INTRODUCTION
La colonie du Congo est aujourd'hui en pleine efflorescence et TŒuvre royale dans tout son épanouissement. Les diverses questions qui ont agité l'opinion publique en ces derniers temps ont fixé l'attention universelle sur cette contrée, où depuis dix-huit ans s'est transportée l'activité de nos compatriotes et sur laquelle veille le génie clairvoyant de notre Roi. Le Congo a traversé plusieurs crises et il a fallu à notre Souverain une volonté de fer, une énergie de tous les instants, une persévérance admirable pour poursuivre, en dépit de la sourde méfiance rencontrée au début, la réalisation de ses deux rêves généreux : celui de tirer du néant une race que des siècles d'obscurité, de barbarie, d'esclavage semblent avoir avilie; l'autre, d'une conception plus pratique, de doter sa patrie d'une colonie faite de toutes pièces et destinée à assurer à jamais notre avenir économique.
Dix-huit ans nous séparent du jour où se réunit au Palais de Bruxelles la Conférence internationale de géographie : à cette époque le centre de l'Afrique présentait, sur nos cartes, un grand espace blanc; c'était l'inconnu mystérieux, où l'on devinait tant de richesses à exploiter, — et aussi tant de misères à secourir... Un homme eut le courage de regarder en face cet inconnu,
d'entreprendre la solution de ce grand problème, — et, aujourd'hui, le roi des Belges peut s'enorgueillir de l'œuvre accomplie, car le jour est proche où ses efforts, secondés par tant de dévouements et d'abnégations, seront couronnés du succès le plus complet, où le cœur de l'Afrique, entièrement exploré, sera soumis à nos lois et à nos mœurs, où la colonie congolaise, établie sur des bases dorénavant inébranlables, sera complètement ouverte à la civilisation, où enfin, dans la moindre station, dans le moindre village, flottera glorieusement l'étendard bleu à étoile d'or, emblème de protection et de paix.
La carte du Congo, quoique encore imparfaitement dressée, montre les progrès accomplis en matière scientifique : tout le réseau fluvial, le plus beau du monde, a été reconnu et exploré ; le cours du Congo est complètement tracé. Les travaux particuliers de certains explorateurs ont fourni des renseignements sur toutes les parties de la science : le capitaine Delporte et le lieutenant Gillis ont déterminé la position astronomique exacte d'un grand nombre de points importants; les observations météorologiques des docteurs von Dackelmann et Etienne ont permis de se faire une idée du climat et de ses dangers; d'autres, tels que MM. Dupont, Cornet, Diderrich, etc., ont enrichi les sciences naturelles et la géologie, et l'on connaît aujourd'hui, grâce à tous nos courageux explorateurs, ce que le Congo nous réserve de richesses, tant minérales que végétales; les mœurs et coutumes des peuplades sauvages nous ont été révélées, et les ouvrages publiés par MM. Coquilhat, Storms, etc., etc., nous ont mis au courant des pratiques curieuses et des horribles habitudes des peuplades intertropicales. Au moral, les résultats sont plus beaux encore : les populations indigènes viennent se mettre d'elles-mêmes sous le protectorat de l'État, recherchent le blanc et écoutent ses conseils; les noirs s'enrôlent en foule comme soldats et comme travailleurs, se plient parfaitement à la discipline, montrent un très grand courage et un dévouement à toute épreuve; les luttes intestines se font plus rares; la
religion chrétienne étend peu à peu son action bienfaisante, pénètre ces âmes primitives et en dissipe les mauvais instincts. La traite est un des principaux objectifs du Roi, qui ne ménage rien pour enrayer le hideux commerce d'esclaves : la Conférence de Bruxelles, inspirée par Sa Majesté, a édicté un code de la traite, code admirable et digne de notre siècle de progrès et d*humanité. Au prix des plus grands sacrifices, le Roi a organisé la guerre à Tesclavage : le camp de Basoko, élevé par le capitaine Roget, celui de Lusambo« œuvre du lieutenant Paul Le Marinel, l'expédition Van Kerkhoven dans rUelle, la campagne de Dhanis sont autant de pas gigantesques dans la voie du succès. D*un autre côté, la Société antiesclavagiste, sous les auspices du roi Léopold, a entrepris spécialement d'empêcher le commerce d'esclaves au Tanganyka et elle y a envoyé le capitaine Jacques, chargé dopposer une barrière au honteux trafic. La Belgique n'a-t-elle pas le droit d*ôtre fière que ce soient ses enfants que Ton emploie à ces entreprises humanitaires, et ne peut-elle s'enorgueillir que ce soit à son Roi que revient l'honneur de ces
croisades modernes !
