CHAPITRE VI L'ArabOi voilà renneml
La question arabe est l'une des plus brûlantes qui aient été agitées en ces derniers temps et à laquelle le massacre de l'expédition Hodister et les événements de la guerre arabe donnent une actualité poignante et douloureuse. Faut-il faire de TÂrabe un allié ou faut-il le combattre et le chasser des contrées où sa présence a semé la dévastation, la misère et la mort?... Les avis sont partagés.
Et d'abord, la question arabe comporte-t-elle une question religieuse? Les Arabes exterminent-ils par fanatisme les misérables populations noires? Ou bien Tislamisme voit-il pénétrer avec colère et effroi l'action du christianisme au cœur de l'Afrique?... Nous ne le croyons pas : la religion fondée par Mahomet est faite toute de sensualité et de jouissance ; la cruauté y est excusée et les pires pratiques rencontrent chez les musulmans la sanction religieuse.
Le droit naturel rejette la religion musulmane et lui attribue l'influence la plus pernicieuse sur la marche de la civilisation; voici ce que nous lisons dans l'ouvrage si considérable et si sérieux de Taparelli d'Azeglio : ce Qu'est-ce donc que l'islamisme, au point de vue de la civilisation ? La société mahométane est une société essentiellement statiannaire ; le Coran l'a faite l'héritière des immobiles doctrines de l'Orient, tout en y mêlant quelques éléments stériles de judaïsme et de christianisme ; ce monstrueux assemblage de doctrines immobiles est confié à la garde de l'ignorance stupide et du cimeterre brutal. Stationnaire dans ses principes moraux, el ne pouvant ni les développer ni les perdre entièrement, cette société crut devoir sa naissance à une grande autorité, au Prophète qui lui mit l'épée à la main et lui donna pour mission de s'étendre par la force. Elle avait ainsi un élément de progrès naturel et cet élément put durer chez elle aussi longtemps que dura le fanatisme de sa mission. L'islamisme pénétrant d'abord dans les pays les plus cul-
tivés de l'Asie occidentale et de TÉgypte, subit pendant quelque temps rinfluence de leur culture intellectuelle, et la société des Califes brilla un instant d'un éclat emprunté en recueillant le précaire héritage de la Grèce païenne et des écoles d'Alexandrie.
» Mais ici, la culture intellectuelle n*était pas fondée sur une civilisation progressive; bientôt elle s'arrête pour décliner rapidement et se mettre au niveau des besoins grossiers d'une société tout à la fois voluptueuse et guerrière. C'est là qu'elle s'arrête définitivement : depuis trois siècles, le croissant reste toujours dans la même phase, pendant que le soleil de la civilisation européenne brille du plus vif éclat. La voix du Prophète ne se fait plus entendre que dans la lettre morte du Coran ; quelques rites naturels, quelques prières, voilà toute l'unité sociale de l'Islam. Les sultans se sont endormis dans leur sérail au sein de la volupté, protégés par le glaive des janissaires et pendant trois cents ans, cette race cruelle ravage à son gré la contrée qu'elle a conquise, sans que Tordre social y puisse renaître et sans que le despotisme musulman y soit menacé dans son existence (i). »
Il ne faut donc pas attribuer l'esprit. de conquête des Arabes à une question de fanatisme religieux, mais bien au désir d'étendre leur domination absolue et de se procurer du bien-être en amassant, par le glaive, une fortune en esclaves et en ivoire. Cela résulte de l'opinion même de M. Becker, qui a toujours pourtant défendu l'élément arabe et qui conseille de s'allier à lui ; en effet, dans une lettre adressée à la Gazette, M. Becker s'exprime ainsi : « La question arabe, à quoi se résume-t-elle, en fait, au Congo?
» A l'occupation du Manyema ou plutôt à la continuation de cette occupation.
>> Qu'est-ce que le Manyema?
» Pour ceux de nos lecteurs insuflSsamment au courant des èhdses d'Afrique, quelques détails ethnographiques ne seront pas Superflus. «
' ]> Par Manyema on comprend généralement la vaste région limitée à l'est par le Tanganyka et à l'ouest par le Lualaba, prolongement du Haut-Congo/
. .(1) Tapabelu D*ÂZBauo : Essai théorique de droU nabira^ n»* IQIl et 1642.
» Peu d'Européens y ont pénétré et ne le connaissent guère que par la beauté de ses femmes, signalée pour la première fois par Stanley dans son ouvrage A travers le Continent mystérieux.
» Lorsqu'il y a une trentaine d'années, les Arabes y parurent, ils n'avaient pour unique mobile que d'y récolter de tivoire et de s'en retourner le vendre le plus vite possible à Zanzibar, leur point d'atlacbe et leur capitale, lieu de résidence du Saïd.
» G*est ce que firent les hommes d'âge et les gens rassis. Mais les plus jeunes, séduits par le beau sexe de l'endroit, du reste facile et flatté de la préférence, se fixèrent résolument dans le pays. . » Alors s'opéra une transformation radicale. Les modes orientales s'introduisirent dans ce paradis terrestre dont les belles filles allaient nues comme Eve avant le péché — ainsi, d'ailleurs, que dans toutejs les régions de l'Afrique où l'Arabe n'a point encore assis son influence.
» Les femmes furent revêtues des belles étofies apportées de Zanzibar et bientôt n'eurent plus rien à envier à leurs rivales de la côte.
» Peu à peu les jeunes gens suivirent l'exemple et formèrent le groupe important connu sous le nom de Moustarabes (Mozarabes). Mais le mouvement ne fut pas général. Une partie de la population indigène resta fidèle à ses anciens usages. Ce sont les Wachenzis, ce qui, dans la signification locale, veut dire, ensemble et tout à la fois, sauvages, féticheurs, anthropophages, ennemis de toute intrusion étrangère, par opposition aux nègres arabisés ou Wangwanas, civilisés, progressistes et musulmans. »
La conquête du Manyema s'est-elle faite d'une façon pacifique et cette union de deux races si difiërentes a-t-elle été efiectuée si^ns efiusion de sang, sans provoquer de révolte de la race noire, c'est ce que M. Becker ne dit pas. Et il nous semble difiScile de croire que les nègres. de Manyema se sont laissé enlever leurs filles et leurs femmes sans les défendre (1). Qu'à la longue, les femmes volées, ravies à leurs époux après des massacres et des pillages, se soient habituées à leurs nouveaux maîtres, qui, comme le dit M. Becker lui-même, les entouraient d'un luxe inhabituel qui
(1) Voir, pour se convaincre da contraire, les. livres de Livingstone et de Stanley.
flattait l'instinct de coquetterie qui se trouve au fond de toute femme; que les Manyemas réduits. en esclavage, traités avec une douceur relative, nourris par les Arabes qui ne leur demandent, satisfaisant en cela les appétits sanguinaires de la race nègre, que de les accompagner dans leurs razzias et les entraînent ainsi dans une lutte fratricide, que ces Manyemas préfèrent cet esclavage à leur ancienne liberté, nous ne pouvons nous en étonner. D'autant plus que M. Becker dit lui-même qu'une partie de ces populations est restée fidèle aux anciennes coutumes et a voulu conserver son autonomie.
