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RÉSULTATS DES EXPÉDITIONS

Pendant que, dans le Manyema, se déroulaient ces sanglants événements, les deux expéditions organisées par la Compagnie du Katanga effectuaient Texploration complète et à peu près définitive de l'immense territoire situé au sud-est de l'Ëlat du Congo.

Dans un précédent chapitre, nous avons quitté l'expédition Delcommune au moment oii, après un séjour de quelques jours à Bunkeia, elle s'était enfoncée dans l'inconnu ; mais nous n'avons pas insisté sur Titinéraire suivi depuis Gandu jusqu'à la capitale de Msiri.

En partant le 18 mai 1891 de Gandu, où l'expédition avait été renforcée et portée à 350 hommes, Delcommune se dirigea vers le sud; il traversa un pays désert, où les villages consumés et détruits indiquaient suffisamment le passage des Arabes. La contrée était fertile et coupée de nombreuses rivières. Le 8 juin, l'expédition

arriva à Lupungu : le chef Lupungu est un noir, vassal des Arabes, très cruel et qui commande à des tribus anthropophages. Deicommune y engagea encore iOO porteurs, puis il prit la direction sud-est; il traversa le Lomami, déjà navigable, par 7^ 30' environ; la contrée, jusqu'à Kilemba, était fort peuplée et couverte de grands et nombreux villages, où l'expédition reçut le meilleur accueil.

 Kilemba, l'expédition fut reçue par le chef Kassongo, nom qui s'est étendu à toutes les tribus habitant cette région. « Ce n*était plus le Kassongo de Gameron, dit M. Diderrich (1), mais son fils qui avait hérité de ses pouvoirs. Nous avons vécu à Kilemba une quinzaine de jours au milieu des coutumes les plus grotesques et les plus incroyables, choses qui semblent tenir singulièrement au cœur des monarques nègres. Une chose assez remarquable, c'est la façon dont ce roi rend la justice. Un de ses sujets a volé, il aura la main coupée, les deux si le vol est grave. Un malheureux a été surpris écoulant une conversation royale, on lui coupe une oreille. Un pauvre diable dans une campagne a détalé trop promptement devant les flèches ennemies, on lui retranche un pied, et ainsi à Tavenant. C'est là Texplication de l'état pitoyable auquel grand nombre d mdividus sont réduits. Rien n*est commun comme de voir à Kilemba des gens n ayant qu'une main, d'autres qu'un pied, qu'un œil, qu une oreille, d'autres qui ont les lèvres coupées.

» Malgré ces mutilations, Kassongo est un chef aimé et réfléchi. Les mœurs de ce roi et de son peuple sont si bien aux antipodes des nôtres, qu'il faut les avoir vues pour le croire. »

Après quelques escarmouches livrées aux hordes du frère de Kassongo, qui vivait en mésintelligence avec ce dernier et qui avait attaqué l'ingénieur Diderrich pendant qu'il étudiait la nature du sol aux environs de Kilemba, l'expédition quitta cette ville le 20 août, se dirigeant droit au lac Kassali. Le lac Kassali est une large expan-

(l) Lettre de M. Diderrich à M">c Jacques, mère du capitaine Jacques, chef de la

première expédition antiesclayagiste. Cette lettre a été publiée par te Mouvement

avUiesdavcigiète du 25 décembre 1892. — Cameron, lors de sa célèbre traversée de

TAfiique, avait séjourné pendant quelque temps auprès du roi Kassongo, père de

' celui dont il est que&tion ici. ' '

sion du Lualaba, très marécageuse, couverte. d1Ies herbeuses et mesurant environ une quinzaine de kilomètres de largeur; le Lua* laba, à cet endroit, coule dans une vallée nettement marquée, entre des montagnes d*une certaine hauteur où s'étendent de superbes plateaux. L'expédition s'arrêta un jour au village de Kikonia, situé sur la rive ouest du lac, puis, guidée par un des chefs de ce village, elle se mit en marche pour contourner le lac par le nord, laissant en arrière-garde le lieutenant Hakansson. Le 30 août, l'expédition s^était établie au campement : « Il était 7 heures du soir lorsque je gagnai le camp, raconte M. Diderrich. Une nuit noire. Gassart arriva lorsqu'il était plus de 8 heures. Nous attendîmes l'arrièregarde, commandée par Hakansson, jusque vers 9 heures. Las d'attendre, nous allions nous mettre à table, lorsque le boy du lieutenant se précipita vers nous, nous jetant à la face : « Mon maître est tué! » et il éclata en sanglots. Nous étions là tous quatre, pétrifiés par cette épouvantable nouvelle, nous regardant Tun l'autre sans proférer une parole et nous refusant à croire à cette catastrophe. La nouvelle n'était malheureusement que trop vraie : notre ami avait succombé sous les coups de lance de ces sauvages et avec lui quatorze de nos soldats haoussas avaient été massacrés. Laissez-moi vous dire combien j'ai regretté ce malheureux compagnon, homme d*honneur s'il en fut, cœur brave et généreux, ayant gardé un enthousiasme de vingt ans. »

Delcommune ne pouvait songer à venger la mort du malheureux Hakansson, pour lequel il éprouvait une afiectueuse estime, sans compromettre gravement le succès de son expédition; aussi continua-t-il sa marche en avant et, le 1*^' septembre, il opéra la traversée du Lualaba, presque au confluent de la Luvoî, traversée qui s'accomplit péniblement dans des marécages et des plaines herbeuses d'une énorme étendue. Â Kayombe, sur. la Luflla, l'expédition trouva bon accueil, mais, au moment du départ, elle eut maille à partir avec les indigènes, qui l'attaquèrent et blessèrent un homme.

L'expédition, après avoir durant deux jours suivi le cours de la Luflla, fit l'ascension des monts Kibalas, espérant trouver un chemin meilleur et plus facile, mais elle traversa une contrée sauvage et déserte, où la marche fut retardée à cause de la difi*érence d'altitude

des plateaux qu'il fallait à chaque instant escalader au prik des plus 'grandes fatigues.

