique devait naturellement choisir immédiatement les sujets de conversation sur lesquels toute entente était impossible.
Une Wle perspective fit frémir intérieurement l'honnête M. Tacaud, homme d'un naturel paisible ei peu combatif. Il se promit donc d'éviter autant que possible les discussions d'ordre philosophique; la langue et les antiquités bretonnes fourniraient d'ailleurs amplement aux conversations durant les promenades et fixeraient peut-être l'attention de l'abbé au point de le distraire des controverses religieuses. Si, malgré tout, ces controverses devenaient inévitables, M. Tacaud, résigné, essaierait d'en profiter pour analyser l'esprit d'un homme droit et sincère dont les opinions étaient si opposées à celles qu'il considérait luimême comme seules logiques.
C'est dans cet état de demi-tranquillité qu'il attendit la venue de son ancien camarade d'excursion. Peu à peu, il se fit cependant à l'idée de discussions possibles, et, sans peut-être se l'avouer à lui-même, il désira ces conversations qu'il avait d'abord redoutées; il se prépara donc à les affronter, quand l'occasion s'en présenterait, avec le calme qui convient à un homme convaincu rie la logique de ses raisonnements.
LA MÉTHODE ET L*ARGUMENT d'aUTORITÉ
L'abbé Jozon était très maigre, et son visage portait les traces d'une longue et douloureuse maladie; M. Tacaud oublia en le voyant toutes ses préoccupations d'ordre philosophique; il se reprocha cette sorte de défiance instinctive qui l'avait hanté les jours précédents, et s'efforça de ne pas laisser voir à son ami l'impression pénible qu'il éprouvait en retrouvant si affaibli et si émacié le beau jeune homme de jadis. On parla très affectueusement du temps passé ; on évoqua des souvenirs pleins de vie et de jeunesse et l'on se proposa de recommencer bientôt, sur les côtes bretonnes, les délicieuses promenades des années d'étudiant.
Quelques heures ayant été employées à Tinstallation du voyageur, les deux amis se retrouvèrent pour le repas et dînèrent gaiement ensemble. M. Tacaud apprit à son ami mille petits détails concernant le pays ; il l'ii raconta quelques traits caractéristiques de mœUiS paysannes et s'étendit avec un réel plaisir sur tout ce qui concernait ce petit coin de terre très aimé.
Comme le repas finissait, une lumière rouge emplissait la salle à manger. On approcha les chaises de la fenêtre. Au-dessus des îles basses de la côte, le soleil rutilant paraissait énorme et ses reflets donnaient à la baie une couleur indéfinissable; peu à peu le disque vermeil s'échancra; il disparut enfin, laissant seulement à sa place une lueur rouge éparse sur les nuages et reflétée par la mer.
Les deux amis avaient assisté en silence à ce spectacle magnifique.
— C'est une de nos grandes joies dans ce pays, dit M. Tacaud, que de voir le coucher du soleil dernère les îles. Le phénomène se manifeste dans des conditions si variées que, chaque soir, il me, paraît nouveau; il me procure une admiration
béate qui se prolonge, dans la sérénité du crépuscule, jusqu'à l'heure du sommeil. J'espère, mon cher abbé, que, le temps restant beau, vous ressentirez sans tarder les bienfaits de nos calmes soirées bretonnes.
L'abbé semblait perdu dans une extase.
— Je n'avais encore jamais vu rien de semblable, dit-il enfin ; votre baie basse et semée de rochers ne ressemble pas aux côtes de la Méditerranée, la seule mer que j'aie connue; on dirait que tous les îlots ont été placés à dessein dans ce décor calme, pour le plaisir des yeux au coucher du soleil. La variété des aspects du monde étonne le voyageur, qui reconnaît sous tant d'apparences diverses l'unité harmonieuse de l'œuvre de Dieu.
M. Tacaud ne répondit pas; il se rappelait la forme religieuse des enthousiasmes de son ami dans leurs promenades d'autrefois, et il avait peur que la conversation prît une tournure peu favorable à la digestion tranquille dans la paix du soir...
