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Pascal, Pensées, art. XXIV, S

64 LE CU.MLIT

fournir des vérifications h la Bible, je ne vois pas comment les découvertes qu'elle fait contre l'Ecriture sont sans importance. Et si Dieu faisait instruire incomplètement les Hébreux, en leur apprenant, avec quelques grandes vérités, des erreurs volontaires qu'ils comprenaient plus aisément, pourquoi leur aurait-il enseigné qu'il y a tant d'étoiles au ciel, alors qu'ils n'avaient pas de télescopes pour le vérifier! Mon idée, voyez-vous, mon cher abbé, est que la Bible a été écrite par un homme, supérieur peut-être à ses contemporains; cet homme leur a enseigné tout simplement sa propre théorie du monde qui, nous le voyons aujourd'hui, était celle d'un parfait ignorant, comme il sied à cette époque reculée.

— L'inspiration divine est manifeste dans la Bible, répondit l'abbé; quand bien même il y aurait, à côté des éternelles vérités qu'elle contient, des erreurs grossières, comme vous vous plaisez à le dire, nul homme de bonne foi ne peut se refuser à accorder à son admirable doctrine une origine surhumaine.

— Grand merci, monsieur l'abbé, dit Fabrice; j'ai lu la Bible avec beaucoup d^ soin, et je n'y ai

jamais trouvé cette évidence dont vous parlez; j'admettrai, si vous voulez, que l'on trouve dans plusieurs endroits du livre la trace du génie de son auteur; un homme peut avoir du génie et être ignorant, mais l'Iliade aussi porte l'empreinte du génie.

— Alors, réellement, vous croyez, dit le prêtre, qu'un homme a pu, par ses propres lumières, arriver à cette sublime vérité que a Dieu créa le ciel et la terre » ?

— Les croyants, répondit M. Tacaud, donnent eux-mêmes la réponse à votre question quand ils nous démontrent l'existence de Dieu par ce raisonnement enfantin que l'horloge suppose un horloger. Je ne crois pas que Moïse ait connu les horloges, mais il connaissait les œuvres des hommes et il savait qu'elles ne s'accomplissent que par l'intervention des hommes. Il a tout naïvement attribué une œuvre plus grande à un homme plus grand et, comme il ne voyait pas cet homme, il l'a supposé invisible, et voilà tout. Je ne vois pas en quoi cela est extraordinaire. Mais une fois qu'il eut imaginé cet homme très grand et invisible, il n'y eut plus pour lui de problèmes

dans la nature. C'était si commode, ce bon géant! Tout ce qu'on ne comprenait pas, c'était lui qui le faisait; l'homme en particulier était son œuvre. Et c'est ici que la cosmogonie de la Bible va de nouveau être atteinte par la science.

— La science démontre-t-elle que Dieu n'a pas créé le monde? dit l'abbé.

— Elle n'aurait garde d'avancer une chose qu'elle ne saurait démontrer, répondit Fabrice. Dieu étant aussi incompréhensible que le monde, expliquer l'un par l'autre n'est pas donner une explication. La science n'a donc pas à tenir compte d'une phrase qui n'avance en rien la question à étudier. Peut-être vous expliquerai-je un jour la manière dont on peut poser scientifiquement le problème des origines et de l'infini. Je vous dirai seulement que la science ne croit pas admissible la création de l'homme ou du moins la création immédiate de l'homme telle qu'elle est racontée par la Bible.

— Vous allez me parler de la théorie transformiste, interrompit l'abbé; mais vous n'ignorez pas, mon cher monsieur Tacaud, que les meilleurs esprits de notre époque ont fait justice de cette

doctrine, qui ne s'appuie sur aucun fait positif et qui heurte le bon sens et la légitime fierté de l'homme.

— Je ne suis pas tout à fait de votre avis, répondit Fabrice; je crois au contraire que, parmi les savants dignes de ce nom, il n'y en a plus aucun qui, en connaissance de cause, refuse d'admettre la transformation des espèces. Je pense que vous avez lu plutôt les livres qui combattaient la doctrine que ceux qui l'exposaient purement et simplement, et que vous vous êtes laissé convaincre aisément de la fausseté d'une théorie déplaisante.

— J'avoue, dit le prêtre, que je n'ai lu ni Darwin ni Hseckel, mais...

— Puisque vous n'avez pas lu les livres transformistes, dit brusquement M. Tacaud, je vais vous en faire lire un immédiatement, et vous n'en récuserez pas la valeur, j'en suis sûr. Voyez-vous, près de la côte, cet amas blanchâtre sur le sable? C'est le lest abandonné par un bateau qui est venu charger ici des bordures de trottoir. Car aucune beauté naturelle n'est capable d'arrêter l'avidité des hommes. Le granit de nos admirables rochers est une pierre dure excellente pour

la construction des escaliers et pour les pierres d'encoignure. Les trottoirs de Paris, de Bordeaux, du Havre et de plusieurs autres villes importantes sont bordés de granit de Bretagne; si personne n'y met ordre, tous les détails pittoresques de notre côte seront bientôt débités en parallélipipèdes et orneront les grandes villes. La plupart des hcibitants de la côte, surtout du côté de l'Ile- Grande, comme vous le verrez en rentrant, sont devenus tailleurs de pierre, et tous les caboteurs de la région sont occupés au transport par eau des dépouilles de notre sol. C'est un de ces caboteurs qui, venu d'un pays calcaire, a déposé ici ce lest blanchâtre dans lequel nous allons peutêtre trouver des fossiles, chose inconnue naturelement dans notre pays de granit.

Us s'approchèrent du tas de cailloux et se mirent en devoir de casser quelques-uns des blocs en les heurtant les uns contre les autres.

— J'ai bien souvent vu des fossiles, dit l'abbé pendant qu'ils se livraient à cette opération, et cela n'a pas suffi à me rendre transformiste.

— C'est que vous n'avez pas su lire, répondit M. Tacaud. Tenez, voici justement un beau frag-

ment d'ammonite ; c'est le moulage naturel d'un céphalopode dont la coquille ressemblait, comme vous le voyez, à une corne d'Ammon. Ne voua sentez-vous pas pris de respect pour cette relique, si bien conservée, d'un animal qui a vécu il y a des milliers de siècles?

— Je vous avoue, répondit l'abbé, que je touche sans trop d'émotion ce vénérable morceau de pierre.

— Mais vous ne doutez pas un instant, je l'espère, fit Fabrice, que ce morceau de pierre soit le moulage d'un animal qui a vécu autrefois. Je n'ai pas l'intention de vous ennuyer en vous racontant comment ces moulages se sont produits naturellement dans certains terrains calcaires en particulier, tandis que, dans les terrains sableux ou gréfeux, ils se sont très rarement conservés. Vous n'ignorez pas, j'en suis sûr, que l'on connaît, par leur moulage total ou partiel, un très grand nombre d'espèces animales ou végétales et que, de toutes les nombreuses espèces appartenant aux terrains primaires et secondaires, aucune n'existe aujourd'hui. Vous n'ignorez pas non plus que les géologiies savent reconnaître le

synchronisme des dépôts sédimentaires par la nature des fossiles qu'ils contiennent, autrement dit, qu'une forme animale ou végétale donnée est caractéristique d'une époque donnée de l'histoire du monde. Ne voyez-vous pas que cet ensemble de constatations, admises aujourd'hui par tout le monde, est une preuve absolue de la tranformation des espèces?

— Cela ne me paraît pas évident du tout, dit l'abbé.