€( Dans ces monts, dit Alexandre Delcommune (1), et sur ces plateaux d'une beauté superbe, il nous a été souvent donné d'admirer des paysages vraiment féeriques. Entre autres je me rappelle qu'un jour, après l'ascension pénible d'un contrefort de 300 mètres de hauteur, la caravane essoufflée prenait un moment de repos. Nous avançant vers le flanc de cette montagne, qui devait être également l'une des parois de la gorge profonde où rugissait le Katechi, nous jouissions d'un spectacle vraiment admirable de contraste et de pittoresque.

» A nos pieds s'ouvrait un immense entonnoir à pic, dont nous n'étions qu'à la demi-hauteur et au fond duquel roulaient avec fracas les eaux tumultueuses du torrent. Elles descendaient plutôt qu'elles ne toml)aient d'une large crevasse coupant la paroi méridionale de cet abîme.

» Composant les hauts flancs abrupts et sauvages, les rochers s'étendaient en strates horizontales et superposés sur plus de 500 mètres de hauteur.

» Les bords encaissés du torrent étaient tapissés de palmiers élaïs, de bananiers, de lianes et d'arbustes doù s'élançaient parfois quelques hauts troncs d*arbre au port majestueux, au feuillage sombre. Des huttes de Balomotos, petites, rondes, au toit conique, s'accrochaient coquettement aux flancs de cette gorge profonde et leurs habitants, véritables pygmées, appuyés sur leurs lancés, l'arc en main, suivaient tous nos mouvements.

» La présence de ces huttes proprettes, minuscules chalets, jetait une note poétique sur ce paysage incomparable.

» Assis sur une dalle de grès, plongeant avidement nos regards,

' fouillant tous les coins, nous restions émerveillés devant ce tableau

qu'aucun pinceau ne saurait rendre. Aucune des beautés tant

vantées de la Suisse et' des Pyrénées, où les sites charmants

abondent cependant, ne saurait rivaliser avec ces coins perdus

. (l) Communication de M. Alexandre Delcommune îi la Société de géographie; ' tâuice du 4 mai 18dd.

H. AUXAHDBB SILCOMMUHK.

des moûts Kibalas dont Tensemble, tour à tour pittoresque et sauvage, imposant et grandiose, semblait adouci et riant par la brillante et contrastante végétation équatoriale. a

G*est dans ces montagnes d'aspect si grandiose que l'expédition connut pour la première fois les affreuses tortures de la faim et de la soif.

a Deux jours sans eau par 35"^ à l'ombre, raconte le D' Briart dans une lettre adressée à son père ; le soir, campement près d'une sorte d'épongé dans laquelle il fallait faire des trous pour obtenir, au bout d'une demi-heure de patience, un litre de liquide nauséabond, putride et noir, saumàtre et un peu gluant, pour lequel nos hommes se battaient et se bousculaient désespérément. Ce fut, pour moi, répreuve la plus cruelle de tout le voyage. Sous quelque forme qu'on le bût, en café, thé, bouillon, ce liquide inconnu ne désaltérait pas; on croyait boire une sorte d'huile légère qui passait dans la gorge sans y laisser une sensation de fraîcheur, si minime qu'elle fût. J'ai bien pensé alors à la fontaine Colo et aux belles sources du bois de Mariemont, où l'eau est si bonne et si fraîche ! »

Devant cette lutte contre la faim et la soif, Delcommune recula et il se décida à redescendre la rive de la Luflra, que l'expédition remonta jusqu'aux rapides de Djuo, où elle séjourna pendant trois jours. Puis elle se dirigea vers le sud, rencontra les villages de Kagoma, de Muzanchi, traversa plusieurs rivières, entre autres la Dikuluwé, et arriva enfin à Bunkeia, résidence de Msiri, le 6 octobre 1891, après une marche de 142 jours.

Delcommune décida que l'expédition s'arrêterait quelque temps à Bunkeia, afin de lui permettre de se reposer des fatigues excessives de cette longue marche; le pays étant, comme nous l'avons vu précédemment, en proie à la guerre civile et Delcommune ne voulant pas servir les projets du tyran Msiri qui eût désiré l'entratner à faire la guerre aux chefs du sud, Delcommune, après un séjour de seize jours dans la capitale de Msiri, préféra transférer son camp au poste de la Lofoî, installé par Le Marinel à deux journées de marche à Test de Bunkeia et commandé par le lieutenant Légat. ' '

Pendant les vingt jours qu'ils restèrent à Lofoî, i'infatigable

Diderrich fit de nombreuses reconnaissances du pays d'alentour, et, dans le but d'étudier la chaîne de montagnes importante que traversait, dans sa plus grande largeur, la rivière Lofoî, il remonta celte rivière, accompagné de M. Cassart et d'une escorte de 40 soldats, (c Mal nous en prit, raconte Diderrich. Après cinq jours de marche, nous nous trouvâmes tout à coup engagés dans un couloir dont la largeur dépassait à peine 50 mètres et dont les parois toutes raides s'élevaient à plus de 200 mètres. La rivière tombait à pic du haut de ces parois et venait s'abîmer dans la passe étroite que nous occupions. Nous étions acculés contre un obstacle infranchissable et nous n'avions rien de mieux à faire qu'à rebrousser chemin. Nous allions retourner sur nos pas, lorsque deux indigènes qui, du haut des parois, nous avaient aperçus dans le couloir, détachèrent des blocs de rocher et le^ précipitèrent sur nous. La passe était si étroite que nous n'eûmes d'autre recours que de nous effacer contre le pied de la falaise. Les quartiers de roche venaient s'abîmer à quelques pas de nous, nous éclaboussant de grandes flaques d'eau. J'eus un instant la conviction que nous allions subir le sort de Roland à Roncevaux. Ce fut à travers une grêle de pierres que nous rétrogradâmes sur près d'un kilomètre. Heureusement pas un de nous ne fut touché. i>

Le 11 novembre, l'expédition s'enfonga vers le sud, traversa un beau pays, très fertile et riche en mines de cuivra, passa par Katanga, sur un afiluent de la LuQla, le 22, et arriva à Ntenke lé 30. Durant toute la marche, l'expédition souffrit de la famine qui désolait cette contrée où l'état de guerre perpétuel ne permettait plus aux habitants de profiter de la fertilité du sol et de se livrer à des travaux d'agriculture. Â Ntenke, où Delcommune parvint à ravitailler son expédition, il séjourna pendant une dizaine de jours, pour permettre à Diderrich de se rendre aux mines de Kilali situées plus au sud, puis il prit la direction de l'ouest, dans l'intention de rencontrer le Lualaba, puis de descendre le grand fleuve jusqu'à Nyangué.

