CHAPITRE XX
Le sonlàvemeat arabe et les drames de Blba-Blba et de Lomo.
L EXPÉDITION DU SYNDICAT COMMERCIAL DU KATANGA. — SCISSION DE L*ËXPÉ- DITION. — JOURET DANS LE LUALABA ET HODISTER DANS LE LOMAMI. — ASSASSINAT DE MICHIELS ET DE NOBLESSE. — FUITE DE JOURET ET DE SES COMPAGNONS. — FONDATION DE POSTES COMMERCIAUX SUR LE LOMAMI. — MASSACRE d'hODISTER ET DE TOUTE SA CARAVANE. — ASSASSINAT DE PIERRET A LOMO. — M. DE WEYRE A YANGA ; ON LE RELÈVE DE SON POSTE, L EXPÉDITION ÉTANT ABANDONNÉE.
Tandis que roccupation du pays s'effectuait ainsi au nord de TÉtat, les préoccupations des sociétés de commerce se portaient sur les contrées du Manyéma et du Kalanga, et un syndicat se formait à Bruxelles pour rétablissement de factoreries dans ces deux riches provinces de TÉlat. Ce syndicat décida, au commencement de Tannée 1892, Tenvoi d*une forte expédition commerciale et il en confia le commandement à M. Hodister. Un nombreux personnel blanc lui fut adjoint; ce personnel fut dirigé en deux parties sur Isanghi, où devaient commencer les opérations et où tout le monde se trouva réuni le 11 mars 1892.
L'expédition fut scindée en deux parties afin de gagner le Manyéma par deux voies différentes. La première fraction, ayant pour chef M. Jouret et composée de MM. Noblesse, Doré et Page, agents commerciaux, prit la route des Falls, avec mission de remonter le cours du Lualaba jusqu'à Riba-Riba, point où devait se faire une première jonction des deux expéditions. M. Hodister accompagna M. Jouret jusqu'aux Falls, pour s'assurer de l'état des esprits arabes dans cette station, puis, rentré le 22 à Isanghi, il se mit en chemin, dès le lendemain, par la voie du Lomami,
accompagné de HM. Hanssenne, chef du district commercial, Magery, médecin» Pauwels, comptable, De Wevre, Pierrel, Mussche, Ghaumont, Blindenberghe, agents commerciaux, Desmedt et Goedseels, adjoints subalternes.
Le 26, le steamer fit une sinistre rencontre, qui eilit paru de mauvais augure à des esprits superstitieux : le courant du fleuve charriait un cadavre de blanc, dont les poings^ et les pieds étaient liés et dont il ne fut pas possible d'établir Fidentilé.
Le premier poste fut fondé à Yanga, où Hodisler laissa comme chef M. De Wevre, non sans lui avoir promis de le reprendre lorsqu'il ferait son exploration du lac Moëro, car il avait reconnu des dispositions remarquables chez cet agent qui, quoique fort jeune, a déployé une activité digne d*éloges dans la fondation du poste commercial de Yanga; M. Mussche lui fut adjoint.
M. Magery, dans son journal, fait cette émouvante description du Lomami : « Nous sommes à cent lieues du Gongo, à une journée et demie de Bena-Kamba. Il est 8 heures du soir; la lune promène sa lumière calme et douce dans le remous des eaux. Le steamer, ancré à la berge, est plongé dans un profond sommeil de monstre surmené. Une paix sans bornes enveloppe la nature et le silence n*est troublé que par le bruit des haches et les cris des bûcherons qui font leur provision de bois. Les arbres des rives, estompés d'une légère buée, prennent sous l'éclat de la lune de fantastiques aspects. De temps en temps, le vol zigzaguant d*une chauve-souris vient rayer l'azur du ciel. Malgré la solitude profonde qui nous entoure, personne n'éprouve cette sensation d'isolement qu'on redoute instinctivement. Les heures s'écoulent dans une douce quiétude, dans un immense sentiment do bien-être que la sérénité des nuits fait mieux apprécier. Les fatigues passées, les rudes étapes et les épreuves à venir, on ne pense à rien de sombre, tout cela est oublié (1)! »
Le 9 avril, Hodister arriva à Bena-Kamba, où se trouvait M. Ilinck, agent de la Société antiesclavagiste. Le poste de FÉtat, qui y avait été commandé antérieurement par le sous-lieutenant
(1) Mouvement géographique du 10 juillet 1892, page 59.