— Comment? dit M. Tacaud en s'animant : vous n'êtes pas convaincu de la transformation des espèces en constatant, d'une part, que tous les êtres qui ont vécu à l'époque primaire ou secondaire ont absolument disparu aujourd'hui; d'autre part qu'on ne trouve jamais à l'état fossile, dans les couches anciennes du sol, une seule des formes qui vivent actuellement? Vous devez donc supposer que, par un hasard inconcevable, ont été seules conservées à l'état fossile les espèces qui étaient destinées à disparaître avant notre temps! Et pourquoi, et comment auraient disparu toutes celles qui ont laissé des moulages?

— Dieu a pu faire des créations successives, répondit l'abbé.

— Elles ne sont pas mentionnées dans la Bible, dit Fabrice, et d'ailleurs ces créations successives auraient dû être accompagnées de destructions totales des êtres préexistants. L'Écriture constate au contraire la satisfaction de Dieu après chacune de ses créations : « Et Dieu vit que cela était bon. » Pourquoi voulez-vous que le créateur, par un caprice d'enfant gâté, se soit amusé à détruire de temps en temps tous les êtres vivants pour en créer ensuite d'autres un peu différents des premiers? Ne voyez-vous pas qu'il serait infiniment plus logique d'admettre qu'il a créé les animaux variables et qu'ainsi, par sa volonté même, les êtres que nous connaissons aujourd'hui sont différents de ceux qu'il a fait naître autrefois à la surface de la terre. L'évolution serait une des lois imposées par Dieu à la nature, comme le sont, pour vous, celles de la physique et de la chimie.

— Cette conception ne manque pas en effet d'une certaine grandeur, dit l'abbé ; mais il n'appartient pas à l'homme d'apprécier les œuvres du créateur ; les voies de Dieu sont mystérieuses. Je

VOUS dirai d'ailleurs, mon cher ami, (jue le transformisme n'est pas contraire au dogme; seulement, il ne lui est pas sympathique.

— Admirable! s'écria Fabrice. Voilà un mot que je retiens et qui vaut son prix! Le transformisme n'est pas sympathique au dogme, c'està-dire, si je comprends bien, qu'il en est de cette vérité comme de la découverte de Galilée et des conquêtes plus récentes de la géologie; on les niera tant qu'on pourra, mais, quand l'évidence sera acquise, on aura eu le temps de préparer une honorable défaite, et l'on dira aux savants L'Eglise n'a jamais nié le transformisme; qu'a donc à faire cette théorie, fort vraisemblable d'ailleurs, avec les vérités éternelles de la foi? Et le dogme reculera toujours, toujours, devant les conquêtes progressives de la science, mais en conservant toujours son autorité et son intangibilité primitives ; à chaque époque de l'histoire du monde on déclarera que le dogme se compose uniquement de vérités considérées comme inaccessibles aux perquisitions des chercheurs. Et si la science, dans ses progrès quotidiens, découvre une nouvelle méthode qui menace une partie de

ce dogme déjà tronqué, on élaguera, on purifiera le dogme, pour que, de nouveau, il devienne inaccessible aux savants !

» Matérialistes, mes frères, continua M. Tacaud avec enthousiasme, que ne sommes-nous nés quelques siècles plus tard! Nous aurions pu croire, sans cesser d'être matérialistes, et nous aurions été sauvés. Dans combien d'années verra-t-on le dogme réduit à ses proportions définitives? « Tout se passe comme si Dieu n'existait pas, et la science, ne pouvant étudier que ce qui se passe, ne saurait atteindre Dieu. Croyez donc en Dieu, c'est tout ce que nous vous demandons, et cela n'a rien de contradictoire avec les conquêtes de la physique et de la biologie. »

L'abbé regardait Fabrice en riant :

— Parbleu, mon cher ami, dit-il, voilà un beau discours et je regrette d'avoir été seul à l'entendre. Vous vous excitez vous-même admirablement, et vous avez une telle confiance dans vos arguments que vous ne vous apercevez pas du vide qui vous reste si vous supprimez Dieu de la nature. Et que fait au dogme, continua-t-il en s'animant à son tour, la transformation d'une misérable pieuvre

OU d'un ver rampant dans la vase? Ces transformations vous expliqueront-elles la raison de l'homme et son âme immortelle?

— L'homme, reprit M. Tacaud, ressemble beaucoup à un singe; vous ne le nierez certainement pas, et, de même que les paléontologistes considèrent le cheval et l'âne comme descendant d'uti ancêtre commun, à cause de leurs ressemblances frappantes, de même il est naturel de penser que l'homme et le singe remontent également à la même origine.

— La chose est loin d'être prouvée, dit l'abbé Jozon, et je trouve que l'on a mené beaucoup trop grand bruit autour de la prétendue découverte à Java d'un Pithecanthropus fossile. Mais quand elle serait prouvée, où serait le mal? L'Ecriture nous dit que Dieu a créé l'homme à son image; êtes-vous assez naïf pour penser que cela signifie que Dieu a un nez, une bouche, deux bras et deux jambes, comme vous et moi? Évidemment non, n'est-ce pas? Dieu a donné à l'homme une âme immortelle qui participe de l'essence divine, et qui est, en quelque sorte, l'image de l'être infini. Quant à la forme du corps, il suffit qu'elle soit

adéquate aux besoins d'action de l'âme; le corps n'est qu'un mécanisme grossier et l'âme seule est divine. Si vous tenez absolument à ce que l'bomme descende du singe, je ne m'en formaliserai pas, quoique, je vous le répète, le dogme ait peu de sympathie pour cette h}^othèse. Et je vous dirai seulement : Dieu, ayant créé les animaux en leur donnant la faculté de varier, a attendu que l'évolution naturelle des espèces ait produit un mécanisme assez perfectionné ; quand un tel mécanisme s'est trouvé réalisé (et, pour vous faire plaisir, je vous concéderai que ce mécanisme appartenait à une espèce de singe), Dieu lui a donné une âme immortelle et en a fait un homme; l'homme doué de l'âme s'est trouvé immédiatement aussi haut au-dessus des singes et des autres animaux privés de raison, que, dans l'interprétation littérale de la Bible, il se serait trouvé au-dessus du limon et de la poussière dont son corps fut constitué à l'origine. L'âme de l'homme est d'essence divine, et il n'y a rien de semblable chez les singes ou les chevaux. J'admettrai, si vous le voulez absolument, que le corps de l'homme est parent du gorille et du chimpanzé, mais son âme est

parente de Dieu, et je suis si fier de cette parenté divine qu'elle m'empêcherait d'être honteux si l'on me démontrait que je suis réellement le cousin des orangs-outangs.

— Et voilà encore les savants bien attrapés, conclut M. Tacaud, car ils ne pourront sûrement jamais vous démontrer que vous n'avez pas d'âme, Tout ce qu'ils pourront arriver à faire, sera de montrer un jour que tout se passe dans l'homme comme 'si l'âme n'existait pas; à cela la physiologie arrivera bientôt d'une manière irréfutable; j'oserais même dire qu'elle y est déjà arrivée. Mai? cela vous est bien égal, messieurs les dogmatistes; cela ne vous inquiétera pas plus que les découvertes de l'astronomie et de la géologie. Quand vous dites que Dieu a créé l'homme à son image, cela ne veut pas dire qu'il a créé son corps; le corps existait déjà auparavant : fort bien; et quand on dit qu'il a créé le monde, c'est peut-être encore aussi une image : il n'a pas créé la matière du monde, laquelle existait déjà, mais l'âme du monde qui participe de sa divinité et de son éternité, et qui a surtout pour qualité précieuse de ne se manifester en aucune manière, et par consé-

quent d'être à l'abri des perquisitions des savants !