Aucune plume ne saurait décrire les horribles souffrances qui assaillirent tous les membres de l'expédition pendant cette marche. Une effroyable famine régnait dans la contrée où il fut impossible

de se procurer des vivres à quelque prix que ce fût. Les hommes, décharnés, passant parfois des jours entiers sans manger, pouvaient à peine se traîner et beaucoup se laissaient tomber en chemin, attendant, demandant la mort dans les affres de la faim. Tristes jours, qui laisseront au cœur des héros de cette expédition un lamentable souvenir, mais qui doivent nous faire admirer Ténergie qu'ils ont déployée pour surmonter leurs propres souffrances et pour échapper au découragement qui eût abattu des âmes moins bien trempées, car eux-mêmes se nourrirent, pendant près de trois mois, exclusivement d*épis de maïs et de haricots, et encore, dit M. Diderrich, ils étaient rationnés.

Dans le premier rapport adressé par Delcommunc à la Compagnie du Katanga^ il décrit en termes émouvants cette marche affreuse : tf Nous mîmes sept jours pour parcourir cette distance, et pendant ces sept jours nous ne vîmes aucun village, aucune culture, aucun gibier! Notre nourriture se composa exclusivement de champignons et de quelques fruits des bois. L'expédition souffrit dans celte terrible marche tout ce qu'une caravane peut souffrir... On mangea le dernier âne... Ce fut une goutte d*eau dans la mer! Porteurs et soldats tombèrent les uns après les autres pour ne plus se relever. Ce fut une véritable marche funèbre, et le sentier de malheur fut jalonné par les cadavres de nos fidèles serviteurs...

... » La famine, contre ce terrible fléau il ny a pas d'énergie qui tienne; il faut courber Téchine et laisser mourir son monde. C'est terrible, plus terrible que jamais j'aurais pu me l'imaginer, moi qui, cependant, ai le cœur cuirassé contre les émotions.

» Quelle différence de voir tomber ces hommes dans un combat, lorsque la fusillade excite l'ardeur de chacun... ; un regret sur ceux qui ne sont plus, sur les braves tombés au champ d'honneur... et l'on passe. Mais les voir s'affaisser sur les bords du sentier, les yeux hagards, rentrant leur ventre déprimé et disant : <c Maître, f ai faim et je vais mourir I » Et lorsque cette scène se répète cinq, dix, quinze fois par jour, il faut avoir un triple airain sur le cœur pour ne pas être torturé de pitié à la vue de ces pauvres diables qui vous ont suivi fidèlement, qui ont partagé vos souffrances et vos dangers, qui tombent et que l'on ne peut cependant pas secourir.

» Pour sauver les uns, être obligé d'abandonner les autres à leur triste sort. Être forcé de les laisser là, en proie aux plus épouvantables tortures jusqu'à ce que la mort, bienfaisante cette fois, ait accompli son œuvre... Ny a-t-ii pas de quoi maudire le sort? »

 Mussima, point où, le SO décembre, Delcommune atteignit le Lualaba, la même famine régnait; a nous devions, raconte Diderrich, conduire nos hommes au loin pour nous procurer des vivres. J'ai vu nos hommes déterrer un chien mort et le manger, plusieurs mangeaient des graines de ricin ».

Deux mois et demi furent employés à construire vingt-sept canots et un grand boat; les hommes de l'expédition travaillèrent courageusement, car pour eux cette descente du fleuve était le salut, le rapatriement.

Mais de nouveaux malheurs attendaient Delcommune : après une navigation pénible de sept semaines, sur un fleuve sans cesse coupé de cataractes et de rapides au delà desquels il fallait transporter les embarcations le long des rives, après plusieurs naufrages où les blancs faillirent trouver la mort, l'expédition se trouva, le 19 avril, devant les chutes du Nzilo, formées par une haute chaîne de montagnes appelées Kizika-Luelo.

c( Que l'on se Qgure, dit Delcommune dans son rapport, une chaîne de montagnes de plus de 300 mètres d'altitude, s*élevant d'uu seul jet de la plaine et courant perpendiculairement au fleuve.

» A première vue, on se demandait par où courait le Lualaba. Une simple entaille lui livrait passage, passage efirayant où il se ruait avec une violence indescriptible. Cette gorge étroite, ce couloir de 20 à 30 mètres de large, était long de 70 kilomètres. Je n'ai jamais rien vu de si sauvage et de si terrifiant.

» Les couloirs étroits du Colorado seuls pourraient donner une idée de cette nature tourmentée.

» Le fleuve, grossi par de petits mais de nombreux affluents, se précipite dans la gorge avec une force inouïe, qui ôte tout espoir de le suivre dans sa course furibonde. Il tombe de chute en chute. Sur les 76 kilomètres que mesure la gorge, nous avons relevé une diflîérence de niveau de plus de 500 mètres. »

Il était impossible de songer à franchir ces cataractes qui eussent

engouffré dans leurs sombres profondeurs toute Texpédition. Sans se laisser décourager par tous ces contre-temps, Delcommune, qui avait à cœur de réaliser son rêve et d'explorer complètement le Lualaba, essaya de transporter ses embarcations au delà des monts et de reprendre la navigation sur les eaux plus calmes de Taval. C'était entreprendre un travail surhumain, car la terrible ennemie, la faim, fondit de nouveau sur la caravane; les hommes succombèrent en grand nombre, les autres dépérissaient et la plupart étaient incapables de tout travail. S'entêter dans ce projet digne cependant que nous en admirions l'audacieuse témérité eût été inhumain et eût compromis les résultats déjà obtenus. La mort dans Tâme, Delcommune renonça à l'exploration du Lualaba en aval de Nzilo et se vit forcé d abandonner dans ce désert les embarcations qui lui avaient coûté tant de travail et tant de fatigue. Le 23 mai, le signal du départ fut donné, et le 8 juin, après une marche de plus de âOO kilomètres dans un pays dévasté par la guerre et les troubles entre tribus, Delcommune arriva enfin à Bunkeia, où de nombreuses et diverses nouvelles l'attendaient.