L'Arabe est 1* ennemi du blanc, un ennemi irréconciliable, depuis qu'il voit en nous des concurrents à son commerce d'ivoire et des protecteurs de la race noire qu*il opprime si cruellement. Partout où nous le rencontrons en Afrique, le contact amène des luttes sanglantes, dont ils sont les premiers provocateurs. « Incontestablement, disait le capitaine Roget (1), les Arabes sont plus avancés que les noirs, non seulement en bien-être, commerce, industrie, mais en organisation sociale et en culture intdlectuelle et morale. Donc la propagande musulmane, sans traite, est une étape dans la civilisation ; l'islamisme a fait avancer les noirs qu'il a touchés, mais il les élève dans la haine de l'Européen. C'est une étape sans lendemain.
. » II y a des Africanistes qui voudraient nous voir systématiquement alliés aux Arabes ; mais tout, entre eux et nous, est antithèse : religion, mœurs, etc.
» Et si nous écoutons les enseignements de l'histoire, nous voyons que partout le contact des deux races a donné lieu à des guerres sanglantes. L'Europe du xii* siècle, dans son expansion coloniale, a transporté ses frontières en Afrique et se heurte partout au fanatisme et surtout à l'inertie sociale (2) du mahométanisme.
» La guerre du Soudan, les massacres de 1891 aux Indes hollandaises, les campagnes des Français dans l'Est et le Sud-Est
(1) Conférence donnée par M. le capitaine Boget à la salle Veydt, en mars 1892 (non publiée).
(2) Cette expression << inertie sociale » concorde absolument avec Textraîtcité précédemment du père Taparelli d'Azeglio.
sénégalais, les affaires de Touat dans le Sud algérien sont les exemples les plus récents de l'explosion inévitable d*une lutte là où ces deux éléments, ces deux pouvoirs divergents sont en contact. Il faut donc éviter ce contact. En présence de ces leçons, oserionsnous braver le jugement du xx^ ou du xxi^ siècle ? Je ne le crois pas. L'histoire ne nous pardonnerait pas d'avoir volontairement préparé des difficultés à nos descendants. Nous devons éviter à nos successeurs la chute d'une autre Kartboum. »
Ces deux dernières années ont été surtout marquées cruellement de la néfaste influence musulmane dans les affaires de l'Afrique. Partout où ont pénétré' les Arabes, les contrées sont en état de trouble et de révolte ; voyez le Touat, où en 1891, les chefs algériens des ksours du Sud organisèrent une agitation contre l'autorité française, où leurs tribus massacrèrent des postes isolés, des villages fidèles, et où l'agitation finit par l'annexion de cette importante région au Maroc. Voyez le massacre de l'expédition Zelewski dans le bassin du Rua, où cet officier, ses trois adjoints et presque tous ses soldats furent tués par les Wahehes, instigués par les Arabes. Voyez encore les révoltes dans le Sud-Est anglais, contre l'autorité du consul Johnston; dans les contrées voisines du lac Tchad, où le courageux explorateur Grampel a laissé la vie, ainsi que toute sa suite; dans l'Ouganda, où tout le pays a été à feu et à sang. . . Tous ces désastres ont pour cause l'agitation musulmane, qui se sent envahir, déborder par la civilisation et le christianisme.
Le récent soulèvement da Manyema et les péripéties de la guerre arabe sont iine preuve de plus que l'on ne pourra jamais compter sur unç alliance avec Félémënt arabe, ou du moins à une entente complète et durable. VÂrabe est essentiellement, fourbe, v menteur, aslQcieux et hypocrite. J) plié lorsqu'il se sent le moins fort, mais cflors encore il agit dans l'ombre, sournoisement et d'autant plus bruéllément iqué sa haine s'éivenime dé>sa faibless&et de son humi«liation. Par une singulière et douloureuse coïncidence, révénemeot dans lequel M. Hodister a trouvé ki' mort prouve combien, il es( dangereux, de se fier aux Arabes. )
Dans une interview publiée en 1891 ^^r le Mouv&Éent géàgnn-
phique. M. Hodister répondait ainsi aux questions qui lui étaient posées :
— a Gomment les Arabes reçoivent-ils l'Européen?
— » Dans les centres arabes où j'ai passé* me présentant sans forces, avec des intentions pacifiques, j'ai été admirablement reçu. Aussitôt arrivé, on m'indiquait une maison ; une foule de serviteurs se précipitaient pour nettoyer le logis, d'autres pour apporter l'eau du bain, des rafraîchissements, tandis que les cuisinières tuaient poules, moutons, préparaient d'immenses marmites de riz pour le blanc et pour ses hommes. Ce n'est qu'après avoir pris bain, repas et repos que le barza avait lieu. L'Arabe est surtout un trafiquant, le commerce est tenu en grand honneur chez lui. f n recevant bien l'Européen, il suit la règle de la grande hospitalité et obéit à son désir de nouer des relations qui peuvent lui être avantageuses.
— » L'Arabe n'est donc pas un danger? Son rôle peut être utile?
— » Il peut devenir un excellent auxiliaire pour nous, un instrument, un intermédiaire naturel entre l'indigène et les blancs pendant l'époque de transition actuelle. »
N'est-il pas étrange que ce soit cet homme qui préconisait l'alliance avec l'Arabe, que la fatalité a choisi pour montrer le danger d'une trop grande confiance. Hodister a payé de sa vie son héroïque imprudence, et il a été tué par ces noirs arabisés dont M. Becker nous représentait tantôt le nom comme synonyme de civilisés, progressistes et musulmans.
M. Storms, une bouche autorisée dans les affaires congolaises, et qui, pendant son séjour en Afrique, a été en contact presque permanent avec les Arabes, les apprécie de la façon suivante : « II n'est pas un seul blanc ayant fait un séjour prolongé dans le cœnr de l'Afrique^ qui n'ait vu les Arabes à l'œuvre. Ils ne se contentent pas seulement de* voler l'ivoire récolté |>ar les indigènes, ils détruisent de fond, en conible leurs villages et leurs cultures, i)8 ruinent de parti' pris la contrée dans laquelle ils opèrent^ pour forcer lés malheui;eux noirs doht ils^ n'ont ,pù s'eknparer d^ prime abord, advenir se livrer à çux sous' peine de inburir de faim. £( ce sont ces 'infoftuiiéd qu'ils dressent au 'pillage et dont ils se servent '• pour renouveler ailleurs leurs odieux exploits. » ^ ^
Tous les voyageurs» à de rares exceptions, flétrissent la façon d^opérer des Arabes : Stanley, Livingstone, Gameron, Wissmann, Pogge, Van Gèle, Goquilhat, Van Kerckhoven, Roget, Liebrechts, Jacques et bien d'autres sont d'accord pour reconnaître que Télément arabe est le plus grand obstacle à la civilisation et à la colonisation de l'Afrique •
Non, l'Arabe ne peut être pris comme intermédiaire civilisateur entre le blanc et le noir; tout s'y oppose ; une alliance avec l'élément arabe constituerait une monstruosité et serait une tache pour notre siècle d'humanité et de progrès. Devant le danger immense que présente pour l'Afrique le développement de la domination musulmane, les efforts des nations européennes, secondés par les expéditions des sociétés antiesclavagistes, doivent tendre, sinon à exterminer cette race maudite, au moins à restreindre le champ de ses opérations, à l'empêcher de pénétrer là où son nom abhorré est encore inconnu, à la refouler dans des contrées o\x elle est trop solidement établie pour que l'on puisse espérer l'en chasser dans le présent, à l'y enfermer au moyen d'une barrière infranchissable, à la forcer enfin à faire le choix suprême : la soumission aux lois de l'humanité, ou bien l'anéantissement.