— Vous avez toujours l'esprit vif et railleur qui faisait ma joie dans nos promenades d'il y a vingt ans, dit en riant l'abbé Jozon; je n'aurais jamais cru que l'étude des sciences conservât aussi fidèlement à l'âge mûr les qualités de la jeunesse.

— La santé du corps fait l'âme joyeuse, répondit gaiement M. Tacaud; pour que nos âmes restent joyeuses, entrons dans l'auberge où nous voici arrivés, et restaurons nos corps par una solide collation pendant qu'on va faire atteler le char à bancs ; cette promenade au bord de la mer a donné à ma guenille matérielle un vigoureux appétit.

Le chien de M. Tacaud était moitié caniche, moitié terre-neuve; il tenait de la première race sa fidélité proverbiale, de la seconde, son goût immodéré pour les bains de mer; enfin, il semblait avoir pris à l'une et à l'autre tout ce que chacune d'elles pouvait posséder d'intelligence et de finesse. Mousse avait pour Fabrice une atîection jalouse, le plus profond, sans conteste, de ses sentiments de chien; la gourmandise même passait chez lui après la fidélité et, quoique très friand de bonnes choses, il avait souvent renoncé à la meilleure pâtée pour accompagner son maître dans ses promenades solitaires. Il était d'ailleurs payé do

retour et il le savait; combien de fois M. Tacaud n'avait-il pas modifié un itinéraire combiné d'avance, abandonné une herborisation commencée, pour éviter au fidèle Mousse une marche trop longue à travers une lande d'ajoncs dont les feuilles acérées auraient mis en sang les pieds, détrempés par l'eau de mer, de cet incorrigible amphibie; souvent, il l'avait porté dans ses bras pour franchir un hallier de ronces entrelacées...

Mousse enregistrait dans sa mémoire toutes ces Attentions délicates, et une reconnaissance sans Dornes s'ajoutait à son affection primitive. Aussi, que de confiance dans les relations quotidiennes entre l'homme et le chien! A force de vivre l'un avec l'autre, ils se comprenaient parfaitement; non seulement le chien connaissait la signification d'un grand nombre de mots habituels au moyen desquels l'homme lui donnait des indications, mais l'homme aussi savait démêler, dans les gestes du chien et dans ses aboiements particuliers, l'expression de ses désirs et de ses besoins. « Il ne lui manque que la parole », disait souvent l'honnête M. Tacaud à ceux qui admiraient son vieil ami, et réellement, on ne pouvait manquer d'être

trappe du regard concentré et profond avec lequel le brave chien fixait son maître quand celui-ci lui parlait. Il semblait lui dire dans son langage muet : « Parle hardiment, je te suis et je ne perds pas un mot de ce que tu dis » ; et il comprenait, en effet, et il le prouvait.

M. Tacaud avait adopté Mousse tout jeune et s'était réellement occupé de son éducation; il s'étaitsurtout interdit de le tromper jamais, comme font souvent les parents qui s'amusent de leurs enfants et leur racontent des mensonges pour prêter à rire. « Si cela est dangereux avec les enfants, disait-il souvent, cela est encore plus funeste avec les chiens qui sont bien moins intelligents que les enfants. » Et il avait raison : si nous voulons avoir des animaux domestiques réellement agréables pour nous, il faut nous donner la peine d'établir d'eux à nous un système de correspondance capable de remplacer la parole qui leur manque. Et la première condition pour cela est de leur inspirer une confiance absolue ; mais combien y songent?

n ne faut pas d'ailleurs s'exagérer les vertus des ammaux et s'en servir, comme certains poètes,

ut COMrUT. 6

pour faire honte aux hommes; ils ont des défauts s'ils ont des qualités.

Mousse était menteur, mais, moins habile en cela que beaucoup d'entre nous, il ne savait pas mentir avec effronterie, probablement parce qu'il reconnaissait la supériorité de son maître et qu'il le croyait capable de découvrir la vérité dans tous les cas : l'effronterie vient ordinairement de l'espoir qu'on ne sera pas convaincu d'imposture.

Malgré tous les soins dont son éducation avait été entourée. Mousse mangeait salement et répandait sa soupe autour de son assiette; mais c'était là, disait M. Tacaud, un défaut dont aucune éducation ne pouvait espérer triompher, puisque cela tenait à la conformation particulière de sa bouche; il est bon de s'occuper d'un chien, mais il ne faut pas espérer le faire sortir de sa nature de chien.

Donc, Mousse, qui ne savait pas manger proprement, dînait à la cuisine; cela Ihumiliait beaucoup, car il établissait une différence fort nette entre les maîtres et les domestiques ; il savait que les hôtes d'importance dînent dans la salle à mans^er, et il aurait voulu être traité comme un hôte d'im-

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portance. Aussi, dès qu'il avait avalé sa soupe, il quittait la cuisine et venait, autour de la tahle, quêter des caresses et des friandises. Les jours où il n'avait pas faim, il laissait sa pitance intacte, mais restait à la cuisine un temps moral suffisant pour qu'on pût croire qu'il l'avait mangée. Voilà un premier mensonge; on ne s'arrête pas en si beau chemin !

M. Tacaud, qui aimait beaucoup son chien, tenait à ce qu'il fût bien nourri et, tant que Mousse n'avait pas avalé sa soupe, il ne lui donnait ni gâteaux ni sucre : tels les enfants qu'on prive de dessert quand ils ne veulent pas manger leur viande. Il était donc entendu entre le maître et le chien que le droit aux friandises n'existerait qu'une fois la soupe mangée ; mais souvent, profitant de l'inattention de Fabrice, l'habile Mousse obtenait son dessert sans avoir été questionné.

« As-tu mangé ta soupe? » disait ordinairement M. Tacaud quand le chien rentrait de la cuisine. Et si la soupe était réellement avalée, la queue noire et frisée de l'intelligent animal se dressait et s'agitait joyeusement. Si, au contraire, Mousse n'avait pas mangé sa pitance, il retournait, la

queue basse, vers la porte de sortie, comme pour aller s'acquitter, à la cuisine, d'un devoir pénible.

Certains jours, cependant, il s'enhardissait à dresser et agiter la queue, même quand il avait laissé son assiette intacte; mais son maître reconnaissait à je ne sais quoi de gêné et de louche que la réponse était mensongère : « Bien sûr? » interrogeait alors la voix grondeuse de M. Tacaud. La queue se redressait de nouveau et s'agitait moins franchement. « Menteur! » ajoutait-il, la voix encore plus forte, en menaçant du doigt. Et Mousse, la queue basse, regagnait la cuisine.

Quand l'abbé Jozon était arrivé en Bretagne, Mousse l'avait accueilli avec sa jalousie ordinaire: « Encore un intrus, semblait penser le pauvre chien, qui détournera l'attention du maître et l'empêchera de s'occuper de moi. » Et cette appréhension s'était vérifiée : dans les promenades quotidiennes au bord de la mer, les conversations philosophiques absorbaient tellement M. Tacaud. que le brave Mousse était réduit à s'amuser tout seul, soit en prenant des bains réitérés, soit en courant follement sur la plage après les mouettes et les courlis. Néanmoins, son affection pour son

maître s'étendait bien vite à ceux qui semblaient avoir avec lui des relations de bonne amitié, et, au bout de quelques jours, il avait pris l'habitude de venir saluer l'abbé Jozon en remuant gaiement sa queue empanachée; l'excellent abbé, touché de ces démonstrations désintéressées, le flattait de la main et lui offrait de temps en temps des friandises.