On se rappelle en efiTet que c'est pendant son absence que s^étaient déroulés les incidents du drame de Bunkeia, la mort du tyran Msiri et l'assassinat du malheureux Bodson, et que Stairs, après avoir opéré la soumission de la région à TËtat, dont le drapeau flottait au sommet du mont Nkuru qui domine Bunkeia, avait repris, avec son expédition, le chemin de la côte; Delcommune n'avait donc pas été en relations avec elle. Mais l'expédition Bia, arrivée le 30 janvier, séjournait en ce moment, en partie, au poste de la Lofoï, et Delcommune y trouva MM. Derscheid, Cornet et Âmerlinck. Le capitaine Bia et le lieutenant Francqui s'étaient dirigés vers le Luapula et le lac Banguelo. Nous retrouverons plus loin cette expédition, et nous accompagnerons Delcommune jusqu'au moment où il en retrouva, une seconde fois, les membres à Lusambo.

Le personnel de l'expédition, afiaibli par les fatigues et les privations, avait besoin d'un repos bien mérité, car, à part quelques désertions, les survivants noirs avaient montré un courage extraordinaire et digne de récompense. M. Diderrich, grand chasseur, procura aux afiamés la viande fratche des zèbres qui vagabondent en bandes

nombreuses dans celte partie du Katanga, et le 10 juillet Texpédition, avec un nouveau courage, bien remise de ses fatigues, prit le chemin du Tanganyka, car le projet de Delcommune était de faire une exploration détaillée de la Lukuga et de la partie du Lualaba quil n'avait pas vue, entre la Lukuga et le lac Kassali.

De Lofoî à Mrumbi, où l'expédition arriva le 20 août, Delcommune longea dabord l'importante chaîne des monts Kundelungus, que ringénieur Diderrich étudia soigneusement; puis il passa le Luapula, à sa sortie du lac Moëro; enfin, il traversa les plaines qui s étendent aux pieds des monts Marungus, plaines très étendues, fertiles et où les indigènes font des cultures importantes, entre autres celle du riz ; le bétail y est abondant, et les bœufs s y rencontrent souvent.

 Saint-Louis de Mrumbi, qui est la mission fondée par le capitaine Joubert, Delcommune apprit que le capitaine Jacques, qui s*élait établi k Albertville, s*y trouvait dans une situation critique et que les Arabes cernaient le poste fortifié qu'il avait établi. Aussitôt l'explorateur décida de voler au secours de Jacques et, accompagné de Diderrich, de Gassart et d*une vingtaine de soldats, il se rendit en canot à Albertville. Un combat y fut livré aux Arabes le surlendemain de son arrivée, mais Tissue nen fut pas décisive (1). Toutefois, le capitaine Jacques n'ayant pas à redouter momentanément de nouvelles complications dans sa situation aventurée, Delcommune retourna à Mpala où il mit la main aux derniers préparatifs de son exploration de la Lukuga, pendant que Diderrich étudiait avec soin la côte occidentale du Tanganyka entre Albertville et Mpala.

Laissons la parole à Alexandre Delcommune qui, dans une lettre adressée à M. Wauters (2), résume sa marche de Mpala à Lusambo : « Jai quitté Mpala le 6 octobre 1892 avec Briart, Diderrich et Gassart et une petite caravane qui ne comptait que 117 personnes, femmes et enfants compris.

» Après avoir fait un détour vers le sud, afin d'éviter la région

(1) Voir, pour les détails de ce combat mémorable, notro 6* partie, Congo humar fittotre.

(2) Mouvement géographique du 19 avril 1898.

déserte et affamée située entre Mpala et la Lukuga, nous nous sommes dirigés vers Kassanga (Makasenga de la carte), grand village Baluba.

» Nous y avons pris la direction nord-est pour toucher la rivière au village de Mukalombi, point extrême atteint par le voyageur anglais Thomson et plus dépassé après lui, vers louest.

» À Mukalombi, nous avons trouvé un poste arabe, mais nous avons pu passer sans avoir à nous battre. J ai usé de diplomatie ; jignorais ce qui m'attendait vers Touest et je conservais toujours le projet de descendre le Lualaba jusqu'à Kassongo et Nyangué. » À partir de Mukalombi, nous avons suivi la rive gauche de la Lukuga depuis le 31 octobre jusqu'au 14 novembre, date à laquelle nous sommes arrivés à son confluent dans le Congo. La rivière suit une direction générale est-ouest en faisant une courbe vers le nord. En amont de sa bouche, elle regoit sur sa rive gauche un important affluent nommé LuizL

» Mon intention en arrivant au Congo était, avant de descendre son cours vers Nyangué, de le remonter vers Kikondja, afin de relier mon itinéraire de retour à mon itinéraire d'aller par une reconnaissance de la section, qui restait inconnue, comprise entre le lac Landji et le confluent de la Lukuga.

» Mais l'homme propose et Dieu dispose. Pas possible d'exécuter mon projet sans le concours et avec l'aide de mes hommes, et, malheureusement, leur terme de service était expiré depuis plusieurs mois. Tous demandaient à rentrer au plus vite.

» J'ai dû m'incliner, mais non sans réussir toutefois à obtenir d'eux un court délai qui nous a permis de remonter le fleuve sur une distance d'environ 100 kilomètres jusqu'au point intéressant où se fait la réunion des deux branches, le Luapula et le Lualaba. » La première est la branche maîtresse. La jonction se fait au village d'Ânkorro, rive gauche. Près de ce village, un peu au nordouest, se trouve la résidence de Simbi, un des flls du vieux Msiri et le plus puissant chef de la région. J'y ai reçu bon accueil.

