CHAPITRE XXII La oampagne oontre les Arabes
LES ARABES EN AFRIQUE; LEUR INVASION DANS LE SOUDAN ORIENTAL ET DANS LE CONGO. — LES GRANDS CHEFS ARABES ET LEUR ORIGINE. — PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE. — CONGO LUTETE, BATTU, SE RALLIE A l'état. — LES VICTOIRES DE DHANIS. — LE MEURTRE DE MM. LIPPENS ET DEBRUYN. — PRISE DE NYANCUÉ ET DE KASSONGO PAR DHANIS. — LE LIEUTENANT GHALTIN A RIBA-RIBA ; IL RECULE DEVANT L^ÉPIDÉMIE DE VARIOLE ET RETOURNE AUX FALLS ; SON ARRIVÉE INOPINÉE SAUVE LA station; LES COMBATS DES FALLS. — LA PRISE d'iSANGHI ET DE LA ROMÉE PAR FIVÉ ET DAENEN. — LES VICTOIRES DE PONTHIER SUR KIBONGE. — CONSÉQUENCES DE LA CAMPAGNE.
Avant d'entreprendre le récit des exploits de nos compatriotes dans la campagne arabe, il nous semble intéressant de rappeler aussi succinctement que possible les origines de l'intrusion arabe dans l'État du Congo et d exposer clairement quelle était la situation de la puissance arabe au moment du soulèvement qui a provoqué sa chute irrémissible : cet exposé s'impose du reste pour faire comprendre la nécessité de l'écrasement de l'élément arabe, ennemi de toute civilisation et de tout progrès (I).
L*introduction de la race musulmane dans toutes les parties de TAfrique équatoriale et de l'Afrique occidentale a été le résultat d*une infiltration lente, qui s'est opérée de fagons toutes différentes : dans l'Afrique occidentale, c'est-à-dire dans les royaumes de l'ouest du Soudan (Sokoto, Bornu, environs du Tchad), au Sénégal et sur le Niger, les populations se sont soumises à la loi du Coran, exempte ici de fanatisme cruel et sanguinaire, et la civili-
(1) Voir, à cet ^rd, le chapitre de notre 6> partie V Arabe, toilà Vennemi^ qui était écrit longtemps avant les premiers événements de la guerre arabe.
sation y suit une marche ascendante. Au contraire, du côté de TÂfrique orientale, c'est l'appât du gain qui a conduit les Arabes vers les régions du Haut-Nil et du Congo, et la propagande musulmane a consisté la plupart du temps en massacres, en vols et en pillages.
Toutefois, ici encore il y a une distinction à établir : l'élément arabe s'est introduit au cœur de l'Afrique par deux voies différentes, par Khartoum et par Zanzibar, et la manière d'opérer des uns et des autres n'était pas exactement la même.
Les Arabes de Khartoum, ou Arabes du Nord, remontèrent le Nil, fondèrent des centres de commerce importants, dans les régions du Haut-Nil, dans le Darfour et sur le Bahr-el-Arab (affluent du Nil) ; peu à peu ils pénétrèrent dans la région occupée par les Asandé ou Niams-uiams, chez les Mombuttus, et partout ils établirent leur zeribas, sortes de camps palissades, pourvus de grands établissements, d'où ils rayonnaient dans les environs pour acheter de l'ivoire, des esclaves ou du bétail. Rarement les garnisons des zeribas, composées de Nubiens, entraient en conflit avec les indigènes : les transactions se faisaient assez loyalement avec les habitants et les provisions de toute espèce, Tivoire surtout, était dirigé sur Khartoum par la voie du Bahr-el-Ghazal et du Nil. Les blancs qui eurent affaire aux traitants arabes du Nord, tels que les explorateurs Schweinfurlh, Junker, Ëmin-Pacha, etc., n'eurent qu'à se louer de leurs relations et plusieurs commerçants les conduisirent même dans leurs explorations de TUellé et du lac Albert.
Ainsi s'effectuait lentement et pacifiquement loccupation égyptienne vers le sud, lorsque le désastre de Khartoum vint arrêter net les progrès arabes : si l'on se reporte au chapitre XII de ce livre, on y lira la défaite héroïque de Gordon-Pacha, Tinvasion des Mahdistes, la retraite d'Ëmin-Pacha et sa résistance désespérée à Lado et à Wadelaî; les Arabes établis dans le Bahr-el-Arab et le Bahr-el- Ghazal abandonnèrent leurs zeribas, se réfugièrent plus au sud, et s'établirent au nord de TUellé, où nous trouvons encore aujourd'hui les vestiges de leur influence près des chefs soudanais alliés à l'État, tels que Bangasso, Sémio, Rafaï, etc. (1).
(1) Revoir, à ce tQJet, le chapitre XIII du présent livre, pages 175 et 176 (note).
Les Arabes de l*Est suivirent une politique toute contraire : au lieu de faire le commerce légitime, ils opérèrent par la violence ; Zanzibar et Ujiji étaient les marchés d'esclaves qu'ils alimentaient au moyen d'expéditions envoyées au loin ; Tabora était le centre de ravitaillement de ces expéditions. Ces Arabes peu à peu parvinrent au Tanganyka, le franchirent et les bandes arabes pénétrèrent bientôt jusquau Haut-Aruwimi au nord et au Haut-Lomami au sud; leurs procédés d occupation sont assez connus : les bandes arabes ravageaient les contrées traversées, emmenant en esclavage les hommes et les filles valides, massacrant le reste, volant Tivoire et brûlant les villages après les avoir pillés. Toutefois, dans le Manyema, qui devait être le centre do leur occupation et où ils parvinrent vers l'année 1860, ils ménagèrent la population, afin de s'en faire des alliés et d*y recruter des soldats ; les races fusionnèrent même et donnèrent naissance à cette catégorie spéciale d'indigènes que M. Becker a nommés nègres arabisés, qui suivent les chefs arabes dans leurs incursions et s'y montrent d'une cruauté plus révoltante que celle de leurs chefs eux-mêmes; d'autre part Tippo-Tip, le plus puissant de ces traitants arabes, avait libéré plusieurs de ses esclaves, leur avait conQé quelques fusils et ces esclaves étaient allés s'établir solidement dans les contrées du Haut- Lomami, tels Gongo Lutete, Pania Matumbo, Lupungu.
Au début de la formation de l'État du Gongo, nos explorateurs furent souvent en contact avec les Arabes et durent rester impuissants devant leurs exactions; après le désastre des Falls, nous dûmes même recourir à une politique de prudence [i) sous peine de voir anéantir les résultats de dix ans de travaux et de luttes, et traiter avec Tippo-Tip; mais en même temps, TÉlat du Gongo. prévoyant que l'extension de la puissance arabe pourrait devenir un danger menaçant pour sa propre existence, se fortifia contre elle par ses positions de Basoko et de Lusambo, et dès 1890, se sen-
€*eBt incontestablement à Tinflaence des Arabes du Nord qu9 les populations da Mbomu et du nord de rUellé doivent le niveau d*intelligence et de prospérité qu*elles ont atteint. — Nous ne pouvons entrer dans plus de détails sur cette intéressante 4ue8tion dont Tezamen approfondi fournirait matière à tout un volume. (1) Revoir le chapitre X de la présente partie, page 146.
tant enOn à même de prendre roffensive, il envoya vers le nord, après un traité conclu avec Rachid, successeur de Tippo Tip, Texpédilion Van Kerkhoven, à qui Rachid avait hypocritement permis de combattre toutes les bandes arabes qu*il rencontrerait.
Voilà quels furent les préliminaires du mouvement qui devait fatalement se produire contre les Arabes ; examinons maintenant de quoi se composait Télément arabe officiel dans TÉtat du Ck)ngo au moment de Tinsurrection de Riba, point de départ des hostilités.