. — Mon cher monsieur Fabrice, dit enfin l'abbé, je n'ai pas oublié votre indifférence d'autrefois
en matière de religion, mais vou8 avez travaillé sans relâche depuis vingt ans et je vous connais assez pour savoir que vous avez travaillé avec fruit; je pense donc que votre esprit s'est bien vite ouvert aux vérités éternelles et que vous avez constaté vous-même le bien fondé de la belle parole de Bacon : Peu de science nous éloigne de Dieu, beaucoup nous y ramène.
— Bacon, répondit lentement Fabrice, était un homme de génie et j'honore profondément sa mémoire; mais je ne me sens pas disposé à considérer toutes ses boutades comme des vérités définitives. Qu'était-ce d'ailleurs que ce « beaucoup de science » dont il parle? Beaucoup, pour ses contemporains, sans doute, sur lesquels il avait l'avance qui caractérise le génie ; bien peu pour nous qui, aujourd'hui, sommes riches des conquêtes du xix* siècle. A l'époque où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer à Paris, le possédais, pauvre étudiant quelconque, beaucoup plus de connaissances scientifiques que Bacon avec son génie. Les élèves de nos lycées, qui considèrent comme une tâche maussade et pénible d'apprendre les lois de la physique et de la chimie, ne se dou-
LA MÉTHODE ET L'ARGUMENT D'AUTORITÉ il
tent pas qu'au siècle dernier les plus puissants cerveaux humains auraient accueilli avec un bonheur immense les plus élémentaires des vérités scientifiques qui remplissent aujourd'hui les manuels d'enseignement secondaire.
— Il n'est peut-être pas équitable, dit l'abbé, de traduire comme vous le faites le mot « science » de la parole de Bacon, et je pourrais vous montrer que cette belle pensée a une signification indépendante des époques; mais puisque le hasard nous a conduits sur ce terrain des croyances religieuses, je serais bien aise de savoir où vous en êtes; nous avons l'un pour l'autre des sentiments qui nous permettent de discuter en toute amitié, et, si vous voulez bien m'exposer l'état de vos convictions, j'aurai peut-être le bonheur de vous moiitrer le côté faible de vos raisonnements et de vous ramener à la vérité.
— Je vous ferai remarquer, mon cher abbé, que vous allez un peu vite en besogne; vous condamnez mes raisonnements avant de les connaître, parce que vous devinez qu'ils me suggèrent des conclusions contraires à celles que l'on vous a enseignées; cela ne promet pas de votre côté
une grande impartialité dans la discussion; mais je vous préviens que vous aurez affaire à un adversaire tenace : depuis plus de vingt ans que j'étudie la nature et que j'essaie de la comprendre, je me suis fait des convictions solides, et, comme mon seul désir était de trouver la vérité, j'ai cherché, en toute honne foi, les objections que pouvait soulever mon système. Il me semble peu probable que vous trouviez en quelques heures, à mes raisonnements, des côtés faibles qui m'ont échappé pendant vingt ans.
— Mon cher monsieur Fabrice, répondit l'abbé Jozon, vous ne récuserez pas certainement l'autorité d'un homme de science comme M. Duclaux. « Qu'est-ce qu'un raisonnement scientifique? dit-il quelque part. Tout simplement ceci : un raisonnement fait avec la crainte salutaire de se tromper et la ferme volonté d'en éviter l'occasion. » Si vous avez réellement la volonté de ne pas vous tromper et le désir bien sincère de reconnaître vos erreurs, vous devez considérer comme très utile de discuter vos idées avec quelqu'un qui ne pense pas comme vous.
— Je ne m'attendais certes pas, dit avec éton-
nement M. Tacaud, à vous entendre citer cette phrase de Duclaux, et je ne vous déguise pas qu'elle me rassure complètement sur la tournure que peut prendre la discussion ; je m'étais habitué, je l'avoue, à considérer les croyances religieuses comme incapables de s'allier à l'esprit scientifique et comme faisant sombrer fatalement, dans une certitude pleine de calme, la crainte salutaire de se tromper à laquelle vous faites allusion. Ayez cette crainte salutaire comme je l'ai moi-même et nous ne pouvons manquer de nous entendre, puisque nous avons tous deux des cerveaux sains et capables d'apprécier la logique d'une déduction.