De Bruyn, nommé depuis résident adjoint à Kassongo, avait prospéré sous Tinlelligente direction de MM. Hinck et Ectors, qui remirent à Hodister une station confortable et bien aménagée et qui reprirent, le 10 avril, à bord du steamer qui avait amené Hodister, le chemin des Stanley-Falls.
Dès son arrivée, Hodister se rendit, en canot, en amont de Bena-Kamba et il y fonda, à proximité des chutes, le poste de Lomo, qui fut laissé à M. Pierret, agent très sérieux et en qui Hodister avait placé une grande confiance; puis il rentra à Bena- Kamba, le 28 avril, et il y attendit Tarrivée du steamer Auguste Beemaert qui devait amener, sous la conduite de M. Schouten, resté à Isanghi à cette intention, des marchandises et des provisions.
Pendant ce temps, l'expédition Jouret, accomplissant fidèlement sa mission, quittait les Falls, le 24 mars, avec une troupe d'une quarantaine d*hommes porteurs de 300 charges. La traversée des chutes Stanley se fit, en partie en pirogue, en partie pédestrement. En chemin, Jouret rencontra un agent de l'Ëtat, M. Michiels, qui avait été chargé d'une mission à Kibonge et qui retournait aux Falls. Michiels prévint les agents commerciaux de Tesprit d'animosité qui régnait contre les blancs dans la contrée située entre Kirundu et Nyangué et il leur conseilla la plus extrême prudence. Mais Jouret ne s'arrêta pas à ces conseils et il continua bravement sa marche en avant. A Kirundu, résidence du chef Kibonge, l'accueil de ce puissant chef arabe fut très cordial et Jouret put s'imaginer que les craintes de Michiels étaient pusillanimes et ne reposaient sur aucun fondement sérieux.
Le 24 avril, l'expédition arriva à Riba-Riba. L'accueil du chef Nserera, vassal du chef de Nyangué Muhie-Moharra, fut d'abord assez froid, mais Jouret n'eut pas de peine à dissiper Tespèce de méfiance dont Nserera faisait preuve à' son égard et cest dans ' d'excellentes conditions que s'opérèrent les premiers achats d'ivoire. Bientôt Jouret fut mis en relation avec l'expédition de l'ouest par un billet d'Hodistier qui lui demandait des porteurs; Jouret s'occupa immédiatement d'organiser une. caravane d'une centaine d'hommes, qui quitta Riba-Riba le i^' mai» pour rejoindre Hodister.
Le 2 mai arrivèrent à Riba-Riba MM. Tobback, résident des
Falls et Michiels, l'officier qui avait séjourné précédemment auprès de Nserera; Michiels était chargé de bâtir une station de TÉtat à Riba-Riba. Jouret commmuniqua à Tobback son intention de se rendre à Nyangué et Tobback lui remit une lettre adressée à Hunié- Mobarra. Le 5 mai, Jouret partit pour Nyangué, accompagné de Page et Doré, laissant le poste de Riba-Riba à la garde de Noblesse ; de même, le 9 mai, M. Tobback, ayant donné ses instructions à Michiels, retourna aux Falls.
C'est à ce moment que le soulèvement arabe éclata : qui saurait en dire les causes exactes? Tant de versions ont circulé, les responsabilités ont été rejetées sur tant de personnes différentes, qu'il est impossible d'exprimer une opinion certaine sur les motifs qui ont amené les terribles événements qui, en l'espace de quelques jours, ont causé le deuil de plusieurs familles et la mort de neuf hommes courageux, pleins de jeunesse et d'ardeur, prêts à tout pour servir la grande cause africaine. Un sombre voile couvre cette courte et sinistre période de l'histoire du Congo, voile qu'il ne sera peut-être jamais possible de pénétrer. Notre impartialité d'historien nous oblige à raconter les faits tels que les ont rapportés les personnages mêmes qui y ont été mêlés et qui ont si miraculeusement échappé au désastre.