Les grands chefs arabes étaient, à cette époque, au nombre de quatre : Tippo Tip, Kibonge, Munie Moharra et Rumaliza. A proprement parler, ce dernier, dont le vrai nom est Mohamed-ben- Rhelfan, n'est point établi dans l'État du Congo, puisque sa résidence est Ujiji : c'est un ancien lieutenant de Tippo Tip, qui domine toute la partie nord du lac Tanganyka ; il a plusieurs vassaux, entre autres Munie Hassan, Makutubu, etc., dont les bandes, comprenant 12 à 15,000 fusils, parcourent constamment les possessions de Rumaliza et portent la destruction dans les régions a voisinant le lac Albert.
Tippo Tip, de son vrai nom Hamed-ben-Mohammed, est le chef arabe le plus anciennement connu et le plus célèbre en Europe ; Livingstone le rencontra en 1867 au lac Moëro. Tippo Tip avait deux résidences : les Falls, où il portait le titre de vali, et Kassongo, près de Nyangué. Des Falls, il dirigeait les opérations du Haut-Aruwimi et des grands lacs, et, de Kassongo, les opérations vers le Kassaî et le Haut-Lomami. Ses possessions comprenaient toute la rive gauche du Congo, de Kirundu à Isanghi, plus sa résidence de Kassongo. Il avait pour alliés ses parents : Sefu, son fils, Rachid, son neveu, Saïd, son gendre et Selim-ben- Nassudi, son beau-frère; en plus, il comptait parmi ses vassaux des chefs noirs du Haut-Lomami, en général des esclaves qu'il avait libérés et dont le plus important était Congo Lutete. Ce €k)ngo Lutete est un indigène, ancien esclave de Tippo Tip, à qui celui-ci avait confié quelques troupes et qu il avait ensuite lancé, à la tête d*un certain nombre de soldats, vers le Lomami et le Sankuru, où Congo s'était établi solidement à l'endroit qui porte aujourd'hui le nom de Gandu; d'autres chefs noirs à sa solde étaient
Lupungu, Pania Mutambo, etc. Au moment de rinsurreclion arabe, Tippo Tip se trouvait à Zanzibar pour affaires et, d*accord avec le gouvernement, il avait confié à son neveu Rachid la direction des Falis, tandis que son fils Sefu gardait sa résidence de Kassongo.
KiBONGE, de son vrai nom Hamed-ben-Ali, était le sultan arabe de Kirundu (rive droite du Congo en amont des Falls). G*est un indigène des tles Gomores qui, s'étant rendu à Mascate, forma le projet de parcourir le Congo en 1850, en compagnie de Abedi-ben-Salim,* fils dun pêcheur de Mascate. Ils arrivèrent vers i860 à Nyangué, où était établi un Arabe nommé Munie Dugumbi : Abedi y resta, tandis que Kibonge descendit le Congo et s'établit à Kirundu, sur le Congo, Ses possessions étaient très étendues : elles embrassaient toute la région comprise entre les chutes de Nionga au sud et celles de Wabunda au nord (280 kilomètres de voies navigables) ; elles atteignaient le Haut-Aruwimi au nord et au sud Riba Riba ; de plus, il avait des postes détachés chez ses voisins, surtout au lac Albert et dans rUnyoro. Cest un homme d'environ 60 ans, grand et vigoureux, d'aspect sympathique. Il avait déjà désigné son successeur : Saïd-ben-Abedi, fils de Abedî-ben-Salim, qui s*était réfugié auprès de lui après une guerre où il avait été vaincu par Munie Moharra et Tippo Tip. Ce Saïd, jeune homme d*une bravoure exceptionnelle et très entreprenant, a établi des postes à sa solde tout le long du Congo entre Kasuku et Nyangué (non compris Riba Riba), en aval de Nyangué jusqu'au delà de la Lukuga et sur le Haut-Lomami. On peu t évaluer les forces de Kibonge et Saîd réunies à environ 20,000 fusils. Plusieurs vassaux très riches de Kibonge habitaient sa capitale, Kirundu, et exerçaient le commerce d*ivoire; chacun d*eux avait son contingent de soldats qu'il payait et qui opérait pour le compte du maître.
Munie Moharra était le véritable chef de la contrée du Manyema; il avait pour résidence Nyangué. Nyangué avait été fondé en i859 par un commerçant arabe nommé Munie Dugumbi; lors de Tarrivée du compagnon de Kibonge, Abedi-ben-Salim, celui-ci sinstalla à Nyangué, et dès lors lautorité fut partagée entre ces deux chefs, qui occupaient, le premier, la partie sud de la ville, le second, la partie nord. Dugumbi et Abedi étant venus à mourir. Munie Moharra
et Saîd-ben-Abedi leur succédèrent dans leurs commandements respectifs. Mais la discorde ne tarda pas à survenir : Munie ayant tué la mère de Saïd, celui-ci Tavait fait prisonnier et allait lui faire expier son crime, lorsque Tippo Tip, à qui Saîd, à cause de sa bravoure et de sa réputation, avait porté ombrage, intervint, délivra Munie Moharra, défit Saïd, qui fut chassé de Nyangué et se réfugia auprès de Kibonge. Au moment du massacre de Riba Riba, les possessions de Moharra comprenaient toute la région entre Kasuku et Nyangué sur le Congo et entre Faki et Yanga sur le Lomami; de plus, il avait établi des postes sur le Lomami, sur le Sankuru et sur la Lukenye. C'était un vieillard d'apparence noble, à la physionomie ouverte et intelligente; son autorité était respectée; à la guerre, il se montrait très courageux. Dé tous les Arabes, c'était le moins riche, mais le mieux doué pour faire la guerre : aussi ne faut-il pas s*étonner que ce soit de chez lui, à l'instigation des autres chefs, qu*est parti le signal de Finsurrection. Il avait un (ils. Munie Pembe, qui faisait la guerre pour le compte de son père, et un vassal, Nserera (de son nom Mohamed'ben'Amicijf qui commandait le poste de Riba Riba, dépendant de Nyangué.
Au commencement de Tannée 1892, les chefs arabes et leurs vassaux étaient donc ainsi répartis : Rachid aux Falls en qualité de vali ; Kibonge à Kirundu avec Saïd-ben-Abedi pour allié; Nserera à Riba Riba; Munie Moharra à Nyangué; Sefu à Kassongo; Congo Lu tête sur le Lomami (Candu).
En i890 déjà, l'État avait été en conflit avec les vassaux de Tippo Tip ; le capitaine Descamps avait remporté en août» sur les troupes de Congo, la victoire que nous avons rapportée précédemment (1).
M. Duvivier, établi par le capitaine Roget à Ibembo, avait été forcé par les Arabes d'entrer en lutte avec eux et leur avait infligé une défaite; en décembre, MM. Van Gèle et Milz, ayant appris à Djabbir qu'un fort parti d'Arabes marchait vers la Loîka, s'étaient portés à sa rencontre et lavaient mis en pièces à Msyorapa (sur le Rubi); en i891, le capitaine Ponlhier avait détruit les troupes
(1) Voir le chapitre XIV de la préaente partie, page 186.
arabes du Bomokandi, et les adjoints du capitaine Van Kerkhoven avaient infligé plusieurs défaites aux détachements arabes à la solde de Tippo Tip qui parcouraient et dévastaient les contrées du Haut-Uelle.
JMais l'hostilité ouverte des Arabes ne se déclara qu*en avril 1892» et dès lors bs engagements se succédèrent presque sans interruption.