Il est temps, si l'on veut enfin rendre la race noire à elle-même, la hausser au niveau ou se sont amenées les autres races par l'affranchissement successif, il est temps de déclarer la guerre à l'Arabe : les noirs, ces enfants, nous les avons pris sous notre tutelle; notre siècle de liberté nous a investis da devoir de les faire sortir de l'obscurité et de leur enseigner la vie, le travail et le bien-être ; le seul, le principal obstacle à ce rêve sublime, c'est l'Arabe, c'est la société musulmane stalionnaire, cruelle, féroce et dont les institutions infâmes ont écrit sa propre déchéance
Gertes, la lutte sera longue, elle coûtera du sang au vieux monde, à l'Europe, à la Belgique ; mais quelle auréole de gloire elle mettra au front des audacieux, des nobles dévouements qui l'entreprendront et la poursuivront ; de quel respect les générations futures entoureront les noms de ceux qui auront trouvé dans cette lutte nécessaire une mort glorieuse, digne de celle que les croisés du moyen âge trouvèrent sous les murs de Jérusalem, combattant
le même élément que celui qui, après avoir opprimé les chrétiens de Palestine, cherche à anéantir aujourd'hui la malheureuse race noire.
L'Arabe, voilà l'ennemi ! Tennemi irréconciliable, qui ne pliera que devant la force et qu'il faut écraser à tout prix !
Bélations de la Belglgne et da Congo
Noire intention est d*examiner rapidement, sous celte rubrique, les relations de la Belgique et de la colonie fondée par son Roi, depuis l'année 1885, c'est-à-dire depuis le moment où les Chambres belges décidèrent que le roi Léopold II ajouterait à son titré de Roi des Belges celui de Souverain de TÊlal indépendant du Congo.
Le testament du Roi. — L'une des plus importantes conventions conclues entre TËlat du Congo et la Belgique est celle qui a Irait à l'emprunt de â5 millions de francs, présentée par M. Beernaert à la Chambre des représentants, le 25 juillet 1890.
Dans l'exposé des motifs, daté du 3 juillet, M. le ministre Beernaert rappela, d'une fagon concise et avec cette clarté qui est l'une des caractéristiques de son grand talent, toute l'histoire de TOEuvre royale depuis 4876. Il donna lecture d'une lettre que lui avait adressée Sa Majesté, et que nous reproduisons in extenso :
Cher Ministre,
Je n*ai jamais cessé d'appeler lattention de mes compatriotes sur la nécessité de porter lears vues vers les contrées doutre-mer.
L'histoire enseigne qae les pays à territoire restreint ont un intérêt moral et matériel & rayonner an delà de leurs étroites frontières. La Grèce fonda sur les rivages de la Méditerranée d*opnlentes cités, foyers des arts et de la civilisation. Venise, pins tard, établit sa grandeur sur le développement de ses relations maritimes et commerciales, non moins que sur ses succès politiques. Les Pays-Bas possèdent aux Indes 30 millions do sujets qui échangent contre les denrées tropicales les denrées do la mère patrie.
C'est en servant la cause de Thumanité et du progrès que des peuples de second rang apparaissent comme des membres utiles de la grande famille des nations. Plus que nulle autre, une nation manufacturière et commer-
çante comme la nôtre doit s'efforcer d'assurer des déboachés à tous travailleurs, à ceux de la pensée, du capital et des mains.
Ces préoccupations patriotiques ont dominé ma vie. Ce sont elles qui ont déterminé la création de l'œuvre africaine.
Mes peines n*ont pas été stérile;. : un jeune et vaste État, dirigé de Bruxelles, a pris pacifiquement place au soleil, grâce à Tappui bienveillant des puissances, qui ont applaudi à ses débuts. Des Belges l'administrent, tandis que d*autres compatriotes, chaque jour plus nombreux, y font déjà fructifier leurs capitaux.
L'immense réseau fluvial du Congo supérieur ouvre à nos efforts des voies de communication rapides et économiques qui permettent de pénétrer directement jusqu'au centre du continent africain. La construction du chemin de fer do la région des cataractes, désormais assurée grâce au vote récent de la législature, accroîtra notablement ces facilités d'accôs. Dans ces conditions, un grand avenir est réservé au Congo, dont l'immense valeur va prochainement éclater à tous les yeux.
Au lendemain de cet acte considérable, j*ai cru de mon devoir de mettre la Belgique à même, lorsque la mort viendra me frapper, de profiter de mon œuvre, ainsi que du travail de ceux qui m'ont aidé à la fonder et à la diriger et que je remercie ici une fois de plus. J'ai donc fait, comme Souverain de l'État indépendant du Congo, le testament que je vous adresse ; je vous demanderai de le communiquer aux Chambres législatives au moment qui vous paraîtra le plus opportun.
Les débuts des entreprises comme celles qui m'ont tant préoccupé sont difficiles et onéreux. J'ai tenu à en supporter les charges. Un roi, pour rendre service à son pays, ne doit pas craindre de concevoir et do poursuivre la réalisation d'une œuvre mâme téméraire en apparence. La richesse d'un souverain consiste dans la prospérité publique : elle seule peut constituer à ses yeux un trésor enviable, qu'il doit tendre constamment à accroître.
Jusqu'au jour de ma mort, je continuerai, dans la même pensée d'intérêt national qui m'a guidé jusqu'ici, à diriger et à soutenir notre œuvre africaine ; mais si, sans attendre ce t^rme, il convenait au pays de contracter des liens plus étroits avec mes possef^sions du Congo, je n'hésiterais pas à les mettre à sa disposition. Je serais heureux de mon vivant, de l'en voir en pleine jouissance. Laissez-moi, en attendant, vous dire combien je suis reconnaissant envers les Chambres comme envers le gouvernement pour Taide qu'ils m'ont prêtée à diverses reprises dans cette création. Je ne crois pas me tromper en affirmant que la Belgique en retirera de sérieux avantages et verra s'ouvrir devant elle, sur un continent nouveau, d'heureuses et larges perspectives.
Croyez-moi, cher Ministre,
Votre très dévoué et très affectionné, (Signé) Léopold.
