Manning, op. cit., p
lis LE CONFLIT
— Vos amis posaient cette question en toute confiance, il y a quelques années, répondit M. Tacaud; ils semblaient avoir trouvé là un argument auquel les savants ne devaient jamais répondre à cause de la pauvreté des documents paléontologiques. Et voilà que précisément l'on a trouvé à Trinil, dans l'île de Java, les restes de cet être qui ressemble à l'homme et dont la capacité crânienne est précisément intermédiaire à celle de l'homme et des singes anthropoïdes ; on l'a appelé le Pithecanthropus, le Singe-Homme.
— Ce squelette est simplement celui d'un idiot à cerveau atrophié, dit l'abbé.
— La chose estpossible, répondit Fabrice. Mais comme ce squelette est, de l'avis de tous les géologues, extrêmement ancien, comme il est le seul de son époque qui nous soit aujourd'hui connu, il est assez invraisemblable que cet individu qui, par exception, s'est trouvé seul dans des conditions de fossilisation convenables, ait été aussi un type exceptionnel parmi ceux de son espèce; il est plus probable à mon avis que la race de Trinil ae composait d'idiots, comme vous dites, ou du moins d'individus à cerveau peu développé. Des
paléontologistes sont d'ailleurs partis pour Java, où ils espèrent trouver d'autres échantillons du même tjrpe, mais je ne sais pas s'ils réussiront.
— Ainsi donc, reprit le prêtre, il est bien entendu que c'est le langage articulé seul qui fait la différence entre l'homme et le singe.
— Au début de la séparation des deux souches, répondit M. Tacaud, il est probable que l'ancêtre de l'homme et l'ancêtre du gorille ne présentaient pas de différence plus considérable que celle-là; depuis lors, sous l'influence du langage articulé, l'homme s'est éloigné progressivement de son cousin et a développé un grand nombre de parties de son cerveau qui sont restées rudimentaires chez le singe.
— Mais, repartit vivement l'abbé, si c'est le langage articulé qui a fait de l'homme le maître du monde, comment se fait-il que le perroquet, qui possède le même avantage, soit resté si loin derrière lui?
— Le cerveau du perroquet, dit Fabrice, est beaucoup plus développé que celui de la plupart des oiseaux, mais ce n'en est pas moins un oiseau. L'homme est devenu supé-rieur au singe, son
parent, par le langage articulé, mais le singe était déjà un des animaux les mieux doués du monde; le gorille ne redoute pas le lion. Dans chaque groupe naturel de la classification, il y a des types supérieurs et des types inférieurs, si on les compare entre eux, mais le poulpe, qui est le plus remarquable des mollusques et qui a des yeux équivalant presque à ceux de l'homme, n'en est pas moins inférieur au rat qui est cependant un mammifère bien ordinaire. Je ne crois pas qu'un oiseau, quelque supérieur qu'il devienne par rapport aux autres oiseaux, puisse jamais approcher d'un être qui a des mains, pour m'en tenir à cette seule particularité.
— Alors les mains sont aussi un élément de supériorité, dit l'abbé.
— C'est un instrument bien commode pour faire beaucoup de choses, répondit M. Tacaud. Remarquez que la plupart des animaux qui ont un outil avantageux ont presque tous acquis, par là même, une supériorité intellectuelle sur leurs voisins. Si la queue du castor n'avait pu lui servir de truelle, il est probable qu'il n'eût pas progressivement conçu l'utilité des digues horizontales
et des déversoirs. Que serait un éléphant sans trompe? C'est cet organe si merveilleux qui lui a permis d'exécuter beaucoup de choses et, par là même, d'acquérir l'intelligence de ces choses ; de même, c'est le langage articulé qui a permis à l'homme de faire de la philosophie.
— Nous y voilà donc, dit le prêtre en se frottant les mains. Vous allez me montrer, j'espère, qu'il suffit à un être de pouvoir parler pour devenir Pascal ou Bacon.
— Tous les hommes ne sont pas des génies, répondit Fabrice, et la philosophie du Cafre ou de l'Aïno est sans doute beaucoup plus simple que celle de Kant; mais je prétends que, s'il n'avait pas été doué du langage articulé, Descartes n'aurait pas écrit son Discours sur la méthode.
L'abbé partit d'un éclat de rire, auquel M. Tacaud s'associa de bon cœur; Mousse, intrigué, les regarda fixement et, pensant peut-être qu'ils riaient de lui, alla s'asseoir plus loin sur la grève.
— Et voilà pourquoi votre fille est muette, dit l'abbé, continuant à rire; la science fait vraiment de bien subtiles découvertes!
— Bien peu de gens songent cependant à ce
i2S LE CONFLIT
que je viens de vous dire sous une forme ridicule, reprit M. Tacaud. Evidemment, si Descartes n'avait pas pu parler ou écrire, il n'aurait pas été à même de nous communiquer ses réflexions admirables; ce que je veux dire, c'est que, ces réflexions, il n'aurait pas pu les penser sans les parler, mentalement au moins. Vous pouvez bien vous représenter un cheval, un encrier, une paire de ciseaux, mais si vous n'avez pas de langage articulé, vous ne pouvez établir entre ces objets que des rapports de situation dans l'espace ; c'est, je crois, de cet ordre que sont les raisonnements mathématiques des castors. Les fameuses abstractions dont vous êtes si fier, ce sont des mots, rien que des mots, mais le langage articulé fait tellement partie de nous aujourd'hui, que nous ne pouvons plus même nous imaginer ce que peut être un animal qui n'en est pas doué. Quand je prête une idée à mon chien, je lui prête en même temps des mots pour l'exprimer.
— Mais cette phonation mentale à laquelle vous attribuez une importance capitale, n'est-elle pas précisément en dehors du domaine matériel aans lequel vous voulez nous ensevelir?
L'INTELUGENCE DES ANIMAUX 123
— Elle résulte de phénomènes matériels qui se passent dans une partie fort bien connue de notre cerveau, la circonvolution de Broca. La preuve en est que la destruction de cette région entraîne l'aphasie. Les idiots aussi sont des aphasiques vrais et ne comprennent pas ce qu'on leur dit quoiqu'ils ne soient pas sourds. Si vous voulez bien vous donner la peine de faire attention à ce qui se passe en vous, vous remarquerez que, pour entendre réellement ce que je vous dis, vous êtes obligé de vous le répéter mentalement à vous-même; l'impossibilité de comprendre est une preuve de la suppression de la phonation mentale.
— Une âme humaine ne peut accomplir sa fonction qu'au moyen d'un corps sain, dit le prêtre, de même que le mécanicien ne peut actionner une locomotive à laquelle manque un rouage.
— C'est justement ce qui prouve, à mon avis, qu'il n'y a pas d'âme, répondit Fabrice, mais nous parlerons de cela une autrefois. Je prétends seulement que c'est l'exercice du langage articulé qui a développé dans notre cerveau les parties correspondant aujourd'hui à la phonation
mentale, parties avec lesquelles nous exécutons précisément les quatre derniers groupes d'opérations de la nomenclature du cardinal Manning. Les sourds-muets ne peuvent suivre un raisonnement qu'au moyen d'une phonation mentale, résultant d'un cerveau héréditairement constitué comme tous les cerveaux, malgré l'imperfection des mécanismes phonateurs ou auditifs. Mais vous viendrez vous-même à ma conclusion quand vous aurez pensé quelque temps au rôle de la parole dans vos opérations mentales. Laissons donc là cette discussion; voici d'ailleurs l'heure du bain; la mer semble délicieuse.
— Allons nous baigner, dit l'abbé, et puisse l'influence salutaire de cette immersion rafraîchissante donner à votre esprit la santé dont jouit votre corps. Vous êtes bien malade, mon pauvre ami, continua-t-il apitoyé, et vous ne vous rendez pas compte que vous cherchez midi à quatorze heures pour nier l'évidence; vous fatiguez votre esprit à expliquer des choses toutes simples que votre orgueil seul vous empêche de voir telles qu'elles sont; l'orgueil est le plus grand obstacle à la foi.
— L'exercice est salutaire à l'esprit comme au corps, mon cher abbé; l'exercice du trapèze est excellent quoique ce soit là du travail absolument perdu. De même les discussions philosophiques et la recherche de la vérité, si elles sont parfaitement inutiles, entretieiiS'ôTit du moins la vigueur de notre cerveau. Allons nous baigner.
Pour Vabbé Chanvillard.
Comme M. Tacaud et l'abbé allaient commencer leur promenade quotidienne, un enfant arrivait par le sentier rocheux de la lande; il marchait pieds nus et tenait ses sabots à la main, car il avait dû courir vite, mais quand il vit les deux amis, il s'arrêta court et tira son bonnet d'un air timide et embarrassé.
— Qu'y a-t-il, mon enfant? lui demanda M. Tacaud avec douceur.
L'enfant rougit jusqu'aux oreilles et se décida enfin à parler. Il venait, dit-il, de la part de la vieille Yvonne, de Keréwan, qui en rentrant du lavoir avait trouvé son fils mort dans son lit.
128 LE CONFLIT j
— Voulez-vous que nous allions jusque-là? dit Fabrice à son ami; le village n'est pas très éloignéi et je désire apporter quelques consolations à la; vieille femme. '
L'abbé accepta, et ils se mirent en route, précédés du petit gamin qui tenait toujours ses sabots d'une main et son bonnet de l'autre. i
— La mort de ce pauvre garçon ne me surprend^ pas, dit M. Tacaud chemin faisant; il avait été réformé du service à la suite d'un accident grave,: et, depuis deux ans qu'il était ici, il avait voulu' faire le métier trop dur de piqueur de pierres. Au| bout de quelques mois, il avait craché le sang et s'était arrêté, mais, les hémoptysies ayant cessé; il avait repris son travail; cela et une mauvaise] nourriture — ils ne mangent que des pommes d^ terre et du lait baratté — l'avaient rapidement minéi et, quand je suis arrivé il y a un mois, je l'ai trouvé' tout à fait épuisé par la maladie; je pensais néanmoins que, le beau temps aidant, il irait jusqu'à l'automne.
— Croyez-vous qu'il ait eu la visite d'un prêtre? demanda l'abbé.
— C'est peu probable, répondit M. Tacaud; &é
mère avait fait venir le curé lors de son dernier crachement de sang, mais depuis, le mal avait une allure torpide et rien ne pouvait faire prévoir à ces pauvres gens une issue fatale immédiate.
Ils continuèrent leur route en silence, absorbés l'un et l'autre par des pensées tristes.
Le village de Keréwan a un aspect étrange : à peine deux maisons sont habitées au milieu d'une vingtaine de ruines dont les pignons sans toit se dressent lugubrement vers le ciel ; on dirait qu'un ouragan vient de tout dévaster, et cependant, quand on s'approche, on reconnaît, sur les pierres des murs, la patine du temps. Les tempêtes ont enlevé les toitures de chaume et personne ne les a réparées; deux maisons seulement sont intactes, enfouies dans ce cimetière ; elles ne se distinguent des ruines qui les entourent que par leur couverture à peu près complète et par la grêle fumée qui s'élève de leurs cheminées de granit.
La maison de la vieille Yvonne était la plus pauvre des deux; le chaume pourri de son toit était couvert d'une abondante végétation — mousses, cotylédons, joubarbe, — et semblait n'avoir pas
LX CONFUT. 9
130 LE CO.NFLIT i
clé réparé depuis longtemps. Des quatre vitres dei Tunique petite fenêtre, l'une était remplacée par; un bouchon de paille, une autre à moitié obstruée 1 j)ar un morceau de papier collé. La porte était* ouverte; ils entrèrent. |
Dans une demi-obscurité, la vieille femme,' assise auprès du maigre feu de tourbe, marmot- j tait son chapelet en attendant la venue des com-3 mères qui devaient l'aider à faire la toilette d\i\ mort; l'abbé s'approcha du lit clos où l'on devi-' nait le cadavre plutôt qu'on ne le voyait, et s'age-| nouilla sur le coffre. M. Tacaud eut avec la'i paysanne une courte conversation en breton eti lui donna quelque argent. Au moment de s'en^ aller l'abbé le pria de faire savoir à la pauvre Yvonne ■ qu'il dirait une messe à l'intention de soni tils. -i
Comme ils venaient de sortir, l'abbé respirai fortement. i
— Vous suffoquiez, dans cette chaumière! luii dit son ami; voilà dix ans que j'essaie de faire ^ comprendre à ces malheureux que l'air et laJ lumière sont nécessaires à la santé; mais ils onti trop peur du vent et de la pluie en hiver, et leSj
LA MO:ri 131
maisons neuves ont des lenêlres encore pluspelites que les anciennes.
— Le mort n'a pas reçu les sacrements? interrogea le prêtre.
— Je pense que non, répondit M. Tacaùd, je n'ai pas songé aie demander à la vieille.
L'abbé fit un geste de surprise et dit d'un ton assez mécontent :
— Mais de quoi avez-vous donc parlé?
— Elle m'a dit que son fils était a parti » pendant qu'elle était au lavoir et que c'était bien malheureux, qu'il y avait encore trois semaines avant l'échéance du trimestre et qu'elle se demandait si on le lui paierait.
— Je ne comprends pas, dit l'abbé.
— Ayant été blessé en service commandé, le pauvre garçon avait obtenu une pension de réforme; il touchait vingt francs par trimestre, mais il ne pouvait les toucher que sur la présentation d'un certificat de vie. Je ne crois pas qu'il soit facile à sa mère de percevoir les arrérages du trimestre commencé.
— Et c'est d'une malheureuse question de gros sous que s'occupe cette vieille près du cadavre de
132 LE CONFLIT i
son fils unique, s'écria l'abbé avec indij^nation; le ï cœur des mères est donc desséché, dans cet affreux j pays !
— Calmez-vous, mon ami, répondit M. Tacaud. Ici comme ailleurs, le cœur d'une mère contient des trésors de tendresse et de dévouement, mais ■ soixante ans de misère répandent sur les sentiments humains les plus profonds une couche d'in-j différence et de dureté. Je pense que la pauvre Yvonne a autant de chagrin qu'une autre femme, ' mais elle n'a pas le temps de s'en plaindre. Les ; quatre-vingts francs que lui valait son fils tous les ans avaient apporté dans sa chaumière une aisance' relative qu'elle n'avait pas connue depuis la morti de son mari. Maintenant elle n'a plus rien, elle! est trop vieille pour travailler; il faudra mendier i ou mourir de faim. Ce sont là des considérations! auxquelles une vieille femme a le droit àù songer.
— Malgré tout, dit le prêtre, son indifférence] est révoltante; je m'étonne qu'une mère ne songe j pas quelques heures au moins à la perte de son' fils sans mêler à ses tristes pensées des idées d'in-; térêt et des préoccupations matérielles.
— Le masque des vieillards est impassible, dans ces pays pauvres et durs :
Ils ont le chagrin fier et la douleur muette,
a dit un de nos poètes locaux. Quant au sentiment qu'éprouve la malheureuse Yvonne en ce moment, il me semble que c'est surtout la stupeur. Elle savait bien que son fils ne vivrait pas longtemps, mais elle ne s'attendait pas à le voir « partir » maintenant; elle m'a expliqué que depuis qu'il avait « craché tout son mauvais sang » il allait bien mieux; que ce matin surtout, il était gai et de bonne humeur plus qu'il ne l'avait été depuis plusieurs jours; elle prenait pour de la gaieté l'agitation de la fièvre. Je pense que le malheureux a dû être étouffé par une quinte de toux.
— Et, grâce à cette ignorance du danger, le pauvre garçon a été privé des derniers secours de la religion! dit l'abbé.
— La vieille ne m'en a pas parlé, mais je suis sûr qu'elle en est profondément frappée ; elle aura peur la nuit désormais et elle craindra que son fils vienne la tirer par les pieds dans son lit clos ; elle passera sûrement le reste de sa vie à mar-
motter des prières pour les âmes du purgatoire; voilà la consolation qu'elle tirera de sa croyance pleine de superstitions. Elle serait certainement bien plus tranquille si elle croyait comme moi que son fils est mort tout entier; elle n'aurait que le chagrin de l'avoir perdu et d'être privée de sa pension.
— Ainsi, même en face du spectacle terrifiant de la mort, vous resterez toujours d'un incorrigible scepticisme!
— Peut-être que, bien affaibli par la maladie, je me laisserai endoctriner par un prêtre au moment où je ne pourrai plus suivre mes idées; je sais que vous tirez gloire de ces conversions in extremis. Littré est devenu pour vous un appui; on a eu beaucoup de mal ci empêcher un prêtre d'approcher de Victor Hugo quand il râlait.
— Ceux qui l'en ont empêché ont commis un crime : le prêtre ne lui aurait pas fait de mal et pouvait le sauver.
— Ce serait fort bien si vous aviez seulement le désir de le sauver, dit Fabrice; je conviens avec vous qu'un prêtre ne peut faire aucun mal à un moribond qui n'a plus sa tête à lui ; mais je trouve
déplorable qu'un homme dont la vie a été tout entière occupée à combattre votre influence envahissante, soit réduit à vous servir de tremplin après sa mort parce que, profitant de son affaiblissement final, un prêtre lui a adressé certaines paroles et en a obtenu ou a cru en obtenir certains signes d'acquiescement. Pour mon compte, je prétends que ce que je pense aujourd'hui, en pleine santé physique et mentale, a plus de fondement raisonné que ce dont je pourrai me laisser convaincre quand je serai à moitié mort; ce que je pense aujourd'hui, c'est que je résulte d'un agencement de particules matérielles et que, lorsque cet agencement sera détruit, je ne serai plus.
— Malheureux! s'écria l'abbé. Je frémis en pensant à votre aveuglement volontaire ; car enfin, vous êtes construit sur le même modèle que moi et je sens pertinemment en moi que je ne puis pas mourir complètement. Je ne puis pas m'imaginer que je ne sois pas ; cela est contraire au bon sens et il est inutile d'avoir l'enseignement de l'Eglise pour en être convaincu. L'immortalité de l'âme est une chose tellement évidente que tous les peu-
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pies y ont cru, sous des formes plus ou moins ' nobles.
— Sauf les bouddhistes, qui croient à l'anéan- ' tissement final, interrompit M. Tacaud. j
— Ils souhaitent l'anéantissement final, reprit | l'abbé, à cause des tortures dont sont menacés ^ dans leur seconde vie ceux qui n'ont pas satisfait 1 à la loi, mais pensez-vous qu'ils puissent y croire I réellement? Pensez-vous qu'un homme puisse croire qu'il disparaîtra entièrement?