Le lieutenant Paul Le Marinel, après son exploration du Kalanga, avait remis le commandement du camp de Lusambo au lieutenant Dhanis (i). A peine celui-ci était*il installé dans ses nouvelles fonctions, que Gongo Lutete, qui avait contracté alliance avec plusieurs chefs noirs importants, fit invasion dans le territoire des Batetelas ; il tenta de passer le Sankuru à Batinbengue. Aussitôt Dhanis se transporte à Batinbengue où étaient réunies les forces de Gongo et le 6 mai il attaque le village et inflige une première défaite à Gongo, à qui il fait prisonniers une centaine de soldats; le 9 mai, l'élite des forces de Gongo prend l'ofibnsive contre Dhanis; les troupes étaient commandées par deux chefs : Lupoka et Kotoko, porteurs chacun d*un fusil à tir rapide; leur attaque est si impétueuse que les alliés noirs de Dhanis prennent la fuite, et que sans lardeur avec laquelle il stimule ses soldats, la partie est perdue : heureusement la colonne de Gongo, voyant tomber la plupart de ses chefs, bat précipitamment en retraite, abandonnant de nombreux morts sur le champ de bataille; le 19 mai, Dhanis se rend chez les Balunpis, qui avaient récemment massacré l'Européen John Bey et un grand nombre de ses soldats, il tue le chef Kibalabala dans l'engagement et fait cent prisonniers. Aussitôt Gongo Lutele lui fait des offres d'alliance et, le 13 septembre, Dhanis conclut avec lui un traité, après s'être déjà assuré le concours des chefs Pania Mutambo et Lupungu ; il installe le poste de Gandu sur le Lomami et le confie an lieutenant Duchesne.
C'est pendant que Dhanis remportait ces premières victoires que
(1) Le lieatenant Dhanis est Tan des plus brillants serviteurs de TÉtat du Congo; il avait antérieurement, pendant son premier terme de service, commandé Tavant-garde du camp de Basoko (voir page 172). Il avait ensuite dirigé Timportante exploration de la partie sud d» TÉtat et organisé d*une façon remarquable le nouveau district du Koango oriental.
se produisit le soulèvement de Riba Riba ; à ce moment l'inspecteur d'État Fivé (i) revenait de son excursion de TUbangi, et aussitôt qu*ii apprit la nouvelle, grossie naturellement, du massacre de l'expédition Hodister, craignant que les Falls ne fussent menacés, il s'y porta rapidement et il prit les premières mesures pour assurer la défense des stations de TÉtat aux Falls et à Basoko; après avoir prévenu le gouverneur général des événements et l'avoir informé de sa crainte d'une conflagration générale, Fivé se rendit dans l'Itimbiri, vers Djabbir, et il y recruta des soldats aboî : ceux-ci ont montré, au cours de la guerre, le plus.grand courage, et c'est grâce à leur vaillance que nos officiers ont pu accomplir de vrais miracles : ils n'hésitaient pas, avec une poignée de ces hommes, à attaquer les camps les mfeux fortifiés et la grêle de balles qui les accueillait ne faisait, paraît-il, que stimuler leur ardeur.
Le 9 août i892, l'inspecteur Fivé reçut du gouverneur Wahis la mission de prendre, en cas de nécessité, la direction de la défense contre les Arabes du côté du Haut-Congo, dans le cas où les opérations entreprises à ce moment par Dhanis (voir la page précédente) eussent provoqué la révolte des Falls. Il se rendit aux Falls, où, au commencement de l'année 1893, il conféra avec Rachid; celui-ci, sans pourtant exprimer clairement ses intentions, refusa à Fivé de faire quoi que ce fût pour venger lés meui*tres de Riba Riba ; de plus, cette circonstance que Sefu vint à ce moment aux Falls liquider les affaires de Tippo Tip et exigea les payements en espèces au lieu de traites, était un indice certain que la guerre générale allait se déchaîner.
C'est au sud qu'elle se déclara en premier lieu : après sa visite aux Falls, Sefu, retourné à Kassongo, y fait prisonniers les lieutenants Lippens et De Bruyn, dont il voulait se servir comme otages, et, accompagné de Munie Moharra, à la tète de forces imposantes, il se dirige vers le Lomami et il envoie au lieutenant Dhanis une lettre, écrite par De Bruyn, dans laquelle les deux chefs arabes prescrivaient à Dhanis de leur livrer Congo Lutete, Lupungù et
(1) Le commandant Edouard Fivé était parti pour le Congo en décembre 1891, en qualité d'inspecteur d*État. Il avait été, peu d3 temps après son arrivée, chargé par le gonvemeur de Tinspection des districts du Moyen et du Haut-Congo.
Pania Matumbo pour les châtier de leur défection, de lever le poste de Gandu et d'évacuer complètement toute la région située à Touest du Lomami jusqu'à Pania Matumbo. Dhanis se trouvait à ce moment àLupungu; il venait d'établir entre Gandu et Lupungu une ligne de postes destinés à servir, en cas de besoin, de base d'opérations contre les troupes de Munie Moharra.
Le plan de Dhanis est bientôt fait : il renforce le poste de Gandu, détache un de ses officiers, M. Scheerlinck, à Goi Muiasa, sur le Lo* mami,avec mission d'y surveiller et d'y empêcher le passage du fleuve. En même temps il envoie l'ordre au lieutenant Michaux, qui était resté à Lusambo, de le rejoindre et de lui amener le contingent de soldats et le canon Krupp qu'il avait laissés à Lusambo.
De Lupungu, où Michaux Tavait rejoint, Dhanis se dirige vers le nord-est; arrivé à Kolomoni,il reçoit à la fois des nouvelles de Gandu et de Goi Muiasa, lui annonçant une attaque simultanée sur ces deux points; il divise sa troupe en deux, envoie Michaux au secours de Duchesne, tandis que lui-même vole auprès de Scheerlinck.
Arrivé auprès de Duchesne, Michaux apprend qu'un fort parti d'Arabes, sous les ordres de Sefu lui-même, après avoir passé le Lomami entre Gandu et Goi Muiasa, s'avance sur Gandu, dont Sefu n'est plus éloigné que de quelques heures de marche. Il en informe aussitôt son chef, qui prend ses dispositions pour la bataille. Gongo, pris de panique, se décide à la retraite, et part, en pleine nuit, le SI novembre ; Michaux se met en route le lendemain et, vers la fin de la journée, des coups de feu lui annoncent que Gongo est aux prises avec les Arabes; ceux-ci, rencontrant les troupes de Gongo, les avaient attaquées et Gongo était sur le point de céder, lorsque l'arrivée inopinée de Michaux ranime le courage de ses guerriers qui résistent jusqu'à la nuit. Le lendemain, dès 8 heures du matin, les troupes de Michaux et de Gongo, auxquelles s'était jointe une reconnaissance d'environ 40 soldats envoyée par M. Dhanis et qui avait rencontré par hasard l'armée de Gongo la veille, engagent l'action contre le camp arabe, qui avait été fortement palissade pendant la nuit; ils étaient i30 fusils contre 8,000, et cependant ils se rendent maîtres de la place; une heureuse circonstance les sert : les fusils à piston dont étaient armés la
plupart des Arabes ayant été mouillés par la pluie torrentielle qui élait tombée toute la nuit, ratent presque tous; M. Michaux, voyant que la panique s'est mise au camp arabe, ordonne Tassant, les guerriers de Gongo, armés de lances, escaladent la palissade et les Arabes s'enfuient en se jetant à Teau ; une grande partie se noient, les autres tombent sous les balles des soldats, et les guerriers de Gongo font plus de 500 prisonniers. A la même heure, Dhanis, qui avait pris le commandement de la colonne centrale, composée presque exclusivement des guerriers du chef Lupungu, attaquait le gros des Arabes et Taction simultanée du commandant et de ses adjoints décide d*une victoire complète; les pertes des Arabes ce jour-là furent évaluées à peu près à 4,000 hommes.