Les deux amis descendaient lentement la route pierreuse de la plage, par une belle et trop chaude journée de soleil; ils allaient chercher la fraîcheur à l'ombre de la petite falaise en face de la mer calme comme un étang.

— Voilà Mousse qui revient en boitant, dit l'abbé Jozon ; il a dû se blesser en sautant dans les cailloux.

Le chien arrivait la queue basse, marchant péniblement sur trois pattes ; il alla directement vers son maître et lui tendit le pied malade, duquel Fabrice tira facilement une grosse épine d'églantier.

L'opération à peine terminée, l'animal joyeux sauta deux ou trois fois contre son maître, comme pour le remercier, lui passa la langue sur la main et reprit le chemin de la grève.

— Autrefois, dit M. Tacaud, j'étais obligé de l'appeler plusieurs fois pour qu'il me confiât sa patte quand il s'y était enfoncé une épine; il avait peur que je ne lui fisse mal en m'y prenant maladroitement, mais depuis qu'il s'est senti plusieurs fois soulagé par mon intervention, il vient directement à moi, aussitôt qu'il est blessé; souvent même, quand il a une simple coupure au pied, coupure à laquelle je ne puis rien, il suffit que je lui aie regardé attentivement la patte pour qu'il se considère comme guéri et se remette à courir gïiiement; il a une grande confiance dans mes connaissances vétérinaires.

Les promeneurs s'assirent à l'ombre de la falaise, sur un rocher couvert de lichens.

— Votre baie sauvage, dit l'abbé, mefaitpenseï à une jolie phrase de Flaubert dans Salammbô : « Et deux Celtes regrettaient des pierres grises sous un ciel pluvieux au fond d'un golfe rempli d'îlots. » Le ciel est loin d'être pluvieux aujour-

d'hui, mais il l'est souvent, je pense, et l'aspect de ce paysage semé de cailloux doit être encore plus grave et plus saisissant quand les nuages cachent le soleil.

— Je me plais, dans mes promenades solitaires, répondit M. Tacaud, à m'imaginer que je vis à l'époque de la conquête des Gaules; il ne me semble pas que l'aspect de la baie se soit notablement modifié depuis deux mille ans ; les pierres sont peut-être un peu plus rongées, le sable est peut-être un peu plus abondant, mais le caractère dominant des paysages de ce coin de Bretagne est l'immutabilité.

— Voyez donc, interrompit l'abbé, comme le chien vous regarde; il a l'air de s'intéresser vivement à ce que vous dites.

. — C'est que, dit en riant M. Tacaud, nous venons de parler de pierres et de cailloux et que ces mots sont magiques pour lui ; son plus grand bonheur est d'aller chercher dans les champs, dans les endroits les moins accessibles, les pierres que je lui lance de temps en temps; il a un odorat excellent et il en est très fier; quand il a trouvé une pierre réellement difficile à découvrir,

il me la rapporte avec des mouvements de queue qui indiquent chez lui un vif sentiment d'orgueil. Allons, Mousse, une pierre dans la main ! — continua Fabrice en faisant le geste du mendiant qui demande l'aumône.

Le chien fit entendre un cri de joie et se précipita dans la grève, cherchant un galet qu'il rapporta bientôt ou plutôt qu'il vomit dans la main de son maître.

— Je regrette, dit le bon M. Tacaud, d'avoir demandé une pierre à xMousse par une température si étouffante; je ne puis maintenant refuser de la lui jeter, et U va avoir horriblement chaud.

Et, ce disant, il lança vigoureusement le caillou par-dessus la falaise, dans le champ qui surplombait.

Le chien s'élança comme une flèche vers un chemin situé à une centaine de mètres de là et' qui permettait de contourner l'apic et de gagner les champs.

— Croyez-vous, demanda l'abbé, qu'il trouve la pierre après avoir fait un aussi grand détour pour aller la chercher?

— J'en suis absolument convaincu, répondit

l'intelligence des ANLMAUX 89

Fabrice ; actuellement, il doit arpenter le champ qui nous domine, en remuant la queue et flairant le sol; tout à l'heure il me rapportera le galet, à moins que, par hasard, je ne l'aie lancé dans un endroit d'où il ne puisse l'extraire, dans une fente de rocher, par exemple, et alors, il restera en arrêt devant et il m'appellera pour que j'aille l'aider.

— Et à quoi croyez-vous qu'il reconnaisse votre pierre parmi tant d'autres? demanda l'abbé.

— A son odeur, certainement, dit M. Tacaud, car dans l'eau, même la plus claire et la moins profonde, il ne retrouve jamais les cailloux. Mais quelle est l'odeur qui le guide? Ce n'est sûrement pas celle que la pierre a empruntée à la main qui l'a lancée : je me suis amusé à lui lancer une pierre avec une pelle, sans la toucher moimême, et il l'a parfaitement reconnue. Je pense que le galet lancé violemment prend par le frottement contre l'air des propriétés spéciales qui, pendant quelques instants, le distinguent suffisamment de toute pierre restée immobile. Mais le voici qui revient la queue haute.

En effet le brave chien revenait par la grève et

bientôt il déposait le caillou aux pieds de son maître.

— C'est bien, dit M. Tacaud en le flattant de la main, maintenant couche-toi là et laisse-nous tranquilles.

Et Mousse se coucha tranquillement à l'ombre, le nez près du galet qu'il venait de rapporter.

— Cet instinct est admirable, remarqua l'abbé.

— Cela prouve tout simplement, dit Fabrice, que les chiens ont l'odorat plus fin que nous; mais l'homme est si orgueilleux qu'il se croit supérieur en tout à tous les animaux, et qu'il s'étonne de trouver chez un chien ou chez un oiseau des sens plus délicats que les siens. L'homme est un des mammifères les plus mal doués au point de vue de l'olfaction.

— L'homme, répondit l'abbé, n'a pas besoin d'instincts développés comme les chiens et les singes; son intelligence, sa raison, y suppléent avantageusement.

— Voilà qui est bientôt dit, reprit brusquement M. Tacaud. Croyez-vous qu'avec leur intelligence et leur raison les Esquimaux qui voyagent

sur la glace éviteraient les endroits où cette glace est insuffisamment épaisse, si les sens plus affinés de leurs chiens fidèles ne les amenaient à écarter les traîneaux des places dangereuses? Bien nombreux sont les cas où l'homme est tout heureux, malgré sa fierté, de tenir compte des indications précieuses que lui fournissent des animaux mieux doués que lui.

— N'exagérons pas trop, dit l'abbé; certains animaux ont, il faut en convenir, des instincts tout à fait merveilleux, mais l'homme seul est intelligent et raisonnable...

— C'est lui qui le prétend, interrompit M. Tacaud, et il est bien sûr que les chiens et les singes ne le contrediront pas. Il me semble cependant que si vous jetiez une pierre dans le champ pardessus la falaise et si je me proposais d'aller la chercher, j'emploierais mon intelligence pour faire cette recherche, en me guidant avec mes yeux plutôt qu'avec mon nez, qui est un organe trop imparfait. Pourquoi voulez-vous que je considère comme instinctive chez mon chien une opération dans laquelle je ferais certainement usage d'intelligence? Et d'abord, puisaue vous affirmez si net-

tement que les chiens n'ont que de l'instinct, comment définissez-vous l'instinct?