Le testament du Roi est conçu eu ces termes :
Nous, Léopold II, Roi des Belges, Souverain de l'État indépendaot du Congo,
Voulant assurer à Notre patrie bien-aimée les fruits de Fœuvre que, depuis de longues années. Nous poursuivons dans le continent africain avec le concours généreux et dévoué de beaucoup de Belges;
Convaincu de contribuer ainsi à assurer à la Belgique, si elle le veut, les débouchés indispensables à son commerce et à son industrie et d'ouvrir à l'activité de ses enfants des voies nouvelles.
Déclarons, par les présentes, léguer et transmettre, après Notre mort, à la Belgique tous Nos droits souverains sur l'État indépendant du Congo, tels qu'ils ont été reconnus par les déclarations, conventions et traités intervenus depuis 1884 entre les puissances étrangères, d'une part, l'Association Internationale du Congo et l'État indépendant du Congo, -d'autre part, ainsi que tous biens, droits et avantages attachés à cette souveraineté.
En attendant que la législature belge se soit prononcée sur l'acceptation de Nos dispositions prédites, la souveraineté sera exercée collectivement par le conseil des trois administrateurs de l'État indépendant du Congo et par le Gouverneur général.
Fait à Bruxelles, le 2 août 1889.
{Signe) Léopold.
D'après ce testament, le Roi offrait à la Belgique, sans conditions d'aucune sorte, une colonie tout organisée; celte colonie coûterail à la Belgique la somme de 35,000,000 de francs, répartis de la façon suivante : 5 millions au moment de Temprunt et âO millions payés en annuités de â millions pendant un terme de dix années. Au bout de dix années, c'est-à-dire en Tan 1900, la
Belgique se déciderait à accepter ou à refuser le présent royal. En cas d'acceptation, elle recevra une colonie couverte de stations, dont le matériel vaut à peu près la somme avancée ; en cas de refus, l'État du Congo aura un délai de dix ans pour rembourser à la Belgique la somme prêtée. La Belgique ne perdrait donc, dans ce dernier cas, que les intérêts des avances, c'est-à-dire :
io Sur fr. 5,000,000 payés comptant; dix ans à 4 p. c. fr. 2,000,000 ^ Sur fr. 90,000^000 payés en dix annuités ou en moyenne
en cinq ans à 4 p. c 4,000,000
Total fr. 6,000,000
C'est-à-dire que la Belgique court le risque dérisoire de la perle de six millions, et que, d'un autre côté, elle peut, après une étude de dix années, s'annexer une colonie d'une fertilité et d'une richesse inestimables, et assurer à jamais son avenir économique.
Il est incontestable que jamais Souverain, dans l'histoire, n'a posé un acte de pareille générosité ni témoigné tant d'abnégation pour son pays : sacrifier dix années de son existence à l'étude et à la poursuite de projets grandioses; organiser d'une façon détaillée et sur des bases fixes, au prix de labeurs excessifs et en y engageant sa fortune personnelle, un État lointain qui ouvre d'immenses perspectives au commerce et à la colonisation ; puis, avec un chevaleresque désintéressement, faire don du fruit de son travail, au moment où l'on va enfin en recueillir les bénéfices, à sa Patrie, n'est-ce pas l'action la plus magnifique que l'on puisse rêver?
Car enfin. Sa Majesté n'ignorait pas les vues que de nombreuses puissances étrangères avaient sur son État, et Elle savait qu'ElIe eût pu le céder à l'une ou l'autre de ces puissances, qui aurait payé cher une colonie toute constituée par dix années de travaux et de luttes, et qui eût amplement dédommagé le Roi des sacrifices pécuniaires qu'il s'était imposés. Le langage de Léopold II a été vraiment royal et cette action restera dans l'histoire de son règne comme Tune des plus belles qu'ait accomplies ce sage et noble Souverain.
Un article du journal la Cote libre définit exactement la portée de l'action royale et les bénéfices énormes qu'assure la cession du
Congo à la Belgique: <r Au point de vue pratique des affaires — qui doit être plus spécialement celui de la presse financière — ce ne sont pas seulement les chiffres du marché à conclure qui nous semblent extrêmement séduisants, c'est encore la simplicité, c'est la lucidité de la convention, la délimitation bien définie de sa portée si vaste et de notre engagement si insignifiant; c'est l'avantage énorme résultant d'une simple faculté d'achat, faculté laissée pendant le long terme de dix ans et qui, à l'expiration de cette échéance, ne nous place plus devant l'obligation d'un nouveau capital à fournir, mais devant l'alternative daccepter ou de refuser, pour prix de quelques annuités déboursées, la plus vaste des colonies africaines. Dix ans de travaux, l'établissement de grandes voies de communication, un chemin de fer très étendu, des lignes de navigation et de nombreuses lignes commerciales et industrielles l'auront au bout de ce temps mise à fruit et en valeur. »
C*est presque à l'unanimité que la presse belge approuva les clauses de la convention et qu'elle soutint la présentation du projet de loi, qui fut discuté à la séance du â5 juillet. La Chambre vota le projet à 94 voix contre une et le Sénat à 55 voix contre trois abstentions.
Dès ce moment, la question du Congo entrait dans une nouvelle phase et ses destinées s'alliaient à celles de la Belgique ; c'était le premier pas de notre pays vers la politique coloniale ; la voix du pays avait officiellement parlé et s'était ouvertement décidée en faveur de l'OEuvre royale. Il suffit de lire les Annales parlementaires qui relatent les discussions de ces séances mémorables pour se convaincre de l'éloquente signification des déclarations faites par certains membres qui jusqu'alors s'étaient montrés hostiles à l'idée d'une annexion éventuelle.
C'est en des termes élevés et qui montrent l'œuvre sous son véritable jour, que M. Victor Ârnould, l'éminent écrivain, qui n'a cessé en toutes circonstances d'exprimer et de motiver ses sympathies pour le Congo, indique la voie à suivre dans la suite par la Belgique :
« Eh bien ! ce que nous voyons, quant à nous, et avant tout, dans cette entreprise du Congo, si admirablement et consciemment
préparée par le Roi, ce ne sont pas seulement nos ressources accrues, le trop-plein de nos populations déversé, des débouchés ouverts à nos industries, un accroissement énorme à notre activité, notre commerce prenant son essor, le pavillon belge connu, respecté dans les mers lointaines, la Belgique devenant une grande nation politique comme elle est déjà une grande puissance industrielle et intellectuelle. Non, quelque chose dépasse encore pour nous la réalisation de toutes ces promesses.