La plupart des chefs arabisés furent tués, le fils de Sefu fut blessé pendant l'action, mais Sefu parvint à repasser le Lomami, et il envoya aussitôt le lieutenant De Bruyn à la rive afin de parlement ter en son nom. Le médecin anglais de l'expédition Dhanis raconte ainsi celte entrevue : « Je dois vous raconter la scène la plus déchirante à laquelle il m'ait jamais été donné d'assister. Vous savez que les Arabes avaient chez eux, à Tétat de prisonnier, deux hommes blancs, MM. Lippens et De Bruyn, qui étaient résidents à Kassongo. M* De Bruyn fut envoyé vers nous par les Arabes afin d'engager les blancs à traverser le Lomami avec une escorte de 50 hommes à Teffet d'avoir une entrevue avec Sefu. Nous savions d'avance, par nos espions, qu'on allait nous adresser une pareille invitation, qui n'était qu'une ruse pour s'emparer de nos personnes. De Bruyn vint au bord de la rivière et, d'une rive à l'autre, pendant une demi-heure, il engagea la conversation. La rivière avait 90 mè* très de large. L'officier belge était virtuellement prisonnier depuis cinq mois. Nos instructions étaient de ne pas commencer de combat, mais, si nous étions attaqués, d'aller jusqu'au bout. Scheerlinck courut au camp écrire une lettre pour Lippens. Je criai à De Bruyn : « Savez- vous nager? » 11 me répondit : « Oui. » Alors, le chef arabe le suivant à un mètre de distance, il descendit la berge et lava ses pieds dans la rivière ; 40 Arabes étaient groupés à 15 mètres derrière lui, et, à 400 mètres en arrière, il y en avait 300 autres. Nous fîmes se cacher 10 de nos meilleurs tireurs dans
l€s buissons de notre berge, et, autour de moi, je groupai, bien en vue, dix autres tireurs émérites.
» Je repris la conversation, puis tout à coup, mes dispositions étant terminées, je lui criai : m Quelqu'un de votre côté comprend-il le français? » Il me répondit : ^ Non. » Alors j'ordonnai aux hommes cachés dans les herbes : c€ Visez bien chacun votre homme et laissez-moi le chef » ; puis je dis à De Bruyn : « J'ai des tireurs de choix cachés dans l'herbe et je puis vous sauver ; sautez dans la rivière. » Un silence vraiment affreux d'une demi-minute à une minute succéda à cette parole. Puis il me répondit : « Non, merci. Je ne puis pas abandonner Lippens. » Et, avec simplicité, il alla se remettre entre les mains de ses gardes. Nous lui envoyâmes notre dernière goutte de cognac et une pièce d'étofFe avec une lettre pour Lippens. La nuit dernière, nous avons appris par quelquesuns de nos prisonniers que sa tète et celle de Lippens ont été fixées sur les palissades d'une ville qui est à trois journées de marche d'ici (Kassongo). Sur ces mêmes palissades, on a fixé encore la tète de neuf autres Européens ; je connaissais trois d'entre eux, qui m'ont soigné quand j ai été atteint de ma première fièvre. Je voudrais bien aller jusque-là. Gela se fera peut-être quand nos cartouches nous parviendront, ce qui aura lieu d'ici à trois ou quatre jours (1). »
Nous n'ajouterons pas de commentaires à la lettre du docteur : le lieutenant De Bruyn a accompli, avec une simplicité héroïque, un acte de dévouement et de fidélité des plus émouvant; nul plus que lui n'a droit à notre admiration et au culte du souvenir.
A la suite de sa victoire, Michaux se transporta aussitôt à Dibue, où Dhanis lui avait prescrit de le rejoindre, mais, n'ayant pas trouvé le commandant, il poussa jusqu'à Lussuna ou il attendit le gros de l'expédition qui arriva quelques jours après. Pendant sa marche de Kolomani à Lussuna, Dhanis avait remporté plusieurs succès sur les bandes arabes qu'ils avait rencontrées et qui furent chaque fois taillées en pièces.
(1) Extrait d*iuie lettre publiée par le Standard et reproduite par U Mouvement géographiqm du 17 septembre 1808; cette lettre a été yraiaemblablement écrite par le docteur Hinde, qui no se contente pas d*être un médecin dévoué, mais qui est encore un soldat vaillant et accompli.
U USUTBiiXT BABOK DHAXIB.
Dhanis attendait à Lussuna les renforts qu'il avait demandés à Lusambo, mais les troupes arabes ne tardèrent pas à reprendre l'offensive; conduites par Munie Pembe, le Qls de Munie Moharra, elles se préparaient à attaquer Dbanis lorsque celui-ci, qui avait été informé parles espions de Gongo des intentions de Munie, les prévint et, dans une bataille où les troupes noires de Gongo Lutete se conduisirent avec une bravoure extrême, il le défit complètement.
A ce moment Delcommune et Francqui arrivaient à Gandu, d*où ils envoyèrent à Dhanis le sergent Cassart et une trentaine dliommes; il est à remarquer que Cfissart, qui venait pourtant de faire la terrible marche à travers le Katanga, s'offrit spontanément à aller combattre aux côtés de Dhanis. Dès que Dhanis connut la prochaine arrivée de ce renfort qui, si minime qu'il fût, devait apporter une aide efficace à ses troupes qui avaient subi quelques pertes pendant ces divers combats, il se dirigea vers Nyangué et établit un camp provisoire à Goi Gapoca, au bord du Lufubu. A peine arrivé, il apprit que Munie Moharra, à la tète de troupes imposantes, marchait à sa rencontre dans le but de venger l'échec subi par son Qls Munie Pembe; aussitôt il prit toutes les mesures de prudence nécessaires et il se tenait sur la défensive, lorsque, le 9 janvier, ses avant-postes, confiés à Gongo Lutete, entrèrent en contact avec l'avant-garde de Munie. Munie avait avec lui Sefu et le restant des troupes de celui-ci, et leurs guerriers pouvaient se chiffrer par 3,000 environ. Aussitôt Dhanis divise son monde en deux parts et ordonne aux lieutenants de Wouters, Michaux et Scheerlinck d'attaquer vigoureusement, avec 160 hommes, les bandes de Munie et de Sefu; lui-même reste au camp pour prévenir une surprise que les rapports de ses espions lui avaient donné lieu de craindre. La rencontre des partis ennemis fut très violente et des deux parts on lutta avec acharnement ; cependant, malgré le nombre écrasant des Arabes, la victoire resta une fois de plus à Dha^ nis : Munie Moharra fut tué avec un grand nombre de ses hommes^ les autres s'enfuirent et leur camp, avec les bagages et les munitions, tomba aux mains de de Wouters et de Michaux, qui s'empressèrent de rentrer à Goi Gapoca. Ils y trouvèrent M. Cassart qui était arrivé pendant leur absence, après avoir engagé le jour même une
escarmouche avec une bande considérable d*Arabes, sur laquelle, avec ses 30 hommes, il avait remporté la victoire.
La situation aux Falls étant calme à ce moment, Tinspecteur Fivé jugea pouvoir continuer son inspection et il se rendit à Lusambo. En passant à Léopoldville, il prit avec lui le lieutenant Gillain, que le gouvernement central avait envoyé pour renforcer l'expédition Dhanis. Arrivé à Lusambo vers la fln de décembrCi il apprend la marche victorieuse des troupes de Dhanis; il envoie aussitôt à Dhanis Tordre de se diriger sur Nyangué et de s'en emparer; mais, comme s'il eût pressenti les intentions de l'inspecteur, Dhanis les avait remplies de sa propre initiative et le message de l'inspecteur Fivé lui arriva au moment où, comme nous allons le voir, il entrait en possession des pirogues qui devaient le mener à l'assaut de Nyangué. En même temps, Fivé dépêchait au capitaine Ghaltin, commandant de Basoko, l'ordre de remonter le Lomami et de s'emparer de Bena Kamba et de Riba Riba : cette action simultanée devait décider, d'après lui, du sort des Arabes.