— Je le crois fermement moi-même, répondit [ Fabrice. J
— Vous vous le dites, reprit l'abbé avec ani- ' mation, mais, si vous pouviez sortir un instant de . l'orgueil de votre système incomplet, vous ver- ; riez bien que cette idée de l'anéantissement total heurte votre sens intime et la logique dont vous ; êtes si fier. Voilà à quel aveuglement volontaire j vous ont conduit vingt années d'études scientifiques ! Vous ne vo3^ez plus ce qui est évident pour ] les hommes les plus simples et les plus ignorants ! \
— Vous avez beau jeu, mon cher abbé, dit j tranquillement M. Tacaud, lorsque vous de- ] mandez aux hommes de croire qu'ils sont immor- \
tels; ils n'en sont peut-être pas tous aussi convaincus qu'ils le voudraient, mais c'est une idée qui les flatte et qui leur sourit; ils l'acceptent avec plaisir. Vous leur dites aussi qu'ils sont audessus de tous les animaux et que Dieu, être infiniment bon et aimable, les a faits, eux seuls, à son image. Tout cela n'est pas désagréable à entendre dire; les flatteurs des empereurs romains leur affirmaient qu'ils étaient Dieux et vous trouvez que c'était là une grossière manœuvre de courtisans. Si de mon côté j'essayais de faire croire aux hommes ce que je pense, qu'ils mourront totalement le jour de leur mort, comme un chien ou un poulet, qu'ils sont des animaux comme les autres, des « cousins de singes » devenus b'avards, ils accepteraient moins volontiers mes vérités que vos flatteries. D'autant moins volontiers que ce que je leur demanderais de croire exigerait de leur part un eff"ort intellectuel beaucoup plus considérable. Comme vous le dites si bien, votre croyance est à la portée des plus ignorants ; c'est un système simpliste ; c'est l'œuvre d'un ignorant; elle est accessible à tous.
— Toutes vos railleries n'empêcheront pas que
je sente en moi mon immortalité, reprit le prêtre avec humeur. Je ne puis pas concevoir de plus grande absurdité que celle-ci : il y aura un moment où je ne serai plus.
— Je ne sais pas si Mousse se pose cette question dans sa cervelle de chien, mais je suis convaincu que, s'il se la pose, il arrive à la même conclusion que vous. Un être qui sent et qui pense, parce qu'il est, ne peut pas penser qu'il n'est pas; vous essayez de vous figurer vous n'étant pas : c'est absurde, puisque votre existence est la condition indispensable pour que vous vous imaginiez quelque chose. Tant que vous parlez à la première personne, vous êtes immortel; c'est encore là une conséquence de notre langage articulé. Du moment que vous dites Je, je suis, je pense, je mange, vous êtes\ il vous est impossible de dire une phrase commençant par Je et exprimant que vous n'êtes pas ou que vous pourriez ne pas être. Mais il vous est très facile de vous imaginer que mon Je, à moi, disparaîtra un jour.
— Pas le moins du monde, répondit l'abbé, puisque vous êtes fait comme moi; je pense que
ce qui est absurde pour moi est absurde pour vous et que vous êtes immortel comme moi.
— Cependant, vous pourriez vous imaginer la vie et le monde, moi n'étant pas, répondit M. Ta» caud. Voilà, là-bas, le village de Kerviziou; vous ignorez le nombre de ses habitants ; vous pouvez vous figurer qu'il y en a moins qu'il n'en existe réellement; la suppression totale de quelques-uns de ces êtres vivants ne présenterait donc, pour vous, aucune absurdité. Et cet excellent Mousse? Vous pouvez très bien vous imaginer qu'il disparaîtra totalement; vous en êtes même certain, il me semble, et je suis sûr que ce bon chien ne saurait pas se représenter le monde privé de sa personne.
— L'homme seul a une âme immortelle, dit le prêtre.
— Les perruches ont peut-être la même prétention, répondit Fabrice; vous ne pouvez pas vous représenter vous n'étant pas, et, de cette impossibilité si facile à comprendre, vous concluez que vous êtes immortel. Gomme, d'autre part, vous constatez que je suis fait comme vous, vous m'attribuez la même immortalité, quoique
VOUS puissiez fort bien vous imaginer ma mort j totale, mais vous la refusez à Mousse, parce que, : étant différent de lui, vous êtes en droit de vous : attribuer l'immortalité sans la lui accorder. Je i raisonne exactement à l'inverse : je constate ; comme vous que les chiens, les poulets, les l lézards meurent totalement, en ce sens qu'après j leur mort leur personnalité n'intervient plus dans > les phénomènes du monde; il me semble d'autre : part que les hommes meurent de la même manière que les chiens et, jusqu'à présent, je n'ai j jamais observé que leur personnalité se manifeste en quoi que ce soit après leur mort; j'en conclus ^ donc qu'ils meurent totalement comme les autres ; animaux et, puisque je suis homme, je crois que i je mourrai totalement, quoiqu'il me soit impos- ; sible, comme je vous le disais tout à l'heure, de i m' imaginer moi n'existant pas. i
— Vous convenez donc, dit l'abbé, que votre ' mort vous paraît à vous-même une absurdité? ,
— Je sais fort bien que je mourrai, et ma mort j ne me paraît pas une absurdité, mais je ne puis \ m'imaginer moi n'existant pas, ce qui est très j différent. Je suis bien sûr que je ne dirai pas ]
LA MORT m
comme le Waldemar d'Edgar Poe : « Tout à l'heure je dormais et maintenant je suis mort! » « Je suis mort » est la plus grande sottise que puisse formuler notre langage, si commode cependant pour dire des sottises. Je est incapable d'être mort, puisque Je est la résultante de la vie.
Une mouette passa en criant auprès des deux amis, et continua son vol calme vers l'Ile Grande.
— Je voudrais être cette mouette, dit M. Tacaud ; elle visite de son vol puissant les mers éloignées et se rit de la tempête; quand elle est fatiguée, elle se pose sur les flots et se laisse bercer par eux, sans souci du vent et des orages.
— Vous voilà devenu bien poétique, mon ami, dit en riant l'abbé. Je ne m'attendais pas à cette subite envolée vers le pays du rêve, après l'expression si nette de votre philosophie terre à terre, sans idéal.
— La poésie et l'art sont des bains de mensonge et de fiction dans lesquels aime à se reposer l'homme fatigué de la recherche du vrai. En souhaitant d'être cette mouette, je viens de dire une sottise, mais une sottise bien présentée peut être agréable. Souvent je me suis plu à évoquer dans
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mes chères landes les korrigans et les lutins auxquels ont cru nos ancêtres; un flocon de brume accroché à une touffe d'ajonc au clair de la lune ressemble à une femme vêtue de blanc, le vent l'agite, l'emporte et la disperse dans l'air et c'est fini ! Musset a fait là-dessus de fort jolis vers que je ne répète jamais sans émotion.
— Vous n'avez pas réussi, mon cher ami, dit l'abbé, à triompher, avec tous vos sophismes, de la nature vraiment humaine qui est en vous ; votre âme divine s'émeut, malgré votre matérialisme grossier, de tout ce qui est grand et beau et mystérieux.
— Chaque fois en effet, répondit M. Tacaud, que mon esprit est fatigué par une tension prolongée, je me laisse aller volontiers à ces hallucinations troubles, héritage de cent générations de mysticisme et d'ignorance; je me sens alors plus semblable à Mousse quand il hurle à la lune ou aboie de terreur à la vue d'un papier agité par le vent. Mais si je me sens plus semblable à Mousse, je ne me sens pas plus près de la vérité, au contraire! Quoi que je pense de la vanité de la raison humaine, il me semble que je dois attacher
plus d'importance aux déductions de mon intelligence éveillée qu'aux visions obscures dont peut être hanté mon cerveau envahi par la fatigue et le sommeil. Je me l'exprime souvent, ce souhait d'être une mouette ou un pétrel, quand, par une chaude journée, je repose à l'ombre de la falaise, à demi assoupi parla digestion. Je me sens bercé sur la vague silencieuse ou porté à travers les airs, et tout cela est exquis; mais, dès que mon esprit sort de sa torpeur, je vois l'absurdité de mon rêve, et je me ressaisis.
— Et vous préférez la logique étroite qui vous rive au sol ! vous reniez les envolées de votre âme vers l'idéal! vous oubliez les joies que vous avez éprouvées en vous imaginant que vous planiez dans les airs ou que vous dormiez sur les flots.
— Un peu d'illusion et de mensonge est agréable de temps en temps; mais, malgré tout ce que vous pourrez me dire, je considérerai comme supérieure la partie de ma nature qui cherche et conçoit la vérité, plutôt que celle qui se paie paresseusement d'une absurdité élégante. Je ne puis pas être une mouette ; la mouette a aussi uu Je qui résulte de sa structure de mouette comme
i'ti LL CONFLIT
mon Je résulte de ma structure d'homme. Dire que Je voudrais être une mouette, revient à croire ; que Je pourrais être autre chose que Je, et c'est ] absurde. Mais au fait, vous, mon ami, qui avez une \ âme indépendante de votre corps, une âme per- | sonnelle capable de survivre à votre guenille, vous '■ pourriez souhaiter d'être une mouette sans être taxé i de folie, puisque votre âme pourrait animer, sans j
renoncer à sa personnalité, un corps autre que ^
celui de l'abbé Jozon. Je reo^rette vraiment de ne i
pas croire à une âme qui me permettrait, sans \
absurdité, de souhaiter d'être vous ou Mousse, ou j
un pétrel. i
— Vous êtes fou, mon pauvre ami! dit l'abbé. •
— Hélas, je sais que je ne puis devenir un ' pétrel qu'en étant mangé par lui, et alors. Je ' n'existerais plus, Je serais mort, et ma matière ne ; changerait pas le Je du pétrel, qui resterait pétrel ; comme par le passé. Il faut renoncer à ce rêve de \ savoir ce qui se passe dans un cerveau de mouette, ': de fourmi, ou de chien ! }
— Mais cependant, dit l'abbé, si vous êtes uni- i auement composé de matière, si vous résultez ■ a'une certaine association de molécules, comment ■
La mort 14»
fle fait-il que cette association de molécules ait un Je, ce Je qui semble vous préoccuper si tort? iLt d'abord, la matière qui vous compose n'est pas constante; elle se renouvelle constamment, elle change !
— Je change aussi, répondit M. Tacaud; Pascal l'a lui-même constaté quand il a dit : « Le temps guérit les douleurs et les querelles, parce qu'on change, on n'est plus la même personne ». Mais Je pourrais ne pas changer tout en renouvelant sans cesse ma substance, si la disposition de mes parties ne changeait pas ; ma personnalité dépend de l'agencement de mes molécules et de leur nature, mais on pourrait remplacer n'importe lequel de mes atomes de carbone par un autre atome de carbone, sans que je fusse moimême changé en rien. La flamme d'un bec de gaz vous donne un exemple parfait de quelque chose qui résulte, sans changement personnel, d'un renouvellement matériel continu. Si le courant est bien réglé, dans un air calme, la flamme vous paraît absolument fixe; c'est toujours la même flamme, avec les mêmes propriétés, et cependant, en un millième de seconde, toute la matière qui
la constitue a été renouvelée; ce n'est plus le ' même gaz d'éclairage, ce n'est plus le même oxjr- j gêne; mais la flamme est la même. l
— La flamme a-t-elle un Je? interrogea l'abbé, i
— Nous ne le saurons jamais, répondit tristement Fabrice. C'est là une des lacunes que la '] science ne peut espérer combler; nous ne péné- i trerons jamais dans la subjectivité des autres. La -■ subjectivité de chaque être est sa propriété intan- i gible ; personne ne peut y faire d'inquisition. Vous, • qui êtes doué de la parole articulée, vous pouvez ; me raconter ce que vous éprouvez, mais vous i pouvez mentir si cela vous plaît et, d'ailleurs, i même si vous me rapportez fidèlement votre \ impression, je ne l'éprouve pas. Notre moi est ! inaliénable tant qu'il existe, personne ne peut y \ entrer, mais nous ne pouvons non plus en sortir; , il est pour nous tout l'univers. I
— Et, sentant cette limitation de A'^otre être, ^ cette impossibilité de sortir d'une prison d'étroite \ dimension, vous avez l'audace de nier Dieu! dit J l'abbé. C'est là un orgueil monstrueux après la constatation de votre humilité.
— Je ne nie pas Dieu, répondit M. Tacaud; je j
constate seulement que le Dieu auquel vous croyez ne m'explique rien; c'est un mot, dont vous calmez votre besoin de savoir et qui a la vertu magique de vous décider à ne pas essayer de comprendre. Mais c'est un mot, comme tant d'autres, avec lequel vous représentez les illusions de votre imagination : du moment qu'une illusion a été représentée par un mot, elle prend corps, elle existe; et l'on discute ensuite indéfiniment sur des mots comme s'ils signifiaient quelque chose. J'avais bien raison de vous dire, mon cher ami, que la philosophie des hommes est une conséquence du langage articulé, un simple bavardage. Quant à taxer d'orgueil celui qui parle selon sa conscience, c'est encore là une manière de parler. Je ne trouve pas que la croyance au néant de sa propre personne puisse être considérée chez un homme comme une marque d'orgueil.
— C'est une outrecuidance excessive que de vouloir posséder seul la vérité, et de refuser d'admettre ce qui est admis par tous.
— Si, à côté de cent mille diapasons donnant le la, lépondit Fabrice, vous mettiez un diapason donnant le mi, considéreriez-vous comme orgueil-
leux ce dernier instrument, parce qu*il refuserait de dire la même chose que ses voisins? Nous sommes tous des mécanismes différents, mais beaucoup peuvent s'accorder sur certains points, d'autres ne le peuvent pas; ils donnent le mi au milieu de tous les la infiniment plus nombreux. Est-ce leur faute s'ils ne peuvent agir que suivant leur nature? Reprochez-vous à un chien d'aboyer parce qu'il garde un troupeau de moutons qui bêlent? Chacun fait ce qu'il peut.
— Vous avez raison, mon ami, dit l'abbé : paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Je me garderai désormais de vous reprocher un orgueil dont vous êtes le premier à souffrir, mais je suis curieux de savoir comment votre logique vous enferme dans les ténèbres, au milieu de tant d'êtres ouverts à la lumière et à la vérité. Vous me disiez que votre 7noi dépend uniquement de votre agencement matériel.
— Tout me l'a prouvé jusqu'à ce jour, affirma M. Tacaud, et je sens par conséquent toute la fragilité de ce moi auquel vous attribuez bénévolement l'immortalité, parce que vous ne pouvez pas vous imaginer vous n'étant pas.
— Cependant, ajouta le prêtre, si, par la vertu d'une baguette magique, je pouvais construire un corps identique au vôtre, atome à atome, ce corps serait-il vous?
— Je me suis souvent posé cette question, chaque fois, justement, qu'il m'arrivait d'avoir rêvé être une mouette ou un animal quelconque. Je commence par vous dire que cette construction dont vous parlez est de toute impossibilité par les moyens de la nature : je résulte aujourd'hui de tout ce que j'ai fait depuis ma naissance, c'est-àdire depuis la fécondation de l'œuf duquel je proviens, et tous les événements que j'ai traversés, et qui ont laissé leur trace en moi, m'ont lait trop complexe pour que l'on puisse songer à construire un être identique à moi. Mais je passe sur l'impossibilité et j'envisage l'hypothèse. J'admets que vous construisiez un corps identique au mien, composé d'atomes identiques juxtaposés exactement de la même manière : au moment même où il serait construit, il aurait exactement la même mentalité que moi ; il aurait les mêmes souvenirs que moi, puisque mes souvenirs sont inscrits dans la structure matérielle de mon cerveau; il se sou-
ISO LE CONFLIT
viendrait d'avoir été en Amérique il y a plusieurs années, et cependant il n'y aurait pas été; mais moi, y ai-je été? Il n'y a certainement plus en moi, dans mes parties vivantes tout au moins, un seul des atomes qui entraient dans ma composition, au moment où j'y étais, et vous auriez pu, au contraire, avec votre baguette magique, rassembler tous les atomes qui me composaient un jour en Amérique, pour en constituer mon Sosie. Et cependant ses souvenirs le tromperaient ; un souvenir n'est vrai qu'autant qu'il représente exactement à notre conscience les faits qui ont déterminé dans notre cerveau l'agencement particulier duquel provient aujourd'hui ce souvenir même. Il y aurait, dans le cerveau de mon Sosie, un petit mécanisme qui proviendrait de votre coup de baguette et non d'un voyage réel en Amérique. Ce serait un souvenir faux; les rêves sont des souvenirs faux exactement au même titre.
— Vous vous écartez de la question que je vous ai posée, dit l'cibbé.
— Je reviens donc à mon Sosie; il serait identique à moi au moment même où votre baguette
le créerait, mais il serait différent de moi un millième de seconde après.
— Et pourquoi donc, s'il vous plaît?
— Parce que, si semblable à moi que vous l'ayez construit, vous n'auriez pas pu le placer là où je suis, à cause de cette propriété bizarre à laquelle les savants ont donné l'appellation non moins bizarre d'impénétrabilité. Or, n'étant pas là où je suis, il ne verrait pas ce que je vois, n'entendrait pas ce que j'entends et, au bout d'un instant, il serait différent de moi ; ce que je ferais au moment où vous le construisez, je le ferais en vertu de ma propre structure et des conditions de milieu où je me trouve; lui, agirait également en vertu de sa propre structure et des circonstances ambiantes; il exécuterait donc autre chose que moi, puisque les circonstances seraient différentes, et cela, malgré notre identité originelle. Et ainsi de suite : nous divergerions de plus en plus, et nous n'aurions de commun, en dehors de notre ressemblance physique, que des souvenirs identiques jusqu'à un moment précis, celui de la naissance même de mon Sosie.
-i— Mais, encore une fois, au moment où je le
créerais par la vertu de mh. baguette magique, au moment où il serait identique à vous, serait-il vous?
— Non, mon ami, il ne serait pas moi : il y aurait à un moment donné, à un moment précis et unique dans l'histoire du monde, deux hommes identiques; mais chacun d'eux aurait un moi au même titre, et cela, indépendamment de l'existence de son Sosie qu'il pourrait même ignorer toujours s'il ne le rencontrait jamais. J'ai un moi qui résulte en ce moment de l'agglomération de toutes les molécules qui me constituent, et je ne m'embarrasse pas de savoir si, parmi tous les hommes qui existent, il y en a un qui m'est aujourd'hui tout à fait identique. J'ai des raisons sérieuses de croire que cette identité est impossible, mais, si elle était réalisée, elle pourrait vous embarrasser, vous qui ne sauriez pas distinguer lequel des deux est votre ancien ami, elle n'embarrasserait ni lui ni moi; chacun de nous serait chez lui dans le domaine de sa subjectivité propre, qui résulte d'une agglomération continue de molécules. Mais, je vous le répète, cette hypothèse est irréalisable quoiqu'elle soit intéressante à envisager, juste-
LA MORT lb3
ment parce qu'elle nous rend compte du peu de chose que nous sommes.
— Je vous ai amené où je voulais en venir, dit malicieusement l'abbé. Vous commencez par me dire que votre moi résulte uniquement d'une certaine disposition de molécules matérielles, et, si je vous propose l'hypothèse d'une autre agglomération identique à la vôtre, vous me déclarez immédiatement qu'elle n'est pas vous. C'est que vous sentez bien qu'il y a en vous un principe unique, une personnalité qui vous appartient en propre et qui est indépendante de cette accumulation de matière sans cesse renouvelée.