« En quittant Riba-Riba, racontent MM. Page et Doré (1), l'expédition s'arrêta devant les chutes qui précèdent Nyangué. De là on fit demander s'il était permis de continuer. Il leur fut répondu que la route était libre. Arrivée à Nyangué, l'expédition reçut l'ordre d'aborder et de loger dans une île presque dénudée, en face de la ville.
» Là, les blancs furent les premiers jours tranquilles et l'on obtint de pouvoir continuer jusqu'à Kassongo. Mais au moment de partir, un des bandits à la solde de Moharra vint, accompagné d'une énorme bande de ses pareils, narguer les blancs. (Tous étaient armés de fusils et de revolvers.) Il leurditqu'au lieu de descendre à Kassongo, ils avaient à partir, et sans perdre un instant, vers Stanley-Falls.
(1) Extrait du rapport de M. Tobback, résident aux Falls, en date du 7 juin. M. Tobback, dès le retour de MM. Page et Dor4 aux Stanley-Falls, a recueilli les dépositions de ces messieurs sur les événements de Nyangué.
« Nous ne voulons pas vous allaquer, ni vous couper la lête» ajoulat-il, parce que vous êtes trop faibles, mais sortez d'ici au plus vite. »
» Les pauvres gens ne se le font pas dire deux fois et reprennent la route si péniblement parcourue. Le troisième, compagnon, M. Jouret, était à ce moment fortement malade de la dysenterie.
» Aux premières chutes on fait arrêt pour acheter des vivres. Le lendemain, départ.
» Partout postes et villages étaient prévenus. La petite flottille arrive vers minuit à Riba-Riba. Depuis plusieurs heures on entendait un bruit infernal de trompettes, sifflets, tambours, gongs. Les blancs veulent donc aborder pour y passer la nuit. Il leur est crié de partir de suite, sinon pas un n'échappera à la mort. Au large, ils demandent ce que sont devenus Michiels et Noblesse; en ricanant ils leur disent qu'ils étaient tués ainsi que leurs gens et que le même sort les attendait. Déjà là on savait que les canots restés en arrière avaient été pris, les hommes tués, le reste conduit à Moharra.
» On a dans ce fait la preuve que déjà là des courriers avaient passé, portant ordres et nouvelles. A partir de ce moment l'expédition garda toujours le milieu du fleuve ; des milliers de pirogues armées croisaient sur les rives.
» Vers 3 heures, quinze de ces pirogues se détachent (elles appartiennent au poste de Kasaku, chef Moharra) ; on crie aux blancs de s arrêter pour palabrer; refus d'obéir à cet ordre, c'était un piège.
