CONCLUSION
En Belgique, la population s'accroît rapidement, et, s'il faut se féliciter de ce fait, qui atteste la vigueur et la moralité de notre race, il importe en même temps d'en prévoir les conséquences économiques : un grand accroissement de la population n'est, en effet, un bienfait pour un pays que si celui-ci est à même d'assurer, dans une mesure suffisante, l'existence de ses enfants. Il faut donc que les ressources de la Belgique s'accroissent à mesure qu'augmente le nombre des Belges : s'il n'en était pas ainsi, l'avenir nous réserverait des jours bien sombres! On en serait réduit à prévoir de profondes misères physiques et morales, qui finiraient par avoir raison des fortes qualités de notre race ; on verrait l'accroissement de la population diminuer jusqu'à faire place au fléau de la dépopulation. Les conditions économiques de la vie ont une influence incontestable sur le nombre des naissances. Quant à l'immigration, on ne voit que trop la tendance qu'ont tous les États étrangers à la restreindre. Les Belges devront donc compter de moins en moins sur les ressources qu'ils pourraient trouver dans les pays étrangers.
Les esprits prévoyants ont à se préoccuper de l'appauvrissement possible de notre riche patrie. Tandis que l'accroissement de la population deviendra pour la Belgique une charge de plus en plus lourde, n est-il pas à craindre que ses propres ressources n'aillent diminuant? On peut, il est vrai, espérer que les richesses naturelles de notre sol ne seront pas de si tôt menacées de s'épuiser. Mais il suffît que les diffîcultés de production augmentent pour que la lutte contre les produits similaires de l'étranger devienne plus diffîcile. Il s'ensuivrait, — ou bien que
la Belgique se verrait forcée d'augmenter l'importation de ces produits au détriment de la production nationale, au détriment surtout des populations ouvrières pour qui cet état de choses entraînerait une diminution de travail ; — ou bien que des mesures, dites protectrices, viendraient porter atteinte aux industries employant ces produits, et aux consommateurs qui souffriraient de la hausse des prix sans que celle-ci apportât par compensation le moindre bénéfice aux travailleurs.
Mais rien n'est plus à redouter que la diminution des débouchés nécessaires à la prospérité de notre commerce et de notre industrie. Les tendances protectionnistes s'accusent de plus en plus chez presque toutes les nations. Celles-ci inclinent à fermer le marché national aux produits étrangers et cherchent, par compensation, à se créer des débouchés nouveaux par l'acquisition de nombreuses et vastes colonies. Telle est la politique manifeste do toutes les grandes puissances et des petits États commerciaux : la Hollande la pratique non moins que l'Angleterre, la France et l'Allemagne. Et ces pays no font qu'accomplir un devoir de prévoyance. Chacun voit que ses voisins cherchent à lui fermer leurs frontières : ce n'est qu'en acquérant des territoires, qui désormais dépendront de lui seul, qu'il pourra assurer l'écoulement régulier du trop-plein de sa production.
La Belgique ne saurait échapper à cette nécessité ; il serait dangereux de se bercer d'illusions sur ce sujet : les marchés de l'Amérique du Nord pourraient être bientôt fermés aux produits européens ; l'Australie suivra sans doute les mêmes errements. Quant aux divers pays de l'Amérique Centrale et de l'Amérique du Sud, ils se trouveront de plus en plus sous la dépendance économique des Etats-Unis, dont il serait puéril de méconnaître les projets égoïstes et hostiles au Vieux-Monde. Le panaméricanisme n'est peut-être encore qu'un rêve : il peut suffire de quelques volontés audacieuses pour le transformer en réalité, car on ne saurait nier que ce rêve est celui de tous les Américains du Nord, à qui ne manquent ni la hardiesse, ni l'énergie, ni l'argent. Une grande lutte économique se prépare entre l'Amérique et l'Europe, lutte où celle-ci aura peut-être pour second
adversaire rimmense Empire russe. Celte lutte fait aux puissances européennes une nécessité d'assurer leur indépendance économique, en leur permettant d'écouler les produits de leur industrie et d'acheter les matières premières ou les productions naturelles des climats tropicaux sans devoir recourir à l'étranger. Que deviendra la Belgique si elle ne prend pas pour l'avenir des précautions que l'Italie et la Hollande, de même que la France, l'Allemagne et l'Angleterre, s'assurent au prix des plus lourds sacrifices? Que ferons-nous lorsque notre population, sans cesse croissante, verra s'élever des barrières de plus en plus infranchis.<^ables sur toutes les frontières?...
Ce cataclysme menaçant et fatal, cet appauvrissement de notre riche pays, cette crise économique imminente, la vaste intelligence du roi Léopold II a été la première, il y a dix-huit ans, à en entrevoir la possibilité ; sans jeter le moindre cri d alarme, le Roi y a, avec clairvoyance et générosité, cherché un remède efficace : Il a créé l'Œuvre du Congo ; avec le concours éclairé et dévoué de quelques patriotes. Il a organisé de toutes pièces une admirable colonie; puis, lorsque au bout de longues années de patients travaux et de dépenses énormes, Sa Majesté a atteint le but et ouvert à l'activité nationale un pays immense, Elle a cédé Ses possessions à Sa patrie et entr'ouvert à celle-ci des horizons que la Belgique n'eût jamais osé concevoir ni espérer.
Tâchons de ne point mériter les reproches ou les malédictions de nos descendants. Gouverner, dit-on, c'est prévoir. Ouvrons les yeux, regardons l'avenir en face, et ayons le courage de faire les sacrifices nécessaires. Craignons seulement qu'il ne soit vite trop tard. L'heure des hésitations est passée.
Belges, votre Roi, pour parer au danger qui menace sa chère Patrie, vous a fait don du Congo. La dernière, la plus belle des colonies du monde est à prendre ou à laisser : Belges, que ferezvous ?