— Pas le moins du monde, s'écria vivement Fabrice. Vous pouvez imaginer cinquante agglomérations identiques à un homme vivant, à un moment précis. A ce moment précis, chacune de ces agglomérations aura un moi, et considérera les quarante-neuf autres comme des étrangères, malgré leur similitude absolue. Les quarante-neuf autres auront d'ailleurs exactement le même moi : ce moi résulte uniquement de la disposition des molécules matérielles qui constituent chaque agglomération, mais, pour être identique dans les
cinquante individus considérés, il est néanmoins propre à chacun d'eux.
— Tout cela est bien difficile à comprendre, dit l'abbé.
— C'est difficile à comprendre à cause de notre langage individualiste; je vais vous le montrer aisément en me plaçant dans une hj^othèse nouvelle. Savez-vous ce qu'est une syncope?
— J'en ai malheureusement eu beaucoup depuis quelques années, répondit le prêtre; je connais cette impression, éminemment désagréable, de s en aller comme si tout était fini.
— La syncope, reprit M. Tacaud, est identique à la mort; c'est une mort qui n'est pas définitive, mais c'est une mort.
— La mort ne saurait ne pas être définitive, dit sentencieusement l'abbé Jozon. La mort est la séparation de l'âme et du corps.
— Il est certain que si votre définition était bonne, on ne pourrait considérer la syncope comme une mort momentanée ; cependant, Théophile Gautier, dans un conte fantaisiste intitulé « Avatar », a prêté à un savant le pouvoir de faire momentanément sortir l'âme du corps, mais en la
conservant à portée de la main, dans une certaine sphère d'attraction, de manière à lui faire réintégrer son domicile quelques instants après ; c'est là une pure fantaisie, un conte à dormir debout, et vous en convenez vous-même, j'en suis sûr.
— La séparation de l'âme avec le corps est, définitive, répondit l'abbé; Dieu seul peut opérer un miracle et rendre la vie à celui qui l'a perdue; Notre-Seigneur a ressuscité Lazare, et cela prouve sa divinité.
— Je crains, mon cher ami, que cette affirmation ne vous conduise à renoncer à votre théorie de l'âme animant le corps, car enfin, il est bien certain aujourd'hui que les chirurgiens peuvent, dans certains cas, pratiquer des opérations qui guérissent de la mort.
— Vous allez recommencer à dire des folies, dit le prêtre en souriant.
— Je parle sérieusement, dit Fabrice. L'opération dont je vous parle a été pratiquée récemment, et plusieurs fois avec succès. Il s'agissait d'individus qui, avec un corps absolument sain d'ailleurs, étaient morts, par suite d'une obstruction mécanique de la circulation. Ils étaient morts,
donc le cœur ne battait plus, le poumon ne respirait plus, le cen'^eau ne pensait plus; leur corps était voué à la décomposition qnï suit la mort. Des chirurgiens ont eu l'idée de ne pas attendre que cette décomposition eût atteint des viscères importants et, par une large intervention, ont rétabli la circulation arrêtée; toutes les fonctions de la vie ont réapparu et les morts ont revécu.
— C'est donc qu'ils n'étaient pas morts, affirma le prêtre. La mort a pour caractère absolu d'être définitive; la léthargie est un état qui simule la mort; vos patients étaient en léthargie, vos chirurgiens les croyaient morts, mais ont prouvé eux-mêmes qu'ils se trompaient, en ramenant à la vie de prétendus cadavres.
— Je m'attendais à cette réponse, dit M. Tacaud; si vous admettez cette définition que la mort est la fin de la vie, il est bien certain que tout mort revenant à la vie devra être taxé d'absurdité; on ne peut pas recommencer ce qui est fini. Mais enfin, qu'est-ce que la vie?
— On ne définit pas la vie, dit l'abbé; Claude Bernard l'a démontré victorieusement.
— Je vous ai déjà répondu, mon cher ami, au
sujet de l'argument d'autorité; vous savez que mon orgueil m'y rend insensible ; mais si l'on ne définit pas la vie, du moins la reconnaît-on à quelque chose d'apparent, et vous ne nierez pas que chez tout homme vivant il y a un renouvellement constant du milieu intérieur; ce renouvellement a lieu d'une part par l'introduction d'éléments nouveaux, oxygène de la respiration, aliments absorbés à travers la paroi du tube digestit, d'autre part par l'excrétion d'éléments nuisibles, fonction dont s'acquittent les reins et les autres glandes. La circulation, d'autre part, brasse sans cesse ce milieu intérieur que nous appelons le sang et la lymphe, et le résultat de tout cela est que les éléments de notre corps ne se détruisent pas, parce qu'ils baignent sans cesse dans un milieu qui leur est convenable. Pour moi c'est cet ensemble de phénomènes qui est la vie; mais, puisque vous ne voulez pas que l'on puisse définir la vie, je vous dirai seulement que c'est à ce renouvellement du milieu intérieur que nous la reconnaissons ; c'est quand il n'a plus lieu, quand le cœur ne bat plus, quand les poumons ne respirent plus, que nous déclarons la mort réalisée. Et c'est pour cela que
la syncope est une mort momentanée. Si le méca* nisme n'a cessé de fonctionner que sous l'influence d'une cause passagère, il recommence ses mouvements rythmiques dès que cette cause a disparu ; le mort revient à la vie; si c'est vous qui êtes intervenu de manière à faire cesser cette cause passagère d'arrêt, vous avez guéri la mort.
— Cela prouve, dit l'abbé, que vous avez donné de la vie une définition incomplète, puisque votre définition ne cadre pas avec cette croyance commune à tous les hommes que la mort termine la vie une fois pour toutes.
— Et de ce qu'une croyance est commune à tous, vous concluez qu'elle a une valeur absolue! Si je n'accepte pas l'argument d'autorité, j'accepte encore moins celui que l'on peut tirer de la sagesse de la foule. Notre langage, qui est rempli d'erreurs, puisque nous le tenons des ignorants qu^étaient nos ancêtres, possède deux mots : vie et mort, qui sont l'antithèse l'un de l'autre. Le plus souvent, la mort succède définitivement à la vie et le vulgaire croit que cela est la règle ; et cela suffit pour que vous me taxiez de folie parce que je prétends que la syncope a tous les carac-
LA MORT i59
tères de la mort et que la mort est quelquefois curable!
— La mort est la séparation de l'âme et du corps, répéta l'abbé imperturbable; elle n'a lieu qu'une fois et est définitive; une syncope n'est pas la mort, puisqu'elle est momentanée.
— Amen, dit M. Tacaud. Aussi bien, j'ai eu tort de m'écarter de mon sujet et d'avoir avec vous cette discussion à laquelle vos définitions a priori ne vous permettent pas de prendre part. Je vous demandais tout à l'heure si vous connaissiez la syncope; je ne vous répéterai pas que c'est une mort momentanée ; mais vous admettrez avec moi que c'est un état dans lequel le cœur ne bat plus, le poumon ne respire plus, le cerveau ne pense plus; la personnalité est abolie, et c'est tout ce qu'il me faut pour mon raisonnement.
— Voyons donc ce raisonnement, dit l'abbé.
— Puisque vous avez eu des syncopes, commença Fabrice, c'est donc vous et non moi que je v^ais prendre désormais pour .sujet, d'autant plus que cela me facilitera beaucoup le langage. Je suppose que vous ayez une syncope, ce qui n'est piis d'après vous une mort momentanée, mais
qui, VOUS l'avez constaté vous-même, entraîne i une abolition momentanée de la personnalité ] consciente. Pendant que vous êtes en syncope, je ] construis, par la vertu de ma baguette magique, ] un être identique à vous; il est également en syn- . cope, puisqu'il vous est identique. Je le place à ] côté de vous et j'attends que la syncope cesse; ' elle cessera pour les deux Jozon en même temps, I et alors je verrai deux Jozon identiques et qui probablement me diront la même chose en nais- : sant. Ici vous êtes dans notre cas de tout à l'heure : lequel sera vous?
— Je serai moi, à n'en pas douter, répondit l'abbé, et ce que vous appelez mon Sosie ne sera ■ qu'un misérable mécanisme sans âme et sans '. pensée. ç
— Vous oubliez nos conventions, mon cher ; ami, dit M. Tacaud; c'est vous-même qui, tout à ; l'heure, pour me prouver l'absurdité du moi uni- I quement matériel, avez bien voulu vous placer dans ^ mon hypothèse et admettre momentanément ' que l'homme n'est que poussière agglomérée; j pour que je puisse défendre mon système, J il faut que vous continuiez un instant à l'ac- .
cepter; peut-être m'en montrerez-vous l'invra semblance.
— Soit, acquiesça le prêtre.
— Je suppose donc, reprit M. Tacaud, que j'aie construit votre Sosie pendant votre syncope, et qu'après l'avoir construit^ je rende votre mort définitive, en vous coupant le cou, par exemple; puis je mettrai votre Sosie exactement à la place que vous occupiez et j'attendrai qu'il sorte de sa syncope. Le véritable abbé Jozon n'existera plus, puisque je lui aurai coupé le cou, mais devant moi naîtra un nouvel individu identique à vous; cet individu se croira l'abbé Jozon et continuera même avec moi la conversation commencée avant la syncope. Tout autre que moi, absent pendant que je vous aurai tué, considérera ce faux Jozon comme étant vous. Le faux Jozon se croira d'ailleurs vous avec la plus entière bonne foi. Serat-il vous? Vous sentirez-vous dans cette nouvelle enveloppe?
— Non seulement vous allez devenir fou, si vous continuez, dit l'abbé, mais je crois que vous allez me rendre fou, moi aussi, avec vos hypothèses saugrenues et vos questions extraordinaires.
Comment voulez-vous que je me sente moi, dans ce nouveau corps? Je sais très bien que je ne puis pas me sentir moi en dehors de moi, et vous savez vous-même aussi que, si vous ne m'aviez pas tué, je me serais senti moi dans mon corps véritable; il est donc impossible que je me sente moi dans mon Sosie.
— Et cependant ce Sosie, dit Fabrice, aura un moi identique au vôtre et se croira vous ; il ignorera votre mort que moi seul au monde connaîtrai, et l'abbé Jozon continuera de vivre à travers le monde, sans se douter que je l'ai tué et que j'ai changé son corps.
— Si vous avez voulu me démontrer vousmême l'absurdité de votre système matérialiste,
éprit l'abbé, votre exemple est bien choisi et vous avez réussi; j'avoue que je n'aurais pas trouvé mieux moi-même; je commence à croire que vous vous moquez de moi, que vous me faites marcher, comme on dit aujourd'hui, et que vous êtes aussi convaincu que moi de l'existence de votre âme immortelle.
— Je veux au contraire, répondit M. Tacaud, vous montrer que votre théorie animiste n'est
qu'une conséquence d'un langage fautif. Il vous est aussi impossible de vous imaginer une interruption dans l'existence de votre moi, qu'il vous est impossible de vous imaginer sa suppression définitive par la mort. Dire « pendant que j'étais en syncope » est une aussi grande absurdité que le « je suis mort » d'Edgar Poe. Je est incapable d'être en syncope, puisque, pendant la syncope, il n'y a plus de Je; en employant le mot Je, auquel vous attribuez malgré vous une existence continue et définitive, vous ne pouvez pas raconter, ni par suite vous imaginer, un phénomène dans lequel votre Je serait précisément interrompu. Il est impossible, quand on parle à la première personne, de ne pas croire à l'immortalité et à la continuité du moi,
— Mais enfin, dit l'abbé impatienté, quand je sors de ma syncope, je sens bien que je suis moi; il n'y a pas à ergoter là-dessus; je sens que je suis moi dans mon corps véritable.
— Cependant, dit Fabrice en riant, si, pendant votre syncope, j'avais placé votre Sosie à côté de vous et si j'étais parti, de telle manière que personne au monde ne sût plus quel était le vrai
Jozon, des phénomènes identiques se seraient passés dans les deux corps identiques et chacun d'eux, en naissant, aurait cru être le vrai Jozon; voyez-vous une raison pour que vous vous sentiez vous plutôt dans l'un que dans l'autre?
— Evidemment, dit l'abbé; je me serais senti moi dans mon propre moi, et j'aurais considéré l'autre comme un étranger.
— Mais l'autre aussi se serait senti l'abbé Jozon et vous aurait considéré comme un étranger, dit M. Tacaud.
— Oui, mais il n'aurait pas été moiy reprit le prêtre.
— Vous n'en sortirez pas, reprit Fabrice, riant toujours; vous vous acharnez à considérer que votre moi se continuait pendant votre syncope, quoiqu'il soit évident qu'il n'existait plus. Le moi est la résultante de la vie d'un corps ; il disparaît quand ce corps ne vit plus ; il reparaît si le corps recommence à vivre, et c'est pour cela qu'il faut dire « naître » ou au moins « renaître » après une syncope et non « s'éveiller », comme on dit à tort le plus souvent, car la personnalité est modifiée et non abolie dans le sommeil ; il y a de grands chan-
LA MORT i6î>
gements dans les positions relatives des éléments du cerveau, mais la vie continue pendant qu'on dort; il n'y a pas d'interruption.
— Avez-vous jamais eu une syncope? demanda brusquement l'abbé.
— Jamais, répondit M. Tacaud.
— Eh bien, moi qui en ai eu, dit l'abbé avec vivacité, je vous affirme que je me sentais bien moi-même en renaissant à la vie; je retrouvais mes souvenirs, mes pensées, ma mentalité tout entière; vous ne pouvez pas vous imaginer cela puisque vous n'en n'avez pas eu.
— Je me l'imagine très bien, reprit tranquillelement Fabrice, puisque je pense que vos souvenirs, vos pensées, votre mentalité, sont les résultantes de votre état corporel ; si donc la syncope n'a pas été assez prolongée pour que des désordres graves se soient produits dans votre cerveau, toutes ces particularités de votre moi doivent se reproduire identiques à elles-mêmes, dès que le sang recommence à circuler et à apporter aux éléments nerveux les substances bienfaisantes qu'il tient de la nutrition et de la respiration. C'est justement pour vous faire comprendre exao-
tement ce que je voulais dire en parlant de la nature matérielle du moi, que j'ai accepté avec plaisir l'hypothèse du Sosie que vous m'avez suggérée. Je laisserai de côté désormais cet individu théorique, désagréable et gênant.
— J'avoue qu'il commençait à m'agacer singulièrement, dit l'abbé.
— Qu'il retourne donc d'où il est venu, dit M. Tacaud, mais ne croyez pas que vous échapperez pour cela à ma démonstration. Vous qui avez eu des syncopes, vous savez maintenant que votre personnalité est discontinue, quoique vous ne puissiez pas vous l'imaginer, pas plus que vous ne pouvez vous imaginer être mort, n'être plus. Je vais plus loin et je prétends que votre personnalité est actuelle et extemporanée ; ce que vous appelez votre vie est une série de vies momentanées successives, analogues aux images d'un cinématographe; je parle naturellement de votre vie subjective, de celle que vous sentez, que vous vivez vous-même. Lorsque l'on fait fonctionner le cinématographe, si les tableaux se succèdent assez vite on a l'illusion de la continuité, et cependant, entre deux tableaux voisins, il y a
une période de vide, une syncope. De même chez nous : nous sommes une série de vies momentanées successives séparées par des syncopes identiques à celles du cinématographe, mais beaucoup plus courtes, comme les tableaux qu'elles séparent. Notre moi est sans cesse variable, vous me l'avez fait remarquer vous-même : nous sommes à chaque instant, mais l'instant d'après nous sommes un autre; c'est comme si, de chaque syncope, nous renaissions dans un Sosie un peu différent. La série des Sosies paraît continue, mais il n'y en a jamais qu'un de vivant, l'actuel: tous les autres sont morts; nous passons notre vie à mourir.
— Voilà que vous retombez dans vos folies, dit l'abbé.
— Je n'ai jamais été plus raisonnable, reprit Fabrice. Je me souviens d'un abbé Jozon et d'un Fabrice Tacaud jeunes et vigoureux; où sont-ils ceux qui se promenaient naguère dans les campagnes fleuries au bord de la Marne? Ils sont morts ; ils ne sont plus ; et quand ont-ils cessé d'être? A chaque instant, en se transformant dans un autre Jozon et un autre Tacaud, et ainsi de
suite, jusqu'à présent où nous les retrouvons vieillis et philosophant en face de la mer bretonne, et ils continueront de mourir et de renaître jusqu'à la syncope définitive, qui n'est pas, subjectivement, plus importante que les autres.
— Vous m'effrayez, mon ami, dit le prêtre. Mais comment se fait-il que de tout ce passé qui est mort, je me souvienne moi, Jozon, à chaque instant de mon existence éphémère?
— Parce que, justement, chaque transformation que nous subissons s'enregistre dans notre organisme par une petite modification qui la représente, et se traduit, tant qu'elle existe, par le souvenir de la transformation même qui l'a produite; mais ces petites modifications peuvent disparaître au cours de nos variations ultérieures, et c'est pour cela que nous oublions. Supposez que cela ne se passe pas ainsi, la mémoire n'existerait pas, c'està-dire que nous n'aurions plus aucun lien pour unir nos personnalités successives; nous serions en dehors du temps, ou plutôt, le temps n'existerait plus, car c'est nous qui le créons avec notre mémoire. Notre subjectivité nous représenterait à chaque instant un tableau unique et immobile de
cinématographe, mais le cinématographe n'existerait plus, ne ferait plus de synthèse.
— Tout cela est horriblement profond, mon pauvre ami, reprit l'abbé Jozon, mais c'est tellement compliqué que je n'ai pas peur de voir votre matérialisme battre en brèche le dogme enseigné par l'Eglise ; personne ne vous comprendra.
— Personne ne vous comprend non plus, reprit vivement M. Tacaud, puisque, à toutes les questions, vous répondez : « mystère! » Je voudrais bien connaître la théorie dogmatique de la syncope. Du reste, ceux qui acceptent votre dogme ne tiennent pas à comprendre, ils croient, et cela leur suffit, car ils ne savent pas et ne se demandent pas ce que cela veut dire ; c'est un mot qui les satisfait. Je suis convaincu que la foule continuera à se payer longtemps de vos mots vides de sens, mais les penseurs s'y refuseront; ils s'y refusent déjà.
— Où sont donc les notables penseurs qui acceptent votre système? dit l'abbé.
— Il en viendra ; patience ! répondit Fabrice ; ce n'est pas en nourrissant les enfants avec des mots qu'on forme des cerveaux capables d'aborder
librement les grands problèmes de la nature; tanl que vous conserverez le droit de déformer systématiquement la mentalité des jeunes générations, il n'y aura que de rares exceptions qui éviteront votre empreinte; vous assujétissez le monde avec votre catéchisme ; vous condamnez les enfants aux ténèbres à perpétuité.
— Nous leur ouvrons des horizons infinis, répondit l'abbé, et nous les préparons à goûter les joies de la vie éternelle.
— Au fond, cela n'a pas grande importance, dit M. Tacaud; il me semble cependant qu'il n'est pas désagréable d'y voir clair pendant sa vie; mais il est peut-être agréable aussi de ne rien comprendre et de ne se poser aucune question : Beati qui non viderunt et firmiter crediderunt! Voilà le dernier mot du bonheur : avoir une raison et ne pas s'en servir! Et cependant la pauvre vieille Yvonne va avoir peur de son fils mort, parce qu'il n'a pas vu le prêtre. Il peut être dangereux de croire des sottises !