Après la bataille de Goi Capoca, Dhanis avait concentré toutes ses forces devant Nyangué, sur la rive gauche du Lualaba, où il était arrivé le SI janvier, mais, à cause du manque de moyens de traverser le fleuve, il fut forcé de séjourner devant la ville arabe pendant plus d'un mois; les chefs indigènes vinrent tous lui apporter leur soumission.
ce Le 25 février, raconte le lieutenant de Wouters, toutes les forces de Nyangué traversent le Lualaba pour venir attaquer notre camp, sous le commandement de Pembe, de Nyangué ; de Nserera, de Riba Riba, et de Saîd-ben-Abedi.
x> Le 26, nous allons à leur rencontre sur deux colonnes, l'une commandée par le capitaine Dhanis et l'autre par moi ; nous remportons une victoire complète après un combat très chaud. Quatre cents arabes tués et autant de noyés, et seulement quelques soldats perdus de notre côté.
» Le 3 mars, les indigènes nous promettent des pirogues pour le lendemain.
» Le 4, à midi, 120 pirogues arrivent. Les Arabes, consternés de nous voir en possession d'autant de moyens de passage, éva-
cueot Nyangué dans une grande panique. Nous rassemblons nos soldats aussi vite que possible, on emballe tes charges ; une heure après, cent vingt pirogues quîLUient k la fois la rive, la mienne en tète, et iO minutes après nous débarquions dans la ville déserte : Nyangué était pris. Immédiatement des renforts nous arrivent de tous côtés.
LE CAPiTAUlK CHALTIH.
n Nyangué est une véritable ville établie le long du Lualaba, sur trois collines séparées par des ruisseaux. L'aspect général est bien celui d'une ville orientale, surtout dans les anciens quartiers. A côté de maisons énormes, dont l'architeclure, dans certaines parties, est d'un style abâtardi certainement, mais encoi-e bien curieux, on trouve des huttes de paille, de véritables chaumières d'une saleté repoussante.
— 3oe —
» Les maisons nouvelles, toujours composées d*uu rez-dechaussée seulement, tiennent plutôt de nos villas d'Europe. En avant, d'énormes vérandahs; en arrière, les bâtiments entourent une cour carrée et sont divisés en appartements de trois ou quatre pièces, salle de réception, chambre à coucher, salle de bains, etc.
» Toute la ville est remplie de manguiers, de citronniers, de goyaviers; nous sommes tombés au milieu d*une abondance de fruits de toutes sortes, ce qui nous a fait grand plaisir, car depuis Lusambo, c'est-à-dire depuis plus de cinq mois, nous n avons guère vu que quelques bananes (1). »
Dès que Dhanis fut Aaattre de la place, les chefs de Kassongo vinrent lui faire des propositions de paix, mais Dhanis refusa toute entente avec eux, car il avait été averti que les chefs de Kassongo avaient conservé des relations avec Sefd et qu'ils étaient d'accord pour lui tendre une embuscade ; de plus ils terrorisaient la contrée en répandant le bruit que Tippo Tip marchait sur Nyangué et que les indigènes qui s'étaient soumis couraient risque d'être impitoyablement châtiés. Aussi Dhanis prit-il immédiatement le parti de marcher sur Kassongo et, le 17 avril, il disposa son monde pour cette attaque; nous extrayons de son rapport le récit de cette campagne :
« Le 17 avril, le commandant Dhanis ordonna à une colonne, placée sous le commandement du capitaine Gillaiu, de protéger le passage de la Punda. Le lieutenant Doom l'accompagna.
D Les Bena Sanbuas, Bena Dengus et Gongo Lutete, alliés de l'État, passèrent avec tout leur monde.
» Le 18, MM. Dhanis, Scheerlinck, le docteur Hinde et le souslieutenant Cerckel, avec une solide troupe et un canon, se portent également en avant.
» Le lieutenant de Wouters tient garnison à Nyangué avec 100 hommes et le sergent Collet.
» La colonne expéditionnaire comprend six blancs, 300 soldats réguliers et environ 3,000 auxiliaires.
(1) Extrait de lettres du lieatenant de Wouters d'Oplinter, publié par le Mouvement arUieselavagiste du 26 septembre 1893.
» L'attaque de Kassongo eut lieu le 22 avril.
» La colonne d'attaque arriva en vue de Kassongo à 9 h. 30 du malin.
9 Les premières balles furent échangées à 10 h. IS.
» Voici les dispositions qui étaient prises par les Arabes pour assurer la défense :
» Tous les chefs de la rive gauche du Lualaba restés fidèles à Sefu avaient été placés en avant-postes, à deux heures de la ville, sur une des routes qui mènent vers le fleuve. Un cordon de sentinelles, très dense vers le sud-ouest, entourait la ville dans toutes les directions. Un boma était occupé par les gens de Munie Moharra ; un autre par les Arabes de la rive gauche de Kabondo. Saîd-ben- Abedi et ses soldats avaient été relégués par Sefu à lextrémité ouest de la ville, où il avait construit un boma. Aucun de ces bomas n'était terminé ; les travaux sur les faces nord et est étaient amorcés.
» D'autre part, plusieurs maisons à l'intérieur de la ville étaient crénelées. La maison de Musungila est un véritable château fort : elle est entourée d'un mur crénelé de deux mètres de hauteur. Une estrade de 8 mètres de haut, à deux étages de feux, flanque la face est de cette habitation ; la porte d'entrée est battue par des feux fournis par un redan extérieur.
» Les différentes colonnes d'attaque, sous les ordres du commandant Dhanis, du capitaine Gillain et de leurs adjoints sont chaudement reçues dans toute l'étendue de la position.
» Vers 10 h. 30 du matin, le combat était engagé partout et la mêlée générale. Les coups de feu, qui retentissent dans toutes les directions, font hésiter Tennemi qui bientôt lâche pied.
» Cinq Arabes qui n'avaient pu fuir se jettent aux pieds du commandant Dhanis. Celui-ci a de la peine à les sauver des mains des soldats. Le combat était terminé. Seuls, les fuyards de la rive gauche, voyant le peu de fusils qui les poursuivaient, font mine de résister; mais on les serre de près. Les Arabes sont pris d'une panique effroyable : à une heure de la ville, au passage de la Musko!, ils se jettent à l'eau sans attendre les canots; il y eut là des centaines de noyés.
30 II est difficile d'expliquer comment notre victoire fut relative-
ment si facile. La situation tactique de Kassongo, les moyens de défense, les hommes dont les Arabes disposaient, les rendaient vingt fois plus forts que nous.
» Il est vrai que Sefu expliquait que les troupes de TÉtat arriveraient par eau et que, peu renseigné par lesjndigèaes sur leurs opérations, il ne s'attendait pas à une attaque si prompte et si générale.
» Les 33 et 33 furent employés à poursuivre les Arabes. »
Tous les indigènes des environs vinrent faire rapidement leur soumission au commandant Dhanis à la suite de sa brillante victoire.
Les indigènes poursuivirent eux-mêmes les Arabes et chaque jour ramenèrent de nombreux prisonniers.
Pendant que Dhanis s'emparait ainsi successivement des principales positions arabes, le capitaine Challin, suivant les ordres regus de Lusambo, remontait le Lomami dans le but d'opérer une jonction avec Dhanis et de s'emparer de Bena Kemba et de Riba Riba ; Ghaltin accomplit la première partie de cette mission avec la plus grande énergie et c'est à l'extrême rapidité de ses opérations que Stanley- Falls, dans la suite, a dû son salut :
a Nous arrivons, dit Chaltin dans son rapport, à Bena Kamba le 38 mars, au matin. Tout est désert» Bena Kamba aujourd'hui n'est plus qu'un souvenir; il a fait place à une vaste solitude où la luxuriante végétation des tropiques étale ses fouillis de belles mais encombrantes parures. Les hautes herbes, les plantes, les arbustes ont tout envahi. Des constructions, il ne reste plus que quelques piquets aux trois quarts consumés.