— Il y a des vérités à l'épreuve, répondit l'abbé, mais n'anticipons pas, et, puisque cette belle soirée nous invite aux conversations philosophiques, je serais bien aise d'apprendre de vous quel est l'état actuel de vos croyances, quel est ce système dont vous parliez tout à l'heure.
— Je craindrais de vous fatiguer ce soir, dit M. Tacaud, en vous exposant longuement ce qui me paraît être la vérité; vous avez passé la nuitder nière en voyage et vous devez avoir besoin de repos.
Les yeux de l'abbé brillèrent.
— Soyez bien tranquille, mon cher monsieur Fabrice, répondit-il. Mon corps est fatigué par le voyage, mais une bonne discussion philosophique me fera plus de bien qu'une heure de lit et, d'ailleurs, je dois vous avouer que maintenant je ne pourrais plus dormir sans savoir jusqu'à quel point vous êtes enfoncé dans l'erreur et sans avoir songé au moyen de vous en tirer.
L'honnête M. Tacaud ne put s'empêcher de sourire, en entendant prononcer cette nouvelle condamnation de son système ; il prit néanmoins toutes les dispositions pour commencer à parler ; il se moucha, toussa, et regarda sa montre :
— Vous me rappeliez tout à l'heure, monsieur l'abbé, dit-il enfin, ce que vous appeliez mon indifférence en matière de religion au temps où nous étions jeunes tous deux; il eût mieux valu m'accuser seulement de répugnance à accepter des formules toutes faites, car le soin que j'ai mis depuis vingt ans à me former une opinion sur toutes les questions générales prouve que ces questions ne me laissaient pas indifférent. A l'époque où nous nous sommes connus, j 'avoué
cependant que je n'envisageais pas comme immédiatement possible pour moi, d'aborder les grands problèmes que j'ai étudiés depuis; je n'étais qu'un étudiant en sciences expérimentales, et je voulais apprendre d'abord ce qu'avaient écrit les savants ; j'espérais, sincèrement, trouver, dans cette étude, la satisfaction totale de mon désir de comprendre. C'est la lecture des œuvres de Claude Bernard...
— Claude Bernard est mort en croyant, interrompit l'abbé.
— C'est la lecture des œuvres de Claude Bernard, reprit M. Tacaud^ qui causa ma première désillusion. J'avais été élevé dans l'admiration de son génie et, avant de le connaître, j'étais déjà habitué à le considérer comme un géant. Je ne vous cacherai pas, d'ailleurs, que je le place aujourd'hui à côté de Pasteur dans les hommes qui ont le plus fait pour la science et l'humanité.
— Pasteur aussi était spiritualiste et a fait une fin édifiante, dit l'abbé Jozon.
— Nous reparlerons de cela un peu plus tard, répondit Fabrice. Je vous disais seulement que Claude Bernard m'avait causé une désillusion : c'est que je m'imaginais, avec la candeur de la
jeunesse, trouver dans ses livres, l'explication de toute la physiologie. J'avais déjà lu beaucoup de ses œuvres sans y trouver la réponse aux questions que je me posais, et ce fut avec un réel bonheur que je me consacrai à celui de ses ouvrages qui me paraissait devoir contenir toutes les vérités dont j'avais soif; c'est le volume intitulé: Recherches sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux,
— Je n'ai pas lu cet ouvrage, mais je sais qu'il fait autorité, interrompit l'abbé.
— C'est justement pour cela que j'espérais y trouver la vérité clairement exprimée, reprit M. Tacaud. Et je ne saurais vous dire mon désappointement quand je vis que cet admirable livre me paraissait plein d'obscurités et de contradictions. Avec la modestie qui convenait à mon âge, je ne pus que me considérer comme incapable de le comprendre ; tout le monde s'accordait en eflet à le trouver merveilleusement clair ; puisqu'il me paraissait obscur, c'est que je n'étais qu'un imbécile ou que j'avais un bandeau devant les yeux. Vous comprenez aisément le chagrin que j'éprouvai en faisant cette constatation. Je ne me rebutai pas
cependant, et je m'acharnai dans la lecture du livre de Claude Bernard. Je l'ai lu plus de dix fois, et à mesure que je le relisais, je me persuadais que les obscurités et les contradictions y étaient réelles. J'ai perdu, en faisant cette constatation, ma foi primitive dans l'argument d'autorité.