— Il est inutile de définir un mot qui se comprend assez de lui-même, dit l'abbé.

— Parfaitement, répondit Fabrice. C'est comme cela qu'on fait les discussions interminables, chacun des adversaires attribuant aux expressions les plus usuelles, dans la discussion, des significations entièrement différentes. Au fond, je crois que, sans plus ample réflexion, vous appelez instinctifs les actes exécutés par des animaux autres que l'homme. Et alors, il n'y a plus à discuter : les animaux n'ont pas droit à l'intelligence puisque le mot intelligence nous est réservé; l'intelligence animale s'appelle instinct; cela est infiniment simple et le tour est joué; il serait absurde après cela de parler de l'intelligence des animaux.

— Mais les hommes ont aussi des instincts qui tiennent précisément à leur nature animale, dit le prêtre; et vous voyez que votre raillerie n'a pas de base sérieuse.

— Définissez donc, repartit M. Tacaud, ce que vous appelez, chez l'homme, un acte instinctif, et nous verrons ensuite si, réellement, il ne se pro-

duit, chez les animaux, que des actes de même nature. Je me rappelle avoir entendu définir autrefois Vhumour : « ce qui tient lieu d'esprit aux races qui n'en ont pas ». Les Français qui donnaient cette définition se réservaient le droit d'avoir de l'humour tout en ayant de l'esprit, mais les boutades les plus spirituelles de Mark Twain n'étaient jamais que de l'humour. De même, vous définiriez volontiers instinct ce qui sert d'intelligence aux espèces qui n'en ont pas; mais l'homme aurait droit à l'instinct tout en étant intelligent.

— Vous n'irez cependant pas, je l'espère, jusqu'à comparer l'intelligence de votre chien à celle d'un Bossuet ou d'un Pascal.

— Pas plus que je ne comparerai votre odorat à celui de Mousse, ou votre sens de l'orientation à celui des pigeons voyageurs, dit Fabrice; les chiens sont des chiens et ont des qualités de chiens, les hommes sont des hommes et ont des qualités d'hommes ; l'intelligence de l'homme est beaucoup plus développée que celle du chien, l'odorat du chien est beaucoup plus développé que celui de l'homme; je prétends seulement qu'il n'y a pas de différence essentielle entre l'intelli-

gence de l'homme et celle du chien, pas plus qu'il n'y a de difTérence essentielle dans l'odorat de ces deux espèces animales.

— Vous êtes logique avec vous-même, mon cher ami, dit l'abbé, en admettant a priori l'absence de toute différence essentielle entre l'homme et le chien, car cela est nécessaire à votre système transformiste; si vous admettiez que l'homme et le singe diffèrent essentiellement par l'intelligence, vous ne pourriez pas comprendre qu'un singe fût devenu un homme sans l'intervention de Dieu ; et il faut que vous vous expliquiez tout sans l'intervention de Dieu!

— Si j'admets que les animaux sont, à un degré plus ou moins élevé, doués d'une intelligence qui ne diffère pas essentiellement de celle de l'homme, répondit M. Tacaud, ce n'est pas a priori et par esprit de système, comme vous voulez bien le croire, mais à la suite de longues et patientes observations. Lisez le livre de Romanes sur l'instinct et l'intelligence des animaux, et vous y trouverez la narration de faits précis qui démontrent péremptoirement que les singes, les éléphants, les chiens, etc , sont intelligents. Ou plutôt, regardez

autour de vous, vivez dans l'intimité d'un chien, ^ comme je l'ai fait depuis longtemps; observez ses actes journaliers, et, chaque fois que vous lui verrez faire quelque chose d'intéressant, mettezvous dans sa peau et voyez vous-même quelles associations d'idées, quels raisonnements il vous aurait fallu pour exécuter la lùême chose. Je me suis livré à cet exercice dans ma cohabitation avec Mousse et j'en ai conclu que ce brave chien, tout en étant inférieur à un homme moyen au point de vue de la raison, ne manque pas cependant de logique et de bon sens.

» Vous avez pu voir déjà qu'il est menteur, ce qui indique une intelligence passable, et qu'il est tout honteux quand il est pris en faute; il sait fort bien ce qui lui est permis et ce qui Eui est défendu, mais s'il se conforme au règlement quand je suis là, il abuse souvent de mon absence pour le violer, absolument comme le ferait un homme. Je ne l'ai jamais battu, mais je lui témoigne mon mécontentement en le boudant quand il a fait quelque chose de mal, quand il a profité, par exemple, de ce que j'observe une fleur avec attention pour effrayer quelques moutons

9f> LE CONFLIT

paissant dans les landes. Et il faut voir alors comme il est malheureux ! Il me regarde la tête basse et la queue entre les jambes, tandis que je fais semblant de ne pas remarquer sa présence ; il ne perd pas un seul de mes mouvements, il guette un regard affectueux et, dès qu'il a obtenu ce regard, il redresse la queue et se précipite sur moi en me remerciant, par des aboiements joyeux, d'avoir fait cesser sa pénitence.

— Tous les chiens traités avec douceur agissent de même, dit l'abbé, et cela ne prouve pas qu'ils aient autre chose que de l'instinct. Le cardinal Manning ', autorité respectable à coup sûr, trouve, en comparant la structure de l'homme avec celle du singe, qu'il y a entre elles un seul groupe de similitudes et cinq groupes de dissemblances.

— Voyons ces similitudes et ces dissemblances, dit M. Tacaud en croisant les jambes et prenant une posture commode pour écouter un sermon.

— Je connais particulièrement le sujet, com-

1. Les Raison» de ma croyance, par le cardinal Manning, j archevêque de Westminster. Trad. française; Paris, Bloud el ^ Barrai. '

mença l'abbé, parce que c'est un des derniers que j'aie traités avant ma maladie, et je considère les arguments du cardinal Manning comme très frappants en même temps que très solides.

» On trouve naturellement le groupe de similitudes dans la forme et la disposition des os du squelette; encore y a-t-il une discontinuité fort nette entre le squelette de l'homme et celui du singe qui ressemble le plus à l'homme ; or, cette discontinuité, aucun chaînon n'est jusqu'à présent venu la combler.

— Et le Pithécanthrope de Java? fit observer Fabrice.

— Les savants eux-mêmes ne sont pas d'accord à son sujet, répondit l'abbé; et d'ailleurs, je vous accorderai si vous voulez que ce fossile particulier comble la lacune qui sépare le squelette de l'homme et celui des singes anthropomorphes; cela a en effet bien peu d'importance étant donné que, contre ce seul groupe de similitudes squelettiques, se dressent cinq groupes de différences bien plus remarquables.

» Le premier groupe est le langage articulé. Si on veut dire que le babillage du singe correspond

LE CONFUT» 7

au langage de l'homme, je répondrai que le langage de l'homme a une philosophie, exprime la personne, l'action, la passion, le temps, la relation, la condition, tout ce que nous appelons la grammaire. Montez-moi la plus légère indication d'une grammaire des singes!

L'abbé s'exaltait; M. Tacaud écoutait en souriant et dessinait des arabesques avec sa canne sur le sable de la grève.

— Le second groupe, continua l'abbé, est la faculté d'abstraction, qui a élaboré la grammaire, les principes de Newton, et inventé le télégraphe électrique.