» Nous nous arrêtons au village de Lomo le 30 mars. Nous y recevons l'accueil le plus empressé. Je fais l'échange du sang avec le chef. En faisant la reconnaissance des environs, je retrouve la dépouille du malheureux compagnon d'Hodister, Pierret, assassiné par les Arabes, au mois de mai 1893. J'ai recueilli ses restes pour leur donner une sépulture convenable dans le cimetière de Basoko. Dans le courant de la journée du l*^*" avril, les chefs des environs se réunissent en palabre et viennent m'offrir des gens armés d'arcs et de flèches pour marcher contre les Arabes.
» Le 3 avril, jour de Pâques, je me mets en route, sans attendre
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les renforts que Bangala doit me fournir. A 3 heures, nous nous arrêtons dans une dépendance du village de Suku, où nous trouvons Thospitalité la plus large.
» Le 5, dans laprès-midi, nous arrivons dans une grande plaine marécageuse. Trois villages étalent dans le lointain leurs maisons et leurs cultures. Deux minutes suffisent pour déloger les Arabes, qui battent précipitamment en retraite, laissant deux des leurs sur le terrain.
» L'établissement arabe de Ghari(1)a été détruit de fond en comble. J*ai quitté ce poste le 13, à 6 heures du matin, et suis arrivé le 14 à Lomo, après avoir marché à étapes forcées. Le 14 est arrivé à Lomo le vapeur la Ville de Bruxélks, avec un détachement de 1S5 hommes du camp de TÉquateur, commandé par le lieutenant Debock et le sergent Lammers. Je suis accompagné dans ma marche par M. Mohun, agent consulaire des États-Unis d'Amérique. »
Le 2S avril, il se dirige vers Riba Riba, traverse le camp d'Ikamba, abandonné par les Arabes, passe la Kassuku en radeau et arrive à Riba Riba, qui a été évacuée par les Arabes.
ce En présence de leur fuite, dit le capitaine Ghallin, je me trouve dans la nécessité d'arrêter sur-le-champ le plan que je devrai suivre désormais.
» D'abord, quel est le chemin qu auront pris les fuyards? Celui de Nyangué, où Dhanis doit, à l'heure actuelle, avoir concentré une partie de ses forces, c'est impossible ! S'échapper latéralement ne se peut pas non plus, car ils succomberaient sous les coups des indigènes!
» Il ne leur reste donc qu'une route ouverte, celle des Falls.
» Avec les moyens dont je dispose, et dont les principaux consistent en deux grands vapeurs, je les devancerai au moins de dix jours. Il n'y a plus à hésiter. En route pour les Falls!
» Le 6 mai, nous sommes rentrés à Bena Kamba.
» Le même jour, à 10 heures, le steamer Ville de Bruxelles quille Bena-Kamba emportant toute l'expédition. »
(jl) Ghari avait une grande importance au point de vue des approvisionnements; c'était le grenier de Kiba Ribji et de Nyongaé, comme La Homée était le greniui* àc» Falls.
Ajoutons qu'une épidémie de variole qui s'était déclarée dans la région et qui avait atteint plusieurs de ses soldats fut pour quelque chose dans sa détermination de retourner en arrière, détermination sans laquelle nous aurions eu probablement à déplorer an désastre, la perte des Falls, ainsi que nous allons le voir.
Il est évident que les Falls devaient ressentir le contre-coup des échecs subis par les Arabes du sud et surtout de la défaite de Sefu, cousin du vali intérimaire Rachid; non seulement des liens de parenté les unissaient, mais, du moment où les principaux chefs arabes virent le péril qu'ils couraient en restant divisés par des querelles particulières, ils conclurent entre eux des pactes dallianoe (1), afin de pouvoir résister plus efficacement à l'ennemi commun : r£tat du Congo.
Aussi, dès Tannonce aux Falls des premières victoires de Dhanis, c'est-à-dire en mars, les relations se tendirent entre Rachid et le résident de la station de l'État, M. Tobback.
(K Rachid, raconte If. Tobback dans son rapport officiel, se remuait beaucoup depuis quelques jours, loriBfque le 2 mai arriva aux Falls la nouvelle de la prise de Riba Riba et de la défaite des Arabes de Kasuku par M. Ghaltin. En même temps parvenait ici, de la part des Arabes de Kibonge, la pressante invitation à Rachid de m'attaquer à la résidence. Ils savaient exactement ce dont je disposais en fait d'hommes et d'armement. Aussi, dès le 10 mai, au matin, tout ce que la région comprend de Mata Matambas armés, dans les divers postes échelonnés jusque Isanghi, se trouvait concentré aux Falls.
D Je rcQus d'un Arabe, resté fidèle, l'avis que la guerre était proche et le conseil pressant de quitter la résidence pour gagner la station de TÉtat. Il ajoutait : Rachid a juré de vous tuer. En effet, la nuit, un grand nombre de bandits vinrent vociférer autour de la résidence, m'insultant et hurlant des menaces de mort.
» Le 11 mai, je transportai à la station le plus grand nombre possible des colis dont je disposais, à la surprise des Arabes qui pensaient
(1) Ceci résulte à toate évidence, parait-il, de la correspondajiice découverte par Dhanis à Eassongo, correspondance oubliée, dans la précipitation de leur fuite, par Sefu et ses vassaux.
me cerner à la résidence. Opendant les Arabes armés continuent à arriver; Kibonge, notamment, envoie une centaine de fusiliers. » Je veux faire néanmoins une suprême tentative de conciliation et je convoque chez moi tes Arabes les plus notables et leur demande ce que signifient ces préparatifs de guerre. Ils répondent.
LE OOmUnDAHT int, INBPBCTBDB H'ÉTtT.
sur un ton hypocrite, que tes Arabes viennent en armes prendre un repas au barzolo !
V Dans la nuit du 12 mai, les insultes et les menaces retentissent de plus belle et la raclorerie de la Compagnie hollandaise est envahie; le personnel domestique de cet établissement vient se réfugier à la station, tandis que les Arabes capturent les femmes et que les Wagenias, tribu indigène restée tldèle à l'État, sont pourchassés par eux et viennent me demander asile et protection.
» Ëntretemps j avais pris les mesures que commandait la situation : mes hommes étaient sur leurs gardes et pourvus d'armes et de munitions.
» Le 13 mai, les Arabes mettent le feu aux villages de nos alliés Wagenias et les gens de Rachid envoient une fusillade aux quelques hommes que j'avais laissés à la résidence. ' » La factorerie de la Société anonyme belge est à son tour attaquée par les pillards et les Mata Matambas s'y cantonnent. Deux de mes pirogues sont poursuivies à coups de fusil et enfln le flanc gauche de la station est attaqué de la rive de Tile lui faisant face, dans le chenal. Aussitôt commence la lutte vive et acharnée; le caractère fourbe de ces gens nous exaspère ! M. Van Lindt se porte courageusement au-devant des assaillants, les fait reculer dewmt son feu nourri et les poursuit jusqu'au milieu de leur tle où la lutte continue opiniâtre. Commencée à 9 heures du matin, elle dura jusque 3 heures du soir. Je fais l'appel; nous avons un sergent haoussa, un soldat noir et un auxiliaire tués et sept blessés, dont deux grièvement. Les Arabes ont perdu 60 à 70 fusiliers. Gela a été dur; il a fallu enlever maison par maison, mais toutes les habitations des chefs ont été rasées. Je dois rendre hommage à la conduite courageuse et au-dessus de tout éloge de M. Van Lindt. Il a, par sa fougue, entraîné contre les masses arabes un nombre d'hommes relativement restreint et indécis au début devant des forces aussi inégales.
