‹ Le CongoChapitre 30 sur 127 · DU CAPITAINE VAN KERKHOVEN · texte numérisé non relu

DU CAPITAINE VAN KERKHOVEN

L'expédition Van Kerkhoven est sans contredit Tune des plus importantes de toutes celles qui ont été efiecluées au Congo, tant par la grandeur du but que par le chiffre élevé de son effectif en blancs et noirs. Elle a été organisée pour atteindre, par ritimbirî, le Ilaut-Uellé et explorer les limites extrêmes de TËtat au nordest. Toute cette région est très fertile et riche en ivoire, habitée par une population dense, intelligente et industrieuse, mais parmi laquelle les Arabes de Test exerçaient des ravages et des déprédations de nature à décimer en peu de temps lune des contrées les plus fortunées du Congo. L'intention du Roi était, en créant cette expédition à laquelle on prêtait, au début, les plus noirs desseins, de faire parcourir toute la région par une troupe nombreuse et bien armée, capable de tenir tète, au besoin, à de fortes bandes d'Arabes et de refouler celles-ci en dehors des territoires de TÉtat. 11 y avait, en outre, à assurer, par l'occupation effective, toute cette belle région à TÉtat du Congo.

Le choix du commandant de cette expédition ne pouvait mieux se porter que sur le commandant Van Kerkhoven, qui, pendant ses deux termes de service précédents, avait rendu les plus grands services à TÉtat du Congo dans les divers postes qu*il occupa au

Bas-Congo et ensuite dans le commandement du district de Bangala, où nous l'avons vu précédemment à TcBuvre.

L'expédition fut composée avec soin par le capitaine Van Kerk* hoyen, qui fit un choix d*of&ciers et de sous-officiers blancs, au nombre de quatorze; on adjoignit à ceux-ci deux médecins, deux commis, deux armuriers, trois interprètes et une forte troupe de soldats noirs bien armés et porteurs de cent cinquante cartouches chacun au départ de Léopoldville. Les charges, au nombre de plus de six mille, comprenaient^ outre des vivres en abondance, des canots démontables et une quantité énorme de marchandises d'échange. Ces chiffres prouvent combien étaient erronées les assertions de certains journaux qui prétendaient que Fexpédilion Van Kerkhoven avait pour mission de ravager les territoires de TÉtat lui-même afin de se procurer de Tivoire à bon compte. On ajouta, pour la sécurité de l'expédition, à l'armement cité plus haut un matériel d'artillerie comprenant un canon rayé Kruppde 7 1/2 centimètres, un canon à tir rapide Hotchkiss et quatre canons lisses en bronze de 2 7/8 pouces.

Le personnel blanc de l'expédition a subi, depuis le début, de nombreuses modifications. Le capitaine Ponthier, qui s'était distingué par deux séjours en Afrique, fut adjoint au capitaine Van Kerkhoven, et ses qualités de soldat et d'explorateur lui valurent l'honneur du commandement de l'avant-garde. Le lieutenant Dugniolle, des* grenadiers, malade, a dû rentrer en Europe; le lieutenant Ilennebert, d'abord désigné pour l'expédition Van Kerkhoven, a été envoyé dans l'Ubangi où, après le départ du capitaine Van Gèle^ la nécessité d'officiers de valeur s'était fait sentir. Le lieutenaat Milz, l'un des plus précieux collaborateurs du capitaine Roget au camp de l'Aruwimi, et le capitaine Daenen, ont, eux, accompagné l'expédition jusqu'au bout et témoigné en toutes circonstances le plus grand courage et une habileté, une diplomatie dignes d'admiration.

Le capitaine Ponthier, avec MM. Blocteur et Van Monfort et Tavant-garde, arriva le 30 mars à Bumba, poste important commandé par le lieutenant Verbrugghe, point d'où il devait se diriger à pied vers FUellé à travers un pays tout à fait inexploré.

Le capitaine Ponthier s'engagea dans de grands bois et dut traverser plusieurs marécages; à chaque instant il rencontra desviU lages et des agglomérations de huttes, mais les habitants s'enfuirent à son approche. A quelques journées de marche vers rintérieur, le capitaine Ponthier s'arrêta à Yamikélé pendant trois jours, pour construire une palissade destinée à défendre un poste avancé dépendant de la station de Bumba. Après quelques escarmouches sans importance, le capitaine Ponthier atteignit Djabbir, d'où il se dirigea vers le confluent de TUellé et du Bomokandi.