Car s'il est une œuvre grandiose, géniale, digne de l'admiration universelle, n'est-ce pas cette tentative généreuse d'arracher des millions d'êtres à Tignorance, à la barbarie, aux plus affreuses coutumes et aux pratiques les plus cruelles? Et cette œuvre de civilisation, si noblement comprise, à laquelle tant de braves cœurs se sont dévoués, conduite avec tant d'intelligence par Sa Majesté Léopold II, qui y consacre depuis dix-huit ans son temps, sa fortune et son génie politique, ne sera-t-elle pas le plus beau, le plus brillant fleuron de Sa couronne?
A un autre point de vue, — pratique celui-là — celui de l'avenir de notre Belgique, l'œuvre congolaise aura une utilité fondamentale incontestable : l'accroissement continuel, exagéré de la population, tant en Belgique que dans les autres pays du monde, exige des émigrations nombreuses, et ce n'est plus vers les contrées improductives de l'Amérique du Sud que doivent se
diriger les familles d'émigrants : le roi des Belges a ouvert à Tagriculture, au commerce et à Tindustrie une contrée fertile, où il ne manque que des dirigeants européens pour en faire la plus belle partie du monde.
Certes, cette émigration nest pas sans danger et sans présenter, au commencement, de sérieuses difficultés : le blanc aura parfois à lutter contre la mauvaise volonté des indigènes et souvent à combattre ce cruel ennemi, l'ennemi ordinaire des pays chauds : la fièvre. Mais cette maladie n'existe-t-elle pas en Amérique, cent fois plus terrible et plus mortelle, et peut-on comparer la fièvre d'Afrique, souvent bénigne, à l'épouvantable fièvre jaune, qui ne pardonne que rarement? Le chiffre des décès, qui est, d'après les statistiques, en moyenne de sept pour cent annuellement, n'est pas plus élevé que celui des autres colonies.
La fertilité du sol est indiscutable ; des témoignages sérieux l'attestent suffisamment ; la flore équatoriale se distingue par une merveilleuse richesse, et les produits africains acquerront une importance inestimable lorsque le chemin de fer en permettra le trafic permanent et le transport rapide à la côte; dé plus, l'humus congolais se prête admirablement à la production des légumes et des arbres européens et fournit ainsi aux blancs une alimentation saine et nécessaire.
Le commerce est déjà florissant ; il s'exporte chaque année des produits pour une somme élevée, dont le chiffre croit toujours. Anvers devient le premier marché d'ivoire du monde. Des sociétés privées se sont fondées pour l'exploitation de toutes les branches commerciales et leur prospérité est aujourd'hui assurée : la Compagnie du Congo pour le Cominerce et VlndustHe, qui s'est constituée pour étudier les ressources congolaises et qui comprend un personnel considérable de travailleurs et d'employés ; la Compagnie des Magasins générauco, qui a pour objet d'assurer aux Européens qui s'expatrient là-bas les ressources nécessaires, tant en vêtements qu'en vivres, de créer des habitations, des hôtels confortables, etc.; la Compagnie des Produits du Congo,
compagnie spécialement agricole, qui se charge de Télevage du bétail et de la production du sol ; la Compagnie du Chemin de fer, etc. Cette initiative privée prouve que l'œuvre a été appréciée ainsi quelle doit l'être par les commerçants et les industriels belges.
Le chemin de fer, dont les premières études ne commencèrent qu'en 1886 et dont les travaux sont aujourd'hui en pleine activité, est l'une des entreprises les plus colossales qui aient été tentées. Ici encore, les financiers ont montré leur confiance en l'Œuvre royale, et ils ont engagé de grands capitaux dans l'avenir de cette voie ferrée qui, reliant Matadi à Léopoldville, les deux stations entre lesquelles le fleuve n'est pas navigable, supprimera la longue et mortelle route des caravanes et permettra d'atteindre en peu de jours les stations les plus éloignées du Haut-Fleuve. Depuis longtemps la gare de Matadi est achevée et la voie s'étend vers Léopoldville sur une grande longueur. Le personnel comprend plus de 200 blancs et 3,000 noirs de toutes nationa^tés.