» Le troisième groupe est l'intelligence créatrice qui a produit ÏOdyssée, la Divine Comédie, Guy Mannering, le Moïse de Michel-Ange et la Symphonie pastorale de Beethoven.

» Le quatrième groupe est la raison morale, le jugement, la sagesse, qui ont élevé le niveau de la vie humaine, qui ont formé la jurisprudence et la législation du monde.

» Le cinquième groupe est le monde intime de la conscience morale, le sentiment de la responsabilité envers un suprême Législateur et Juge, et m

prévision du compte que nous devrons lui rendre un jour.

» Ces cinq groupes de dissemblances ne sont pas moins tangibles que le groupe des similitudes entre le corps et les os.

» Une induction qui tient compte d'un seul groupe de phénomènes d'ordre inférieur et laisse de côté cinq groupes de phénomènes de l'ordre le plus élevé, n'est ni scientifique ni philosophique. Elle n'est qu'un outrage à la philosophie, à la science et au bon sens. Mais il y a des hommes qui préféreraient une sorte de suicide de l'intelligence à l'aveu de l'existence de leur créateur '.

L'abbé déclamait un peu; M. Tacaud écoutait attentivement; Mousse dormait à l'ombre, insensible à la discussion dont il avait été la cause.

— Je n'ai pas le moins du monde le désir de commettre ce suicide de l'intelligence humaine, reprit doucement Fabrice, et je ne suis pas disposé à nier les dons naturels que je trouve dans ma nature d'homme, pour essayer de me prouver

1. Toute cette argumentation de l'abbé est textuellement empruntée à la traduction, citée plus haut, de l'opuscule du cardinal Manning. ^^....i ..,.^^

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à moi-même que je descends d'un singe. Je prétends seulement que vous n'avez pas le droit de refuser aux animaux des rudiments de toutes ces propriétés que vous considérez comme suffisant à établir entre l'homme et les autres êtres vivants une ligne de démarcation infranchissable.

— Démontrez, dit l'abbé, en prenant à son tour la posture de l'homme qui se dispose à écouter.

— Et d'abord, mon cher abbé, je trouve que vous avez été bien généreux dans votre nomenclature, en considérant qu'il y a cinq groupes de dissemblances, alors que vous admettiez un seul groupe de similitudes. L'homme ressemble aux singes anthropoïdes, non seulement par son squelette, mais encore par ses muscles, son foie, ses reins, ses poils, etc., etc., et même son cerveau, en un mot, par tous ses tissus et tous ses viscères. Je vous fais grâce des similitudes du domaine embryologique. Vous savez que l'homme provient d'un œuf fécondé, comme le gorille. Un jeune embryon humain ne saurait être distingué de celui d'un chien; à un stade plus avancé, il reste encore tout à fait comparable à celui d'un singe. Par l'embryologie comme par l'ana-

L'INTELUGENCE DES ANIMAUX 101

tomie, l'homme est un singe du groupe des Primates.

» Et ce groupe de similitudes, dont vous faites fi aujourd'hui parce que vous ne pouvez plus le nier, a fortement gêné, il y a quelque trente ans, ceux qui défendaient la cause que vous soutenez en ce moment. La preuve en est que le célèbre professeur Owen, applaudi de tous les gens bien pensants, a affirmé. qu'il y avait une différence essentielle entre le cerveau de l'homme et celui du gorille ; il a nié l'existence du petit hippocampe chez les singes anthropomorphes, et cela, sans en avoir disséqué r i seul cerveau ! Huxley, ayant à sa disposition un cerveau de gorille, vérifia au contraire l'existence de ce petit hippocampe et écrivit à Owen de venir s'en assurer; néanmoins, quoique la preuve fût faite et vérifiée par de nombreux naturalistes — elle l'a d'ailleurs été maintes fois dopais, et personne ne parle plus aujourd'hui de cette différence supposée, — Owen, deux ans après, soutint encore la même assertion dans un congrès de zoologie !

» Ce n'est pas que j'attache une grande importance au petit hippocampe en lui-même; je vous

racoQte cette histoire pour vous montrer qu'on n'a pas toujours, dans votre camp, considéré comme insignifiant ce premier groupe de similitudes entre les guenilles matérielles de l'homme et des singes. Cette ressemblance, sans être contraire au dogme, naturellement, puisqu'elle est aujourd'hui démontrée, ne devait donc pas lui être sympathique, comme vous disiez si élégamment du transformisme en général.

— Vous me cherchez une querelle d'Allemand, dit l'abbé, puisque j'ai admis sans restriction l'existence de ces ressemblances corporelles.

— Sans doute, répondit M. Tacaud, mais vous les avez classées dans un pauvre petit groupe, alors que vous avez fait cinq groupes importants des dissemblances essentielles! Enfin, je serai beau joueur, comme on l'est volontiers quand on a beaucoup d'atouts dans son jeu.

— Voyons ces atouts, dit l'abbé.

— Votre second et votre troisième groupe, commença Fabrice, ne me semblent pas essentiellement différents l'un de l'autre ; de plus ils paraissent dépendre fortement du premier groupe : je ne vois pas qu'Homère eût pu chanter le voyage

d'Ulysse, s'il n'avait été doué du langage articulé. Mais je laisse de côté pour le moment cette question du langage, et je me bornerai à celles des œuvres humaines qui auraient pu se concevoir sans la parole articulée; elles ne sont pas nombreuses, je vous assure.

» Le raisonnement précis n'est pas absent chez les animaux; si vous avez le temps d'aller voir les castors en Amérique, a^ous constaterez par vousmêmes que leurs cités sont construites par de véritables ingénieurs qui connaissent, de manière à les appliquer intelligemment, les lois de l'hydrostatique; il y a des canaux, des digues, des trop-pleins, des déversoirs, édifiés avec un souci remarquable de l'horizontalité et des différences de niveau. Ce sera pour vous un instinct merveilleux! soit; mais un homme ne ferait pas la même chose sans raisonnement et calcul.

» Je ne sache pas que des animaux aient inventé l'analogue de notre télégraphe électrique, et je fais à ce sujet toutes sortes de réserves, car nous sommes loin de connaître aujourd'hui toutes les merveilles du monde animal, mais il y a des exemples d'animaux ayant compris des méca-

nismes construits par des hommes. Les trappeurs qui disposent des pièges pour prendre de petits mammifères à fourrure précieuse subissent de grandes pertes à cause des gloutons, qui savent manger les appâts sans courir aucun risque; ces intelligents et voraces animaux commencent en effet par désarmer le piège; après quoi, ils se nourrissent en toute sécurité de la pitance qui ne leur était pas destinée. Les trappeurs ont beau s'ingénier à imaginer des systèmes nouveaux, ils n'ont pas su, jusqu'à présent, éviter les déprédations de cet ennemi insupportable.

— L'instinct de la conservation pousse les animaux à flairer le danger, dit l'abbé.

— Vous voilà retranché derrière un lieu commun, mon pauvre ami, répondit M. Tacaud. Il n'y a pas très longtemps que l'industrie des fourrures a fait imaginer à l'homme les engins dont il se sert aujourd'hui, et vous admettrez bien que la première fois qu'un glouton a vu un piège, cela a été nouveau pour lui. Or, ce qui caractérise l'instinct, c'est d'être fixe et de ne pas se modifier en raison des circonstances ; c'est donc l'intelligence de l'animal qui a su éventer le danger, et surtout

satisfaire sa gourmandise en tournant la difficulté.