» Le lendemain les Arabes reviennent à la charge; ils sentent bien qu'il faut se hâter, qu'ils doivent vaincre avant l'arrivée des renforts de Basoko. Plusieurs Mata Matambas poussent l'audace, vu leur grande supériorité en nombre, jusqu'à passer le chenal à la nage et à venir attaquer le poste de flanc. Ils sont repoussés avec perte ; nous avons six soldats blessés.
» Les Arabes ont construit des tranchées en échiquier dans l'tle, d'où ils font un feu continuel sur la station. N'étaient la défectuosité de leur tir et leur commandement mal organisé, nous devions infailliblement succomber sous leur nombre disproportionné. Et dire que ces bandits sont pourvus d'au moins vingt armes rayées et qu'ils ont de la poudre en quantités énormes ! »
Aussitôt qu'il avait acquis la certitude de ne pouvoir résister à une attaque en nombre des Arabes» le lieutenant Tobback avait envoyé un message à Chaltin à Basoko, lui demandant du renfort. lie i^9 le 16 et le 17 mai, M. Tobback fut constamment sur le qiA-vive ; les mouvements des Arabes devinrent de plus en plus menaçants; si bien que, le 17 mai, M. Tobback fit préparer dix grandes pirogues, capables de contenir le personnel de la station, destinées à la retraite en cas de débordement des troupes de l'État par les Arabes. Aussi, le 18 mai, l'arrivée de Chaltin, qui dès la réception de la lettre de M. Tobback, s'était précipité aux FaUs, fut-elle un coup de théâtre. Le plan d'attaque est immédiatement décidé : le sous-lieutenant Van Lindt, l'adjoint de M. Tobback, s'était emparé le malin même de l'île Usana; passant. sur la. rive droite du Congo, il y coupe la retraite aux Arabes qui s'étaient portés vers la station de l'État en opérant un grand mouvement tournant; d'un autre côté, Chaltin avec ses adjoints, MM. Marek, capitaine de steamer, Debock et Mohun, passent le fleuve et font le siège de la factorerie belge où le gros des Arabes s'était solidement fortifié; ils en viennent à bout assez facilement. La partie était gagnée; les débris de l'armée de Rachid s'enfuirent dans toutes les directions; plus de 1,500 d'entre eux tombèrent entre les mains de MM. Chaltin et Tobback, mais le chef lui-même parvint à leur échapper; dans les camps des Arabes, on trouva plus de 1,000 kilogrammes de poudre et quantité de fusils perfectionnés.
Pendant ce temps, l'inspecteur d'État Fivé s'était remis en route pour les Falls; il rencontre en chemin le capitaine Daenen qui rentrait en Belgique après son expédition du Bomokandi; Daenen, apprenant qu'il y a du danger aux Falls, offre à Fivé de l'accompagner; celui-ci recrute des réserves tout le long du fleuve, arrive à Isanghi le 20 mai, s'en empare lui-même à la tête d'un petit nombre de soldats, et le 33, il met le siège devant la position arabe de la Romée, sur la rivière de ce nom. C'est là que Chaltin, revenant des Falls après ses exploits du 18 mai, le retrouva pendant l'engagement.
Les trois officiers combattirent avec la plus 'grande vaillance. Fivé raconte que M. Daenen, irrésistiblement lancé, monta à l'assaut
au milieu d*une grêle de balles qui frappaient autour de lui ses soldats. Les troupes de l'État eurent facilement raison des Arabes qui s'enfuirent, et qui, dans la poursuite que Fivé organisa immédiatement, furent massacrés en grand nombre par les indigènei» qui, comme dans tous les combats de ce genre, se joignirent aux vainqueurs.
ce Pendant l'action, raconte M. Fivé, les indigènes s'étaient cachés, attendant Tissue du combat. Aussitôt la victoire remportée, ils arrivèrent en pirogues, poussant des cris de joie.
» Ils nous prouvèrent leur dévouement d une étrange façon. En franchissant les palissades, ils avaient trouvé les cadavres de nos ennemis frappés pendant l'engagement — les dépouilles de nos soldats avaient pu déjà être relevées — ils les avaient découpés et s'apprêtaient à manger toute cette chair humaine lorsque nous sommes survenus. Gomme j'exprimais mon indignation devant ce révoltant spectacle, un nègre sécria : « Dites donc au grand chef de ne pas se f&cher, nous lui donnerons le plus grand morceau ! » Ils croyaient que la convoitise excitait mon mécontentement! »
Les brillantes victoires de Dhanis avaient purgé toute la partie sud de l'État de l'élément arabe; d'un autre côté, les victoires des Falls avaient provoqué l'anéantissement de la puissance arabe dans la partie centrale : des chefs qui occupaient le Congo au moment de l'insurrection, il ne restait plus que Kibonge, chef de Kirundu, son vassal Saîd-ben-Abedi etRachidqui s'était réfugié chez Kibonge; Munie Pcmbe et Nserera étaient en fuite; Sefu avait franchi le Tanganyka et se cachait sur le territoire allemand (i); Munie Mobarra avait été tué.
C'est à ce moment qu'entre en scène le capitaine Ponthier, qui avait pour instructions, à son départ, d'attaquer les Arabes des Falls, de les poursuivre en remontant le Congo et en balayant devant lui toutes leurs bandes établies le long du fleuve et de faire sa jonction avec Dhanis ; une maladie survenue avant son départ retarda ce dernier de deux mois et Ponthier n'arriva aux Falls qu'après la défaite et la fuite de Rachid ; le 25 juin, il prit la di-
(1) Notons qae le gonyernement congolais a demandé son extradition.
rection des opérations dans cette région. Le 28 juin, il quitta, les Falls en pirogue et se mit en marche pour attaquer Ribonge.
« La colonne était forte de 300 hommes et divisée en trois compagnies.
» L'une d'elles était commandée par le commissaire de district Lotbaire, qui avait quitté Nouvelle Anvers à la tète d*un contiogenl de Bangalas ayant servi dans la force publique de TÉtat.
» La marche de la colonne fut extraordinairement rapide.
» La résistance à Kewe, à Bamanga, à Kinindu fut très courte, grâce à Fimpétuositè de Tattaque.
v  Kirundu, après la victoire, le commandement du poste fut donné au capitaine Hanquet et les troupes de TÉlat conduites par leur chef se mirent it la poursuite des Arabes.
» Ceux-ci furent d'abord rencontrés à Kima Kima. Leur armée, qui se composait des forces de Kibonge, de Rachid et d*Uga* rawa opposa une résistance sérieuse.
» Lu lendemain de ce combat, dans la matinée, M. Ponthier entra en relations avec un Nyampara qu'il employa dans des négociations avec Mirambo, et il parvint à persuader celui-ci et tousles chefs bakttssus d'abandonner la cause des Arabes et de faire leur soumission. Grâce â celte défection, les Arabes furent surpris dans leur camp de Soke Soke et durent se rendre sans résistance. Kibonge et Rachid parvinrent toutefois à s'échapper.
» Enfin, après avoir dispersé les dernières bandes â Suci Niongo, la colonne expéditionnaire arrêta sai poursuite vers le sud; elle avait fourni une course de 54 lieues en huit jours, et, vu l'avance que les Arabes en fuite avaient en ce moment, M. Ponthier trouva opportun de s'arrêter. Il venait d'apprendre, du reste, que Kibonge, remontant parallèlement â la direction suivie, s'était installé sur la Loa; il regagna donc Kirundu pour ensuite reprendre sa marche dans cette direction.