L'abbé haussa les épaules, et ils continuèrent silencieusement leur promenade.
— Votre Sosie d'hier m'a donné le cauchemar, dit l'abbé Jozon à son ami au moment où ils se retrouvèrent le lendemain; je vous voyais à la fois mort et vivant, comme le Jean du Voyage où il vous plaira; vous me disiez que vous étiez mort, mais que vous étiez : evenu tout exprès à la vie pour m'annoncer que décidément nous n'avons pas d'âme; votre cadavre, étendu ù côté de vous, faisait des efforts visibles pour parler, et vous affirmiez qu'il voulait seulement appuyer votre dire de son autorité de mort. C'était tellement effrayant que je me suis éveillé couvert d'une sueur glacée et que je n'ai pu me rendormir.
i72 LE CONFLIT i
— Je suis désolé, répondit M. Tacaud, de vous; avoir fait passer un moment si désagréable; je nej vous ai pourtant dit hier que des choses fort rai-, sonnables; peut-être avez-vous été impressionné] et troublé par la logique de mes raisonnements sij contraires à votre croyaDce? i
— Impavidum ferieni ,'uinse! dit l'abbé en se frappant la poitrine. Vous vous imaginez, dans: votre orgueil, que vos sophismes spécieux peuvent atteindre la foi d'un vrai croyant à travers la triple armure d'airain que lui fournit la Grâc© divine. Je me suis au contraire aperçu, en pen-^ sant, dans mon insommie, à votre malheureux égarement, qu'il y a un point sur lequel vous no vous êtes pas expliqué et qui va faire sombrer; tout votre système. Comment votre individu formé de matière a-t-il une subjectivité? Votre cerveau, me direz-vous, sécrète la pensée comme votre foie sécrète la bile; mais je vous arrêterai immédiatement en vous faisant remarquer que la pensée est précisément aussi différente de la bilej que l'âme est différente du corps; la pensée est immatérielle, et vos phénomènes de sécrétion sont des phénomènes grossiers comme tous ceux aux-
quels VOUS voulez ramener l'essence même de la Vie.
— Vous êtes vraiment bien généreux, répondit gaiement M. Tacaud, en me prêtant cette vieille absurdité de la pensée sécrétée par le cerveau; vous ne croyez pas, sans doute, que la logique et l'étude puissent entourer le chercheur d'une cuirasse assez résistante, puisque vous vous imaginez découvrir en quelques minutes, dans ma croyance scientifique, une énormité qui m'aurait échappé depuis vingt ans. Mais quand vous affirmez que la pensée est immatérielle, êtes-vous sûr de ce que vous dites? ou plutôt, comprenez-vous ce que vous dites? Il y a des mots séduisants et dont il est bon de se défier quelque peu. Avez-vous vu quelquefois une âme agir sans être associée à un corps?
— Je n'ai pas vu ce qui est invisible, répondit l'abbé; mais j'ai vu l'homme et son cadavre, et j'ai compris que l'âme animait le premier et manquait au second. Le cadavre est-il plus léger que l'homme? Non, n'est-ce pas? C'est donc que l'âme qui vivifie est immatérielle. Le bon sens le plus élémentaire le prouve.
— Une locomotive qui a ses cylindres déchirés ; est-elle plus légère qu'une locomotive normale? dit Fabrice. Non, n'est-ce pas? et cependant la première est inerte, la seconde a une puissance for-j midable. Direz-vous que la locomotive a une âme, immatérielle? Vous avez fait involontairement un; raisonnement vicieux, car vous savez bien que lai mort résulte toujours d'une lésion matérielle dei l'organisme humain; et quand on vous annonce! qu'un de vos amis est mort, vous ne manque?! jamais de demander vous-même : « De quoi est-ili mort? » c'est-à-dire : quelle est la lésion par laquelle; son cadavre diffère de ce qu'il était quand il vivait? Vous savez donc, parfaitement, que le cadavre diffère toujours du vivant par sa consti-tution matérielle. Oh! si l'on mourait sans lésion,, ce serait autre chose ! Mais que penser de ce principe immatériel qu'un coup d'épée met en fuite?;
— Je vous ai déjà dit, reprit l'abbé, que l'âmei ne peut actionner le corps s'il n'est sain, de même que le mécanicien ne peut actionner la locomotive si elle est brisée; votre coup d'épéoi fait sortir du corps le sang nécessaire à son bon' fonctionnement, de même qu'en crevant la chau»-
MATIÈRE ET PENSÉE 17b
dière d'une locomotive vous la privez de l'eau dont la vapeur est utilisée par le mécanicien.
— Mais, dit M. Tacaud, le mécanicien se manifeste à nous en dehors de son action sur la locomotive, indépendamment de la locomotive ; c'est pourquoi je crois au mécanicien. Si une machine est brisée, le mécanicien peut en diriger une autre ; au contraire, quand vous êtes mort, votre âme ne se manifeste pas à moi le moins du monde et n'anime jamais un autre corps. Si je voyais une locomotive fonctionner sans mécanicien, je croirais qu'elle marche seule; de même, je vois votre corps vivre sans le secours d'un mécanicien, et je crois qu'il marche seul.
— Et qui a fait la locomotive, qui a fait le corps? dit l'abbé.
— Vous sortez de la question, reprit Fabrice; nous ne pouvons parler de tout à la fois; nous étudierons ensuite l'origine de la vie. Je vous disais donc que votre croyance à l'âme, fondée sur l'identité apparente du cadavre et de l'homme, résulte d'une erreur certaine, puisque vous savez bien que cette identité n'est qu'apparente. Il est bien probable, d'ailleurs, que c'est cette même
croyance à l'identité matérielle du mort et du j vivant qui a fait naître la théorie animiste chez I nos ancêtres ignorants. Pour moi qui n'ai jamais \ vu une âme agir sans corps, qui n'ai jamais vu ! un corps mourir sans une modification appré- i ciable, sans une destruction de mécanisme, je j crois que la vie résulte de la structure matérielle ■ du corps et, comme la pensée est inhérente à la i vie, je me dis que la pensée résulte du fonctionnement du corps vivant. Une lésion matérielle : arrête la pensée, donc la pensée ne doit pas avoir une essence différente de la matière. Bien plus, j nous avons des poisons de la pensée : l'alcool agit i sur notre subjectivité et la modifie complètement; j je ne vois pas comment un principe immatériel | pourrait être modifié par une substance chimique; <. un phénomène que modifie un agent chimique est i d'ordre chimique. \
— L'âme est la forme substantielle du corps, i dit l'abbé; ce qui modifie le corps ne peut pas ne i pas retentir sur l'âme. '
— Il faut que vous soyez bien acculé dans vos | retranchements, s'écria vivement M. Tacaud, ' pour en être réduit à vous défendre au moyen de j
ces arimirables définitions ; je croyais que vous réserviez ces mots-là pour vos conversations entre auojures et pour vos joutes scolastiques. Vous n'avez pas songé un instant que vous pourriez m'en imposer avec votre forme substantielle, je suis sûr ! L'âme à laquelle vous croyez n'a pas de forme et n'est pas composée de substance, aussi vous empressez-vous de la baptiser « forme substantielle » . Bien fins seront ensuite ceux qui vous suivront dans vos argumentations et qui oseront discuter avec vous.
— Substance n'est pas matière, dit l'abbé avec mépris. Dieu est la substance par excellence et il n'est pas matière; mais la substance régit et gouverne la matière.
— Et comment une forme peut^elle être substantielle? interrompit M. Tacaud. Forme est un mot qui a un sens, ou du moins qui en avait un autrefois.
— Vous voulez vous faire plus ignorant que vous ne l'êtes, reprit l'abbé. Lisez un livre de théologie et vous y trouverez des définitions admirables de clarté ; vous vous moquez de moi encore une fois en ayant Tair de ne pas comprendre.
U COiN'tUT.
— Je VOUS assure, mon cher ami, dit Fabrice, que je ne me moque pas de vous et que, en toute smcérité, les mots que vous employez me paraissent dénués de sens. Cela tient probablement à ce que je ne les ai pas appris assez jeune; il vient un âge où l'on n'accepte plus aussi facilement de se payer de mots; mais j'admire la discipline des séminaires dans lesquels on arrive, quelle que soit d'ailleurs votre intelligence primitive, à vcw» couler tous dans le même moule et à vous farcir la tête d'expressions auxquelles vous parvenez à trouver plus tard un sens en vous torturant la cervelle. Je suis sûr que vous considérez avec mépris tous ceux qui s'arrachent les cheveux de désespoir en essayant de comprendre vos arguties.
— Il ne faut mépriser personne, dit sentencieusement l'abbé ; si nous avons la lumière par grâce divine, nous devons essayer de la faire luire aux yeux de ceux qui sont dans les ténèbres.
— J'ai passé l'âge! répondit M. Tacaud en levant les mains avec désespoir. Je ne suis plus assez souple pour arriver à voir clair ! Je mourrai dans l'obscurité définitive ! J'ai cru devenir fou en lisant, dans un livre de théologie, l'histoire delà
présence réelle. L'hostie consacrée par le prêtre n'est plus du pain azyme, mais le corps de Jésus- Christ; et cependant, si un chimiste analysait cette hostie, il y trouverait de l'amidon comme avant la consécration. Apparence que tout cela! L'hostie a les apparences du pain azyme, mais sa substance est le corps de Jésus-Christ; et quand les apparences sont digérées par le fidèle, le corps de Jésus-Christ est remis en liberté; jusque-là, il habite l'intestin du pauvre pécheur ! Le vin consacré a les apparences du vin, mais la substance du sang de Jésus-Christ ; un prêtre qui ne boirait que de l'eau en dehors de sa messe pourrait affirmer qu'il n'a jamais bu de vin, est-ce bien cela?
— C'est cela en effet, dit l'abbé, mais le prêtre boit aussi le liquide de ses ablutions qui contient du vin.
— 0 ma tête, ma pauvre tête! s'écria M. Tacaud. Celui qui a inventé tout cela était tout de même vraiment fort, ajouta-t-il; le dogme de l'Eucharistie est à l'abri des incursions des savants; les chimistes ne sauraient aller plus loin que les apparences, et ils ne pourront jamais démontrer
180 LE CONFLir I
que la substance de l'hostie n'est pas le corps de ' Jésus-Christ. '
— Il y a un abîme entre la science et la foi, dit i simplement l'abbé, mais je serais curieux que • vous m'expliquiez néanmoins la façon dont vous comprenez que la pensée sorte de la matière; nous j nous sommes éloignés de notre conversation pri- ]
mitive. !
— J'aurai de la peine à y revenir, soupira | Fabrice. Chaque fois que je me hasarde dans le ■ maquis de la scolastique, il me semble que ma '' tête éclate, surtout quand je pense qu'il suffit ' d'avoir passé, assez jeune, cinq ans dans un sémi- ; naire, pour trouver tout cela lumineusement clair. Pauvre cervelle humaine si fière de ta raison! qu'il faut peu de chose pour te faire dévier à ^ jamais!
» Je vous disais donc, continua-t-il sur un ton '■ moins déclamatoire, que tous les phénomènes ' de la vie me paraissent explicables par la phy- ! sique et la chimie. Oh! l'explication n'est pas à la j portée du premier ignorant venu; c'est évident. \ La biologie est la plus difficile des sciences ; elle a î besoin de toutes les autres sciences; mais chacun ^
se croit le droit d'avoir un avis sur la question de la vie. Vous-même n'admettez pas qu'on se désintéresse en matière de religion; il est vrai que vous ne demandez pas à chacun d'avoir un avis, mais d'accepter le vôtre, même s'il heurte sa raison; et quant aux malheureux qui, à force de travail, essaient de comprendre par eux-mêmes, anathèmes soient-ils, les orgueilleux qui se plongent volontairement dans l'obscurité !
» Je crois que vous n'êtes que matière, mon ami; je crois que je suis fait comme vous, et que, par conséquent, je ne suis que matière; or je pense et je sens !
— Nous y voilà, dit triomphalement l'abbé. Et comment un être qui n'est que matière peut-il penser et sentir?
— Je suis un homme, continua M. Tacaud ; je suis formé de plusieurs trillions de cellules dont chacune est elle-même formée d'autant de molécules de carbone, d'azote, d'oxygène, d'hydrogène, et caetera. Quelque compliqué que je sois par rapport à un atome, je sais donc qu'il y a, dans les atomes d'un certain nombre de corps simples, tous les éléments de ma structure; voilà
au point de vue objectif; si vous m'étudiez chimiquement, vous ne trouveriez en moi que des atomes; je suis donc bien fondé à croire que tout ce qui se passe en moi résulte uniquement de l'activité des atomes; or, je pense et je sens, donc je dois logiquement admettre qu'il existe dans les atomes les éléments de ma pensée et de ma sensibilité.
— Et voilà l'absurdité à laquelle vous êtes forcé d'aboutir, dit l'abbé avec pitié ; et tout cela parce que vous voulez, en dépit de l'évidence, nier votre âme immortelle : les atomes pensent! le carbone a du génie !
— Je vous ferai remarquer, reprit tranquillement Fabrice, que vous me prêtez gratuitement l'absurdité dont vous venez de tirer victoire. Je ne vous ai pas dit que les atomes pensent ; au contraire, je suis convaincu qu'ils ne pensent pas. Je vous ai dit qu'il doit exister, dans les atomes, les éléments de ma pensée, ce qui est tout différent.
— Je ne vois pas la différence, dit l'abbé.
— Je vais donc essayer de vous la faire comprendre. J'ai commencé, avec intention, par vous rappeler que, au point de vue objectif, le seul où
VOUS puissiez vous placer pour étudier un individu autre que vous-même, je suis uniquement composé de carbone, d'oxygène, et caetera. Ceci, vous ne sauriez le nier ; vous l'auriez peut-être nié avant Lavoisier; aujourd'hui, il faut y renoncer. Or, toujours au point de vue objectif, je me comporte comme un homme, c'est-à-dire que je marche, je mange, je parle, je respire, alors que les atomes dont je suis formé ne font absolument rien de tout cela. Je suis la synthèse de plusieurs trillions de trillions d'atomes, et je sais fort bien qu'aucun de ces atomes n'est un homme. Mes mouvements les plus simples résultent de l'activité de plusieurs milliards d'atomes, et vous le constatez sans songer à me dire que, pour que cela soit, il faut que les atomes marchent, mangent, parlent, comme moi-même je marche, je mange, je parle. Une locomotive est composée d'acier, d'eau et de charbon, et vous savez bien qu'il ne faut pas se figurer une locomotive dans toute molécule d'acier, d'eau et de charbon; la locomotive est une synthèse, comme moi-même. L'activité objective des atomes est infiniment simple par rapport à celle d'un homme qui est
formé de plusieurs trillions de trillions d'atomes; de même il faut se dire que l'activité subjective du carbone est infiniment simple par rapport ti celle d'un homme, à la pensée en un mot; et, de même que vous ne diriez pas qu'un atome de carbone mange, marche et parle, de même vous ne devez pas dire qu'il pense, parce que je prétends que les éléments de ma pensée doivent exister dans les atomes qui me constituent. Ma pensée est une synthèse, de même que mon activité corporelle est aussi compliquée par rapport à ses éléments que l'est mon corps par rapport aux atomes. Et, comme je n'ai jamais rien observé en moi qui fût en dehors des lois de la physique et de la chimie, le simple bon sens, auquel vous faites si souvent appel, m'oblige à admettre, dans les atomes, l'existence des éléments de ma subjectivité, autrement dit, à penser qu'il n'y a, à aucun point de vue, de différence essentielle entre les atomes et moi, synthèse d'atomes.
— Je suis admirablement votre raisonnement, dit l'abbé, et je trouve que vous êtes, en effet, parfaitement logique avec vous-même en admettant l'existence, dans la matière brute, des élé-
mentg de votre pensée, puisque vous croyez n'être vous-même que matière brute; mais je vous ferai humblement remarquer que vous vous exposez, en agissant ainsi, au reproche que vous me faisiez tout à l'heure : vous vous réfugiez dans une tour d'ivoire aussi inaccessible que les vérités supérieures du Dogme. Qui pourra jamais pénétrer dans la subjectivité d'un atome et la vérifier?
— C'est là certainement une hypothèse dont la vérification directe est impossible, répondit M. Tacaud, mais je vous ferai remarquer à mon tour que je me sers de cette hypothèse, uniquement pour expliquer l'existence de ma subjectivité. Je n'ai aucunement à la faire intervenir pour l'interprétation de tous les phénomènes objectifs de la vie, et c'est ici que l'expérimentation et l'observation me permettent de défendre mon système contre le vôtre. Car vous pensez, vous, que votre âme immatérielle anime et dirige votre corps; je prétends, moi, au contraire, que mon corps obéit passivement à toutes les nécessités de la physique et de la chimie, que tous les atomes qui me constituent suivent rigoureusement les mêmes lois que les atomes similaires qui ne font pas, en ce
moment, partie d'un corps vivant. Et ceci est accessible à l'expérience et à l'observation.
— En un mot, dit l'abbé, vous admettez que \ les atomes ont une subjectivité, mais une subjec- j tivité qui ne leur sert à rien, tandis que la mienne j me sert à quelque chose. j
— Ce n'est pas tout à fait ce que je dis, répondit \ Fabrice. Je ne prétends pas que ma subjectivité i ne me sert à rien, puisqu'elle me fait connaître les joies et les douleurs, mais j'affirme qu'elle ne • sert qu'à moi, et j'en dis autant de celle des atomes. 1 En d'autres termes, ma subjectivité est le reflet intérieur de mon objectivité et n'influe aucune- , ment sur la manière dont se comporte mon corps s dans le temps et dans l'espace; je n'aurais pas de • subjectivité que je vous paraîtrais identique au ■ Tacaud que vous connaissez. Les atomes ont des j propriétés objectives que nous pouvons étudier : . ce sont les propriétés physiques et chimiques; ; nous savons que ces propriétés sont constantes î pour une espèce atomique donnée; mais nous : n'avons aucunement le droit de leur refuser d'au- très propriétés subjectives dont le caractère serait \ précisément de ne pas se manifester au dehors, de i
ne pas iufluencer les mouvements et les transformations de leurs propriétaires. Maudsley, et Huxley après lui, ont qualifié d'épiphénomènes ces reflets intérieurs des phénomènes objectifs, reflets impuissants à modifier les phénomènes qu'ils accompagnent toujours.
— Ainsi donc, dit l'abbé, je suis un automate conscient, mais un simple automate; je ne suis pas libre de faire ce que je veux quand cela me plaît !
— Les atomes, reprit tranquillement M. Tacaud, obéissent à des lois précises et immuables que les chimistes et les physiciens ont découvertes et étudient sans cesse ; depuis que ces lois nous sont connues, nous savons que rien ne se passe au hasard dans la nature brute; nous pouvons prévoir rigoureusement tous les phénomènes de la matière inorganisée quand nous connaissons exactement toutes les conditions réalisées à un moment donné en un point donné. C'est ce que nous résumons en un mot, lorsque nous disons que les phénomènes matériels sont déterminés. Moi qui suis certain de n'être qu'une agglomération matérielle, je serais illogique en ne croyant pas que tout ce qui se passe en moi est déterminé.