Pour donner une idée exacte de la difficulté de ces marches à travers bois et plaines inexplorées, en faisant abstraction même des craintes d'attaque, des mille inquiétudes occasionnées par les hommes et par les animaux, nous extrayons le passage suivant d'une lettre du lieutenant Verbrugghe, qui a accompagné le capitaine Ponthier jusqu'à Yamikélé : « Le âd mars, nous partîmes à la àuite de la colonne Ponthier. J'emmenais avec moi mon sousofficier. Trois étapes nous conduisirent au village de Yamikélé où je devais m*établir : je fus forcé de m'y arrêter, n'ayant que dix porteurs et ayant été obligé, pour ce motif, de donner des charges à tous mes soldats. Ceux-ci, les Haoussas du moins, refusaient de marcher. Mon sergent, atteint de fièvre paludéenne, me laissait le soin de faire avancer les traînards. Deux Haoussas désertèrent en abandonnant leurs charges. Je les retrouvai heureusement. Ces grands diables de Haoussas, qui gagnent tous plus d'un shelling par jour, prétendaient ne pas savoir porter trente kilos, tandis que les libérés et les porteurs enlevaient leur charge sans regimber et arrivaient à l'étape longtemps avant leurs lourds compagnons.

» Que de tracas pendant ces trois jours! Tantôt c était un Haoussa qui se laissait tomber et refusait d'avancer; tantôt un imbécile de Bacongo qui, se croyant aussi en sûreté que sur la roule des caravanes, s'attardait dans un coin : je devais courir de la tête à la queue de la colonne et avoir constamment une baguette à la main pour rallier les paresseux. J'arrivais à l'étape parfois six heures après l'avant-garde, car je ne voulais laisser personne en arrière de peur de perdre mes charges. Le premier jour, j*avais cru pouvoir confier celte besogne, pendant la seconde partie de

la marche, à mon sous-officicr, mais au bout de quelque temps je le vis arriver seul; il n*avait pas su faire avancer les hommes. Je fus obligé de retourner pendant plus d'une heure en arrière avant de retrouver les traînards.

» La première étape nous conduisit au village de Mabutza (petit Manga) et la deuxième à Monga Molengo (grand Manga). Les trois étapes étaient de quatre heures chacune; mais, avec mes gens, je mettais^ cinq ou six heures. Le premier jour, nous traversâmes une succession de plaines et de grands bois; nous rencontrâmes aussi un marais très long. Le deuxième jour, les bouts de plaine étaient plus rares ; en revanche nous dûmes passer quatre ou cinq marais. Tous les villages que nous avons vus possédaient de grands troupeaux de chèvres et de nombreuses poules» qu'ils ont cachés pour notre passage. Quelques indigènes étaient restés dans les villages, mais ils disparaissaient la nuit.

» Après avoir construit une maison à Yamikélé, je retournai à Bumba chercher des vivres et du monde pour occuper le poste. J y séjournai quelques jours, puis me remis en route pour Yamikélé, emmeqant les femmes, les boys et mon troupeau de chèvres. Encore un voyage! Trimballer cent et vingt chèvres, dans un chemin à travers la forêt, coupé par de nombreux marais ! Les femmes me rendirent ici les plus grands services : elles sont vraiment infatigables! »

Pendant que lavant-garde se dirigeait ainsi vers le Bomokandi, le capitaine Van Kerkhoven, après s*être. rendu aux Falls, où, dans une entrevue avec Rachid, il avait exposé clairement à celui-ci les desseins de l'expédition, prit la voje de ritimbiri, qu'il remonta jusqu'à Ibembo; le capitaine Daenen, qui lavait précédé à cette station fondée par le capitaine Roget, avait fortement consolidé ce poste important (1). C'est de là que Van Kerkhoven envoya chez le sultan Sémio, établi sur le Mbomu, le lieutenant Mil/, qui devait

(1) La yéritable avani-garde de l'expédition est donc, nons semble-t-il, celle commandée par le capitaine Daenen, puisqu'elle a préparé les relais de la forte colonne conduite par Van Kerkhoven. Le capitaine Ponthier faisait plutôt une reconnaissance hardie de la région.

prendre des arrangements avec ce puissant chef nègre et se tenir en rapport avec Tavant-garde du capitaine Ponthier. Celle-ci, arrivée au confluent de TUellé et du Bomokandi, y trouva installée une forte bande d'Arabes, qui tenta de lui barrer le chemin.