» J'essayai, ici encore, de décider mes hommes à remonter jusqu'au Kassali afin de reconnaître le chapelet de petits lacs qui, paraît-il, se succèdent dans cette direction le long du Lualaba. Mais

tous, très résolument, refusèrent de retourner à Kikondja. C'est là que notre arrière-garde avait été attaquée quatorze mois auparavant et où avait été tué notre pauvre Hakansson.

» Je n*ai donc pu, comme je l'aurais voulu, explorer cette section. On m*a assuré qu'elle était navigable jusqu'au lac Kassali; on y rencontre bien deux petits rapides, mais ils sont aisément franchissables. Par contre, en aval, entre le confluent de la Lukuga et Kassongo, il y a une chute infranchissable.

» Quant au Luapula, à trois jours en amont du confluent de la Lukuga, la navigation y est arrêtée par des obstacles.

» Je quittai Simbi le 1^ décembre et regagnai le confluent de la Lukuga, mais à partir de ce point, au lieu de continuer ma route vers le nord, par le fleuve, je me décidai à faire une pointe vers 1 ouest, à la suite des renseignements intéressants et très précis que m'avait fournis Simbi et dont nous reparlerons.

» Je me dirigeai donc vers le Lomami, que la caravane atteignit un peu en amont du confluent du Lukassi, le 5 décembre.

» C'est en arrivant au Lomami que j'appris le conflit entre les Arabes et les troupes de TÉtat et la rencontre victorieuse de Dhanis. J apprenais en même temps que les agents de l'État étaient installés à Gandu, résidence principale de Congo Lutete, où, en 1891, nous avions laissé nos embarcations pour commencer notre voyage pédestre.

» Il est étrange que Simbi, qui devait certainement être informé du conflit entre Sefu et le chef du poste de Lusambo, ne nous en ait rien dit. Pourquoi?... Je me le demande encore. 11 est fort heureux que j*aie pris la décision de me rendre au Lomami plutôt que de continuer à descendre le fleuve en aval du confluent de la Lukuga, car, arrivés dans les parages de Kassongo, nous fussions inévitablement tombé sur les débris des bandes de Sefu et je ne puis dire ce qui serait arrivé. En efiet, mon escorte était considérablement affaiblie; je n'avais plus que 71 soldats, dont 42 bons, les autres ne valant pas la ration qu'ils mangeaient.

» Arrivé au confluent de la Lukassi, dans le Lomami, je remonte la rive gauche de celte dernière rivière jusqu'à Congo Lutete, où j'arrive le 19 décembre.

n Le chef du poste, le lieutenant Ducliesne, nous reçoit avec une très grande hospitalité et nous met au courant des événements dramatiques qui se sont passés depuis dix-huit mois, tandis que nous étions dans le sud : le massacre de l'expédition Hodister à Riba- Riba, le pillage des factoreries de Faki et de Bena-Kamba, la révolte

LE GAPITAINB BIA.

des Arabes, l'attaque et la défaite de Sefu, etc. Il nous apprend que le lieutenant Dhanis avec toutes ses troupes et celles de ses alliés noirs, se trouve au village de Russana, de l'autre càté du Lomami, à trois jours de marche vers l'est.

» M. Duchesne envoya immédiatement un courrier à Dhanis, auquel, de mon côté, j'écrivis une longue lettre pour le renseigner sur le pays que je venais de traverser, le fixer sur la zone qui était

occupée par les Arabes vers Test et lui indiquer le moyen de correspondre avec le capitaine Jacques, sur le Tanganyka.

» M. Dhanis me répondit aussitôt de la fagon la plus aimable, me remerciant de mes renseignements et mettant à ma disposition ce quil y avait à Lusambo. Il ajoutait qu*il réquisitionnait éventuellement ma faible troupe, mais que se rendant compte de nos fatigues et des misères que nous avions endurées pendant notre long voyage, il n* insistait pas pour que nous allions le rejoindre et il nous souhaitait bon voyage et un bon retour en Belgique.

» Le vaillant officier ne courait d'ailleurs aucun danger. Il avait mis les Arabes en pleine déroute et restait maître du pays. Il n'attendait que les instructions qu*il avait demandées à Léopoldville pour poursuivre sa marche vers Test et aller de Tavant.

» Après avoir délibéré avec mes adjoints et me trouvant dans Timpossibililé d'obtenir de mes engagés noirs, dont le terme de service était depuis longtemps expiré, un séjour plus prolongé loin de chez eux pour une nouvelle campagne, la caravane quitta Gongo Lutete, le 26 décembre, et par Pani Mutombo, atteignit Luzambo sur le Sankuru, le 7 janvier 1893.

» Trois jours après, nous étions rejoints par MM. Francqui, Cornet et Derscheid de l'expédition Bia. »

Revenons à l'expédition Bia, qui avait opéré presque en même temps que Delcommune dans le Garanganza. L'on se souvient que cette expédition avait suivi, en quittant Lusambo, à peu près le même itinéraire que Le Marinel dans son excursion de Bunkeia; résumons rapidement cet itinéraire : elle remonta le Sankuru jusqu'au confluent du Luembe (par environ 6^ 30' latitude sud), traversa la crête de partage du Luembe et du Lomami à laltitude de 1,335 mètres, près de Kifumbi, passa le Lomami, le Lovoî (affluent du Lualaba, découvrit les lacs Kabele et Kabire, passa le Lualaba à hauteur du village de Kisamba le 14 janvier 1893, et arriva le 30 du même mois à Bunkeia.

A son arrivée à Bunkeia, Bia apprit la mort de Bodson, celle de Msiri et le passage de l'expédition Delcommune. Stairs, malade, se préparait à prendre le chemin de la côte, ce qu'il Qt après avoir remis au capitaine Bia le fort qu'il avait construit.