» C'est la nécessité pour le pays entier d'une entente préalable dans un effort commun, c'est le devoir de remplir désormais notre rôle dans la civilisation générale, c'est le sentiment d'avoir à accomplir, à mener à bonne fin une œuvre commune, collective, nationale, où notre honneur est engagé ; c'est Tobligation de ne pas déchoir devant les autres peuples dans l'action à laquelle nous devons sufBre; et lorsque ces immenses contrées, avec tant de millions d'habitants, nous sont ouvertes, de montrer qu'avec les éléments de notre civilisation supérieure, avec nos instincts pacifiques, notre honnêteté foncière, notre absence d'ambitions mauvaises et égoïstes, nous serons capables de faire, pour l'appropriation des pays nou* veaux, la colonisation, la culture de races inférieures, mieux que d'autres et avec plus de mansuétude, de désintéressement, d'abnégation, tout en obtenant les mêmes résultats matériels et moraux, — et ainsi, non seulement d'agrandir la patrie à l'extérieur, mais de l'agrandir à l'intérieur dans nos âmes et dans nos pensées, en élevant son idéal, et en la rendant non seulement plus forte, mais aussi plus belle et plus digne do dévouement et de respect.
y> Car c'est la patrie qui va se fortifier dans nos cœurs, plus encore qu'au dehors et dans les conseils des nations, par la solidarité en une même et puissante entreprise oii tous nos efibrts économiques et politiques, industriels et intellectuels devront être bandés vers un même but et fondront toutes nos volontés particulières dans la grande et souveraine volonté de la nation elle-même. »
La revision de l'article !•' de la Constitotion. — La dernière fois que les Chambres ont eu à s'occuper de la question du Congo, c'est
lorsqu'il s'est agi de la revision de l'article l""' de la Constitution, revision qui s'est faite en vue de l'annexion éventuelle d'une colonie, qui n'est autre que le Congo. En effet, cette annexion soulevait une question de droit constitutionnel, la suivante : ce L'annexion d'une colonie est-elle compatible avec l'article l""^ de la Constitution? »
L'article 1*' disait : « La Belgique est divisée en neuf provinces. y> Ces provinces sont : Anvers, le Brabant, la Flandre occiden- » taie, la Flandre orientale, le Hainaut, Liège, le Limbourg, le » Luxembourg, Namur, sauf les relations du Luxembourg avec la » Confédération germanique.
» Il appartient à la loi de diviser, s'il y a lieu, le territoire en un » plus grand nombre de provinces. »
Cet article, disait-on, ne prévoit point l'annexion d'une colonie. Il est limitatif. Il détermine l'étendue du territoire de la Belgique et en énumère les parties. Il ne laisse donc point de place à l'annexion d'un territoire colonial. Par conséquent, pour annexer une colonie, il est indispensable de reviser l'article 1*"'.
 cela nous répondons : L'article i^' de la Constitution n'a eu d'autre but que de déterminer le territoire de la Belgique tel qu'il devait être déterminé constitutionnellement en 1831.
Il ne faut pas oublier, en effet, que d'autres articles de la Constitution s'occupent de la détermination du territoire. Ce sont les articles 3 et 68, § 3.
L'article 3 est ainsi conçu : « Les limites de l'État, des provinces » et des communes ne peuvent être changées et rpctiSées qu'en i> vertu d'une loi. »
L'article 68, § 3, dit : x Nulle cession, nul échange, nulle adjonc- » tion du territoire ne peut avoir lieu qu'en vertu d'une loi. »
On le voit, la Constitution prévoyait parfaitement l'adjonction d'un territoire, ainsi qu'un changement ou une rectification des limites de l'État. Et l'une ou l'autre de ces opérations ne peut être faite « qu'en vertu d'une loi ». La Constitution déclare donc qu'en vertu d'une loi on peut constitutionnellement adjoindre un territoire au territoire belge : une loi suffit. Ces textes écartaient expressément la nécessité d'une revision de la Constitution en vue de l'annexion d'une colonie.
Il y a d'ailleurs un précédent : les textes constitutionnels que nous venons de citer ont reçu des Chambres belges une interprétation conforme à notre opinion ; ces textes, en effet, prévoient aussi bien une cession de territoire que l'adjonction d'un territoire. Or, en 1839, la question de savoir si ces textes autorisaient la cession d'une portion notable du territoire belge fut portée devant les Chambres et tranchée par elles dans le sens que nous indiquons.
Le S3 janvier 1839, les représentants des grandes puissances avaient soumis à la Belgique et à la Hollande un projet de traité fixant les bases de la séparation des deux pays : ce projet nous enlevait la moitié du Luxembourg et la plus belle partie du Limbourg. Le 19 février, le Ministère soumit aux Chambres un projet de loi ainsi conçu : « Le Roi est autorisé à conclure et à signer les » traités qui règlent la séparation entre la Belgique et la Hollande, » sous telles clauses, conditions et réserves que Sa Majesté pourra » juger nécessaires ou utiles dans l'intérêt du pays. »
C'est à cette occasion que la question de constilutionnalité fut soulevée et résolue en faveur de la légalité du projet (1).
Par suite de cette décision, certaines parties de Tarticle i" étaient devenues caduques : telle était la disposition qui réservait les relations du Luxembourg avec la Confédération germanique.
L'article 1^' n'a donc pas fait obstacle à l'application des articles 3 et 68 qui prévoient également une adjonction ou une cession de territoire. Les Chambres ont décidé que ces articles pouvaient être appliqués alors même que cette application entraînait la caducité d'une partie de l'article 1^. A fortiori pouvaient-ils être appliqués lorsque cette application n*entratnait aucune modification à l'article l*'. Tel était le cas de Tannexion d'une colonie. Car Tarticle 1* déterminait le territoire de la Belgique actuelle et en énumérait les parties. L'annexion d'une colonie n'eût rien changé ni à cette détermination ni à cette énumération. La mère patrie fût restée telle qu'elle était. L'annexion d'une colonie constitue bien une adjonction de territoire, mais elle n'augmente point le nombre de nos provinces, dont nos colonies resteront distinctes.
(l) Voir Thonisskn : (JonstiMîon belge^ au n» 6.
H. ÂCanSTI BUBHAZBT, tOmBTBX B'ÉTàT.
Pour prétendre le contraire, il fallait aussi soutenir qu à partir du moment où Fannexion du Congo serait définitivement faite, tous les naturels de ce pays se fussent trouvés, ipso facto, assimilés aux Belges et eussent joui de tous les droits publics et privés que nous confèrent notre Constitution et nos lois : labsurdité d'une pareille conséquence saute aux yeux (1).
En résumé, Tarlicle l""' réglait le territoire de la Belgique tel qu'il était au moment de la fondation du royaume. Il ne s'occupait point de l'adjonction d'un territoire. Ce sont les articles 3 et 68 qui règlent cette adjonction et ils déclarent que celle-ci ne peut être faite qu'en vertu d'une loi* Nous sommes donc fondé à pouvoir affirmer qu'une loi suffirait pour annexer le Congo et qu'il n'était nullement nécessaire de reviser la Constitution sur ce point.
Cependant, et à juste titre, la revision de la Constitution étant décidée, pour éviter toute équivoque dans l'avenir, nos constituants préférèrent introduire à l'article 1^' des modifications prévoyant, non seulement l'adjonction d'une colonie à la Belgique, mais encore la façon dont cette colonie serait administrée et la manière dont la défense en serait assurée. La Commission de la Chambre, ayant M. ScboUaert pour rapporteur, proposa donc un nouvel article 1""^, ainsi congu :
« Art, !•'. — La Belgique est divisée en provinces.