« Mes forces, raconte le capitaine Ponthier lui-même (1), étaient malheureusement insufiisantes et je dus mettre tout en œuvre pour éviter d'entrer en conflit avec ces brigands. Convaincus qu'ils étaient de mon infériorité, ils me traitèrent avec une insupportable arro* gance. Mais je patientai et me fis aussi humble que possible. Pendant plus d'un mois, j'eus à déjouer tous les calculs pour ne pas entrer en lutte avec eux. Afin de m'aifamer, ils avaient défendu aux indigènes, terrorisés par leurs menaces, de me vendre des vivres. Et à diverses reprises ils me déclarèrent qu'ils étaient les véritables maîtres du pays, que je n'avais rien à .y faire et que, si je voulais écouter les conseils de la prudence, je retournerais sur mes pas sans tarder, car ils ne me permettraient pas de m'aventurer plus avant.

» La position était extrêmement critique, quand survint le capitaine Daenen amenant des renforts. Aussitôt, je décidai de prouver aux indigènes que nous n'étions pas les serviteurs des Arabes et que nous étions à même de les protéger contre leurs tyrans. Un beau matin, je ne me souviens plus de la date — je pris le parti de faire trancher par le sort des armes la question de savoir à qui appartiendrait la place. Mes hommes attaquèrent le camp avec une impétuosité remarquable, malgré la volée de balles qui les accueillit, et les Arabes, se voyant débordés, ne tardèrent pas, suivant leur habitude, à prendre la fuite.

» Mes auxiliaires indigènes poursuivirent les Arabes, leurs tyrans, et tous ceux qu'ils rejoignirent tombèrent sous leurs coups. J'aurais été impuissant à les en empêcher, car ils obéissaient à un sentiment bien naturel. Comment, en effet, arrêter des gens qui vengent le sang de leurs plus proches parents, voire de leurs pères et mères, de leurs femmes et de leurs enfants et de tous ceux qui leur étaient chers. Il faut avoir entendu de la bouche même des

1) Étoile belge du 18 octobre 1892. lnter?iew arec le capitaine Ponthier.

victimes le récit des horreurs commises par les Arabes, pour se rendre compte de toute retendue de leurs Torfails.

» Nous délivrâmes plus de 250 esclaves. Et Dieu sait dans quel état ils se trouvaient! Ils portaient les traces sanglantes des chaînes dont on les avaient chargés; quelques-unes de leurs meurtrissures faisaient horreur à voir. Beaucoup aussi et parmi eux des femmes et des enfants montraient des plaies épouvantables causées par les mauvais traitements. Ils racontaient en sanglotant les massacres auxquels ils avaient assisté. L'un avait vu tuer ses parents, Tautre ses amis, et tout cela pour les motifs les plus puérils et même pour le seul plaisir de se livrer à des cruautés. Non, voyez-vous : les Arabes sont d'abominables monstres quand on les voit sous cet aspect.

» Nous-mème, en effet, nous avons vu les routes parsemées de cadavres d*hommes, de femmes et d'enfants, les villages brûlés et complètement pillés, le pays dévasté et abandonné par les populations entières qui s'étaient réfugiées dans les bois. Que ceux qui osent nous faire un crime du combat de Bomokandi, se rendent à l'évidence des faits, et, si leur premier cri n*est pas qu'une juste répression s'imposait, il faut douter de Thumanilé.

» Au cours de ce récit mon interlocuteur paraissait vivementému.

» — Mais, objectai-je pour la forme, ne croyez-vous pas, capitaine, que vous auriez pu par persuasion décider, sans verser du sang, les Arabes à la retraite?