— Je vous ferai remarquer, interrompit l'abbé, que vous venez d'appuyer votre démonstration sur une définition de l'instinct que je n'ai pas acceptée. Je connais cette fameuse définition de l'intelligence à laquelle vous faites allusion : la possibilité de tirer parti de son expérience. Or c'est là une caractéristique insuffisante ; ce qui, pour moi, distingue l'intelligence humaine, c'est précisément la faculté d'abstraction, et aussi les trois derniers groupes de phénomènes que je vous ai énumérés tout à l'heure. Montrez-moi un animal qui sache se dire que € le tout est plus grand que la partie » !

— Comment le ferait-il sans la parole articulée, dit en riant M. Tacaud, et comment le feriez-vous vous-même si vous ne pouviez parler, mentalement au moins ; mais nous aurons tout à l'heure l'occasion de nous occuper de la parole ; qu'est-ce qui vous prouve que le chien ou le singe n'a pas cette faculté d'abstraction dont vous êtes si fier? Le castor fait des raisonnements qui semblent mathématiques, dans la construction de ses digues.

— Qui semblent! dit l'abbé ironiquement; il

VOUS suffit de peu de chose pour attribuer à ces misérables rongeurs le génie d'un Pascal; et vous direz encore que vous n'avez pas d'esprit de système et que vous tirez librement des conclusions de l'observation impartiale de la nature!

— Ma foi, dit en riant Fabrice, je trouve tout naturel d'attribuer à des animaux les raisonnements que j'aurais à faire pour exécuter ce qu'ils font; mais vous-même, mon cher ami, sur quoi vous fondez-vous pour m'affirmer que les animaux muets n'ont ni raison, ni sagesse, ni conscience morale, etc.? Uniquement sur le fait qu'ils ne savent pas nous exprimer tout cela en beaux discours, car vous ne croyez pas à la métempsycose, j'imagine, et vous n'avez jamais été chien ou singe pour pouvoir me raconter ce qui se passe dans leur for intérieur?

— Le simple bon sens me le prouve suffisamment, dit l'abbé.

— Il faut donc que je sois dépourvu de ce simple bon sens, répondit M. Tacaud, car cela ne me paraît pas évident le moins du monde. Je constate que mon chien a la notion de ce qui pour lui, chien, est le bien et le mal, c'est-à-dire, de ce

L'INTELLIGENCE DES ANLMAUX 107

que je lui permets et de ce que je lui défends. Cela, il me le prouve quotidiennement ; je n'ai pas la prétention de connaître ce qu'il pense sans le manifester.

— Montrez-moi donc les œuvres d'art des singes et des chiens, interrompit l'abbé.

— Montrez-moi celles des Fuégiens ou des Négritos, répliqua Fabrice; et quant aux habitations des castors, à la demeure des oiseaux républicains, aux rayons des abeilles, aux nids des termites, vous leur dénierez la qualification d'œuvres d'art, parce qu'elles sont l'œuvre d'animaux ! Vous refuserez aux fourmis et aux autres animaux qui vivent en commun, une jurisprudence et une législation et, cependant, leurs sociétés pourraient nous servir de modèle. Vous n'ignorez pas qu'on a même observé récemment, chez certains hyménoptères, des mouvements bizarres, réguliers et faits en commun, mouvements qui semblaient si parfaitement inutiles qu'on a cru y voir les cérémonies d'un culte religieux !

— Ainsi donc, les fourmis croiraient en Dieu ! s'écria l'abbé en riant de toutes ses forces. Vraiment, mon cher ami, vous êtes amusant avec votre amour des bêtes : vous ne leur refusez plus rien !

— Pourquoi voulez-vous que je nie ce que je vois? répondit tranquillement M. Tacaud; et si les fourmis croient en un Dieu fait à leur image, pourquoi voulez-vous que je trouve cela extraordinaire? Vous y croyez bien, vous!

— Mon cher ami, dit l'abbé d'un ton plus sévère, je croyais que vous parliez sérieusement; il y a des choses sur lesquelles il n'est pas permis de plaisanter; c'est une pure moquerie que de vouloir trouver chez les êtres les plus vils de la création les sentiments les plus nobles de l'homme.

— Je n'ai jamais parlé plus sérieusement, dit Fabrice en riant. Je n'ai pas l'intention de vous démontrer que les fourmis, les castors ou les gloutons sont des hommes. Les fourmis sont des fourmis, les castors sont des castors, et je vous avouerai que je ne vois pas trop ce qu'ils gagneraient à changer leur nature contre la nôtre. Je n'ai donc jamais prétendu que vous trouveriez dans l'un ou l'autre de ces animaux exactement ce qui existe chez l'homme; j'affirme au contraire que vous ne l'y trouverez pas. Mais, je le répète, vous n'avez aucun droit de conclure de l'observation de la nature qu'il y ait une différence esseri'

tielle entre les propriétés de l'homme et les propriétés correspondantes des animaux.

— Je m'appuie pour cela sur l'autorité des conciles, dit l'abbé.

— Mais les conciles qui ont établi, entre l'homme et les animaux, cette ligne de démarcation infranchissable, connaissaient-ils réellement les animaux? Ils n'avaient jamais vu d'anthropoïdes, par exemple.

— Dieu les inspirait, interrompit le prêtre.

— Vous voilà donc revenu à la révélation, dit M. Tacaud. Et ce sera la même chose pour toutes les fois que les raisonnements scientifiques vous gêneront ; il vaut mieux vous y tenir une fois pour toutes et refuser de parti pris toute discussion.

— Mon bon sens et ma raison m'apprendraient par eux-mêmes tout ce que je crois aujourd'hui, si l'Eglise ne me l'avait pas enseigné, répondit l'abbé.

M. Tacaud sourit sans répondre, et flatta de la main Mousse qui se réveillait.

— Nous t'avons ennuyé, hein! mon pauvre yieux, lui dit-il, avec notre conversation philo-

sophique; mais regardez donc, continua-t-il en s'adressant à l'abbé, mais regardez donc si ses yeux ne brillent pas du feu de l'intelligence, et s'il n'a pas l'air de vouloir comprendre ce que je lui dis! Il y a des jours où je crois que ce pauvre chien souffre de ne pouvoir parler.

— Voilà au moins une différence que vous me permettrez de constater sans invoquer l'autorité de l'Eglise, dit assez aigrement l'abbé Jozon. Vous venez de convenir vous-même que cet excellent Mousse ne possède pas le langage articulé.

— J'en conviens, en effet, dit Fabrice en riant, et vous voyez que cette imperfection n'est pas sans présenter quelques avantages; grâce à elle, le brave chien a utilement consacré à un sommeil réparateur le temps que nous avons gaspillé en discussions stériles.

» Je vous avouerai même, humblement, que le langage articulé de l'homme me paraît infiniment supérieur à tous les moyens de conversation que possèdent les autres animaux, mais je n'oserais pas l'affirmer; je ne connais pas assez la manière de vivre de tous les êtres vivants ; les fourmis, qui sont sourdes et n'ont pas par consé-

L'INTELLIGENCE DES ANIMAUX Hi

quent de langage phonétique, semblent se dire des choses très intéressantes en se frottant réciproquement les antennes; malheureusement, je ne saurai jamais ce qu'elles se disent.