L'œuvre du Congo a ouvert une carrière à nos compatriotes, à quelque position sociale qu'ils appartiennent : les ofiSciers y trouvent un vaste champ d'action, où leur courage et leur caractère actif ont obtenu jusqu'à ce jour de magnifiques résultats : les noms des Cambier, des Hanssens, des Goquilhat, des Van Gèle, des Le Marinel, des Baert, des Roget, des Van Kerkhoven, des Jacques et de tant d'autres méritent d'être inscrits en lettres d'or sur le monument qu'on élèvera un jour à ceux qui ont si noblement consacré le meilleur de leur existence à combattre le beau combat de la régénération de la race noire. Les médecins, les avocats, les magistrats occupent au Congo des situations lucratives. Les ouvriers de toutes catégories pourront s*y procurer du travail largement rémunéré; les cultivateurs trouveront un sol riche, qui ne demande qu'à produire; des sociétés exploiteront bientôt des mines de cuivre, de fer, etc., où les mineurs pourront obtenir des places de directeurs, surveillants de travaux; les stations se fondent en foule, deviennent de
véritables villes où les bras des maçons, des charpentiers, des menuisiers trouveront à s'occuper; le chemin de fer exige des ouvriers habiles, des mécaniciens, des chauffeurs, des cantonniers, etc. Bref, toutes les classes laborieuses trouveront au Congo des emplois bien rétribués, et la façon dont TÉtat et les Compagnies engagent leurs serviteurs, pour trois ans, leur permettra, leur terme fini, de rentrer au pays possesseurs d'une petite somme d argent avec laquelle il leur sera facile de s'établir.
Notre but a été, en écrivant ce livre, de faire un résumé complet de toutes les connaissances acquises sur le Congo, qui ont rapport à son histoire, à son organisation politique et à Tavenir économique de cette contrée que le Roi, avec un désintéressement si noble, a léguée à Sa patrie, la mettant ainsi au niveau des grandes puissances, qui toutes ont leurs colonies.
On a beaucoup écrit touchant le Congo ; la plupart d«8 voyageurs ont publié leur journal quotidien ; tous les journaux livrent avec empressement au public leurs informations sur TAfrique; le Mouvement géographique a relaté les expéditions les plus intéressantes et fourni à la curiosité du public des récits inédits et d'importants articles scientifiques et économiques. Mais il nous a semblé qu'un livre manquait : un livre que tout le monde pourrait consulter, classé méthodiquement, où Ton trouverait avec facilité tous les renseignements désirables sur les diverses questions congolaises. Cette lacune, nous espérons l'avoir comblée. Nous avons lu presque toutes les publications ayant trait d'une façon quelconque au Congo ; nous avons causé longuement avec des o£Sôiers ayant fait de longs séjours au Congo, et ils ont bien voulu mettre gracieusement à notre disposition leurs notes et leurs manuscrits. Des lettres particulières, reçues de plusieurs points de TEtat indépendant, nous ont permis de livrer à la publicité des renseignements inédits et intéressants. De sorte que, quoique n'ayant pas parcouru les régions que nous décrivons, nous pouvons espérer nous en être rendu un compte exact et en avoir fait une description fidèle.
Notre programme comporte sept parties différentes :
P Lb Congo historique. — Nous y relatons, avec toute la concision possible, et en émaillant notre récit d'extraits de livres, de rapports les plus intéressants, les explorations et les expéditions qui ont amené la découverte de presque tout le bassin du Congo. Nous y montrons la part que nos o£Sciers ont prise à l'Œuvre royale, et nous rendons ainsi justice à ces vaillants qui ont versé leur sang pour la grandeur de la patrie.
Les livres de Stanley, Livingstone, Becker,Coquilhat, etc., les articles de M. Wauters dans le Mouvement géographique et les conférences publiées par le Bulletin de la Société de géographie nous ont tout spécialement servi dans cette partie de l'ouvrage. Beaucoup de renseignements et de récits nous sont parvenus par les explorateurs eux-mêmes ou par des témoins oculaires des faits que nous rapportons. . ,
2^ Le Congo diplomatique. — Nous y reprenons l'œuvre royale à son origine et nous examinons les transformations successives de l'Association internationale africaine jusqu'à la fondation de l'État indépendant. Nous résumons les conventions, traitéSt actes de conférences qui ont eu trait, soit à la délimitation des frontières, soit à la répression de l'esclavage et de la traite.