» — Oh! Non. Leur conduite le prouve. D'ailleurs Van Kerkhoven, avant de remonter l'Uellé, n*élait-il pas allé chez Rachid, aux Stanley-Falls, pour lui rappeler la convention signée par les Arabes, qui leur interdisait de se rendre en bandes armées au delà de TAruwimi? Le vali n'avait-il pas solennellement promis que le pacte ne serait pas violé et n'a-t-il pas reconnu que si des bandes de razzieurs étaient rencontrées, nous avions le droit de les repousser, même par les armes? D'ailleurs, croyez-vous que ces bandits n'étaient pas avertis de l'arrivée de l'expédition? Ils possèdent des moyens de correspondre très rapidement et, s'ils m'ont bravé, c'est uniquement parce qu'ils se croyaient en mesure de m'arrèter. La vérité est qu'ils ont voulu la lutte; eh bien» ils en ont subi les conséquences. »

Après ce combat m(!morable, où les capitaines Pontliicr et Daenen se sont distingués par l'habileté de leur tactique, le capitaine Pontliier poussa jusqu'à Manuanga, où il s'établit solidement, et où il attendit le clief de l'expédition ; mais, raconte l'interviewer de- M.Pontbiur,« la sanlédu capitaine s'était fort aliénée; en traversant une rivière à gué, il s'était blessé au pied par l'une de ces pointes

U UXUTBNAHT UILZ.

d'acier que les indigènes hostiles plantent dans le lit des cours d'eau pour les rendre infranchissables et qui sont si acérées qu'elles traversent sans peine les chaussures les plus fortes. M. PonUiier ne prit d'abord pas garde à ce qu'il appelait un « bobo », mais les fatigues de la marche et surtout l'insalubrité des marais qu'il fut obligé de traverser ne tardèrent pas à envenimer la blessure au point qu'il dut se faire porter. L'élat général de sa santé s'en res-

sentit, si bien que le médecin crut devoir lui ordonner de rentrer en Europe ».

C'était une perte pour l'expédition, car le vaillant soldat avait montré en toutes circonstances une expérience consommée des choses d'Afrique et rendu à son chef les services les plus signalés; les circonstances difficiles qu*a traversées le capitaine Ponthier et où il a témoigné d*une habileté et d'un tact extrêmes, permettent de le placer au rang de ceux qui ont participé dans une large mesure à rOEuvre du Congo.

Le capitaine Yan Kerkhoven trouva le chef Djabbir dans les mêmes sentiments de fidélité à l'État et tout disposé à aider l'expédition dans la mesure de ses moyens. De Djabbir, Van Kerkhoven envoya le lieutenant Milz à Sémio, sur le Mbomu, afin de contracter alliance avec ce puissant chef. L'origine de ce Sémio est fort curieuse; rÉtoile belge publie sur la part qu'il a prise dans l'affaire des Mahdistes les intéressants renseignements suivants :

a II a joué dans les événements qui amenèrent la retraite des soldats égyptiens de la zeriba de Suliman-ben-Siber devant le mouvement triomphant des Derviches un rôle des plus honorable, ainsi qu'en témoigne une curieuse correspondance que Sémio a communiquée au représentant de l'État indépendant du Congo.

» Vers 1883, Lupton-Bey, commissaire du Khédive, occupait la zeriba avec une compagnie régulière égyptienne, forte de 150 hommes, une cinquantaine d'artilleurs servant deux pièces de canon et un bataillon soudanais comprenant 600 hommes. Lorsqu'il fut informé de l'approche des Mahdistes, il écrivit à Sémio pour lui demander son concours. Celui-ci n'hésita pas à se porter à son secours.

D La situation de Luplon-Bey n'était cependant guère favorable : les réguliers égyptiens, terrorisés par l'arrivée des Derviches, leur avaient envoyé des émissaires pour les prévenir qu'ils étaient disposés à se rendre. De leur côté, les Soudanais, découragés par l'attitude de leurs compagnons d'armes, hésitaient à se battre. Seule l'arrivée dé Sémio détermina une partie d'entre eux à résister à l'ennemi.

» Le commissaire égyptien et son allié livrèrent bataille et réussirent à repousser les assaillants. Toutefois leur victoire fut si chè-

rement achetée que, prévoyant Tissue d*un second assaut» Lupton- Bey crut devoir battre en retraite. Il pria Sémio de lui donner asile dans ses territoires en attendant qu'il pût se rendre chez N*Duma et de là tâcher' de rejoindre Émin-Bey à Lado.

» Sémio rentra dans son pays pour préparer la réception de son allié qui, en reconnaissance de son hospitalité, lui avait livré toutes les armes et les munitions dont il disposait. Mais avant qu'il eôt eu le temps de le rejoindre, Lupton-Bey fut de nouveau attaqué par les Madhistes, accourus en grand nombre de Balir-el-Djeber, et, cette fois, vaincu. Sémio ignore ce qu'il est devenu. Les uns prétendent qu'il a été tué, les autres qu'il a été emmené en captivité. Une soixantaine des Soudanais qui lui étaient restés fidèles purent échapper au massacre et se réfugièrent chez Sémio, où ils se trouvent encore actuellement.