— Alors, TOUS n'êtes pas libre! interrompit le prêtre. C'est là en eiïet une conséquence de votre matérialisme à toute épreuve. Et c'est là aussi ce qui va vous confondre et vous prouver que vous avez une âme! Je sens en moi ma liberté; je sais que je puis faire ce que je veux quand cela me plaît.
— Vous sentez votre liberté exactement comme vous sentez votre immortalité, et pour la même raison : pour la raison que vous parlez de vous à la première personne, et qu'un être qui parle à la première personne est libre.
— Vous parlez par énigmes; je ne vois pas où vous voulez en venir, mais j'ai une vague appréhension que vous allez me servir encore votre Sosie; je vous en prie, si cela doit être, parlons d'autre chose.
— Je ne ferai pas d'allusion à Sosie, je vous le promets, dit Fabrice en riant; je vais seulement vous montrer que vous ne pouvez pas affirmer la liberté humaine, et vous expliquer pourquoi vous en avez l'illusion.
— Ce n'est pas une illusion, dit le prêtre; je sens que je suis libre, et rien ne peut me laire renoncer à ma liberté.
MATIÈRE ET PENSÉE i8D
— Et d'abord, qu'appelez-vous liberté? c'est bien, n'est-ce pas, cette faculté que vous avez d'agir à chaque instant pour des raisons qui sont en vous et de choisir, entre ces raisons, même celle qui vous paraît la plus mauvaise, si cela vous plaît?
— C'est tout à fait cela, acquiesça l'abbé.
— J'ai la prétention d'être exactement dans le même cas, et cependant je ne suis pas libre, reprit M. Tacaud. D'abord, ces raisons qui sont en vous à un moment donné sont précisément le reflet de l'état matériel de votre cerveau à ce moment donné. Ce serait être un bien mauvais déterministe que de ne pas admettre que l'état de votre corps, au moment où vous agissez, influe sur la manière dont vous agissez; c'est au contraire le facteur le plus important de votre action, dans la détermination de laquelle entrent cependant aussi les circonstances ambiantes ; encore pourrait-on négliger de mentionner ces dernières, puisqu'elles n'influent sur votre acte que par la modification qu'elles apportent à votre organisme. Vous agissez donc, à un moment donné, pour des raisons qui sont en vous. Ces raisons, vous les
connaissez et je ne les connais pas; je ne puis pas pénétrer dans votre subjectivité; je ne puis donc pas prévoir ce que vous allez faire, et vous me paraissez libre parce que j'ignore l'état de votre cerveau. Voilà déjà une première acquisition qui vous prouve que votre prétendue liberté n'exclut i pas le déterminisme le plus absolu. i
» Je pourrais même ne pas aller plus loin, car •■ dans les raisojis qui so7it en vous je puis considérer ] que j'ai tout synthétisé, aussi bien les raisons | elles-mêmes que le choix que vous faites entre ces i raisons. Tout cela n'est que le reflet de l'état ■ matériel de votre cerveau au moment où vous agissez. !
— Et cependant, dit l'abbé en souriant, je sens ] bien, quand je me décide à faire une chose, que . j'aurais aussi bien pu me décider à en faire une ] autre. Voici une bruyère; je la cueille et je vous la donne; j'aurais tout aussi bien pu ne pas la cueillir.
— Essayez donc, mon cher ami, répondit gaiement Fabrice. Je vous défie de n'avoir pas cueilli cette fleur.
— Certainement, dit le prêtre, je ne puis pas
actuellement ne pas l'avoir cueillie, mais j'aurais pu ne pas la cueillir.
— Tous ces conditionnels sont bien traîtres, remarqua M. Tacaud. Avec des conditionnels passés on ferait pendre les plus honnêtes gens ; je me défie de ces complications du langage articulé.
— Tenez, continua l'abbé, voici une autre bruyère; je pourrais la cueillir et je ne la cueille pas ; mais vous savez bien que j'aurais pu la cueillir tout à l'heure.
— Je vous défie de l'avoir cueillie tout à l'heure, dit Fabrice en riant. Vous ne voyez donc pas que je m'amuse de vous, mon pauvre ami, et que je veux vous amener vous-même à me dire que l'évolution de l'homme est univoque, que chaque moment ne se présente qu'une fois et que ce qui est fait est fait. Et voilà pourquoi vous ne pourrez jamais me prouver que vous êtes libre : du moment que vous avez fait quelque chose vous ne pouvez pas ne pas l'avoir fait; cela est de toute évidence.
— Mais je sens en moi que j'aurais pu ne pas le faire, affirma l'abbé.
— Gare à Sosie! menaça Fabrice en riant; c'est lui seul qui vous guérira de votre manie des con-
ditionnels passés. L'abbé Jozon de maintenant j n'est plus l'abbé Jozon de tout à l'heure; il a changé; mais il a continué à dire Je, en parlant de lui, et, du moment qu'il a continué à s'appeler Je, il croit qu'il est le même ! Je a fait telle chose ' dans telles conditions; Je fait telle autre chose] dans d'autres conditions, donc Je est libre. Mal- \ heureusement ce n'est plus le même Je; mais nous ne pouvons pas dire Je sans nous croire i libres; cela est sûr. Voici un bâton sur lequel! je m'appuie et qui me supporte; voici le même bâton cassé; il ne me supporte plus, donc il était i libre de ne pas me supporter. Mais ce n'est plus le même bâton !
— J'ai changé, sans doute, dit l'abbé, maisi quelle différence appréciable voyez-vous en moi' qui soit comparable à celle que vous avez pro-' duite en cassant votre bâton ? '
— Votre corps n'a guère changé extérieure-; ment, dit Tacaud, mais l'état de votre cerveau, a énormément varié sans que je m'en sois aperçu; vous seul avez été au courant de ses variations, ' qui se sont traduites chez vous par des associa- i tions d'idées; or je ne vois pas votre cerveau et î
je ne sais pas lire dedans. Si nous avions la forme de nos pensées, qui nous reconnaîtrait? Elles cliangent du tout au tout en un dixième do seconde.
— Je sens que je suis libre, dit le prêtre. Tous vos arguments ne me convaincront pas du contraire.
— Être réellement libre, reprit Fabrice, ce serait, suivant l'admirable définition de M. Renouvier, être susceptible de commencements absolus; ce serait pouvoir introduire un élément nouveau dans le cours des choses; ce serait pouvoir faire mentir les lois de la physique et de la chimie. L'étude de cette liberté-là est donc accessible à l'observation, puisque l'observation permet de s'assurer que les lois matérielles s'appliquent partout et toujours ; vous avez Tillusion de cette liberté absolue lorsque vous raisonnez, comme vous venez de le faire, avec vos conditionnels passés. « J'ai fait ceci à tel moment, mais f aurais pu faire autre chose au même moment si je l'avais voulu. » Affirmation gratuite dont vous vous payez, car vous ne pouvez pas ne pas avoir voulu, à ce moment précis, ce que vous avez voulu.
LB CeKPLIT. 13
l94 LE CONFLIT
Vous me dites que vous le sentiez; je veux bieo vous croire, mais nous pouvons sentir des choses \ qui sont fausses; vous ne pourrez jamais vous démontrer expérimentalement, ni démontrer à ; personne ce que vous venez d'avancer, puisque^ votre évolution est univoque et que le moment passé ne se retrouvera jamais. Oh! si vous le démontriez une seule fois, la question serait vidée ; ; il y aurait eu en vous un comniencement absolu, ■ puisque, dans l'état objectif des choses maté- \ rielles dont votre corps fait partie à un moment ' donné, vous auriez réalisé une opération autre \ que celle qui devait résulter à ce moment précis ; de cet état des choses matérielles ; mais vous ne le démontrerez pas.
— Mais alors, si je ne suis pas libre, qu'ai-je ; besoin d'effort contre le mal? Tout se passera en ! dehors de ma volonté ; votre déterminisme mène \ directement au fatalisme. ■
— Vous n'êtes pas libre, certainement, mon ; cher ami, reprit M. Tacaud, mais \'ous êtes Intel- i ligent, et c'est justement là ce qui va montrer que le fatalisme des Arabes est une maladie de la rai- : son. Vous êtes intelli^rent, c'est-à-dire gue vous
pouvez tirer parti de votre expérience, autrement dit, pour ne pas employer le langage individualiste qui donne l'illusion de la liberté absolue, vous êtes un mécanisme variable à chaque instant sous l'influence des conditions matérielles et qui se perfectionne sans cesse sous cette influence. Je suppose que vous vous soyez brûlé une fois en touchant de la main une feuille d'ortie, vous ne pouvez pas ne pas vous être brûlé, mais vous êtes transformé en un nouvel abbé Jozon qui sait que l'ortie brûle; cette connaissance des propriétés de l'ortie est inscrite dans un mécanisme de votre cerveau, et quand, plus tard, un des abbés Jozon successifs que vous serez rencontrera de l'ortie, l'existence de ce mécanisme fera qu'il agira difi'éremment en présence de cette plante cuisante : il ne la prendra pas et ne se brûlera pas comme la première fois, et cependant son acte sera déterminé par des raisons matérielles.
— Mais justement, interrompit l'abbé, ce futur Jozon que je serai pourra, s'il veut, toucher l'ortie et se brûler.
— Certainement, répondit Fabrice, c*est-à-dire que dans votre intelligence si vaste, et qui se
i96 LE CONFLIT [
meuble à chaque instant de notions nouvelles, il i pourra y avoir d'autres notions, d'autres méca-^ nismes qui vous détermineront à toucher l'ortie; quoique vous sachiez bien qu'elle vous brûlera. ■ Vous pourrez faire par exemple le raisonnement ; suivant : « Voici de l'ortie qui brûle, mais l'ami ; Tacaud prétend que je ne suis pas lihre; je vaisl me brûler uniquement pour me prouver à moi- \ même qu'il se trompe » ; ce raisonnement, vous i mettrez peut-être un dixième de seconde à le faire, . c'est-à-dire qu'il sera la cinématographie de plu- \ sieurs Jozon successifs pendant ce temps, et, à! l'instant suivant, vous pourrez encore, malgré votre raisonnement passé, ne pas toucher l'ortie, ; à cause d'un autre mouvement de votre cerveau' qui se sera produit pendant que vous tendrez la ; main vers la plante. j
— Je comprends très bien ce que vous venez; de me dire, répondit l'abbé, mais je ne vois pas par quel prodige de souplesse vous trouvez quo; le déterminisme ne conduit pas au fatalisme. Je' vous le répète, si je sais que tout ce que je fais; est indépendant de ma volonté, à quoi boai l'effort? '
— Mais ce que vous faites n*est pas indépendant de votre volonté, reprit vivement Fabrice ; seulement votre volonté est, comme les autres reflets intérieurs de votre cerveau, une conséquence de l'état actuel de votre corps. Votre volonté n'est pas absolue, n'a pas de commencements absolus, mais vous agissez toujours pour des raisons qui sont en vous et que vous seul connaissez; ainsi vous me paraissez libre, puisque je ne vois pas votre cerveau, et vous vous paraissez libre à vous-même, parce que vous vous considérez comme indépendant du monde; vous oubliez, à chaque instant, que votre subjectivité de chaque instant est le reflet d'un état actuel de votre cerveau, état qui, lui-même, résulte de son état antérieur et des impressions reçues de l'extérieur par l'intermédiaire des organes des sens. Vous faites ce que vous voulez, quand cela vous plaît, et cependant vous n'avez pas de commencements absolus, vous n'êtes pas libre.
» Le fataliste, au contraire de vous qui vous croyez indépendant du monde, croit le monde extérieur indépendant de lui; en d'autres termes, il pense que l'histoire du monde se déroule sans
qu'il Y prenne part, et il commet là une erreur analogue à la vôtre; l'Arabe laisse brûler sa maison parce qu'il pense que le sort de cet incendie est réglé d'avance indépendamment de sa propre intervention à lui Arabe; il croit le monde libre de lui comme vous vous croyez libre du monde ; lui et vous, vous supprimez volontairement dans votre raisonnement une partie des causes qui existent; l'Arabe supprime les causes qui sont en lui, vous supprimez les causes qui sont en dehors de vous, au moins quand vous vous prétendez capable de commencements absolus.
— Je vous arrête à l'instant, interrompit l'abbé Jozon; vous venez de vous condamner vousmême ; vous avez dit : l'Arabe supprime les causes qui sont en lui, moi je supprime les causes qui sont en dehors de moi ; voilà des commencements absolus !
— Vous relevez là, tout simplement, reprit M. Tacaud, les erreurs qui résultent du langage courant. Le langage a été fait par des hommes qui se croyaient libres, et il ne permet de s'exprimer qu'en faisant de l'homme le sujet du verbe, c'est-à-dire le maître de ses actions; c'est tou-
iLA.TIÈRE ET PENSÉE 169
jours rhisloire du Je qui est immortel et libre par essence. J'aurais dû dire, pour être correct : Il se fait dans l'Arabe des raisonnements qui, etc. Le fatalisme est une monomanie aussi dangereuse que toutes les autres monomanies; U annihile l'individu qui en est atteint. Ainsi donc, c'est bien entendu, n'est-ce pas? le déterministe est celui qui croit qu'à un moment donné un de ses actes résulte à la fois de sa structure matérielle et de celle du monde ambiant; le fataliste croit que tout résulte du monde ambiant, lui-même étant annihilé; vous, vous prétendez qu'un acte peut naître en vous, avoir en vous un commencement absolu. Vous voyez donc que le déterminisme est aussi loin du fatalisme que de vousmême; et ce fatalisme que vous me jetez à la tête, il me semble qu'il dérive au contraire de votre croyance à la providence. Si quelqu'un peut prévoir l'avenir, comment serait-on libre? Vous connaissez sans doute l'argument tiré, contre la liberté absolue, de l'histoire de latrahisonde Judas? — Mais vous savez aussi, répondit l'abbé, comment on a répondu victorieusement k cet argument.
— J'avoue que je n'ai pas fort bien compris la réponse. Puisqu'on savait d'avance que Judas ne pouvait pas ne pas trahir, comment a-t-il trahi en toute liberté? Je crois que vous faites du mot liberté un usage exagéré en l'appliquant à des cas comme celui-là.
— Dieu a fait l'homme libre, dit le prêtre.
— Oui, mais il a déterminé à l'avance l'usage qu'il ferait de sa liberté, puisqu'il connaît l'avenir. J'ai entendu le P. Olivier, faisant une conférence à la cité paroissiale de Passy, prendre la parole au nom de Dieu le Père : « Je vous ai fait libres, disait-U aux hommes; jouissez en paix de votre liberté; blasphémez, soyez sacrilèges, cela m'importe peu : Patiens quia œtemus! Mais attendons la fin; il viendra un jour où tout cela sera réglé : Tune ridebo! » Etj'étais indigné, je l'avoue, d'entendre ce religieux vanter son Dieu de colère et de vengeance! Oh! il faut que vous croyiez l'homme libre ! sans cela, la responsabilité n'existant pas, le châtiment serait injuste, et que deviendrait la religion sans la crainte du châtiment et l'espoir de la récompense?
— Je vous le répète, dit l'abbé, je sais que je
suis libre; je le sens et vous ne pouvez me convaincre du contraire.
— Le pape est-il libre? demanda Fabrice. Je parle naturellement des cas pour lesquels vous le reconnaissez infaillible, en matière de dogme, par exemple.
— Sans doute, le pape est libre, répondit le prêtre, mais Dieu l'inspire et lui montre la vérité.
— Et il ne pourrait pas vous dire autre chose que la vérité enseignée par Dieu ! et il est libre !
— Sans doute, il est libre! dit l'abbé avec feu. Ce n'est pas être libre que d'être exposé à l'erreur et au mensonge. La fin de l'homme est le bien...
— Je vous arrête, mon cher ami, dit doucement M. Tacaud. Je ne saurais vous suivre plus loin; mon déterminisme scientifique exclut naturellement toute croyance au finalisme. Du moment que vous commencez à parler de la fin de l'homme, c'est comme si vous vous exprimiez en chinois !
— J'ai été plus large que vous, reprit l'abbé, car, enfin, je vous ai suivi dans les dédales de votre déterminisme, qui sont également de l'hébreu pour moi.
— C'est que vous espériez me prendre en
flagrant délit de sophisme, tandis que moi, je n'ai aucune prétention de vous démontrer qu'il n'y a pas de causes finales; mon esprit aime mieux rechercher la cause des choses dans les conditions mêmes des phénomènes, mais il m'est impossible de vous démontrer que tout ne se passe pas ainsi pour la plus grande gloire de Dieu. Mon explication déterministe me satisfait et me dispense de recourir aux causes finales qui ne me satisfont pas; vous prenez la méthode inverse : soit! je ne puis pas vous en empêcher, mais je ne vous suivrai que lorsque vous aurez pris en défaut l'interprétation matérialiste.
— Mais je l'ai prise en défaut à chaque instant depuis plusieurs jours, dit le prêtre; je vous ai sans cesse demandé de me démontrer que vous n'avez pas d'âme et vous n'y avez jamais réussi!
— Il y avait une fois, dit M. Tacaud, un mécanicien d'automobile qui était allé voir son ami à la campagne. Il lui démontra les merveilles du mécanisme; il lui expliqua les transmissions du mouvement; il lui fit en un mot la description complète de la voiture. L'ami écoutait avec admiration et interrompait souvent le mécanicien par
des exclamations enthousiastes; puis, quand la démonstration fut finie, il ajouta : « Tout cela est certainement fort ingénieux, mais je ne compren drai jamais que ta voiture puisse marcher sans chevaux! » Mon âme est semblable au cheval de l'automobile ; je me persuade que tout fonctionnerait en moi sans âme, mais vous voulez m'en donner une! On peut aussi atteler un cheval à une pétrolette ; on le fait même souvent quand elle est cassée; votre âme au contraire ne peut faire marcher qu'un corps parfaitement sain; dès que l'automobile est détraquée, l'âme s'en va!
— J'aime vos facéties et votre belle humeur, mon cher ami, dit l'abbé, La pétrolette marche fort bien sans chevaux, mais il lui faut un mécanicien, et le mécanicien a une âme grâce à laquelle il comprend le mécanisme de sa voiture et peut la mettre en marche.
M. Tacaud leva les bras au ciel!
— Mon diapason donne le mi, le vôtre donne le la \ c'est moi qui ai tort I dit-il enfin avec un soupir.