» En efiet, tout à coup une décharge part des pirogues, suivie de nouveaux coups de fusil, lis blessent deux hommes (dont un meurt à Falls), tuent une femme, deux Loangos et trois Bangalas. Une panique se produit : les gens des pirogues se jettent à l'eau, plusieurs se noient, les autres rejoignent la baleinière et s'y réfugient. 11 n'y avait à bord qu'un fusil de chasse et cinq cartouches ; grâce à cinq coups bien ajustés, l'attaque se retire pour se jeter sur les canots abandonnés, qui sont pillés. Pendant ce temps la baleinière faisait force de rames, fuyait et parvenait enfin à Kibonge où une réception des plus chaleureuses et des plus amicales leur était donnée. Les Arabes ne cessaient de blâmer et de flétrir la conduite de Moharra. »
ce Dans cette fuite précipitée, raconte ailleurs M. Doré, l'agonie
du pauvre Jouret, au milieu de celle scène infernale (combat de Kasuku), fut bien le plus douloureux spectacle que Ton puisse imaginer. Il mourut le lendemain 36 mai, à 2 heures du malin, le jour de notre arrivée chez Kibonge. Celui-ci nous a aidés à Tenterrer décemment et les Arabes nous ont promis d'entretenir la tombe de Tami blanc, si sympathique, qu'ils avaient appris à connaître et à estimer pendant les quelques jours qu'il avait passés chez eux, lors du voyage en amont. »
C'est le 9 mai, après le départ de Jouret pour Nyangué, que fut commis à Riba-Riba le meurtre de MM. Michiels et Noblesse et le massacre de la suite de M. Tobback, qui a du son salut à l'heureux hasard qui l'a fait quitter Riba-Riba quelques heures avant le massacre. Dans quelles circonstances ce douloureux événement s'est-il produit? Quel motif a pu pousser Nserera et ses gens à massacrer des blancs avec qui ils vivaient en bonne intelligence au moment du départ de Jouret? Nul ne le saura jamais : les deux malheureux jeunes gens ont emporté ce secret dans la tombe, et, au lieu de chercher à faire retomber sur l'un d'eux la faute de leur malheur commun, nous préférons saluer avec respect ces victimes de la férocité musulmane, seule responsable de ces effroyables crimes qui appelaient une vengeance prompte et décisive.
Pendant ce temps, sur le Lomami, Hodister, ne voyant pas arriver le steamer Auguste Beernaert^ se décida à prendre le chemin de Riba-Riba; à ce moment aucune rumeur de la sourde hostilité des Arabes n'était parvenue à lui, puisque M. Magery, le 6 mai, écrivait à sa mère la lettre suivante, rassurante à tons les points de vue :
a Nous sommes toujours ici, bien que notre arrivée date du 9 avril. Cela fait presque un mois. Pendant ce mois, M. Hodister est allé fonder une station à Lomo, à six heures de pirogue en amont d*ici. Mais la fin de notre oisiveté approche : après-demain nous partons pour Kassongo, M. Hodister, deux agents et moi, avec un cheval et quatre ânes et une caravane d'une centaine de porteurs*
» C'est l'affaire d'une quinzaine de jours pour aller à Kassongo : six jours de marche jusqu'à Riba-Riba et le reste en pirogue...
D Quant à nos relations avec les Arabes, elles sont excellentes. Les chefs de Nyangué et de Kassongo nous attendent à bras ouverts.
A Kassongo, M. Hodisler possède une grande maison, de sorte qu'arrivés là-bas, nous nous installerons de suite chez nous (1). »
Ce jour-là même, la caravane de porteurs envoyée par Jouret arriva à Bena-Kamba et dès le surlendemain Hodister se mit en route, accompagné du docteur Magery, des adjoints Desmedt et, Goedseels, d'une vingtaine de serviteurs et de cent porteurs^ chargés de marchandises. Bena-Kamba était laissé à la garde de. MM. Hanssenne, Pauwels et Blindenberghe qui devaient le rejoindre dès que le steamer Auguste Beernaert serait arrivé avec les nouvelles provisions. C'est le 9 mai que les Arabes de Riba-Riba se soulevèrent et massacrèrent MM. Michiels et Noblesse.
La mort de Hodister et de ses compagnons restera enveloppée. d*un voile mystérieux, car pas un des membres blancs de l'expédition ne parvint à échapper au massacre. Tout est supposition quant à la date et aux circonstances du drame. Le seul récit auquel on puisse accorder quelque crédit est celui qu*ea fit le petit domes-i tique nègre de Michiels, récit que M. Doré raconte en ces termes :., ce Hodister, à cheval, avec ses trois compagnons montés sur des. ânes et suivi de sa caravane de porteurs, fut arrêté près de Riba- Riba par des avant-postes composés d'esclaves manyemas appartenant à divers Arabes de Riba-Riba.