» Ces provinces sont : Anvers, le Brabant, la Flandre occidentale, la Flandre orientale, le Hainaut, Liège, le Limbourg, le Luxembourg et Namur.
i> Il appartient à la loi de diviser, s'il y a lieu, le territoire en un plus grand nombre de provinces.
» Les colonies, les possessions dCoutre-mer ou protectorats que la Belgique peut acquérir sont régis par des lois particulières.
» Les troupes destinées à la défense de ces territoires ne peuvent être recrutées que par des engagements volontaires. »
La discussion eut lieu à la Chambre les 11, 12 et 13 juillet 1893 : elle fut des plus intéressante, car la Chambre compte des adversaires décidés de toute politique coloniale, et le débat fut très
(l) Voir Thohxbbin, no 8 : Incorporation à 2a Bétgiçue éTune contée étrangère.
animé. Nous n*avons pas à examiner ici les divers discours qui furent prononcés; MM. Feron, Lambiotte et Hanrez attaquèrent, le premier, en des termes sagement mesurés, la politique coloniale en général, les deux autres, l'œuvre du Congo en particulier.
M. Beernaert, dont on ne peut méconnaître la profonde érudition sur la question du Congo dont il s'est spécialement occupé pendant les longues années qu'il a été au pouvoir, prononça un magistral discours, dans lequel il lit facilement raison des attaques injustifiées dont a été trop souvent Tobjet la gigantesque entreprise réalisée par le Roi. En termes élevés, M. Beernaert rappela les étapes de rOEuvre africaine; il exposa, dune façon précise, tout le bénéfice que retirerait, de l'annexion du Congo, la mère patrie; toutes les questions que nous avons étudiées et développées au cours de notre ouvrage, il les examina d'une manière aussi claire que concise et méthodique, et il termina son éloquent discours par ces sages paroles : « Encore une fois, ce n'est pas aujourd'hui que vous avez à décider si la Belgique acceptera ou non le don qui lui est ofiert. Le Roi ne l'a pas voulu ainsi : il entend n'ofirir au pays qu'une œuvre en quelque sorte achevée, ne laissant plus guère déplace à l'inconnu^ et qu'une enquête permanente de dix années permettra au pays de juger sous tous ses aspects, sous toutes ses faces. Il entend, pendant huit années encore, y consacrer ses ressources, son action personnelle, ses soins de chaque jour, pour ne pas dire de chaque nuit.
» Et alors, le chen)in de fer achevé, Anvers reliée aux profondeurs de l'Afrique par une ligne ininterrompue de services à vapeur, le pays verra ce que son intérêt commande.
» N'est-ce pas avec raison que Thonorable M. Frère-Orban déclarait que semblable convention est vraiment léonine et jamais pays fut-il plus patriotiquement traité par son Souverain? »
Nous le répétons, M. Beernaert, qui a consacré une grande partie de son temps, malgré les écrasantes charges de ses fonctions de Chef de Cabinet et de Ministre des Finances, à l'étude approfondie de la question africaine, sujet qui, dit-il lui-même, « m'est cher et doit m'être cher », M. Beernaert personnifie les relations de la Belgique et du Congo, et, le jour où notre Patrie prendra la sage décision de s'annexer la brillante colonie qui lui est offerte, elle
devra un tribut de profonde reconnaissance à cet homme de cœur et d'immense talent, qui l'a éclairée et dont la persévérance désinterressée aura vaincu ses dernières et pusillanimes hésitations.
Après quelques discours, de M. firialmont, qui mit en relief les qualités révélées par nos officiers dans l'exploration du Congo et dans la guerre arabe, de H. Woeste, discours éloquent dans lequel
U. LB O&STALIEB DSBOAHFB.
le fin orateur envisagea surtout l'œuvre du Roi au point de vue du développement de la civilisation chrétienne, de M. Janson, qui affirma une fois de plus sa sympathie à la question du Congo et son désir de voir organiser de grandes expéditions scientifiques, la Chambre vota, le 13 juillet 1893, par 115 voix contre 6 et une abstention, l'article 1" tel que nous l'avons reproduit ci-dessus. . Au Sénat, c'est à M. le chevalier Descamps .qu'échut l'honneur
de faire le rapport sur la révision de Tarticle 1^' ; ce rapport, qu'il présenta à la réunion du S5 juillet, est un chef-d'œuvre au point de vue du droit international; avec une sûreté de jugement remarquable et une érudition profonde, M. Descamps y examine la situation juridique des colonies dans les gouvernements constitutionnels ; il y fail Thistorique de la question coloniale en Belgique ; il y compare le droit constitutionnel des nations qui possèdent des colonies ; enfin, après avoir traité de la grave question de la neutralité, il termine par ces termes élevés : « C'est dans un sentiment de vive admiration et de profonde gratitude envers notre auguste Souverain, cest avec une légitime fierté nationale que la Commission sénatoriale de la revision constitutionnelle propose d'adopter, pour l'article 1*" de la Constitution, la rédaction votée par la Chambre des représentants. »
M. le chevalier Descamps occupe une place toute spéciale dans les relations de la Belgique et du Congo : la question coloniale lui est particulièrement sympathique et il s*est employé à la vulgariser par des brochures d'un intérêt extrême, telle que La part de la Belgique dans le mouvement afticain; au Sénat, c'est M. Descamps qui, en toutes circonstances, a défendu avec talent la cause du Congo, et il Ta fait avec l'enthousiasme que lui donne sa conviction dans l'avenir de l'OEuvre.
C'est dans sa séance du 2 août que le Sénat vota l'article 1^, légèrement amendé par M. Beernaert qui avait ajouté le mot européennes après le mot troupes; larticle ainsi modifié fut adopté par 67 voix contre 4 et une abstention.
Ces difiérents votes sont trop éloquents pour exiger des commentaires : ils prouvent que l'immense msyorité de nos Chambres a apprécié sainement la grandeur de TOEuvre et la noblesse du sacrifice que s'est imposé le Roi ; l'enquête permanente à laquelle, jusqu'en 1900, peuvent se livrer amis et ennemis du Congo, ne fera que renforcer la conviction que tout notre avenir économique repose sur cette base : c< le Congo » , et que c'est pour assurer l'existence de nos descendants que nous devons entrer résolument dans la voie de la politique coloniale.
Pour terminer, nous examinerons deux importantes questions.
sur lesquelles nous nous permettons d'appeler l'attention des juristes; la neutralité de la Belgique en cas d'annexion, et rétablissement de colonies pénitentiaires.
La neutralité de la Belgique en cas d'annexion. — L'une des questions les plus graves qui se présentent lorsque Ton prévoit l'annexion du Congo à la Belgique est celle-ci : « L'annexion du Congo ne pourrait-elle compromettre la neutralité garantie à la Belgique? »
La question a été posée en 1890 au gouvernement belge par la Section centrale chargée d'examiner le projet de convention entre la Belgique et l'État indépendant du Congo (prêt de 25 millions). Dans sa réponse, le gouvernement estime que l'annexion du Congo ne fera courir aucun risque à la neutralité de la Belgique, Cette opinion est fondée sur les meilleurs arguments.