» Le brave sultan faillit payer cher le concours qu'il avait prêté au commissaire khédivial. Les Mahdistes envahirent son territoire. Â leur approche une partie de la population s'enfuit et lui-même fut obligé de se retirer devant des forces supérieures en nombre. Il abandonna donc sa zeriba non sans avoir dévasté la contrée de façon à affamer les envahisseurs qu'il força ainsi à rebrousser chemin.

» A la suite de ces événements, Sémio s'établit à remplacement qu'il occupe maintenant. Il a pourtant conservé son ancienne zeriba, où réside son fils et successeur Badoni. » ' La réception que fit le sultan Sémio au lieutenant Milz est racontée en ces termes par cet officier :

(( Le sultan Sémio, appelé Zamoï par les indigènes, est un homme d'une quarantaine d*années, de taille moyenne, assez corpulent et de physionomie très intelligente. Quoique j'aie déjà été habitué à trouver chez les chefs asandé une certaine distinction , j'ai été frappé d'étonnement à l'aspect de Sémio. Ce sultan est un vrai gentleman. La réception qu'il a faite aux représentants de TËlal a été superbe.

» Venu à notre rencontre à deux heures de sa résidence, il avait massé sa garde composée d'environ 400 hommes sur deux lignes. Celle troupe est commandée par des officiers qui s'efforcent, sans trop mal y réussir, à lui donner l'allure des armées régulières.

Nous fûmes salués par des décbar^s répélées de mousqueterie et par des soaaeries de trompetles et des roulements de tambour. Sémio oous conduisit à l'emplacement qu'il nous destinait et où il avait fait construire deux maisons pour les blancs et des casernes pour les soldats noirs.

» Le lendemain il me fit cadeau de 75 pointes d'ivoire et le

LE OAPITUNE

surlendemain je lui rendis sa visite k sa résidence située à un demikilomètre environ de la rivière Mbomu. Comme l'avant- veille, il nous Ût rendre les honneurs par sa garde, et je remarquaijqu'il avait eu soin de placer le drapeau de l'Ëtat au milieu dejsa cour d'faonneur.

» Si j'avais été étonné auparavant, je le fus bien davantage à l'aspect de sa résidence. Celle-ci couvre une superficie de plu-

sieurs hectares et est entourée d*une triple palissade avec portes, tambours et bastions, comme une vraie forteresse européenne. La maison où il nous reçut, située au centre de cet ensemble de constructions, est construite en briques cuites; les murs ont près d*un mètre d'épaisseur.

» La chambre où nous fûmes introduits était meublée d*un divan turc, d'une table et de chaises européennes. Une collation était servie sur un grand plateau d*argent. Et nous bûmes de Tarack dans des verres verts, pareils à ceux dont nous nous servons généralement en Belgique pour déguster les vins blancs. Il fit les honneurs de son home avec une urbanité parfaite et certes je n'ai jamais cru devoir rencontrer au cœur de l'Afrique un noir d'une pareille distinction.

» Je m'appesantis à dessein sur ces détails pour bien vous montrer l'homme à qui nous avons afTaire. J'ai trouvé en Sémio un homme d'une intelligence remarquable, à idées larges et qui m'a fait comprendre qu'il serait fier de servir un gouvernement européen tel que celui de rÉlat. »

En même temps qu'il assurait ainsi à l'État l'alliance de ce puissant chef, le capitaine Van Kerkhoven envoyait chez le sultan asandé Rafaï, établi vers le confluent du Chinko et du Mbomu, entre Bangasso et Sémio, un autre de ses adjoints, le lieutenant de la Kelhulle, qui sut entrer avec le sultan RafaI dans d'excellentes relations et qui fonda à cet endroit une station.

Le lieutenant de la Kethulle accompagna RafaI dans plusieurs excursions vers le nord et s*employa surtout à conclure des traités avec les principaux chefs de la région, Abanda, Kreisch et Gabus. 11 établit des postes à Rafaï-Ghinko (près de l'ancienne zeriba Rafaï), à Sandu (au confluent de Mbomu et du Chinko), à Uarra (confluent du Mbomu et de l'Uarra), à Darbaki (au confluent du Chinko et de la Ngana). Il étendit l'influence de l'Ëtat jusqu*auprès des chefs arabes dont les villages sont situés au sud du Darfour.