» Voyant cette foule armée, à l'altitude menaçante, Hodisler. arrêta sa troupe et s'avança seul pour entamer la palabre. Il chercha à faire entendre qui il était, qu'il venait en ami. Des coups de feu partirent et il tomba. Bientôt après succombèrent aussi. Magery et ses deux compagnons.
y> Les quatre malheureuses victimes de l'aveugle courroux des gens de Riba-Riba eurent la tête tranchée. Le boy de Michiels a déclaré les avoir vu apporter dans le barza de Nserera, ainsi que celles des quatre animaux qui avaient servi de monture à nos infortunés compatriotes.
» Nserera a reconnu alors la tête de son ami Hodister et il est entré dans une grande colère contre les assassins.
» C'est en pleurant que le petit nègre est venu faire ce terrible récit... «
(1) Mouvement géographique du 18 septembre 1892, page 97.
La relation de cet enfant mérite certainement crédit et il est probable que c*est ainsi que s'est déroulé le sombre drame : comment, en effet, le boy aurait-il pu savoir que les blancs étaient montés sur un cheval et trois mulets, renseignements qui concordent avec la lettre du docteur Magei^, que nous avons relatée plus haut? Gomme le dit très bien M. Doré dans son récit, Hodister et ses trois compagnons sont morts victimes de Taveugle cruauté et des instincts sanguinaires de la race arabe.
Et le même jour à peu près, sur un autre point, un autre compagnon d*Hodister tombait victime d*une lâche trahison des Arabes mala-malambas (nègres soumis aux Arabes). Le pauvre Pierret, qui dirigeait activement la factorerie de Lomo, fut assassiné le 17 mai : les Arabes étaient venus lui offrir de Ti voire en vente, et, au moment où il se baissait pour examiner une des pointes, on lui tira traîtreusement, à bout portant, deux balles qui retendirent raide mort. Les Arabes pillèrent la factorerie, puis y mirent le feu. Un adjoint envoyé par Hodister, avant son départ pour Riba-Riba, M. Ghaumont, arrivait précisément à destination au moment du pillage; pris de panique, il voulut se sauver en se jetant à Teau, mais il se noya.
A Bena-Kamba, les blancs apprirent, le lendemain 18 mai, les événements de Lomo : aussitôt ils décidèrent de se rendre dans cette dernière localité, mais les hommes de la factorerie refusèrent, malgré les offres de présents, de les accompagner, et ils durent renoncer à leur projet.
c( Le 18 mai, raconte M. Pauwels dans une lettre, nous nous trouvions à la factorerie, lorsque nous apprîmes la marche des Arabes vers Bena-Kamba ; nous étions déjà au courant de l'affaire qui s*était passée à Lomo la veille. Sans personnel pour nous défendre, nous avons dû quitter précipitamment et nuitamment la factorerie; j*ai sauvé un stock d*ivoire (1 ,000 kilogrammes environ), les quelques marchandises que M. Hodister avait laissées pour le commerce, ainsi que les pièces de comptabilité. J*ai fait enfouir dans le jardin environ 9,750 cartouches. Nous. avions néanmoins laissé la factorerie sous la garde d un contre-maître noir et d*un libéré qui, heureusement, ont pu s'enfuir à rapproche des Arabes. »
Le i9 mai, ils renconirèrent' VAuguste Beei*naert qui, en retard de plus dun mois, se rendait à BenaKamba avec un chargement considérable f^n marchandises et munitions (60 fusils Mauser et plus de 5,000 cartouches); rAugusie^Beetmaert, à lannonce des troubles du Haut-Lomami, rétrograda et reconduisit tous les blancs à Yanga.
Nous ne pouvons nous empêcher, en passant, de déplorer le relard de t Auguste Beemaert dans le ravitaillement de l'expédition Hodister. Si, en effet, le steamer était arrivé à temps, Hodister ne serait pas resté un mois à Bena-Kamba, presque dans Tinaolion; en se rendant plus tôt à Riba-Riba, il y serait arrivé bien avant les douloureux événements relatés plus haut, et, grâce à son intimité — qui ne fait aucun doute — avec les chefs arabes de Riba-Riba, de Nyangué et de Kassongo, il eût peut-être pu conjurer la crise qui lui coûta la vie à lui-même.