— Voyons, mon ami, fit l'abbé conciliant, il ne faut pas vous mettre martel en tête ! Je ne déses-
204 LE CONFLIT i
père pas encore de vous ouvrir les yeux à la ] lumière de la vérité, mais ce sera plus difficile que je ne le croyais, car vous avez un immense orgueil, i
— Tandis que vous êtes tout humilité! mur- i mura Fabrice. '
— Vous me reprochez d'admettre a pnoriTexis- ] tence d'une âme immortelle; d'abord, je ne l'ad- j mets pas a priori^ mais après de mûrs raisonnements; vous me reprochez d'admettre l'existence ^ de Dieu et de ne pouvoir vous la démontrer; mais ■< tout la démontre. Et vous voulez ensuite me faire i accepter qu'il y a dans la matière les éléments ; de la pensée, hypothèse contraire au bon sens et ; dont vous ne pouvez démontrer le bien fondé ! ';
— Je ne puis en démontrer directement la j valeur, répondit M. Tacaud avec résignation, mais '• la démonstration scientifique du déterminisme ! prouve péremptoirement que les épiphénomènes . de pensée n'ont aucune action directrice sur les phénomènes matériels de la vie. Je constate les : luis physiques et leur rigueur; elles s'appliquent ; un très grand nombre de fois dans le moindre de nos actes, mais, quelle que soit la complexité de ; ces actes, ils sont déterminés puisque les lois •
MATIEHE ET PENSÉE 205
physiques sont immuables. Croyez-vous aux lois -physiques?
— Je crois que Dieu a dicté des lois à la matière qu'il a créée, répondit l'abbé; je crois aussi que ces lois peuvent, quand il lui plaît, fléchir devant sa volonté souveraine.
— Je n'ai jamais vu de miracle, dit M. Tacaud, mais je vous promets que si j'en constate jamais un, bien dûment, je renoncerai à mon matérialisme et je me ferai moine. Aussi bien est-ce la seule manière dont puisse se manifester à un orgueilleux comme moi l'existence d'un Dieu omnipotent.
— Mais l'histoire nous rapporte les miracles de Notre-Seigneur et ceux des saints, dit l'abbé.
— Les poètes grecs aussi nous rapportent des miracles auxquels vous ne croyez pas; permettezmoi donc de ne pas croire davantage à ceux que nous ont rapportés des enthousiastes ignorants comme les apôtres. Il faudra que je voie moimême un miracle, dans des conditions où aucune supercherie ne puisse se glisser; alors, je vous promets que je me ferai moine, car ii serait trop bête de continuer à se tromper aussi grossie-
rement en attribuant aux lois physiques une rigueur qu'elles n'ont pas.
— Lisez le livre que vient de publier le docteur Boissarie sur les miracles de Lourdes ; vous y verrez des exemples merveilleux, dûment constates par un comité de médecins fort savants. C'est un livre qui restera dans les annales de la science; c'est un admirable livre et d'une lumineuse bonne foi.
— Comme le célèbre Thomas, j'ai plus de confiance dans le témoignage direct de mes sens que dans celui des autorités les plus reconnues, répondit M. Tacaud. J'irai à Lourdes; mais je me défie des cures prétendues miraculeuses et qui n'ont rien de plus étonnant que celles de la Salpêtrière ou de l'hospice Sainte-Anne. Voici un couteau que j'ai depuis longtemps et auquel je tiens beaucoup, il ne me quitte jamais dans mes herborisations. Je le mettrai dans une bouteille que je souderai moi-même au chalumeau. Je plongerai avec ferveur la bouteille dans la piscine sacrée et, si le couteau en sort sans que la bouteille se casse, je croirai en Dieu.
— Vous demandez à Dieu de faire un tour de
BIATIÈRE ET PENSÉE 207
prestidigitation comme ceux de Robert Houdin, dit ï'abbé en riant.
— Je lui demande la guérison de mon âme fermée à la foi, dit Fabrice avec le plus grand sérieux; c'est bien là une cure qui vaut l'allongement d'une jambe ou la réduction d'une hernie. Si mon couteau disparaît, je ne croirai plus à la conservation de la matière et je me ferai moine!
— Il est possible, dit le prêtre, que Dieu vous accorde ce miracle ; vous vous trompez avec une si entière bonne foi qu'il ne peut vous en vouloir; paix sur la terre aux hommes de bonne volonté!
— Et si le couteau reste dans la bouteille, continua M. Tacaud, je n'en conclurai pas que Dieu n'existe pas, mais seulement que tout se passe comme s'il n'existait pas. Et d'ailleurs, pourquoi aller à Lourdes? pourquoi ne pas invoquer le miracle en ce coin sauvage de Bretagne? Dieu est bien ici comme là-bas, il me semble; nous allons faire l'expérience .
— Vous vous moquez, dit l'abbé; Lourdes est l'endroit que Dieu a choisi; pourquoi vouloir lui en imposer un autre?
— J'irai donc à Lour les, dit M. Tacaud, mais,
si Dieu voulait bien faire un miracle ici, ce serait ;
une excellente chose pour le pays. Les habitants i sont très pauvres; un miracle exercé sur mon cou-
teau suffirait à appeler dans ces landes une foule i
de pèlerins qui enrichiraient nos malheureux voi- •
sins. '
— C'est à Lourdes qu'il faut aller, reprit le . prêtre; mais en attendant, lisez, je vous en prie, ' le livre du docteur Boissarie; c'est une excellente i lecture. i
— Puisque vous le recommandez, répondit \ Fabrice avec défiance, c'est qu'il est l'œuvre d'un > croyant, d'un esprit prévenu et qui a pu se per- l suader plus facilement que je ne le ferais moimême. Le seul miracle auquel j'aie ajouté foi ! m'a été raconté par un mécréant comme moi qui i partit pour Lourdes il y a quelque dix ans, par le train de pèlerinage. Ce train supplémentaire était ' garé dans les stations toutes les fois qu'un rapide i devait passer. Je ne sais où, les pèlerins affamés 1 descendirent pour aller au buffet, mais descend!- \ rent à contre-voie. Deux d'entre eux portaient un ; paralytique sur un brancard. Les employés de la : gare, craignant un accident terrible, crièrent brus- |
quement : «Attention, voilà le rapide! » Un train arrivait à toute vapeur ; les deux porteurs, pris de panique, posèrent leur paralytique sur les rails et sautèrent sur le trottoir. Voici maintenant le miracle : le paralytique, voyant le train qui approchait, se leva de sa aangereuse couchette et courut au buffet pendant que la locomotive broyait le brancard qu'il venait de quitter. Et cela prouve que, lorsqu on a la loi, il n'est pas besoin d'aller jusqu'à Lourdes pour être guéri ; il suffît de se mettre en route avec l'intention d'aJler jusqu'au bout. C'est ce que pensa mon ami; il revint sans aller jusqu'au bout du voyage, parce qu'il avait vu un miracle, et aussi parce que le train des pèlerinages manquait de confort.
— Vous vous moquez toujours, dit l'abbé avec une pointe d'humeur.
— J'irai donc à Lourdes, conclut Fabrice.
Lt C0MFI.1T.
LlNFINï. ET L ABSOLU
Dans le poulailler, une poule achevait de couver; le dernier œuf étant éclos, la mère se redressa, étira ses pattes fatiguées d'un long repos et secoua ses plumes à plusieurs reprises, tout en gloussant activement, pour retenir près d'elle ses poussins déjà téméraires. M. Tacaud ouvrit la porte du poulailler et fit sortir la mère; les petits suivirent avec des cris de souris effrayée, et s'éparpillèrent joyeusement dans la lande, sous le soleil.
— Aucun spectacle, dit l'abbé, ne m'a jamais plus étonné que celui de l'éclosion des poussins ; au séminaire, nous avions une couveuse artifi-
cielle, et je suis souvent resté de longues heures en observation pour voir un de ces jeunes animaux sortir de sa coque. Je ne puis m'empêcher de songer à ce qu'était, il y a trois semaines, l'œuf qui a produit l'une de ces petites merveilles! Du blanc et du jaune, un mélange fluide et informe! Aujourd'hui voilà des poussins alertes et éveillés, admirablement outillés pour vivre dans votre lande. Et quelle complication de structure, que d'éléments divers! Le poussin se sert de tout cela avec une dextérité inouïe. Il s'étire paresseusement comme s'il était fatigué d'un long emprisonnement; il court, il boit, il mange, il a même peur comme s'il connaissait déjà les perfidies du monde! Et toutes ces opérations, il les exécute sans effort, sans hésitation, comme s'il savait faire tout cela depuis longtemps ! Verrez-vous dans ce merveilleux petit animal une simple machine? Montrez-moi donc, dans votre chimie, un corps fluide ou visqueux qui, en quelques jours, et par ses propres moyens, se transforme en quelque chose d'aussi admirable qu'un poussin vivant!
— Ma chimie, comme vous l'appelez si improprement, répondit Fabrice, sera bien empêchée de
L'INFINI ET l'absolu 213
VOUS montrer ce que vous demandez, tant que vous placerez a priori, en dehors d'elle, tous les corps qui jouissent des propriétés de l'œuf de poule ou de propriétés analogues. Il est bien certain que si vous divisez les corps matériels en deux catégories, celle des corps vivants et celle des corps bruts, et si vous définissez chimie la science qui étudie les propriétés des corps de la deuxième catégorie, vous ne trouverez jamais de corps vivants parmi ceux qu'étudient les chimistes. Il y a des choses bien étonnantes dans la chimie des corps bruts, il y en a d'autres dans celle des corps vivants, mais les phénomènes qui se passent dans les derniers ne sont pas essentiellement différents de ceux qui se passent dans les premiers. La science moderne l'a établi d'une manière indiscutable, et vous vous en rendrez compte si vous voulez bien faire de la biologie. Sans aller si loin, vous allez reconnaître par vous-même un caractère essentiel commun aux deux catégories de corps.
— J'en serai fort aise, dit l'abbé; voyons ce caractère commun.
— Si vous choisissez bien les œufs de po'ulo
fécondés et pondus dans de bonnes conditions, et si vous les surveillez vingt et un jours dans une i étuve aérée, à température convenable, chaque ] œuf vous donnera, à la fin de l'expérience, un ^ poussin bien constitué, vivant et ne demandante qu'à continuer à vivre. Ceci vous l'admettez, ^ n'est-ce pas?
— Parfaitement, acquiesça l'abbé.
— Donc, continua Fabrice, de même que pour \ une expérience physique ou chimique très simple, : et dont vous connaissez les conditions, vous pouvez prévoir^ sans erreur possible, ce qui résultera du i fait d'avoir placé l'œuf de poule dans une couveuse artificielle. Vous pouvez affirmer que, dans ■ les conditions de la couveuse, c'est-à-dire dans ] un air renouvelé à une certaine température, ; l'œuf détermine le poussin, le poussin est déterminé dans l'œuf. Autrement dit, avec un œuf de • poule, de l'air et de la chaleur, je sais faire un i poussin, à coup sur. '
— Mais qui a fourni l'œuf de poule? interrompit : l'abbé. i
— Nous y viendrons tout à l'heure, répondit • M. Tacaud. Si, au lieu d'un œuf de poule, vous ;
L'INFINI ET l'absolu 215
aviez pris un œuf de cane, vous n'auriez pas constaté de grandes différences dans sa structure initiale, et cependant, placé dans la couveuse, cet œuf eût donné un caneton et non un poussin. Le caneton diffère du poussin par un très grand nombre de caractères importants, et l'on peut s'étonner que des êtres si peu semblables proviennent, dans des conditions identiques, de deux œufs si analogues; mais le caneton est, par luimême, aussi curieux que le poussin, il est aussi compliqué et aussi merveilleusement coordonné.
— Qui a fourni l'œuf de cane? dit l'abbé.
— L'œuf de cane , continua Fabrice sans s'émouvoir, détermine le caneton comme l'œuf de poule détermine le poussin : les différences qui séparent le caneton du poussin tiennent donc aux différences si peu apparentes qui existent entre l'œuf de cane et l'œuf de poule. Que de sujets d'étonnement dans l'étude de ces faits de connaissance courante! Mais, au lieu de se cantonner dans une admiration stérile de l'œuvre du Créateur, les savants ont essayé de comprendre ces merveilles. Ce besoin de compréhension a donné naissance à trois sciences . La Physiologie étudie le mécanisme
de l'être constitué, adolescent ou adulte, et montre que tous les mécanismes, si compliqués qu'ils soient, obéissent aux lois de la physique et de la chimie. La physiologie est une science très complexe.
— Qui a créé tous ces mécanismes? dit l'abbé.
— C'est l'œuf, au moyen d'air et de chaleur, répondit M. Tacaud. Étant donné un œuf de poule, Y Embryologie nous apprend comment, dans une couveuse artificielle, cet œuf devient poussin en trois semaines. L'embryologie est une science récente, mais déjà riche de faits et de documents; il faut plusieurs années pour l'étudier.
— Mais qui a fourni l'œuf de poule? insista l'abbé.
— J'y arrive, dit Fabrice. Comment se peut-il qu'un tel œuf, qu'un corps si merveilleux existe, dans lequel soient déterminés à l'avance tant de phénomènes d'une complexité inouïe et d'une précision mathématique, à cette seule condition qu'on lui fournisse, pendant vingt et un jours, de l'oxygène et une température constante?
— Oui, dit l'abbé; comment cela se peut-il?
— C'est la grande question à laquelle s'efiForce
L'IKFINI ET l'absolu 217
de répondre la troisième science dont je vous ai parlé, la science de V Origine des espèces. De même que l'embryologie, cette science est née il n'y a pas longtemps, mais elle est déjà si avancée qu'il faut plusieurs années pour se mettre au courant de ses conquêtes. Donc, pour cesser de s'étonner en face de l'éclosion d'un poussin, il faut passer une dizaine d'années à étudier la Physiologie, l'Embryologie et l'Origine des espèces. Il est évidemment bien moins fatigant d'admettre que tout est ainsi parce que Dieu l'a fait ainsi, et qu'il y avait des poulets à l'époque silurienne, alors que cela est certainement faux. Il est plus facile de crier à la banqueroute de la science que de s'initier à ses merveilles, et c'est pour cela que votre catéchisme sera longtemps victorieux contre ia vérité ; la vérité demande trop de peine !
— Vous parlez avec bien de la morgue, mon cher ami, dit l'abbé, l'on croirait, à vous entendre, que tous les croyants sont ignorants. Il y a eu de grands savants qui ont cru; il y en a encore, il y en aura longtemps, pour la gloire de l'humanité.
— ' C*est que, comme l'a fait remarquer Pasteur,
il y a en chacun d'eux deux hommes distincts, le savant et le croyant, et que ces deux hommes distincts ne discutent pas ensemble. Le croyant est le plus exigeant, il défend au savant d'empiéter sur son domaine, et, pour avoir la paix, le savant s'incline et nie l'existence du conflit. On ne se dégage pas facilement d'une ignorancee héréditaire de plusieurs centaines de générations, surtout quand l'éducation du jeune âge a renforcé systématiquement ce mysticisme anti-scientifique. Bien rares sont ceux qui arrivent, comme dit Brieux, à s'évader de cette hérédité, grâce à une éducation rationnelle et commencée de bonne heure. C'est pour cela que vous tenez tant à « instruire » les enfants. Tant que vous serez chargés de cette besogne, l'obscurantisme luttera victorieusement contre la lumière, et vous en serez chargés longtemps parce que les femmes tiennent à vous; le cerveau féminin s'ouvre plus aisément aux charmes de la poésie et de l'art qu'aux vérités sévères de la science positive; les mères vous donneront leurs enfants, et les enfants, devenus hommes, ne pourront plus se dégager de la croûte dans laquelle ils seront enfermés.
— L'Eglise vivra tant qu'il y aura des hommes, dit l'abbé.
— Je le crains, répondit M. Tacaud; cependant nous ne sommes plus au moyen âge; vous ne détenez plus la science ; il y a des clercs en dehors de vous, et peut-être s'apercevra-t-on un jour que les progrès se font malgré vous ; l'argument d'autorité se déplacera. Mais vous avez bien des cordes à votre arc!
— Vous devenez agressif, mon cher ami, dit l'abbé Jozon; je vous aime mieux dans la sérénité de vos convictions scientifiques; revenons à l'œuf de poule, s'il vous plaît.
— Revenons à l'œuf de poule, dit Fabrice. Nous en étions à l'origine des espèces, et je vous ai déjà trouvé opposé au transformisme sans lequel elle ne peut s'expliquer.
— Le transformisme n'est pas contraire au dogme, dit l'abbé.
— C'est entendu, mais je n'ai pas oublié qu'il ne lui est pas sympathique. Parlons-en tout de même, si vous voulez. Le transformisme explique comment l'œuf de poule actuel dérive d'un œuf un peu difféient qui existait il y a quelques milliers
d'années ; cet œuf ancêtre déterminait un oiseau ancêtre plus sinijole que le poulet actuel; il dérivait lui-même d'un ancêtre plus simple, et ainsi de suite; le transformisme explique, joar des /"ac/eurs naturels, cette évolution progressive des espèces. Ainsi, en remontant le cours des âges, nous trouvons que l'homme, le chien, la poule, le lézard, etc. , dérivent d'ancêtres qui, il y a des milliers et des milliers d'années, étaient infiniment plus simples; plus simples même que les plus simples des êtres inférieurs aujourd'hui connus.
— Et le premier de tous ces êtres si simples, demanda malicieusement l'abbé, d'où dérivait-il?
— Il est certain, dit M. Tacaud, que la vie n'a pas existé sur la terre de toute éternité ; la terre a été incandescente, et aucune substance vivante ne peut résister à une température de deux cents degrés. Donc la vie a apparu, cela est évident. Et le transformisme nous apprend qu'elle a dû apparaître sous une forme extrêmement simple, plus simple, je vous l'ai déjà dit, que les plus simples des êtres inférieurs aujourd'hui connus.
— Mais comment a-t-elle apparu? demanda l'abbé.
L'INFINI ET l'absolu 221
— Je l'ignore, répondit Fabrice. Le monde était à cette époque si différent de ce qu'il est aujourd'hui, que nous avons encore beaucoup à faire avant de nous imaginer quelles étaient, à cette époque, les conditions et les substances en présence. Il est fort possible, d'ailleurs, que les circonstances nécessaires à la synthèse de quelques molécules vivantes ne se soient rencontrées qu'une fois, en un point très spécial. Cela suffît pour nous rendre compte de tout ce qui s'est passé depuis.
— Et qui a réuni, en ce point très spécial, ces circonstances très spéciales?
— Qui a arrondi ce caillou que vous foulez aux pieds? reprit M. Tacaud. C'est le roulement, le ruissellement, la pluie, le vent, que sais-je, moi? toutes les causes naturelles. Dans l'évolution univoque du monde, il s'est rencontré une fois une synthèse de substance vivante, et voilà tout.
— Et voilà tout, fit l'abbé avec un sourire. M. Pasteur n'a-t-il pas démontré l'impossibilité de la génération spontanée?
— M. Pasteur a démontré que les bactéries, les moisissures et autres organismes qui apparaissent
dans les bouillons et sur les aliments exposés aux poussières de l'air, n'y apparaissent pas tout seuls ; il a vu que les germes de tous ces infiniment petits sont apportés là où ils se développent; autrement dit, il nous a appris que nous pouvons, par certains procédés, mettre certaines substances à Vahri de l'envahissement par la vie; cela démontre-t-il que l'on ne peut pas faire de matière vivante? L'illustre savant ne l'a jamais prétendu; on ne pourra jamais démontrer que la synthèse d'une substance vivante est impossible.
— Pourra-t-on démontrer qu'elle est possible? dit l'abbé.