» Pour ce qui est de l'émission de sons, il y a, sans conteste, infiniment plus de variété dans ce que peuvent dire les hommes, que dans ce que crient les chiens ou les singes. Mais certains animaux ne manquent pas d'une certaine étendue dans le mécanisme vocal. Les rossignols exécutent, pendant les belles nuits d'été, des chants variés et doux qui, sans égaler la Symphonie pastorale de Beethoven, indiquent cependant des dispositions musicales appréciables.

» Quant aux perroquets, l'étendue de leur appareil phonateur ne semble le céder en rien à celui de l'homme; il serait même plus complet, au moins pour les sons aigus, d'après ce que disent les gens compétents.

— Je vous attendais là, dit vivement le prêtre; voilà que vous comparez la voix des perroquets au langage de l'homme, parce que ces misérables volatiles savent imiter stupidement, sans les comprendre, les paroles qu'ils entendent prononcer

lis LE CONFLIT

autour de leur perchoir! Ici, je vous prends en flagrant délit de sophisme volontaire, car vous savez aussi bien que moi que les perroquets ne comprennent pas ce qu'ils disent!

— Es ne comprennent pas ce qu'ils disent quand ils parlent français, cela, je l'avoue, dit gaiement M. Tacaud; mais savez-vous s'ils ne s'entendent pas quand ils parlent perroquet? Vous n'avez jamais assisté au coucher des perruches dans les pays chauds? C'est un bavardage assourdissant et qui dure environ une heure après que le soleil a disparu. Je n'ai jamais rien compris à ce que se racontent ces bruyants animaux, mais j'ai acquis, en les observant, la conviction qu'ils se disent quelque chose. Et si je m'étais amusé à imiter leurs cris, — ce qui m'aurait été fort difficile, car ces cris sont très variés et très rapides, — pensezvous que ces malicieux oiseaux n'auraient pas fait à mon sujet le raisonnement peu flatteur que vous venez de faire au sujet des perroquets, et ne se seraient pas dit, dans leur langage : « Voilà un « imbécile qui imite assez bien ce que nous disons, « mais qui évidemment ne comprend rien à ce qu'il < répète. » Et les perruches auraient eu raison.

— Les perroquets auraient donc le langage articulé, au même titre que l'homme? interrogea l'abbé.

— Au même titre que l'homme, c'est une chose que je ne puis ni affirmer ni nier, répondit Fabrice. Vous m'avez fait remarquer que le langage de l'homme a une philosophie, exprime la personne, l'action, etc., etc. ; je ne sais pas si le langage des perroquets a une grammaire, et vous ne le savez pas non plus, mon cher ami, puisque personne ne s'est jamais donné la peine de l'étudier. Mais je ne vois pas pourquoi vous admettriez a priori que la conversation des perruches n'est pas aussi élevée que celle des Négritos ou des Fuégiens. Quant aux malheureux oiseaux que nous élevons sur des perchoirs, ils s'amusent à imiter ce qu'ils entendent, et ils le font exactement comme un enfant qui apprend une fable d'Esope sans la comprendre. On a suivi leurs essais, et on a précisément constaté que le mécanisme de leur mémoire est le même que celui de l'homme.

— Les perruches auraient aussi leur Odyssée, leurs Niebelungen, leur folk-lore? dit l'abbé.

— Je l'ignore, répondit M. Tacaud avec gravité.

LS COKCl-IT. 8

Comme ces bruyants volatiles n'ont pas de mains, ils ne doivent pas écrire, et je ne pense pas qu'ils aient inscrit, avec leur bec, sur les écorces des arbres, les hauts faits de leurs héros. Je constate seulement qu'ils parlent quand ils sont ensemble dans la forêt et que, d'autre part, ils ont un organe assez étendu pour imiter la voix de l'homme. Leurs conversations sont-elles des discussions philosophiques? je souhaite que non, mais ni vous ni moi ne saurions le nier.

— Voilà donc, dit l'abbé avec un sourire victorieux, que vous prêtez une philosophie aux perroquets, comme vous prêtiez tout à l'heure le génie mathématique aux castors!

— Je constate seulement, répondit Fabrice, que les perroquets ont un langage, et que nous n'avons aucunement le droit de supposer que leur langage, même s'il est inférieur à celui de l'homme, en est essentiellement différent. Et toute cette philosophie dont vous êtes si fier et grâce à laquelle vous placez l'homme si haut, je crois bien qu'elle dépend étroitement de votre langage articulé et qu'elle pourrait se résumer dans la triste et profonde parole d'Hamlet : Words^ words, wordsl

— Je serais bien aise de vous voir démontrer cela, dit l'abbé. Alors, un muet ne penserait pas!

— Nous allons le discuter dans un instant, si vous voulez, reprit M. Tacaud. Pour le moment laissez-moi conclure.

— Concluez, mon ami !

— De toutes les dissemblances dont le cardinal Manning fait ces cinq groupes si formidables, nous sommes obligés de reconnaître que les unes, celles qui ont trait aux pensées intimes et non manifestées des animaux, vous les admettez gratuitement, a priori, ou sur la foi de l'autorité des conciles, sans avoir aucun moyen de démontrer leur existence.

— Ma raison suffit à la démontrer, interrompit l'abbé.

— La mienne, au contraire, demande des preuves, répondit Fabrice. Quant aux autres dissemblances, celles qui peuvent se manifester à nous, l'observation impartiale du monde vivant nous force à admettre que, si elles sont indéniables au point de vue du développement des facultés, elles ne portent pas sur la nature, sur l'essence même de ces facultés. Je ne prétends pas qu'un castor sache raisonner aussi bien qu'un homme,

j'affirme seulement que le castor donne, par ses constructions savantes, la preuve qu'il possède le rudiment du raisonnement de l'homme. Le glouton possède le rudiment de notre notion de mécanisme. Le perroquet possède le langage articulé. Des cinq groupes de dissemblances que propose l'archevêque de Westminster, les seuls qui soient accessibles à l'observation raisonnée et impartiale comprennent donc des différences de quantité, et non des différences essentielles.

» J'admets avec vous que, de l'homme au singe, il y a une distance énorme, mais je crois que cette distance, qui aujourd'hui semble constituer un abîme infranchissable, a été primitivement beaucoup moins sensible ; elle s'est accentuée surtout parce que les singes ancêtres de l'homme étaient mieux doués que les autres singes au point de vue du système phonateur, ainsi que le sont aujourd'hui les perroquets par rapport à d'autres oiseaux, leurs parents.

» L'existence d'un langage articulé chez un singe ancêtre de l'homme a facilité les relations d'individu à individu, et donné à la vie sociale une intensité qu'elle ne pouvait atteindre che»

les singes incapables de parler. Progressivement, l'existence de ce langage a permis à nos ancêtres un grand nombre d'opérations qui se sont traduites par un développement de plus en plus considérable du cerveau, en vertu du principe de Lamarck, que les organes se développent par le fonctionnement et que l'hérédité conserve les caractères acquis. Je crois d'ailleurs que le langage s'est perfectionné aussi de plus en plus, et qu'il était loin, au début, d'être comparable à ce qu'il est aujourd'hui, même chez les races les plus inférieures. C'est grâce au langage que les hommes ont pu se livrer à des considérations d'ordre plus complexe que celles qui sont permises aux singes muets, et c'est pour cela qu'il y a aujourd'hui, entre le cerveau d'un homme inférieur et celui du singe le plus élevé, cette différence de poids et de capacité qui semble établir entre les deux espèces un abîme infranchissable.

— Mais où sont les gradations et la transition? dit l'abbé ; où est le singe qui se rapproche de l'homme et où est l'homme qui commence à devenir homme '?

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