L'État du Congo est lui-même un État neutre. Sa neutralité est assise sur des conventions diplomatiques aussi solennelles que celles qui garantissent la neutralité de la Belgique : il s'agit de la Conférence de Berlin et de l'Acte général de cette conférence. Les dispositions relatives à la neutralité des possessions africaines sont consignées dans les articles 10, 11 et IS, commentés et éclairés par le rapport joint au protocole du 33 février 1885.
En conformité de l'article 10, l'État indépendant du Congo s'est déclaré perpétuellement neutre, réclamant les avantages garantis par le chapitre III de l'Acte de Berlin et assumant les charges que la neutralité comporte. Par cette déclaration, datée du l^'août 1885, la neutralité de l'État du Congo a été régulièrement établie ; toutes les puissances signataires de l'Acte de Berlin sont donc tenues, en raison de leurs engagements, à respecter cette neutralité et à prêter leur médiation ou leurs bons offices pour en empêcher la violation (art. 11).
Dans sa réponse à la Section centrale, le Gouvernement constate que « l'annexion de l'État du Congo à un État européen quelconque » ne changerait rien par elle-même à cette situation. A plus forte » raison, dit-il, en serait-il ainsi en cas d'annexion à la Belgique, » qui est elle-même un État neutre et cela dans des conditions plus
» complètes que TÉtat du Congo, puisque les puissances ne doivent )> pas seulement garantir la neutralité belge, mais la faire respecter. t> La reprise éventuelle de l'État du Congo par la Belgique aurait » donc pour eïïet d'améliorer les conditions de la neutralité actuelle » de cet Étal, puisque, pour le soustraire à la chance d'être enve- » loppé dans une guerre européenne, la garantie belge viendra se » joindre pour lui à celle contenjue dans les articles 11 et 12 de 3> TÂcte de Berlin. »
Peut-être cette appréciation va-t-elle trop loin. Nous pensons qu'après comme avant l'annexion le Congo resterait purement et simplement sous le régime de la neutralité de l'Acte de Berlin, et que, à moins d'une déclaration nouvelle des puissances garantes de la neutralité belge, les garanties spéciales de celle-ci ne pourraient s'étendre à la colonie du Congo. Ces garanties entraînent pour les puissances garantes de lourdes charges. Si ces garanties devaient s'étendre à la neutralité du vaste territoire du Congo, ces charges se trouveraient éventuellement aggravées dans des proportions redoutables, que ces puissances n'ont pas prévues quand elles ont signé le traité de garantie concernant la Belgique. Il est évident que c'est du territoire européen de la Belgique seulement qu elles ont garanti la neutralité par ce traité; on ne saurait exiger d'elles que, sans leur consentement exprès, leurs obligations reçoivent une extension qui n'était point prévue lors de la signature du traité.
Prétendre le contraire, c'est s'exposer à recevoir une protestation des puissances; peut-être même, dans la crainte de voir leurs charges aggravées, prétendraient-elles de leur côté que, l'annexion d'une vaste colonie changeant complètement la situation politique de la Belgique, elles n'entendent plus se considérer comme liées parle traité de 1839, tout au moins en tant que les garanties de la neutralité beige excèdent celles de la neutralité de la colonie congolaise.
Pour éviter jusqu'à l'ombre d'une aussi lâcheuse éventualité, pour ôter aux puissances tout prétexte d'un agissement dé cette sorte, ainsi que pour se conformer strictement aux principes du droit, il faut admettre que, dans le cas où le Congo serait annexé à la Belgique :
.1^ La neutralité de la Belgique resterait garantie par le traité de 1839;
â^ La neatralité du Congo resterait garantie par TActe général de la Conférence de Berlin.
La neutralité de notre colonie ne serait donc pas garantie identiquement de la même manière que la neutralité de la mère patrie. Pour bizarre qu*elle paraisse au premier abord, cette situation n'en est pas moins parfaitement admissible.
Remarquons qu'il n*y aurait de différence que dans les garanties. Les avantages et les charges de la neutralité seraient les mêmes pour la Belgique et pour sa colonie. Mais au cas où la neutralité de l'une ou de Tautre serait violée, les devoirs des puissances garantes ne seraient pas les mêmes. Certes, après l'annexion, en droit, quiconque violerait la neutralité du Congo violerait du même coup la neutralité de la Belgique : mais il importerait de distinguer sur lequel des deux territoires, de la Belgique ou du Congo, celte violation se traduirait en actes. Est-ce sur le territoire africain? Les devoirs des puissances n'iraient pas au delà des obligations déterminées par l'Acte de Berlin. Mais si le conflit a un contre-coup en Europe, si le territoire de la mère patrie se trouve menacé, c'est le traité de 1839 qui règle les obligations des puissances garantes.
Telle est, selon nous, la situation juridique qui sera faite à la Belgique et au Congo par l'annexion, à moins toutefois, comme il est permis de l'espérer, que les puissances garantes de la neutralité belge ne consentent à en étendre les garanties à la neutralité du Congo.
On le voit, notre système écarte toute difficulté d'interprétation ; il nous offre aussi une sécurité complète.
Qui ne voit, en effet, que la situation politique est telle que toutes les grandes puissances auraient le plus profond intérêt à empêcher toute violation de la neutralité de notre colonie? La neutralité du Congo est aussi indispensable à l'équilibre africain que la neutralité de la Belgique l'est à l'équilibre européen : on aurait toujours à craindre que la violation de notre neutralité au Congo n'enlratnàt bientôt la violation de notre neutralité en Belgique? Les mêmes raisons politiques qui protègent celle-ci protègent la première. Il est donc déraisonnable d'éprouver, au sujet de l'annexion du Congo, des craintes pusillanimes pour notre neutralité. Celle-ci demeurera
aussi solide, aussi respectée après lannexion qu'auparavant. Redoutons plutôt de manquer de la virilité qui seule assure la vie des peuples ; craignons de laisser échapper le magnifique port de richesses qui nous est providentiellement offert et qu'un Roi sage et généreux a mis à portée de notre main.
Le Congo et les colonies pénitentiaires, — La Belgique est une des rares puissances qui ne possèdent pas de colonies pénitentiaires. N*y aurait-il pas lieu d'utiliser le Congo pour y fonder des colonies pénitentiaires? La question a été soulevée déjà. Plusieurs avis favorables ont été émis. Au dernier Congrès de Malines, M. Nyssens, professeur à l'Université de Louvain, a déposé en ce sens les conclusions suivantes, qui ont été admises par l'Assemblée.
« L'Assemblée émet le vœu que le gouvernement s'entende avec l'État indépendant du Congo en vue de la création, sur l'un des plateaux salubres du Haut-Congo, d'une colonie pénitentiaire organisée d'après les principes suivants :
» La colonie ne recevrait que des condamnés ayant subi un emprisonnement cellulaire d'une durée minimum de trois ans.
» Le transfert dans la colonie ne serait en aucun temps un droit pour le condamné, mais une faveur et une récompense.
» Le gouvernement n'y enverrait que les condamnés jugés dignes d'être admis dans un temps peu éloigné au bénéfice de la libération conditionnelle au Congo et qui réuniraient les conditions physiques et morales nécessaires pour y créer des établissements agricoles.