Bia s'occupa de régler la situation politique de la région et installa le nouveau roi Kandu-Banda, pendant que ses adjoints opéraient des reconnaissances autour de Bunkeia et que le D' Cornet étudiait la région minière de Kalabi au sud de Bunkeia.

Mais la famine, Thorrible famine fondit sur Texpédilion :

« Partout la plus grande famine régnait, raconte M. Francqui (1); aussi pendant deux mois eûmes-nous à supporter des privations et des souffrances terribles. Rien ou presque rien pour nos hommes dont la nourriture consistait en racines, en feuilles de toutes jeunes plantes de patates douces et en tiges vertes de sorgho et de mais. Quant à nous, mon cher, notre ration journalière, parcimonieusement mesurée, consistait en trois ou quatre épis de maïs non mûr et une lasse à thé de haricots, dont heureusement, et pour ainsi dire par hasard, nous avions une cinquantaine de kilogrammes de réserve. Mais la situation de nos hommes était tout ce que tu peux fimaginer de plus horrible. Que de scènes affreuses pendant ces deux mois! Des malheureux, d*une maigreur de squelette, se traînant devant nos tentes pour implorer quelque nourriture ou errant autour du camp, en quête de détritus sans nom. Chaque matin nous trouvions des cadavres dans les cases et combien de ces misérables sont allés mourir au loin ! La dysenterie, conséquence inévitable de ce régime infernal, se mit bientôt de la partie, et les cadavres à enterrer chaque matin devinrent plus nombreux encore. »

Cette situation désespérante, qui navrait nos compatriotes impuissants à y porter remède, dura deux mois, pendant lesquels Texpédition perdit plus de 250 hommes. Au mois d avril, le maïs commença à mûrir et le personnel de lexpédition fut transféré à Kl fuma, sur la Lufila. Malheureusement une partie du personnel blanc tomba malade : le lieutenant Derscheid, atteint de dysenterie, le D*" Cornet, souffrant de la fièvre hématurique, le D^ Âmerlinck, fortement, anémié, étaient incapables, momentanément, de reprendre la marche. Aussi Bia, pressé à juste titre de continuer sa mission vers le sud»

(1) Extrait- d*ane lettre adressée par M. Francqui à M. Wauters et publiée dans le Mouvement géographique du 16 avril 1893.

décida-t-il de partir dès le 15 avril pour le lac Moêro, laissant à la station les trois blancs avec les hommea invalides, et convenant que dès qu'ils seraient remis, ils se dirigeraient vers le sud, où tous se rencontreraient vers le 1*' août à Ntenke, à l'est de la LuQla.

Le 15 avril donc, Bia et Francqui quittèrent leurs camarades avec une caravane de 13 hommes et prirent la direction du nordest; ils traversèrent les monts Kundelungus à une altitude de 1,700 mètres; ces montagnes étaient occupées par une tribu sauvage, habitant les cavernes, vivant du produit de la chasse et se cachant dans leurs antres à rapproche des étrangers : on les appelle Balomotos.

Après dix jours de marche fatigante, les explorateurs arrivèrent au lac Moêro; le capitaine Bia, dont la santé était fortement compromise par suite des privations précédentes, était obligé de se faire porter en hamac, et malgré les instances du lieutenant Francqui, qui offrait de le reconduire à Kifuma, il voulut accomplir son devoir jusqu'au bout et i'esta inébranlable dans cette résolution. Pendant les huit jours que Texpédilion séjourna à la côte du lac, Francqui ût une reconnaissance approfondie de la partie sud du lac, qu'il décrit de la façon suivante : ce Nous constatons que ce lac n'avait pas Fimporlance que lui a donnée Livingstone. La plus grande largeur que nous lui trouvâmes fut de 25 kilomètres environ. Quant à sa profondeur, elle est de â à 3 mètres. La formation de ce lac est due au barrage de Mpueto, où toutes les eaux du Luapula doivent se précipiter par une gorge étroite, ce qui les force à s'épancher jusqu'aux pieds des chaînes de montagnes qui s'étendent sur les deux rives. Une seule île se trouve dans le lac, c'est celle de Kiloî, habitée par le restant de la tribu de Bachilos qui s'est placée sous la tutelle du chef arabe Simba, vassal de Tippo-Tip (1). »

Remontant alors le Luapula, que Francqui étudia soigneusement, ils passèrent par le village de Tcharolonguta, situé sur la rive gauche en face de Kazembé, où ils restèrent quatre jours, pendant

(l) Communication présentée par M. Francqui à la Société royale belge de géographie, le 4 mai 1893.

lesquels Francqui découvrit le lac Monfoî, sorte de lagune parallèle au Luapula, qui se déverse au nord dans le lac Moêro.

Le capitaine Ria était malade et son mal ne ceftsa de s'aggraver car, en suivant la chaîne des Kundelungus vers le sud, l'expédition dut traverser d'immenses marécages, où les hommes, pendant une semaine, fournirent des marches de six à sept heures, ayant parfois

LB lhotkhaht fqakgqdi.

de l'eau jusqu'aux aisselles. Ayant atteint le point extrâme des monts Kundelungus, on se dirigea vers l'est; on passa le Luapula à KaGmbi, puis marchant droit au sud, on arriva dans le territoire important des Babusis.

« La population de celle tribu, dit M. Francqui dans sa communication, est beaucoup plus importante que celle du Kalanga. Elle n'eut jamais à souffrir des guerres de Msiri; aussi est-il rare de

ne pas rencontrer journellement trois ou quatre villages plus ou moins importants.

» Kiniama est incontestablement le chef le plus puissant des Bahusis. Notre réception chez lui fut empreinte d'un certain caractère d'originalité; Kiniama avait été prévenu de notre arrivée et nous fil recevoir aux bruits du tam-tam. Aussitôt que nous fûmes installés à notre camp, il nous annonça sa visite, afin de faire entre nos mains sa soumission aux lois de TÉlat du Congo. Quelques instants après, un long cortège, précédé de quatre chanteurs, déboucha au tournant du sentier qui conduisait à notre camp. Kiniama se trouvait au centre, porté par dix esclaves. C'est un vieillard de soixante-dix à quatre-vingts ans, il est grand et robuste, les traits sont rudes, le regard est sévère et intelligent.