— L'argument d'autorité, dit sentencieusement l'abbé, s'emploie efficacement pour convaincre les foules; il ne saurait être utilisé à l'égard d'un homme qui pense par lui-même et qui se sent capable de raisonner et de discuter les opinions des autres hommes. Une œuvre purement humaine ne saurait d'ailleurs constituer une autorité absolue ; l'infaillibilité appartient seulement aux œuvres qui sont inspirées de Dieu.
— n me restait un auteur dont j'avais également entendu vanter les ouvrages, dit Fabrice; je commençai V Origine des espèces^ de Darwin.
— Esprit faux et superficiel, formula l'abbé Jozon.
— Il n'a pas eu, en effet, une fin édifiante, répliqua M. Tacaud, mais je dois vous avouer que la lecture de son livre me plongea dans une admiration profonde. Je vécus longtemps sur ce livre et
j'y trouvai des joies infinies! je croyais posséder enfin la vérité éclatante et je goûtai pendant quelques semaines un repos, une béatitude, analogues probablement au bonheur que vous procure votre foi chrétienne. Je me rendis compte, peu à peu, que l'explication si séduisante de Darwin n'était pas complète, mais, aujourd'hui encore, je ne puis relire ce livre admirable sans me laisser aller à l'enthousiasme; je suis darwiniste chaque fois que je lis Darwin.
— Vous me peignez fidèlement, dit en souriant l'abbé, les joies fausses et de peu de durée que nous procurent les œuvres dictées par l'Ennemi des hommes. Je suis heureux néanmoins de constater que vous avez apprécié la pauvreté de cette nourriture, malgré son goût délicieux, et j'enregistre avec plaisir l'aveu que vous n'êtes pas darwiniste, en dehors de certains moments d'erreur.
— Je crains de vous avoir involontairement trompé : je ne suis pas darwiniste en effet, parce que je crois que la sélection naturelle n'explique pas tout, mais je suis transformiste aussi con* vaincu qu'ont pu l'être Darwin et Lamarck.
Darv\'in a tellement fait pour la vulgarisation de la théorie transformiste, qu'on a fait de darwinisme le synonyme de transformisme. On peut cependant admettre la transformation des espèces sans croire que l'explication darwinienne soit suffisante.
— J'avais, en effet, mal compris, dit l'abbé, et je le regrette : ce sera une erreur de plus à combattre ; mais ne nous occupons pas pour le moment de cette question particulière; j'écoute avec le plus grand intérêt l'histoire de votre esprit et de vos convictions scientifiques.
— En m'apercevant que l'explication de Darwin n'était pas satisfaisante, reprit M. Tacaud, je perdis définitivement toute confiance dans l'autorité des savants...
— Et vous fîtes sagement, interrompit l'abbé. L'Eglise seule tient de Dieu l'infaillibilité, et les hommes de science ne sauraient découvrir que des parcelles secondaires de vérité. La science ne satisfera jamais notre âme aA'^ide d'infini.
— Je résolus donc, continua M. Tacaud en souriant, de n'emprunter aux savants que les résultats positifs de leurs découvertes; je m'ef-
forçai de me faire à moi-même une synthèse raisonnée des faits acquis à la science, en suivant à la lettre cet orgueilleux principe de Descartes : « Ne cherchez pas ce qu'on a pensé ou écrit avant « vous, mais sachez vous en tenir à ce que vous « reconnaissez vous-même pour évident. »
L'abbé Jozon fit de la tête un signe d'assentiment.
— Les phénomènes vitaux m'attiraient plus particulièrement et je me lançai dans leur étude que je n'ai pas abandonnée depuis vingt ans. Je commençai cette étude sans idée préconçue; je savais seulement que je ne savais rien, et je m'efforçai de comprendre...