3^ Le Congo physique. — Cette partie comprend la géographie physique du bassin du Congo, les productions naturelles, un résumé des connaissances ethnographiques, et enfin tout ce qui a rapport à l'hygiène du blanc. Les notes que nous a communiquées le D' Bourguignon, directeur du service sanitaire du chemin de fer depuis plus de trois ans, nous ont permis de donner quelques règles essentielles d'hygiène et de composer une sorte de trousseau à emporter par l'Européen.
4^ Le Congo politique. — Nous y détaillons l'organisation politique de l'État du Congo. Nous décrivons les différents rouages de son administration locale.
5*^ Le Conqo économique. — Cette partie comprend tout ce qui a trait à Favenir commercial, agricole et industriel de TÉtat : par un exposé clair et précis, nous avons cherché à détruire les idées qu*on s'est plu à répandre dans le public et qui lui représentent le Congo comme une colonie stérile, dont on ne peut tirer aucun profit. Nous examinons la part prise par les compagnies commerciales dans Fœuvre du Congo, le budget de TÉtat et le détail de ses ressources; enfin, nous étudions longuement la question capitale du chemin de fer Matadi-Léopoldville.
6*^ Le Congo humanitaire. — Après un court exposé de l'histoire de Tesclavage et de la traite, nous abordons les questions auxquelles les expéditions Jacques et Dhanis et les manœuvres des Arabes donnent une actualité brûlante et parfois si douloureuse ; nous examinons la part prise par le Roi et par la Belgique dans Tœuvre antiesclavagiste, ainsi que le rôle joué par les missions en Afrique.
7** Le Congo colonial. — Sous ce titre, nous étudions quelques questions spéciales relatives à Tunion du Congo et de la Belgique et nous examinons les avantages que pourra retirer notre pays de Tannexion de la colonie qui lui est offerte par le Roi.
On le voit, notre programme était vaste ; nous avons pourtant le droit d*espérer l'avoir accompli consciencieusement, et, ce faisant, d*avoir été utile à notre pays et à nos compatriotes qui pourront, sans devoir recourir à une foule de livres particuliers, faire une étude complète de la future colonie belge. Nous nous plaisons à reconnaître Taccueil cordial que nous avons reçu auprès des personnes à qui nous avons démandé les renseignements qui nous ont permis de réaliser notre œuvre, tout spécialement aupràs de MM. Baert, Daenen, de Cuvelier, de Macar, Detierre, Droogmans, Fivé, Hinck, Liebrechts., Lombard, Roget, Storms, Van den Plas, Van Gèle, Verbr,ugghe et A.-J. Wauters, à qui nous adressons publiquement nos bien sincères remerciements.
Pour terminer cette courte introduction, il nous reste à formuler un vœu, qui trouvera, nous osons le croire, un écho dans tous les cœurs dévoués à la Patrie : puisque le Congo est destiné à devenir une colonie belge, n'importe-t-il pas de le faire connaître et aimer par la jeunesse, qui pourra y trouver la fortune et la gloire? C*est dès Técole que nos jeunes gens doivent se familiariser avec tout ce qui concerne cette vaste et riche contrée; il est désirable qu'elle fasse l'objet d'études sérieuses et approfondies dans le programme des classes supérieures de nos athénées et de nos collèges. On y trouvera une belle page de l'histoire contemporaine et un thème d'études de géographie, de politique et d'économie capable d'éveiller chez les jeunes gens les sentiments les plus nobles, les idées les plus pratiques, les plus louables ambitions; on élargira ainsi l'horizon aux yeux de la jeunesse, on ouvrira des carrières nouvelles à sa vigueur, à son courage, à son savoir, à son habileté. La grandeur d'un pays se mesure à l'ampleur de ses espérances. Ce sont ces grandes espérances qu'il faut faire germer dans l'âme de nos enfants. En agissant ainsi, nous ne ferons que suivre l'exemple salutaire qui nous est donné par de généreuses et fortes nations telles que l'Angleterre, la France, TAUemagne, l'Espagne et notre voisine, la Hollande. Mais c'est surtout notre jeunesse militaire qu'il faut pousser vers ce glorieux avenir : c'est donc dans les écoles militaires et régimentaires qu'il faut intéresser les futurs officiers à l'œuvre de Sa Majesté le roi des Belges qui peut-être, un jour, fera appel à leur concours pour la prospérité et la grandeur de la Patrie.