Le lieutenant Foulon fut envoyé chez le sultan Sassa, où il créa une poste.

Le 42 décembre 4891, Van Kerckhoven quitta là station de Bomokandî avec le gros de son expédition, prenant, par voie de terre,

la direction de l'est. Il traversa une contrée marécageuse, couverte de collines herbeuses marquant très sensiblement la ligne de faite qui sépare les bassins de TUellé et du Bomokandi. La population indigène, paisible quoique cannibale, lui fit bon accueil ; le chef Akangai, après avoir tout d*abord fait des démonstrations hostiles parce quil prenait l'expédition pour une des nombreuses bandes d*Arabes dévastateurs, contracta alliance avec Van Kerkhoven et permit plus tard que le capitaine Daenen établit chez lui une station. Les Abarmbo, qui habitent cette contrée, sont de beaux guerriers, courageux, armés de flèches empoisonnées très dangereuses.

A Amadi, sur TUellé, le capitaine Van Kerkhoven fonda une station, où il séjourna quelque temps afin de rayonner dans le pays d'alentour et de recueillir des renseignements géographiques, puis, remontant l'Uellé, il plaga un poste à la zeriba Auasch, et plus en amont, un autre à Suruangu; il laissa ici comme commandant le sous-officier belge Raynaud, que son intelligente activité avait fait distinguer par son chef, qui lui a fait décerner le grade de souslieutenaut de la force publique.

De Suruangu, l'expédition se dirigea vers le nord-est et, après avoir laissé un poste à Mué-Munza, sur TUellé, en fonda un à Yangara, centre très important situé sur un affluent de l'Uellé, la Gadda. Dès ce moment, Van Kerkhoven voyagea en plein inconnu et traversa une région populeuse où l'on cultivait ie sol ; d'immenses plantations de maïs et de fèves vinrent heureusement ravitailler le nombreux personnel de l'expédition, à qui la marche pénible, dans un sol montagneux et rocailleux, imposait les plus grandes fatigues*

i Van Kerkhoven fonda encore le poste de Mbittima, dont il confia le commandement au docteur Montangy aidé de M. Vanderviiet. Ce poste, très important, devait être le centre de la zone extrême du district de TAruwimi-Uellé. De Mbittima, l'expédition, traversant toujours un pays très accidenté et couvert d'élévations atteignant parfois 1,400 mètres, se dirigea plus au sud en suivant la crête de partage des eaux du Zoro et de l'Obi (affluents de l'Uellé), jusqu'au moment où elle rencontra de nouveau TUellé qui, entre

le 30*" et le 31*" méridien, fait un coude brusque vers le sud. Elle le traversa à quelques minutes en amont de sa source et y fonda un poste à Lemhin. Van Kerkhoven, après avoir poussé jusqu'à Wadelaï, remonta vers le nord, installa un poste à Ganda, puis enfin il fonda, plus au nord, la slation extrême de TÊlal dans ces régions, à Wando.

Pendant ce temps, le capitaine Daenen, avec une troupe d*une cinquantaine dliommes, remonta le cours du Bomokandi pour se rendre chez le chef Âkangai qui est établi près du confluent du Bomokandi et la M*bê. Il dut traverser le pays des Âbarmbo, mais il n'eut pas à combattre avec eux. D*Âkangai, le capitaine Daenen se transporta chez Kanna, à deux journées de navigation en amont, et chez le Qls de Kanna, le chef Remu, qui est établi près de la rivière, au delà du Pokko (affluent du Bomokandi) près d'une montagne appelée Mandjema. Ces trois che& acceptèrent le protectorat de l'État et le capitaine Daenen assure que leur fidélité ne peut faire aucun doute. Daenen fit, pendant cette excursion, un levé complet de l'importante rivière Bomokandi.

Revenu à Ibembo, résidence d'où il dirigeait la zone Rubi- Uellé, le capitaine Daenen eut maille à partir avec des bandes de Maniémas conduites par le cherMirambo et quatre de ses adjoints. Ces pillards, après avoir passé la Lulu et le Rubi» s'étaient installés dans les villages palissades des Mombattis, dont ils avaient massacré la plupart des habitants. Ceux qui étaient parvenus à s'échapper s'étaient réfugiés au poste de Katanga sur TUellé. Le 15 octobre, le capitaine Daenen, accompagné du sultan Djabbir, se mit à la recherche des hordes arabes et il les rejoignit le 30. Les Arabes prirent la fuite et repassèrent le Rubi : mais ici ils se trouvèrent en présence des troupes du lieutenant Chaltin, commandant de Basoko, que Daenen avait fait prévenir, et ils essuyèrent une défaite complète.