— Je vous arrête immédiatement, dit brusquement l'abbé; vous dites que vous n'aviez pas d'idée préconçue; mais c'en était déjà une que de n'en pas avoir, puisque par cela même vous niiez la révélation, grâce à laquelle nous avons de la nnture de la vie une connaissance qui suffit aux t sprits les plus difficiles.
— Elle ne suffisait malheureusement pas au mien, répondit tranquillement M. Tacaud; remarquez que je ne nîp aucunement la révélation — je
n'y étais pas, — mais elle nous explique l'infini que nous ne pouvons comprendre, en nous apprenant l'existence d'un être infini que nous ne comprenons pas davantage. Elle nous explique la vie par l'intervention d'un principe immatériel dans les phénomènes matériels, et mon esprit est fait de telle façon qu'il ne peut concevoir cette intervention ; je ne puis donc être satisfait d'une explication qui répond à un mystère par un mystère aussi insondable.
— Vous avez sans doute trouvé une explication meilleure, dit ironiquement l'abbé Jozon.
— C'est précisément le problème que je me suis proposé, répondit Fabrice. Je crois que parmi les manifestations vitales beaucoup se ramènent k des phénomènes physiques ou chimiques; or, les phénomènes physiques et chimiques donnent à mon esprit une satisfaction réelle, quoique je n'aie jamais cherché à en pénétrer l'essence; je connais quelques lois physiques et je constate qu'elles s'appliquent partout et toujours : cela me suffit; je laisse aux métaphysiciens la recherche des causes premières.
— Autrement dit, fit l'abbé Jozon, vous niez
Dieu plutôt que d'essay&r de remonter jusqu'aux faits qui prouvent son existence.
— Je ne nie rien, mon cher monsieur Jozon, et j'espère vous le montrer tout à l'heure; je vous ai dit seulement que mon esprit s'accommode parfaitement des lois physico-chimiques et que j'éprouve une satisfaction réelle chaque fois que j'arrive à rapporter à ces lois simples et générales un phénomène vital. Beaucoup de ces phénomènes s'y ramènent facilement, et mon but, depuis vingt ans, a été de rechercher si tous s'y ramenaient de la même manière. En faisant cette recherche, je n'avais, je vous l'assure, aucune idée préconçue; je voulais seulement me former de la vie une idée qui fût satisfaisante pour mon esprit. Je n'avais donc aucune raison de passer par-dessus les difficultés puisque, en agissant ainsi, je n'aurais trompé que moi seul. Et si j'avais été arrêté en route, je me serais confessé à moi-même, en toute humilité, qu'il y a, dans les phénomènes vitaux, des choses auxquelles mon esprit ne peut atteindre. J'aurais donc accepté l'explication courante, quoiqu'elle ne me satisfasse pas, c'est-à-dire que je me serais résigné à ne rien
expliquer. Mais cela n'est pas arrivé, et je crois fermement aujourd'hui que rien, dans les manifestations de la vie, n'est au-dessus des explications physico-chimiques.
— Vous êtes donc matérialiste, mon pauvre ami, dit l'abbé, et cela me chagrine vraiment d'un esprit comme le vôtre ; c'est la Providence qui m'a conduit ici pour vous tirer de l'erreur où vous vous enfoncez à grands pas ; la bonté de Dieu est infinie, si ses voies sont mystérieuses.
— Je crains, mon cher abbé, que vous n'ayez beaucoup de peine à me tirer de l'erreur où m'a plongé une étude raisonnée poursuivie sans relâche pendant vingt ans; mais soyez convaincu que je serai heureux de connaître vos arguments ; je me suis fait à moi-même toutes les objections que j'ai crues possibles et je vous serai très reconnaissant de m'en faire de nouvelles. Malheureusement, je crains que vos études historiques vous aient peu préparé à une discussion d'ordre scientifique. Je vous avouerai d'ailleurs que, au début de mes recherches, je ne croyais pas possible la compréhension totale des phénomènes vitaux; je me rappelle avoir passé bien longtemps à observer au
microscope la vie des êtres les plus simples, de ces êtres qui ne sont qu'une gelée informe et qui sont vivants! Pendant plusieurs mois ce spectacle m'a attiré et fasciné presque sans me rien' apprendre, et j'ai souvent éprouvé, devant ces phénomènes élémentaires, une impression de vertige. Ce n'est que petit à petit que je suis arrivé à comprendre toutes les manifestations vitales des protozoaires et à me rendre compte des phénomènes physiques et chimiques qui les expliquent. Je ne m'étonne pas que, vous attaquant d'emblée à l'étude de l'homme, qui est l'être le plus complexe, vous éprouviez immédiatement cette impression de vertige que j'ai éprouvée devant l'amibe, et que vous considériez d'emblée comme ridicule tout essai d'explication physicochimique de la vie.