— Je l'espère, répondit Fabrice, mais je n'oserais l'affirmer; la chimie a tant fait en cent ans qu'on ne sait pas où elle s'arrêtera; en tout cas, si on fait de la substance vivante, ce ne sera probablement que de la substance vivante primitive, plus simple que toutes celles que nous connaissons aujourd'hui; elle se présentera peut-être sous une forme telle que nous ne la reconnaîtrons pas. Il faudra aussi qu'elle se trouve à l'abri de toutes les espèces vivant aujourd'hui; espèces mieux adaptées aux conditions actuelles, et qui les détrui-
raient infailliblement. Les cultures pures de Pasteur sont donc une nécessité primordiale de la synthèse de substance vivante.
— Fera-t-on un œuf de poulet vivant et capable matériellement de se développer par incubation? demanda l'abbé.
— Si Ton fait un œuf de poulet identique à ceux qui existent, il sera vivant et capable de se développer par incubation, mais comment voulez-vous demander à l'homme de faire d'emblée ce que la nature a mis des millions d'années à perfectionner? Si l'on fait de la substance vivante, ce sera, je vous le répète, de la substance très simple et cela n'aura aucune importance.
— Cela n'aura en effet aucune importance, dit vivement l'abbé, et cela ne prouvera rien contre la création. J'admets que vous fassiez de la substance vivante dans un laboratoire ; cela démontrera-t-il qu'elle a pu se créer toute seule autrefois? Pas le moins du monde, car dans votre laboratoire il y a un homme, vous ! et il n'y en avait pas au moment de l'histoire du globe où vous placez cette synthèse hypothétique de la première molécule vivante. Si vous créez de la substance vivante, cela prouvera
seulement que Dieu, en créant l'homme, lui a i donné le pouvoir de faire de la substance vivante ; > mais il faudra d'abord m'expliquer l'homme, qui, , lui, est vivant ! ',
— Admirable, admirable! s'écria M. Tacaud. La ^ synthèse de substance vivante ne vous est pas * sympathique, mais vous prévoyez le cas où on la i réaliserait, et vous prenez vos mesures! Comment ^ n'y avait-on pas songé plus tôt? La science ne ^ peut rien contre le dogme, puisque la science est ; donnée à l'homme par Dieu qui l'a créé. Toutes ] les découvertes du génie humain ne prouveront ] jamais que la toute-puissance du Créateur! ■
— Vous avez raison, mon cher ami, dit l'abbé, i et, quoique vous parliez ironiquement, vous venez l de dire une chose pleine de sens. Jamais la science ; n'atteindra la foi, c'est impossible, c'est absurde! i
— C'est-à-dire, répondit Fabrice, que la foi ■ finira par se cantonner dans un certain nombre \ de mots ayant la prétention de représenter des \ vérités métaphysiques inaccessibles à l'observa- j tion et à l'expérimentation. Alors en effet la \ science ne pourra plus atteindre la foi, mais, du ■ moins, elle aura conquis le monde! ]
— Vous êtes bien affirmatif , reprit l'abbé ; mais je suis décidé aujourd'hui à vous pousser dans vos derniers retranchements. J'admets donc, pour vous faire plaisir, que la vie a apparu comme une conséquence normale de la réalisation de certaines circonstances matérielles en un point du monde, à un certain moment. Et d'ailleurs, en vous accordant cela, je ne me mets pas en travers du dogme; nous avons le droit d'admettre que Dieu a seulement mis une âme dans l'homme» qu'il a seulement créé sa substance, son âme, ce qui est essentiel en lui, et qu'il a choisi pour cela un animal ayant suffisamment progressé dans l'évolution.
— Vous m'avez déjà dit tout cela l'autre jour, dit M. Tacaud.
— Eh bien! je vous l'accorde de nouveau; nous n'aurons plus à discuter cette question de l'origine matérielle du corps de l'homme et de l'apparition spontanée de la vie inférieure à la surface de la terre. Je vous l'accorde, non que vous m'ayez convaincu, mais parce que tout cela n'est pas contraire au dogme. Je veux bien l'admettre, surtout parce qu'il me reste, en dehors
LB coinn. 1&
22ft LE CONFLIT
de cette question de la vie, des armes toutes-puissantes contre vous; on peut être beau joueur quand on a tous les atouts dans son jeu, comme vous disiez avant-hier.
— J'attends avec sérénité le choc violent de vos arguments décisifs, dit gaiement Fabrice.
— Je vous terrasserai d'un mot : VInfini! dit l'abbé. L'infini dans l'espace et l'infini dans le temps! L'homme a en lui-même cette idée de l'infini ; il sent qu'il y a un infini et qu'il ne peut le comprendre; la notion de cet infini incompréhensible nous impose la croyance en Dieu qui, seul infini, peut seul concevoir l'infini. Pascal, Newton, Pasteur, tous les grands génies humains ont essayé de comprendre l'infini, et, ne pouvant le comprendre, se sont prosternés devant Dieu avec humilité.
— Je ne me sens pas terrassé, dit M. Tacaud; je comptais vous dire beaucoup de choses à ce sujet, et je suis heureux que vous m'en ayez fourni l'occasion. J'ai même tant de choses à vous dire, que je ne sais trop par où commencer.
— Allez-vous me définir l'infini? dit l'abbé ironiquement.
l'infini et l'absolu 227
— Soyez tranquille, répondit Fabrice. J'ai beaucoup pensé à cette question de l'infini, qui, vous venez de le dire, terrasse le génie humain et le réduit à l'humilité, et j'espère ne pas vous dire de choses trop déraisonnables. D'abord, la question de l'infini, si elle se pose chez tous les penseurs, n'est qu'un pourquoi enfantin, ou, si vous préférez, un pourquoi humain.
— Je ne comprends pas, fît l'abbé.
— Vous avez sans doute connu des enfants que leurs parents appellent « Monsieur Pourquoi ». Ce sont de petites cervelles curieuses qui se posent sans cesse des questions ; parmi ces questions, quelques-unes sont raisonnables et ne laissent pas que d'embarrasser souvent les parents; d'autres sont franchement absurdes. Toutes ces questions naissent dans le cerveau des enfants en vertu delà structure même de ce cerveau, et nous n'éprouvons pas le besoin de nous tourmenter quand nous en entendons poser une qui n'a pas de réponse. Nous rions au contraire de ces pourquoi enfantins. Quand, à notre tour, nous autres hommes, nous posons à nous-mêmes des questions sans réponse, nous n'avons pas d'êtres sujpérieurs à nous qui puissent
se moquer de nous comme nous rions de nos enfants. Alors, nous nous excitons sur ces questions ; nous y voyons de grands problèmes, nous parlons de métaphysique ! nous sommes très fiers d'être arrivés à nous poser, par un trait de génie, ces questions que nous ne pouvons résoudre! Et parce qu'il y a des questions qui se posent à nous et que nous ne pouvons résoudre, nous éprouvons le besoin d'imaginer un ou plusieurs êtres supérieurs capables d'en trouver la solution, absolument comme l'enfant s'imagine que son père doit pouvoir répondre quand il lui demande : « Papa, pourquoi que l'eau elle mouille? »
— Voilà un faux-fuyant derrière lequel vous ne vous déroberez pas, mon ami; vos prétendus pourquoi enfantins se posent à tous les hommes, et aux grands hommes plus impérieusement peutêtre encore qu'aux autres. Pascal avait soif d'infini.
— Pascal était un homme, répondit M, Tacaud. Vous ne vous étonnez pas que les hommes aient tous un nez, une bouche, des dents, des yeux et des oreilles, mais vous vous étonnez qu'il y ait quelque chose de commun à tous les cerveaux
humains, un caractère structural qui se traduise dans la subjectivité de chacun par les mêmes désirs, les mêmes aspirations, les mêmes questions! Si vous vous placiez comme moi sur le terrain de la Biologie pure, vous penseriez que vous, homme, n'êtes qu'un échelon de l'évolution progressive des êtres; vous êtes le résultat de transformations naturelles d'êtres préexistants, desquels vous tenez, par hérédité plus ou moins modifiée, aussi bien vos caractères physiques que vos caractères moraux. La parenté établie par le transformisme entre tous les êtres vous empêcherait de vous étonner des similitudes constatées entre nous; vous ne diriez pas qu'une question est forcément essentielle et raisonnable parce qu'elle se pose chez tous les hommes, de même que vous ne prétendez pas que le nez, commun à tous les hommes, est supérieur pour l'odorat à celui du chien. Et, connaissant votre humble origine, votre évolution toute naturelle, vous vous étonneriez, non pas qu'il y ait des choses que vous êtes incapable de comprendre, mais, au contraire, qu'il y en ait tant que vous compreniez et que vous compreniez si bien! Les conquêtes scientifi-
ques du xix* siècle me remplissent d'orgueil, je vous l'avoue humblement.
— Mon pauvre ami, dit l'abbé, voilà une défaite qui n'est guère brillante ; vous m'aviez accoutumé à une défense plus soutenue, mais j'étais bien sûr de vous assommer avec cette question terrifiante de rinfini! Ah! il est joli, votre argument! Je nie Dieu parce que ma raison triomphe de toutes les difficultés, et, quand il s'en présente une sérieuse, je change mon fusil d'épaule. Ma raison est une faible chose, dites-vous; elle me vient de mes ancêtres animaux, il ne faut pas s'étonner qu'elle soit faible; au contraire, plus je suis bête, plus je suis ignorant et incapable de comprendre les choses, plus cela prouve que je descends du singe et qu'il n'y a pas de Dieu!
— Mon cher abbé, dit tranquillement M. Tacaud, vous reviendrez peut-être ensuite à cet argument que je viens de vous exposer et qui est certainement très raisonnable. La question du commencement et de l'immensité du monde se pose à tous les hommes en vertu de leur nature d'homme; je vous le montrerai tout à l'heure : j'ai d'ailleurs d'autres arguments qui vous con-
l'infini et L'ADSOLU 231
vaincront probablement mieux, quoiqu'ils soient plus compliqués et plus difficiles à saisir.
— Je ne doute pas qu'ils ne soient encore plus mauvais, dit l'abbé triomphant.
— Regardez le Soleil qui nous éclaire. Savezvous quelle est sa grosseur?
— Je sais qu'il est très grand et formé de matière peu condensée, dit l'abbé.
— Il est quatorze mille fois plus grand que la Terre, dit Fabrice. Pouvez-vous vous imaginer, vous représenter un objet qui est quatorze mille fois plus grand que la Terre? Un de mes professeurs m'a appris, quand j'étais enfant, que si le centre du Soleil se trouvait placé au centre de la Terre, la Lune, là où elle est actuellement, se trouverait placée dans le Soleil, comme un haricot dans le ventre d'un géant. Je m'imagine fort bien un haricot et un géant, mais je ne saurais me représenter l'immensité du Soleil.
— Ceci est parfaitement exact, dit l'abbé; je me suis souvent aperçu que je ne pouvais pas m'imaginer même la dimension de la Terre. Elle est trop grande par rapport à ce que je puis embrasser d'un seul coup d'œil, en montant sur une mon-
232 LE '^.ONFLIT
tagne élevée. Et si je me suppose placé très loin, dans des conditions analogues à celles où je me trouve par rapport au Soleil, par exemple, j'oublie la distance et je ne m'imagine plus la dimension absolue de ce que je regarde. Le Soleil ne me parait pas très grand. J'habite à cent kilomètres du Mont Blanc, et je vois, par les temps clairs, ce géant des Alpes; mais, si nettement que je le voie, je le vois très diminué par la distance et je ne puis m'imaginer sa grandeur réelle. A plus forte raison ne puis-je pas m'imaginer la Lune ou la Terre, ou le Soleil, dans leur vraie dimension.
— Et savez-vous quelle est la distance qui nous sépare du Soleil? continua Fabrice. Ce globe incandescent met huit minutes à nous envoyer sa lumière, et la lumière parcourt trois cent mille kilomètres à la seconde. Pouvez-vous vous imaginer une distance aussi considérable?
— Je sais qu'elle existe et cela me suffit, dit l'abbé; je ne saurais me représenter une distance de plus de quelques kilomètres.
— Et la vitesse de la lumière, y avez-vous songé ? Trois cent mille kilomètres à la seconde ! Vous pouvez vous représenter la vitesse d'un
caillou dont vous suivez la trajectoire, celle d'un train rapide qui passe ; vous ne pouvez déjà plus vous imaginer celle d'un boulet de canon; pour celle de la lumière, il n'y faut pas penser. Et la lumière elle-même, qu'est-ce, sinon un mouvement vibratoire qui s'exécute plus de six cents trillions de fois à la seconde? Ce mot de mouvement vibratoire, nous le comprenons quand il s'agit d'un mouvement assez lent, de celui d'une pendule, par exemple; nous nous l'imaginons encore à peu près quand il s'agit d'un diapason donnant un son assez grave, et cependant, si nous regardons un diapason, nous le voyons déformé et élargi par son mouvement, nous ne voyons plus le mouvement : il est trop rapide. Qu'est-ce donc que le mouvement lumineux qui va un trillion de fois plus vite ! Nous le comparons grossièrement à un mouvement pendulaire, mais nous ne saurions nous l'imaginer. Sans parler de quelque chose d'aussi petit que la vibration lumineuse, avezvous quelquefois regardé dans un microscope?
— On m'y a montré les bacilles de la tuberculose, dit l'abbé.
— Et avez-vous essayé de vous imaginer la
234 LE COiNFUT j
fi
dimension réelle de ces bacilles qui vous faisaient' l'effet d'un léger trait de plume de deux millimè- : très de long? Si vous les regardiez avec un gros- ' sissement de 1200 diamètres, cela faisait un gros-: sissement de un million quatre cent quarante ■ mille en surface. Pouvez-vous vous représenter^ quelque chose qui est un million quatre cent qua-^ rante mille fois plus petit qu'un léger trait de j plume de deux millimètres de long? ■
— Je n'ai jamais essayé de me l'imaginer; je . sais quelle est la dimension absolue du bacille de ; Koch; je puis l'exprimer en fractions de milli-^ mètre, et cela me suffit pour en parler. i
— Nous parlons en effet de ce qui est très ; grand ou de ce qui est très petit, mais nous en ; parlons dans le langage mathématique qui, malgré '■ sa précision, ne représente rien à notre esprit. : Nous ne pouvons pas nous imaginer la dimension ' du Soleil et, malgré tous nos efforts, nous restons, : lorsque nous nous servons du langage ordinaire, : dans un cas analogue à celui de l'enfant qui ]
demandait à son père : « Est-ce bien grand l
rx\frique? Est-ce beaucoup plus grand que le ; clocher de l'église? » ■
L'INFINI ET l'absolu 235
— Sic parvis componere magna sotebam, ajouta l'abbé.
— C'est ce que nous faisons sans cesse, reprit Fabrice. Nous ne saurions nous représenter les dimensions d'un objet qui est par trop disproportionné avec nos dimensions propres ou avec les dimensions des objets qui frappent nos sens. Quand nous disons qu'une étoile met trois mille ans à nous envoyer sa lumière, nous ne pouvons pas nous représenter sa distance comme plus grande que celle d'une autre étoile qui ne met que soixante-dix-sept ans à le faire, ou même que celle du soleil qui n'est qu'à huit minutes de nous, car la distance du soleil est déjà bien loin au-delà des plus grandes distances que nous puissions nous représenter. Cela tient à notre nature d'homme, à nos dimensions et à nos organes des sens. Supposez pour un instant un homme grand comme le soleil, ce que nous pouvons supposer sans nous l'imaginer; il se représentera la dimension du soleil, mais il aura de la peine à se représenter la distance du soleil à la terre et il ne pourra pas se représenter celle qui nous sépare d'une étoile lointaine; il ne pourra pas ifion plus se représenter
quelqu'un d'aussi petit que nous, pas plus que nous ne pouvons nous représenter le bacille de la tuberculose. Supposez au contraire un homme aussi petit que le bacille de la tuberculose, il ne pourra pas se figurer la grandeur d'une maison, mais il ne pourra pas davantage se figurer celle d'une vibration lumineuse. Un être vivant, qui constitue une partie limitée du monde, ne peut rien se figurer de trop grand ou de trop petit par rapport à ses dimensions propres ou à celles des objets que lui font directement connaître ses organes des sens.
— Où voulez-vous en venir avec toutes ces remarques? demanda l'abbé.
— Simplement à ceci : que nous ne pouvons arriver à nous représenter, à comprendre ce qui est très grand ou ce qui est très petit par rapport à nous, même dans le domaine des choses finies; il n'est donc pas besoin d'aller jusqu'à l'infiniment grand ou à l'infiniment petit pour trouver les limites de la compréhension humaine. Tous nos raisonnements sur ces questions d'infini prouvent une fois de plus que nous sommes les victimes d'un langage qui: nous permet de parler de ce que
nous ne comprenons pas, comme nous avons déjà vu qu'il nous permet de parler très clairement de ce qui n'existe pas. Words! Wordsl
— Vous vous empêtrez, dans des faux-fuyants qui m'étonnent de votre logique ; de plus en plus je m'aperçois que cette question de l'infini vous fait perdre votre lucidité ordinaire. Vous ne comprenez pas l'infini, donc ce n'est qu'un mot! Il me semble cependant que je vous pose une question fort claire et fort précise en vous demandant quand le monde a commencé !
— Si je vous dis qu'il a existé de tout temps, vous me demanderez si je puis me représenter l'infini du temps passé; comme je vous dirai que je ne le puis pas, vous me répondrez que le monde a commencé une fois, et qu'il a été créé par un être qui existait depuis toujours; de sorte qu'à l'impossibilité pour ma raison de comprendre cette question de l'infini du temps, qui continue à se poser pour Dieu comme elle se posait pour le monde, vous ajoutez la nouvelle impossibilité de comprendre qu'on ait pu faire quelque chose avec rien.
— Dieu est un mystère pour l'homme; si
l'homme pouvait concevoir Dieu, il serait Dieu.
— De sorte que vous substituez un mystère à un autre mystère! Nous voilà bien avancés! Mais je ne m'en tiens pas là et je vais vous montrer, je l'espère, après tous ces préliminaires embrouillés, que la question de l'infini est un pourquoi enfantin, un pourquoi anthropocentriste, si vous préférez.
— Voyons cette démonstration ; elle m'intéressera fort, dit l'abbé avec un sourire de triomphe ; mais vous n'êtes pas dans vos bons jours, mon cher ami, et vous m'avez fourni jusqu'à présent des arguments bien misérables.
— Vous me demandez si je puis me représenter l'infini du temps passé; mais d'abord, qu'est-ce que le temps? dit Fabrice.
— Ah! ah! Je m'y attendais! dit l'abbé. Définissez-moi le temps ou bien je vous dirai que je ne comprends pas votre question de l'infini du temps! Définissez-moi l'espace ou bien je vous dirai que je ne comprends pas votre question de l'infini de l'espace! C'est admirable ! Savez-vous, mon cher ami, que, pour un homme qui prétend que le dogme se réfugie derrière des arguties afin
l'infini et l'absolu 239
de déjouer les poursuites de la science, vous vous montrez vous-même fort habile à éluder les questions embarrassantes? Ah! il vous faut une définition du temps! Peste! vous allez bien! Mais vjDus savez bien qu'on ne peut pas tout définir; il faut conserver au moins quelques mots qui se comprennent d'eux-mêmes et qui servent à définir les autres. « D n'y a pas de définition des choses primitives », a dit Claude Bernard, votre maître. Le célèbre mathématicien Poinsot, à qui un ami parlait du temps, lui demanda : « Savez-vous ce que c'est? » e.t comme l'ami ne répondait pas : « Eh bien! parlons d'autre chose », dit-il.