Le capitaine Van Kerkhoven parcourut dans tous les sens toute la partie nord-est de TÉtat, y concluant chaque jour de nouveaux traités et organisant politiquement I^ région si heureusement soumise à l'État; le courageux explorateur allait enfin pouvoir rentrer en Europe après avoir mené à bien sa lâche glorieuse,

LE (UPITÂnn TAU KEBKHOTEN, INSPIOTEUB D'£TAT,

lorsqu'un fatal accident vint mettre fin aux jours de cet homme de fer sur lequel ni la fatigue, ni les privations, ni le climat n avaient jusqu'alors eu la moindre prise : le 10 août 1893, pendant une marche, le boy du capitaine Van Kerkhoven le précédait, porteur de son fusil chargé ; une branche d*arbre s'accrocha à la détente de l'arme, le chien s'abattit et la balle alla frapper l'inspecteur d'Ëtat, qui fut tué à peu près sur le coup.

La fatalité a ainsi privé l'État du Congo de l'un des collaborateurs auquel il s'apprêtait à payer sa dette de reconnaissance ; le capitaine Van Kerkhoven mérite peut-être la place la plus brillante dans rhistoire du Congo. Des légendes ont couru sur le compte de cet homme de cœur, le représentant comme un commandant brutal et égoïste. Nous avons recueilli les témoignages de la plupart des officiers qui ont connu le capitaine Van Kerkhoven en Afrique, et tous s'accordent pour le représenter comme un soldat franc, loyal, énergique, doux, ne transigeant jamais avec la justice et le devoir. Dans tous ses rapports avec ses camarades, au Congo, le capitaine Van Kerkhoven a montré la plus grande cordialité, et il ne se départissait jamais, avec ses inférieurs, d'une amabilité qui lui avait conquis des dévouements à toute épreuve. Il savait traiter ses soldats avec douceur et avec calme, et, d'une lettre envoyée à l'un de nos amis par un adjoint subalterne de l'expédition, il résulte que, loin d'être l'objet de la haine des populations qu'il a rencontrées dans sa glorieuse expédition. Van Kerkhoven a su inspirer la plus entière confiance aux sultans ses alliés et amener pacifiquement les villages les plus rebelles à accepter la souveraiiieté de l'Ëtat.

Le capitaine Van Kerkhoven a bien mérité de la Patrie : celle-ci lui doit la reconnaissance que les nations accordent à leurs plus brillants explorateurs et son nom figurera à sa place dans l'histoire à côté de ceux des Livingstone et des Stanley. De pareils hommes honorent le pays qui les a vu nattre et leur courage civique, leur énergie indomptable, leur dévouement à la cause nationale doivent être donnés comme exemples à nos enfants.

Avant l'annonce de la mort de Van Kerkhoven, dont le terme de service était près d'expirer, l'Étal avait envoyé, pour reprendre le commandement de l'expédition, le jeune inspecteur d'Éiat Baert.

Le capitaine Daenen avait pris le chemin du retour, mafs» ayant rencontré l'inspecteur d*Ëtat Fivé qui se rendait aux Falls pour y diriger les mouvements contre les Arabes de ce côté, il se mit à sa disposition : nous le retrouverons plus loin.

Après la mort du capitaine Van Kerkhoven, le capitaine Delanghe, du génie belge, prit la direction des opérations jusqu'aux Mombullus; le capitaine Delanghe, dont nous n'avons pas eu l'occasion de parler au cours de ce récit, a été, avec le capitaine Daenen et le lieutenant Milz, le plus précieux adjoint de Van Kerkhoven, qui avait pour ces trois officiers Testime qu'imposent la valeur, le courage et le dévouement; le lieutenant Milz gouverne la contrée extrême soumise par Van Kerkiioven, ayant Mbittima pour résidence. Ces deux officiers, avec l'aide de leurs nombreux adjoints, asseyent sur des bases solides Tœuvre de Van Kerkiioven, œuvre à laquelle les immenses résultats acquis assignent une place prépondérante parmi les explorations africaines.

Page 1