» Il nous fit la meilleure hospitalité, et, au moment de notre départ, il nous remit son propre neveu, qu'il nous demanda de conduire auprès du grand chef blanc. »

De Kiniama, l'expédition, passant par Miele-Miele, se rendit à KitamboMwenge, village où est mort Livingstone, au sud du lac Banguelo; le capitaine Bia s'était chargé à Bunkeia de placer dans ce village une plaque commémorative en bronze, sur laquelle étaient gravés ces mots : « David Livivgstoney died here^ !•* may 1873 », plaque envoyée à Bunkeia par la Société de géographie de Londres. La plaque fut apposée à un arbre au centre du village, puis, cette cérémonie accomplie, après une reconnaissance de la partie sud du lac Banguelo, l'expédition prit la direction de louest, en suivant, à partir du 39'' degré, la ligue de faite Congo-Zambèze qui marque la limite de l'État indépendant de ce côté.

« Une légère amélioration s'est déclarée dans l'état de santé du capilaine Bia, dit M. Francqui dans sa lettre à M. Wauters, mais la suite de notre voyage n'est guère faite pour le rétablir. Tout le pays que nous traversons est dépeuplé par une épidémie de variole qui a fait fuir Thompson et ses adjoints lorsqu'ils ont tenté de s'introduire chez nous. Les deux tiers des habitants des villages que nous traversons sont atteints de la terrible maladie. Partout on rencontre des êtres horribles à voir, dont on s'écarte en frémissant.

» Nous doublons les étapes et, tout en passant des traités avec

— asiles chefs du pays, nous franchissons les 450 kilomètres qui nous séparent de Ntenke, où nous arrivons le 4 août, trouvant Cornet, Derscheid et lé docteur en bonne santé, le restant du personnel noir rétabli et bien reposé.

» Ce voyage n'a été qu'un calvaire pour Bia. En arrivant au but, il tombe frappé d'une Qèvre bilieuse hématurique et nous est enlevé le 30 août.

» Ce coup, quoique prévu, nous consterne tous, et moi personnellement. Les quatre mois que je venais de passer seul avec lui m'avaient permis d'apprécier toutes les qualités de ce noble cœur. Énergie, bon sens, âme généreuse et droite, esclave du devoir, telles étaient les belles qualités de celui que la mort enlève à l'armée et à la cause africaine...

» Le corps de Bia repose au sud du village de Ntenke, au sommet d'une petite colline. »

Nous tenons à rendre hommage au regretté capitaine Bia, que nous avons connu; la façon distinguée dont cet officier avait accompli son premier terme d'Afrique l'avait désigné parmi tant d'autres pour le commandement de l'importante expédition du Katanga, et c'est avec l'intention de l'accomplir d'une fagon brillante qu'il l'avait entreprise. Les résultats qu'il avait obtenus jusqu'au moment de sa mort étaient très considérables et compteront dans l'histoire de l'Afrique. La mort a ravi à l'œuvre africaine un homme hardi, dévoué à la cause, prêt à affronter tous les périls, tous les dangers ; la patrie salue en lui l'homme excellent, le soldat loyal et l'explorateur courageux.

Le lieutenant Francqui prit le commandement de l'expédition, et, après qu'il eut fait étudier le cours de la Lufila depuis sa source jusqu'au confluent de la Lofoî par le docteur Cornet et fait lui-même des reconnaissances vers Katete, à l'est, il se mit en marche le 14 septembre et le 31 il arriva aux sources du Lualaba.

» La ligne de faite Congo-Zambèze nous était alors donnée, dit M. Francqui dans sa communication.

» Elle fait partie de la grande ligne de fatle qui sépare le bassin de l'océan Indien de celui de l'Atlantique, c'est-à-dire de la grande épine dorsale du continent africain.

» Là où elle constitue la séparation entre le bassin du Congo et celui du Zambèze, Tabsence do relief accusé saute aux yeux. La région d'où sortent le Lualaba, la LuQla, le Lubudi et le riche faisceau des affluents du Kassaï et d'où descendent, d'autre part, le Zambèze et un grand nombre de ses tributaires, se présente comme un vaste plateau à peine ondulé à une altitude de 1,530 mètres.

» Aux confins des deux bassins la limite est des plus indécise; on trouve des étangs et des régions marécageuses et il est souvent difficile de dire si c'est vers le nord ou vers le sud qu'ils déversent leurs eaux. »

Nous ne nous étendrons pas ici sur les résultats scientifiques de l'expédition , qui trouveront leur place aux difiérents chapitres de la 3* partie de notre ouvrage.

L'expédition descendit le cours du Lualaba jusqu'au 9* parallèle, vit les rapides de Nzilo, où Delcommune avait abandonné ses canots, étudia soigneusement cette partie tourmentée du fleuve, puis elle remonta le cours du Lubudi jusqu'au parallèle 10^ 30' et arriva au plateau des Sambas, élevé de 1,100 mètres, où preuneut leur source un grand nombre de rivières dont les plus importantes sont le Lubilasch, la Luisa, le Luembe, le Lomami, le Luvoî.

A partir de ce point, Francqui suivit la crête de partage des eaux du Lubilascb (Sankuru) et du Luembe et arriva à Mpafu le 17 décembre. La nouvelle de l'insurrection arabe et des victoires do Dhanis était déjà parvenue jusque-là : aussi Francqui se hàla-t-il de conduire son expédition à Congo Lutete où un poste était établi sous le nom de Candu et où il arriva le ^7 décembre : il remit au sous-lieutenant Duchesne, pour être envoyées à Dhanis, les armes et munitions qui lui restaient, et il arriva, le 1*0 janvier, à Lusambo, où il retrouva l'expédition Delcommune, avec laquelle il prit le chemin du retour.