— Non, répondit tranquillement Fabrice; parlons du temps, si vous le voulez bien; je vais peut-être rabattre un peu de votre assurance en appelant à mon secours le terrible Sosie.
— Encore un auxiliaire auquel vous vous adressez chaque fois que vous vous sentez pris par la solidité de mes raisonnements ; vous savez que ce Sosie m'est antipathique, et vous me le lancez entre les jambes pour faire vaciller ma raison.
— L'autre jour, commença M. ïacaud, nous sommes tombés d'accord sur ceci que l'homme
varie sans cesse. Je ne m'occupe que de sa sub- i jectivité; je laisse de côté la forme matérielle du ■ corps dont les variations sont infiniment moins ] apparentes pour chacun de nous ; Je suis différent \ de ce que j'étais il y a un instant et de ce que je ' serai dans un instant. Ma vie est une succession ; ininterrompue de Je distincts dont chacun ne dure l qu'un instant, est, si vous le voulez, en dehors du \ temps. Je est actuel et extemporané, quoiqu'il ! s'imagine tout le contraire.
— Je vous vois venir, dit l'abbé; je vois votre ; succession de Je, et je sens que vous allez définir 1
le temps comme une succession, sans vous aper- ] cevoir que dans le mot succession, il y a l'idée de ■ temps ! Une définition n'est bonne que si elle ; emploie uniquement des termes dont aucun n'emprunte de près ou de loin le secours de l'idée à définir. «
— Merci, dit Fabrice; ceci est aussi dans Claude ^ Bernard; je l'y ai lu il y a vingt ans. Je vousdisais donc que la vie d'un homme dans le temps ; est une succession continue de Je dont chacun ! est extemporané. Il n'y aurait aucun lien entre ! ces Je successifs; n'était l'épiphénomène de i
l'infini et l'absolu 2*1
mémoire, conséquence forcée du phénomène d'a«similation qui constitue la vie au point de vue objectif. Cet épiphénomène de mémoire fixe, dans la subjectivité de chaque Je, la représentation de toutes les opérations des Je qui l'ont précédé. S'il n'y avait pas de mémoire, Je n'aurait pas la notion de temps; c'est Je qui crée le temps avec sa mémoire ; or, la mémoire, conséquence de Vassimilation caractéristique de la vie, n'appartient qu'aux êtres vivants ; donc, en dehors des êtres vivants, le temps n'existe pas. Cela est parfaitement clair.
— Je ne trouve pas, dit l'abbé. Je vois seulement que vous employez à tort et à travers des expressions qui contiennent l'idée de temps, pour définir le temps. Ce n'est pas scientifique.
— Mais je n'ai pas défini le temps ! reprit doucement Fabrice; j'ai seulement voulu vous montrer que la notion de temps n'est pas une notion primitive; c'est une conséquence de la vie! Et je rous dirai même tout net qu'il serait absurde de chercher à définir le temps avec le langage humain, yii est dans le temps. Le Je qui commence une
phrase n'est pas le même que le Je qui la finit; ma définition du temps serait énoncée par une
LK CONl'UT.
succession de Je qui est dans le temps et non par un Je unique qui a cependant, grâce à sa mémoire, la notion du temps. Il faudrait une définition du temps qui fût en dehors du temps, une représentation extemporané du temps; nous ne pouvons la donner avec le langage humain.
— Vous devenez plus compréhensible, dit l'abbé; mais je ne vois pas où vous voulez en venir.
— Simplement à ceci, répondit M. Tacaud, que la notion du temps est une conséquence de la vie; elle est introduite chez nous par la mémoire et elle est limitée aux limites de notre mémoire, c'està-dire à quelque chose d'un peu plus court que la durée de notre vie. L'homme est limité dans le temps comme il est limité dans l'espace, j'entends au point de vue subjectif, et il ne peut s'imaginer un temps beaucoup plus long que celui qu'il connaît. Je vous avoue que je ne fais pas beaucoup de différence, dans mon imagination, entre une durée de dix ans et une durée de vingt ans. Les siècles sont pour moi en dehors de toute représentation, et quant aux périodes géologiques, elles sont aussi inconcevables pour ma pauvre cervelle que la distance de Sirius ou la grandeur de la Voie
lactée. Le très grand, dans le temps, est eu dehors de toute représentation humaine, comme le très grrand dans l'espace.
» Mais surtout, et ce que je tenais particulièrement à vous faire remarquer, c'est que notre /e est extemporané, actuel, et ne s'en doute pas à cause de sa mémoire qui lui donne la notion du temps; c'est toujours rUlusion dont est victime ce malheureux Je qui lui fait croire à son immortalité, et qui pose pour lui la question de l'infini dans le temps et de l'infini dans l'espace. Vous voyez bien que ces questions sont des pourquoi anthropocentristes.
— Pardon, dit l'abbé, vous venez de me parler du temps et, sans admettre immédiatement ce que vous venez de me dire, je demande le temps d y réfléchir; mais vous concluez de l'infini du temps à l'infini de l'espace, et là je vous arrête.
— Voyez-vous, dit M. Tacaud, comme la mer brille derrière l'Ile Grande! Toute la baie n'est qu'un grand lac d'or, et l'île d'Aval semble une petite taupinière rousse sur ce fond éblouissant.
— Le spectacle est très beau et très reposant, dit l'cibbé; je commence d'ailleurs à aimer profondément votre baie déserte ; ses aspects si variés
iiiolFrent sans cesse des beautés inattendues; on goûte ici une paix délicieuse.
— Propre aux entretiens philosophiques, n'estce pas? interrompit Fabrice.
— J'avoue que la discussion philosophique est agréable dans ce beau paysage triste. Je pense d'ailleurs qu'elle n'est pas contraire à la cure d'air marin que le médecin m'a ordonnée.
— Certainement, dit M. Tacaud; l'esprit oisif se laisse volontiers aller à la tristesse, et rien n'est plus préjudiciable aux convalescents. Voyez-vous comme la flèche du poulailler coupe bizarrement le fond d'or de la baie?
— Pour moi, elle se profile sur l'île, répondit l'abbé ; je suis à plus de deux mètres de vous.
— Ne vous dérangez pas de votre siège, dit Fabrice. Je voulais seulement vous faire faire cette remarque, que vous ne voyez pas la flèche là où je la vois. Croyez-vous que Dieu jouisse de la beauté du spectacle qui nous charme tous deux en cet instant?
— Dieu voit tout, répondit l'abbé.
— C'est en effet ce qu'enseigne le catéchisme, reprit M. ïacaud : « U est partout, il voit tout,
L'IXFINI ET L'ABSOLU 245
et il pénètre jusqu'aux plus profondes pensées de nos cœurs. » C'est bien cela, n'est-ce pas?
— Je regrette que, sachant si bien votre catéchisme, vous n'en tiriez pas plus de profit, dit l'abbé.
— Donc, Dieu voit tout; c'est entendu; mais, dans l'espèce, comment voit-il notre paysage? le voit-il comme moi ou comme vous? Voit-il la flèche du poulailler se profiler sur la mer ou sur rîle?
L'abbé hésita un instant.
— n la voit comme moi, il la voit comme vous, il est en chacun de nous, dit-il enfin.
— Cela me parait cependant fort difficile, reprit Fabrice, car enfin, s'Q voit la flèche du poulailler se détacher sur la mer, il ne la voit pas sur l'île. Ce sont des choses contradictoires. Et remarquez que, sans que le pays change en lui-même, je n'ai qu'à me promener un peu pour que l'aspect sous lequel je le vois se modifie indéfiniment; il y a autant de manières de voir le paysage qu'il y a de points dans l'espace; supposez cent mille hommes autour de la baie ; chacun d'eux verra une baie différente, un paysage différent. Sous
246 LE CONFLIT j
quel aspect Dieu voit-il ce paysage? Le voit-il à la i
fois sous cent mille aspects différents et contradic- ]
toires? ]
L'abbé restait muet et semblait profondément :
absorbé. ,
— Comment n'avez-vous jamais songé à cela?
dit M. Tacaud; je vous engage à réfléchir sur cette J
grave question à laquelle je ne sais pas si les con- ;
ciles ont donné une réponse définitive. Regardez :
cette fourmi, sur cette feuille de trèfle, à côté '
d'une grosse goutte de rosée; elle voit sans doute ■
dans cette sphère limpide tous les enchantements j
de l'arc-en-ciel ; elle admire peut-être la splendeur ]
de l'œuvre du créateur ! Qu'elle fasse le tour de j
la goutte et il n'y aura plus rien ! l
» Nous admirons chaque soir le coucher du soleil ■
sur la mer. Il y a des tons rouges et violets, des '.
plaques vert d'eau et des rais orangés. A quoi
tout cela est-il dû? A ce que les rayons qui vien- \
nent frapper notre œil ont rencontré, au-dessus ,
de la mer, quelques flocons de vapeur d'eau. Le <
soleil est rouge ! disons-nous ; ce n'est pas vrai : '
c'est nous qui le faisons rouge en nous trouvant
précisément dans ce petit coin où ses rayons n'arri- >
vent qu'à travers la brume. Dieu voit-il ce coucher de soleil? Mais en tel point de l'Amérique, le soleil se lève en ce moment même ; en tel autre point il est au zénith ; en tel autre il est caché, et la nuit règne. Comment Dieu voit-il son œuvre? où se place-t-il?
» Et l'île d'Aval, que nous voyons sombre sur ce fond lumineux, les gens de l'Ile Grande la voient rouge des feux du couchant; l'oiseau qui passe la voit d'en haut, mi-rouge et mi-sombre au milieu de la mer calme. N'avez-vous jamais réfléchi que c'est l'homme qui crée le paysage?
— Que voulez-vous me prouver? où voulez-vous en venir? dit enfin l'abbé.
— Je veux que vous réfléchissiez à l'anthropocentrisme, répondit M. Tacaud. Vous avez sans doute entendu parler de la nature de la lumière ; vous savez qu'un point lumineux émet des vibrations transversales qui se communiquent à l'éther et se transmettent de proche en proche en diminuant d'intensité avec la distance ; vous savez que, suivant la couleur du point lumineux, le nombre de ces vibrations varie de six cents à sept cents trillions, ou à peu près, à la seconde; songez un
peu que, si nous voyons ce paysage admirable, c'est que chacun des points du pays qui est devant nous vibre avec une vitesse prodigieuse et émet sans cesse ses vibrations, en tous sens, dans l'éthcr ambiant. Je ne puis songer sans terreur à ce nombre fantastique de vibrations incessantes; j'ai peur de devenir fou quand je constate mon incapacité de représentation de cette chose si naturelle. Et cependant je sais que, si je vois le paysage, c'est que mon œil perçoit, en un petit endroit de l'espace immense, toutes les vibrations lumineuses qui arrivent en ce petit endroit, d'où qu'elles viennent ! Mon œil est une petite fenêtre par laquelle tout ce chaos de mouvements vibratoires impressionne ma subjectivité; c'est moi qui crée le paysage tel que je le vois. Car qu'y a-t-il en réalité dans ce pays, autour de moi? Des trillions et des trillions de molécules dont chacune exécute simplement son mouvement pendulaire infiniment rapide; chaque molécule vibre pour son compte autour de sa position d'équilibre, et son mouvement déplace sa voisine qui vibre à son tour, et ainsi de suite. De tout cela, je tire l'impression d'un admirable paysage ; mais supprimez-
l'infini et l'absolu 24§
moi : il n*y a plus d'ensemble, plus de S}Tithèse, plus d'espace en un mot. Pour chaque molécule il n'y a rien en dehors de son propre mouvement vibratoire autour de sa position d'équilibre. Pour Dieu, qui est partout et qui n'est nulle part plus particulièrement qu'ailleurs, il n'y a que des molécules qui vibrent; c'est un chaos effrayant!
— En effet, dit l'abbé, cette simple constatation de l'immensité des phénomènes qui se passent en un si petit point de notre globe a quelque chose de terrifiant. Dieu seul peut songer à son œuvre; elle est au-dessus de la compréhension humaine.
— Notre analyse la pénètre bien cependant, répondit Fabrice, si la synthèse nous effraie. IMais quel charme, dans notre humilité, que de nous sentir, malgré tout, créateurs de tout ce qui est beau et qui nous émeut! Notre univers est en nous, mon cher ami, et en nous seuls; et si nous ne pouvons concevoir l'infini du monde, c'est que le seul monde dont nous ayons connaissance est celui que nous créons dans notre subjectivité; nous sommes limités et nous créons un monde limité, mais nous tirons des merveilles du chaos. Vous souvenez-vous d'une vallée lointaine
et charmante où un jour, seul avec vous-même, vous avez goûté l'admiration pure des beautés champêtres? J'aime pour ma part à évoquer de tels souvenirs, et ils sont empreints d'une certaine tristesse, car cette beauté n'existe plus! C'est moi qui ai créé cette vallée et ses aspects délicieux; maintenant peut-être personne ne la parcourt; il n'y a là qu'un amas confus de molécules vibrantes dont chacune ignore sa voisine. La notion d'étendue, de grandeur, c'est nous qui la créons, car, en dehors de l'être vivant, chaque molécule ignore toutes les autres! Il y a deux mètres d'ici là, dites-vous? Allons-nous-en, et il n'y aura plus rien que des points séparés dont chacun est seul au monde. La vie, qui nous procure la notion de temps par la mémoire, nous donne aussi la notion d'espace en assurant une subjectivité unique à un ensemble de molécules occupant une certaine étendue. Je dis laivie et non pas la vie de l'homme, car la notion d'espace et de temps existe chez le chien, chez le lézard, chez l'huître! C'est la vie qui crée le temps et l'espace. Mais elle crée le temps et l'espace dans la subjectivité de l'être vivant et là seulement;
L'INFINI ET L'ABSOLU 2b i
l'être vivant est limité, le temps et l'espace qui se figurent en lui sont limités, nous ne pouvons pas imaginer l'infini, mais nous avons inventé un mot pour dire « ce qui n'est pas fini, ce qui n'est pas comme les choses que nous nous imaginons », et nous nous torturons l'esprit avec ce mot qui, par définition, représente ce qui est en dehors de la compréhension animale, de la synthèse subjective!
» Vouloir penser à l'infini, c'est vouloir sortir de sa nature d'homme, c'est vouloir être une,mouette ou plutôt un géant qui lui-même ne serait pas fini. L'infini est un mot que nous avons créé pour notre propre souffrance, mais combien de gens sont heureux que ce mot existe et passeront leur vie à ergoter ! Words ! Words !
— Mon cher ami, dit l'abbé sérieusement, vous venez de donner une admirable preuve de l'existence de Dieu!
— Et comment cela? demanda vivement Fabrice. En vous montrant que les attributs dont nous affublons ce mot ne sont eux-mêmes que des mots vides de sens! Votre Dieu immuable et doué d'ubiquité ne serait ni dans le temps puisqu'il est
immuable, ni dans l'espace puisqu'il serait partout et que, être partout, cela équivaut à n'être nulle part. Les beautés de la nature, dans lesquelles vous lisez chaque jour la gloire du créateur, c'est nous qui les créons, chacun pour nous. Lui, il ne les verrait pas, il est partout. Vous lui prêtez une intelligence du même ordre que celle de l'homme et plus grande, beaucoup plus grande, mais vous oubliez que l'intelligence de l'homme résulte de la vie et de sa variation incessante ; un être immuable ne peut être doué d'une faculté qui résulte de la mutabilité. Tout cela, ce sont des mots, des mots! U faut être limité, fini, pour avoir la notion d'étendue et vous l'attribuez gracieusement à un être que vous douez en même temps de propriétés antagonistes, l'infini dans l'espace et dans le temps. 0 pauvre cervelle humaine !
— Dieu est un mystère insondable pour l'homme; nous ne pouvons dans notre humilité nous représenter sa splendeur infinie, dit l'abbé.
— Nous ne pouvons pas nous imaginer qu'il soit, et nous devons y croire et l'aimer! Vous ne voyez donc pas que ce sont des mots : « Je crois en
L'LNFINI ET L'ABSOLU 253
Dieu! j'aime Dieu de tout mon cœur! » Comment peut-on aimer un être qu'on ne peut s'imaginer? Mais ce sont des formules qui vous plaisent, et vous promettez des récompenses éternelles à ceux qui veulent bien les répéter sans les comprendre. Et ce qu'il y a de plus fort, c'est qu'ils s'imaginent comprendre ces formules cabalistiques! Au moyen âge, on brûlait ceux qui prononçaient des mots magiques... Beati paiiperes spiritu! Il ne faut pas essayer de comprendre qu'on ne comprend pas!
— Votre orgueil vous rendra fou, mon pauvre ami, dit l'abbé.
«^ Si c'est de l'orgueil que de refuser de croire le contraire de ce qui est évident, je suis rempli d'orgueil, dit Fabrice. Si c'est être fou que de vouloir comprendre, je suis fou! Mais laissons de côté ce Dieu que l'homme a créé avec des mots, et précisément avec tous les mots qu'il ne comprend pas. Aussi bien, n'avais-je pas l'intention devons parler de tout cela; je voulais seulement vous apprendre à vous placer quelquefois au point de vue absolu, en dehors de l'anthropocentrisme. Les mathématiques sont la seule langue qui nous
le permette et, malheureusement, vous n'avez pas étudié ce langage, en dehors duquel il n'y a point de science. Nous ne pouvons parler ni du temps ni de l'espace puisque nous sommes dans le temps et dans l'espace, mais les mathématiques nous permettent d'en sortir pour ainsi dire et de raisonner comme si nous n'étions pas des hommes. « Il n'y a de science proprement dite dans les sciences physiques, dit Kant, que ce qui s'y trouve de mathématique. » En dehors de la langue mathématique il n'y a que mots à double sens ou, ce qui est pire, n'ayant pas de sens du tout. Mais depuis quelque temps des philosophes se sont amusés à gâter l'admiréible ouvrage des mathématiciens en raisonnant son mécanisme avec le langage ordinaire ; que n'a-t-on pas écrit sur l'infini mathématique! Et pourquoi? précisément parce qu'aucune question irritante ne se posait en mathématiques au sujet de l'infini. Mais il faut bien que les hommes déraisonnent pour passer leur temps. C'est ce que nous venons défaire, et je commence à avoir mal à la tête.
— "Vous avez cependant réussi à me prouver que je dois considérer Dieu comme le mathéma-
ticien idéal! Je ne déteste pas cette conclusion, dit l'abbé.
M. Tacaud fit un geste de désespoir.
— Allons, fit-il; il est temps que je fasse rentrer la poule et sa couvée; il y a des renards dans le pays, et la nuit est propice aux crimes.
Mars 1901. Sanatorium d'Hauteville.