— Le matérialisme est définitivement condamné, proclama l'abbé ; ses explications ont été reconnues incomplètes
— Il n'est pas équitable de condamner les théories sans les connaître, interrompit M. Tacaud, et si des théories incomplètes ont été émises à une époque où la science était encore trop jeune, leur
condamnation n'entraîne pas fatalement celle des systèmes de plus en plus solides qui s'édifient sur les nouvelles découvertes de la physiologie. Peutêtre les spiritualistes feraient-ils bien d'apprendre les sciences avant de déclarer que la science a fait faillite.
— Le simple bon sens, répliqua l'abbé, suffit à nous montrer la vanité d'explications qui nient les principes supérieurs dont notre raison nous démontre l'évidence.
— C'est donc que je manque de bon sens, répondit M. Tacaud avec une pointe d'humeur.
— Je vous demande pardon, mon excellent ami, dit l'abbé; je suis si étonné de trouver un matérialiste convaincu dans un homme comme vous, que je ne mesure pas assez mes paroles. J'avais rencontré jusqu'à présent des matérialistes et des athées parmi quelques piliers de cabaret qui avaient puisé dans les réunions publiques un certain nombre de formules toutes faites, mais je n'avais pas pensé que la même tare mentale pût être, chez un homme intelligent, le fruit de longues études et de profondes réflexions. Pour moi qui sais que la vérité a été révélée, pour moi qui
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connais et qui aime cette vérité lumineuse, il est difficile de concevoir qu'une âme humaine, pleine de bonne foi et de bonne volonté, soit fermée à ce qui est l'évidence pour les créatures les plus simples.
— Cependant, objecta Fabrice, si cette vérité lumineuse était en contradiction avec les découvertes de la science
— Cela est impossible, interrompit l'abbé; par cela même qu'elle est d'origine divine, la vérité révélée pourra tirer, des découvertes que Dieu permettra à la science de l'homme, une vérification qui la rendra encore plus évidente; mais il ne saurait y avoir de conflit entre la science et la religion; les parcelles de vérité qui sont directement à la portée de l'intelligence humaine ne pourront que se fondre harmonieusement dans la grande lumière de la révélation.
— Si cependant, maintint M. Tacaud, un conflit se produisait
— Il proviendrait d'une erreur d'interprétation, répondit avec confiance l'abbé Jozon. Il n'y a pas deux vérités, et si une découverte de la science semble aller contre la religion, c'est que cette
découverte contient une part d'erreur; tôt ou tard, avec l'aide de Dieu, les savants s'apercevront que leur orgueil les a trompés quand ils ont cru trouver dans la science un argument contre la foi.
— J'admire votre sérénité, dit M. Tacaud, mais je vous avouerai que je la partage entièrement. Je crois à la science comme vous croyez à la révélation, et je suis convaincu que la science découvrira ce qu'il y a d'erroné dans le dogme auquel vous attribuez une origine divine. Je ne dis pas que la science vous donnera une démonstration de la non-existence de Dieu; elle vous démontrera seulement que tout se passe exactement comme si Dieu n'existait pas, et puisque Dieu n'explique aucun mystère sans le remplacer par le mystère encore plus grand de sa propre existence, peut-être renoncerez-vous à cette notion qui nous vient de nos ancêtres plus ignorants.
— Je suis confondu devant tant d'orgueil, reprit l'abbé; permettez-moi seulement de vous soumettre une remarque que j'ai trouvée dans un livre récent ' : « La raison des vulgarisateurs athées se réclame de Descartes ; leur science, de Newton;