» Le transfert dans la colonie ne serait jamais pour le condamné une obligation pénale : aucun envoi n'aurait lieu sans l'assentiment du condamné. Son adhésion entraînerait pour lui l'engagement de demeurer au Congo après l'extinction de sa peine, pendant un temps indéterminé.
» Les colons seraient employés soit à des travaux publics, soit principalement à des travaux agricoles.
^^ » Après un certain temps de travail en commun, pendant lequel
y.;,.,' serait évité autant que possible le contact avec la population libre,
ils pourraient obtenir une demi-liberté.
» La libération conditionnelle pourrait ensuite leur être accordée avec une concession conditionnelle de terre.
» La libération déCnitive une fois acquise, les colons n'auraient d autre obligation que de demeurer sur le territoire congolais pendant le temps fixé au moment de leur expatriation. »
Il est incontestable que la fondation de colonies pénitentiaires au Congo offrirait pour la Belgique de grands avantages. Plusieurs grandes nations ont déversé dans leurs colonies le trop-plein de leurs prisons; la colonisation de l'Australie, aujourd'hui si prospère, a été faite par les « convicts t» que l'Angleterre y déportait. Dans la Guyane, la colonisation pénitentiaire a donné de bons résultats.
L*encombrement de nos prisons a été officiellement constaté; le gouvernement actuel s'est vu forcé de prendre d*urgence diverses mesures pour y porter remède. Mais ces mesures sont d'une efficacité précaire; après un petit temps d*arrèt, le mal ira de nouveau croissant. L'encombrement de nos colonies pénitentiaires n'est pas moins grand. L'État belge est obligé de nourrir, à Hoogstraeten et à Merxplas, un nombre considérable de vagabonds dont Tentretien coûte fort cher ; s'il est parmi eux beaucoup de malheureux dignes de pitié, le plus grand nombre ne constitue cependant que le rebut de la société. Les jeunes vagabonds surtout ne quittent guère les colonies pénitentiaires que pour se faire bientôt condamner à la prison.
Certes les sociétés modernes ont de grands devoirs d'humanité à remplir envers les misérables et les délinquants. Mais il reste à voir si les méthodes employées actuellement sont les meilleures et si elles doivent exclure tout autre système.
La colonisation pénitentiaire du Congo a pour principaux adversaires les partisans du régime cellulaire. Sans discuter cette opinion, ce qui nous entraînerait loin hors des limites de notre cadre, nous ferons remarquer que le système cellulaire a, malgré la longue durée de son application en Belgique, gardé assez d'adversaires et présenté assez d'inconvénients pour qu'il soil permis de ne pas l'admettre d'une manière absolue, à l'exclusion de tout autre système. D'abord, le système cellulaire a englouti des sommes éiiormes : l'entretien des détenus, selon cette méthode, constitue une lourde
charge pour l'État et donne lieu à des parallèles regrettables entre la situation des condamnés, dont plusieurs comptent parmi les pires criminels, et le sort de tant de Belges qui ne se sont jamais rendus coupables d*aucun délit. N*est-il pas excessif de consacrer tant d'argent à la guérison morale, souvent très problématique, de certaines catégories de coupables, qui ne méritent guère de si coûteux efforts ni de si grandes rigueurs, alors que ces rigueurs et ces efforts sont condamnés à demeurer stériles? Et d'autre part est-il certain que ces méthodes de moralisation conviennent également à tous les délinquants? Le doute est permis. Il suffit, non pas à ruiner la valeur de l'encellulement, mais à la diminuer de telle sorte qu'on puisse, sans mériter l'anathème, proposer d*aulres systèmes pénitentiaires en concurrence avec celui-là.
Telle est la pensée de M. Nyssens. Il fait de la déportation au Congo, non un droit, mais une faveur que le condamné pourrait toujours refuser.
Nous pensons que M. Nyssens prend trop de précautions. Il nous semble que le gouvernement pourrait n'y pas mettre tant de façons avec toute une catégorie de condamnés, les condamnés à mort : pour ceux-ci, la déportation au Congo avec Tespoir d'une prompte libération qui leur permettra de s'établir et de fonder famille dans une admirable colonie, serait-ce une peine si terrible que le législateur dût en avoir mal à la conscience? De même, pour les condamnés aux travaux forcés à perpétuité, si leur santé le permet, la déportation au Congo avec une réduction de peine telle, qu'après avoir été employés durant très peu d'années à des travaux spéciaux compatibles avec une bonne hygiène de l'Européen, ils jouissent de la liberté conditionnelle et enfin de la liberté complète, est-ce donc si exorbitant? Pour les autres catégories de condamnés, nous nous rallions aux conditions formulées par M. Nyssens : nul ne les trouvera trop dures, puisque la déportation doit, en tous cas, être acceptée par le condamné.
Quant aux vagabonds, on pourrait en déporter certaines catégories, en les condamnant à des travaux agricoles : il faudrait» nous semble-t-il, déporter de préférence les jeunes vagabonds, qui peuvent devenir d'excellents colons, en leur garantissant une
prompte libération et de sérieux avantages. II devraient s'engager à rester au Congo durant un temps déterminé; par contre, TÉtal leur accorderait, à l'expiration de leur peine, la propriété de certains terrains bien situés, et les encouragerait à former des villages blancs; ces agglomérations deviendraient rapidement, Texemple d'autres nations permet de l'espérer, de véritables foyers de civilisation dans le continent noir : ce seront les germes des futures villes du Congo.
Qui ne voit que ce régime est essentiellement moralisateur? Les mêmes raisons qui ont fait admettre la libération conditionnelle militent en faveur de l'établissement de colonies pénitentiaires au Congo. La vie au grand air, les travaux agricoles, la demi-liberté et l'espoir d'une libération complète ainsi que d'un établissement honorable, voilà ce qui attend nos déportés.
Ce système n'est-il pas aussi moralisateur et bien plus humain que risolement dans une cellule, avec son effroyable compression, l'étoufTement méthodique qui en résulte et que les plus habiles palliatifs n'ont pu empêcher de mener promptement à la tombe tant d'individus pour qui la peine de mort avait pourtant été commuée?...
Toutefois un point nous paraît mériter quelques critiques dans les savantes conclusions de M. Nyssens, indépendamment de remarques que nous venons de formuler. M. Nyssens admet que, dès à présent, avant que le Congo soit devenu une colonie belge, nous pourrions, moyennant une convention conclue avec l'Ëtat du Congo, envoyer sur le territoire de l'État des condamnés belges. Il ne nous semble pas que cette thèse soit admissible; ce serait le bannissement avec emprisonnement à l'étranger. Or, la peine du bannissement est abolie en Belgique. Et nous ne voyons pas comment une convention internationale permettrait à un État étranger de détenir des Belges condamnés en Belgique. Une telle convention organiserait une sorte de traite des blancs qui nous parait inadmissible. Nous ne pourrons envoyer nos détenus au Congo que lorsque le Congo sera devenu une colonie belge.