La rentrée des deux expéditions en Europe fut une véritable rentrée triomphale : à Lisbonne, où elles débarquèrent le 9 avril 1893, tous les membres des expéditions furent reçus en. audience royale, des banquets leur furent oflerts et la Société de géographie leur fit une superbe réception. À Bruxelles, de grandes fêtes furent organisées : le Roi remit lui-même des médailles commémoratives à

cbacuD des Européens (1); les banquets, les réceptions, les spectacles de ^la se succédèrent pendant plusieurs jours, tt le public belge témoigna ainsi sa reconnaissance aux vaillants qui avaient, au risque de leur vie, jeté la lumière sur tant de questions

LI USVTKXliXT DEBBGHUS.

scieotiQques et préparé l'avenir d'une contrée appelée, sans aucun

(1) Cette médaille, trët artùtiqnement graTëe, a été déceniée il tons lee Européen* qui ont (fût partie det qDatieeipéditîonida Eatanga.Cellet portant les dodu des mort» ont été remÎM* & la fumille ; voici le* nomi de ceui qui ont obtiinu cette biîllante diitinution : la capitaine Paoi Le Uarinel, le lîeateuaat Lefrat, le looi-officier Verdict, IL Alexandre Delconimane, le docteur Briart, le baron de Roeit (qui avuit ét^ obligé de rentrer en Enrope, au coure de l'exploraiion, pour cause de maladie), le lieutenant Hakansaon (la famille), l'ingénieur Diderricb, le tons-lientenant Cassait, le oipitaine Stairs (la bmiile), le lieutenant Bodaon (la fiunîlle), le marquis de Bonchamps, le docteur Holenej, IbomasKobinson, le capitaine Bia (1a famille), les lieut«nnnta Fnuioqvi et Derscheid, les docteurs Amerlint^ et Cornet.

doute, à être l'un des centres de colonisation et d'industrie les plus sérieux.

Indépendamment des multiples renseignements rapportés sur la géologie, les sciences naturelles et la climatologie, les deux expéditions du Katanga ont résolu d'importants problèmes géographiques et permettent de dresser aujourd'hui une carte à peu près définitive de la région de Msiri. Voici comment M. Du Fief, le savant professeur et le zélé secrétaire de la Société de géographie, dans une excellente étude publiée par le Bulletin du mois de mai 1893, résume les résultais scientifiques des expéditions : pour l'expédition Delcommune : « la reconnaissance du cours du Lomami sur une étendue nouvelle de plus de 300 kilomètres, celle du lac Kassali, de la Luflra en amont du confluent de la Djikuluwe jusqu'à la source et du Lualaba supérieur jusqu'aux chutes de Nzilo; la reconnaissance entièrement nouvelle de la Lukuga, déversoir du Tanganyka, depuis Makalumbi jusqu'à son confluent avec le Lualaba et du Lualaba jusqu'à son confluent avec le Luapula, avec la constatation que le Luapula, en raison de son importance comparée à celle du Lualaba, doit être, plutôt que cette dernière rivière, regardée comme le véritable cours supérieur du fleuve Congo; enfin la traversée de la région comprise entre le Lualaba au confluent de Lukuga jusqu'au Lomami au confluent de la Lukassi, la constatation que cet intervalle n'est que d'environ 80 kilomètres, en pays plat, non coupé de rivières. »

Quant à l'expédition Bia-Francqui, elle a constaté : ce quelle esl la nature du lac Banguelo et du Bemba que forme le Tchambezi, cours supérieur du Luapula ; que le Congo a encore une section navigable en amont du lac Moëro; que la ligne de partage Congo- Zambèze est un plateau à pentes douces, sans relief accentué. Elle a reconnu le Lualaba sur plus de 400 kilomètres, depuis sa source jusqu'au lac Kabele et constaté, d'après les altitudes, que le fleuve est probablement navigable dans la section non encore reconnue jusqu'au confluent du Luapula; elle a reconnu le plateau des Sambas, le cours du Luembe et du Lubischi. »

Tous les membres des expéditions du Katanga méritent, chacun pour sa mission spéciale, la reconnaissance de la science : M. Del-

commune a admirablement dirigé les opérations et fidèlement accompli l'importante mission qui lui avait été confiée ; le docteur Cornet et Tingénieur Diderrich ont, au prix d'excessives fatigues, étudié avec soin la nature du sol du Katanga et leurs rapports fourmillent de renseignements nouveaux; le lieutenant Hakansson, topographe des plus distingué, a fait une carte excellente de la contrée parcourue jusqu'au moment de sa mort; les docteurs Amer* linck et Briart, non contents d apporter leurs soins au personnel blanc et noir des expéditions, tâche rude dans laquelle ils ont témoigné du plus grand dévouement, ont fait d'intéressantes observations climatériques ; les lieutenants Francqui et Derscheid, indépendamment de la mission ingrate de la conduite de Fexpé. dition, ont rapporté 84 positions astronomiques des points les plus importants de leur itinéraire (1) et plus de 1,000 altitudes; le sergent Gassart, nommé depuis sous-lieutenant, a eu le commandement de l'escorte militaire de Delcommune et a fait son devoir en toutes circonstances, et lorsque, en rentrant à Lusambo, il apprit le soulèvement arabe, il obtint de Delcommune Tautorisation de rejoindre l'expédition Dhanis, où nous le retrouverons plus loin. N'oublions pas de signaler, avant de terminer l'histoire du Katanga, le dévouement de MM. Légat et Yerdick, qui commandent le poste de Lofoï, perdu au cœur de cette partie de nos possessions, où ils ont la garde héroïque du drapeau étoile, insigne de notre protectorat.

(l) Le Mowemeni géographique a eu la primea'- de ces observations, qui ont été publiées au complet dans le numéro du 25 juin 1^93. C'est d*après les chiffres du Mouvement que nous avons placé, avec la plus grande exactitude, sur notre carte générale, les 84 points observés par MM. Francqui et Derscheid. Pour tracer le cours des rivières, nous nous sommes conformé à quelques indications de la colonne <* Observations n du tableau contenu dans le Motivemeni géographique^ ainsi qu*aux communications faites par MM Delcommune, Diderrich, Cornet et Francqui à la Société royale belge de géographie.

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