A Yanga, chose curieuse, la nouvelle du soulèvement était connue au camp arabe et, quoique De Wevre fût seul à la station, il neut aucune difficulté avec ses dangereux voisins. M. Blindenberghe lui fut laissé comme adjoint en remplacement de M. Mussche qui était mort de la fièvre, et MM. Pauwels et Hanssenne, à bord de r Auguste Beemaert^ retournèrent à Bena-Kamba le 8 juin; les Arabes avaient incendié tous les bâtiments, mais ils n'avaient pas découvert les cartouches qui furent déterrées et mises à bord. Ils poussèrent jusqu'à Lomo, où ils retrouvèrent dans la brousse le cadavre de Pierret, auquel on avait tranché la tête et qui était dans un tel état de putréfaction, qu'ils ne purent lui donner une sépulture convenable; ils durent se contenter de le recouvrir de terre; puis . ils reprirent tristement le chemin du retour et arrivèrent à Yanga le 20 juin, sans avoir découvert d'indices quant au sort d'Hodister et de sa troupe.
Des nouvelles vagues étaient parvenues àM. De. Wevre à Yanga : le 9 juin, une bande de Mata-matambas était arrivée à la station pour offrir en vente de l'ivoire, des poules et une assez grande . quantité d'esclaves; le soir même, le chef du camp arabe voisin de^ Yanga vint rendre visite à De Wevre et le mit en garde contre les Mata-matambas, en lui annonçant que « quatre blancs avaient trouvé la mort au Lualaba et que six autres avaient été tués dans le
Lomami ». Aussi peut-on juger de la joie de De Wevre en voyant revenir le steamer avec MM. lianssenne, Pauwels et Sebouten vivants. Ces messieurs, après une journée de repos, prirent le chemin des Falls pour y chercher des instructions. Ils y apprirent toute rétendue du désastre, et, après conciliabule, on décida d'abandonner Texpédition, dont le succès était tout à fait compromis; r Auguste Beemaert retourna, avec MM. Hanssenne, Coppée et Rue — ces deux derniers agents de l'État, — à Yanga, pour y lever le poste et y prendre tout ce qu'il contenait de marchandises.
MM. Pauwels, Sebouten et Page s'étaient déjà embarqués pour rentrer en Europe, et, peu après, le steamer ramena au Pool les autres survivants de l'expédition, MM. Hanssenne, De Wevre et Blindenberghe.
De cette brillante exploration, organisée avec tant de soins par une compagnie qui semblait appelée à un grand avenir, il ne restait donc que quelques survivants. Si douloureux que soit le souvenir de cette sombre aventure, il est nécessaire de rappeler les noms des victimes, qui méritent de demeurer le symbole du devoir accompli avec foi et vaillance : Arthur Hodister, le chef dont nos lecteurs connaissent la carrière africaine — Jules Magery, jeune médecin qui semblait destiné à se couvrir de gloire — Arthur Michiels, Gaston Jouret, Alfred Noblesse, Julien Pierrel, Alphonse Mussche, Pierre Ghaumont, tous jeunes, pleins de courage et d'ardeur, qui eussent fait de précieux soutiens des compagnies commerciales; et enfin deux obscurs, Jean-Baptiste Desmedt et Joseph Goedseels (1), liés corps et âme à leur chef et capables du plus héroïque dévouement.
Ges morts appelaient vengeance. Gette vengeance réclamée par l'humanité entière contre les oppresseurs de la race noire, contre les cruels ennemis des blancs, cette vengeance est accomplie : les Dhanis, les Fivé, les Ghallin, les Daenen s*en sont chargés; l'Arabe est aujourd'hui anéanti grâce à leurs brillants faits d'armes, qui sont l'objet d'un prochain chapitre.
(l) Chacun se souvient des lettres écrites par Goedseels à sa mère et publiées en 1892 par VÉtoUe belge, lettres touchantes dans leur naïve simplicité.