» Six â sept mille prisonniers furent ramenés et installés â Kirundu. Deux jours après, MM. Ponthier, Lothaire, Henry et Syllie repartaient pour poursuivre Kibonge sur la Loa. Le 6 août ils surprenaient le camp des Arabes à Utia Motungu. La résistance fut courte ; Kibonge et Racliid parvinrent à s'échapper, mais plusieurs
cbeFs furent faits prisonniers, et un butin considérable tomba également aux mains de l'expédition.
i> Une femme zanzibarite presque blanche, dont Émin Pacha avait eu un flls, fut trouvée avec l'enfant dans le camp d'Utia Motungu.
» Parmi les prisonniers se trouvent un grand nombre d*enfants d'origine arabe ou swahili.
^> Au cours de ces différentes rencontres avec les Arabes, le commandant Ponthier a pris à Tennemi un total de 1,000 fusils et au moins 8,000 prisonniers.
A Les résultats de la marche extraordinaire des forces du commandant Ponthier sont considérables.
» Elle porte le coup décisif à Tinfluence arabe et débarrasse définitivement TËtat du Congo des bandes dévastatrices qui opéraient dans le nord et dans Test, ruinant toute la contrée.
» Plus de vingt-cinq des principaux chefs sont tombés aux mains de M« Ponthier.
» Ils ont été traduits devant le conseil de guerre sous l'accusation d'excitation à la guerre civile, de meurtre et de révolte à main armée contre l'État.
» Parmi ceux dont la culpabilité a été établie se trouve le chef important Saïd-ben-Abedi, qui, ainsi qu'on se le rappellera, est l'instigateur mfime du massacre d*Émin Pacha (i).
» Certains papiers tombés aux mains de M. Ponthier et notamment le récit de la femme du pacha, délivrée de sa captivité chez les Arabes, confirment les détails donnés par M. Dhanis sur les derniers moments du savant docteur. Celui-ci s'était, en effet, placé sous la protection de Saïd qui le fit assassiner par Ismaêl. Tous les gens de la suite du pacha également trouvèrent la mort. La femme seule d*Émin et son enfant, âgé d'un an, eurent la vie sauve, mais
(l) Émin Pacha avait été assassiné le 26 février ; il revenait de son excursion da lac Albert, lorsque, sur Tordre de Munie Moharra, SaTd-ben-Âbedi le tua en loi tranchant la tête d*un coup de couteau et massacra toute la suite d*Émin (version du docteur Uinde)/ Les papiers du célèbre docteur sont entre les mains de Dhanis. Saîd-ben-Abodi a été fusillé, conformément au jugement du conseil de guerre présidé par M. Ponthier. Dix-sept autres chefs ont été condamnés à mort et ont subi leur peine, les uns par la fusillade, les autres par la corde. Deux chefs ont été condamnés à la servitude pénale à perpétuité. Un seul a été acquitté.
celte première surtout eut à souffrir des traitements que lui infligèrent les Arabes.
» Les déclarations du docteur Dupont, médecin de l'expédition, qui y prit une part si glorieuse, donnent à ce sujet les détails suivants :
c( Ce jourd*hui, vingt-trois août 1890-trois, il nous a été présenté un enFant, paraissant âgé de près d'un an, nommé Monsonna, issu de père de race blanche et de mère de couleur. Cet enfant se trouve dans un mauvais état de santé dû à Taltération du lait de sa mère, la nommée Asinia, native de Karangue. Cette altération est due aux mauvais traitements que cette femme a subis durant sa captivité chez les Arabes de Kibonge. »
» D'après les dires du commandant Ponthier, Kibonge voulut assassiner cet enfant, mais Saïd, dont Tidée prévalut, conseilla de relever en vue d'en faire, plus tard, un chef de bande intelligent qui posséderait probablement l'esprit d'entreprise du père.
)> Quarante jeunes enfants ayant pour pères les Arabes les plus influents sont également aux mains des officiers de l'État. Parmi eux se trouvent des enfants de Rachid, de Saïd et de Kibonge.
» M. Ponthier met également en lumière ses projets quant à lorganisation du pays qu'il vient de purger. 11 se propose de rappeler dans leurs villages d'origine les populations errant misérablement dans les bois pour se soustraire aux Arabes et, dans ce but, il a envoyé des émissaires dans toutes les directions, promettant aide et protection à tous ceux qui auraient conflance en sa parole. Les 8,000 prisonniers ont été établis dans les postes anciens, pour y continuer et entretenir les plantations.
» M. Ponthier avait reçu une lettre de M. Dhanis, datée de Kassongo, 24 juillet, dans laquelle il manifestait l'intention d'agir contre Kibonge; résultat qui venait d'être obtenu par M. Ponthier.
» Cet officier a envoyé également une lettre au commandant Dhanis, lui fixant rendez-vous à Riba Riba. Le but de l'entrevue est d'arrêter, de commun accord, les mesures de pacification.
s> 11 annonce également à ses collègues qu'une route de transports est organisée entre les Stanley-Falls et Kirundu (Kibonge),
qu'en amont de ce point jusqu'à deux journées de marche de Nyangué, le fleuve est ouvert à la navigation (1). »
Telle est Thistoire résumée de la guerre arabe, qui se termine à la fin d*août 1893. Si nous disposions d'un cadre plus étendu, nous pourrions citer des faits d'armes éclatants, des exploits vraiment admirables de nos compatriotes qui ont rivalisé d'audace, de bravoure, d'intelligence, et qui ont prouvé, dans celte difficile et périlleuse campagne, que la Patrie, au jour du danger, ne trouverait dans son armée, à quelque rang hiérarchique que ce soit, que des officiers et des sous-officiérs capables de sacrifier leur existence pour la défense de l'indépendance nationale.
Mais c'est pour nous un devoir de rappeler les noms de ceux qui ont pris à la campagne arabe la part la plus active : le plus glorieux, entre les chefs, est certes le Keutenant Dfaanis^ car c'est à son intelligence et à son habileté que TÉtat doit la destruction de l'élément arabe ; en efiet, le lieutenant Dhanis avait pour objectif l'exploration du Katanga, mais, après ses premières victoires, sentant le moment propice pour prendre l'offensive contre les Arabes, il avait pris rinitiative de marcher sur Nyangué qui était la principale position arabe du pays et nous avons vu qu'il avait remporté succès sur succès. Dans l'histoire de l'humanité comme dans celle du Congo, la place du lieutenant Dhanis est marquée au rang de ceux qui ont le plus puissamment contribué à Témancipalion de la race noire; le Roi Fa si bien compris qu'il a anobli le vaillant officier dès la nouvelle de la prise de Kassongo, et il n'est pas un Belge qui n'ait applaudi à cette distinction si méritée.
L'inspecteur d'État Fivé, grâce aux mesures d'ensemble prises aux Falls et à Basoko, qu'il avait dès le début renforcés de détache* ments venus de Nouvelle Anvers et d'Ëquateurville, avait protégé provisoirement le Haut-Ck)ngo contre les Arabes.
(l) Extrait du rapport de M. Ponthier à l*£tat indépendant du Congo. Nous renvoyons ceux de nos lecteurs, désireux de connaître en détail les péripéties de cette brillante expédition, à la correspondance d*un des officiera qui en faisaient partie, publiée par V Étoile belge dans ses numéros du 10 et du 11 décembre 1898. lU y liront d'intéressants détails sur la prise de Kirundu, la bataille de Eima Kima» la soumission du chef Mirambo et des troupes Bokussus, la prise du. camp de SokeSoke, la mise en jugement des chefs arabes, Texpédition de la Loa et la défaite complète des arabes à Utia Motuagn.
Les adjoints du lieutenant Dhanis ont droit aux plus grands éloges: MM. de Wouters d*Opliater, Michaux, Gillain, Scbeerlinck ont courageusement et habilement secondé leur chef et les victorieux combats livrés par les lieutenants Michaux et de Wouters ont grandement aidé à Tissue favorable de la guerre. Insistons spécialement sur le dévouement du sous-lieutenanl Cassart qui, non content d'avoir escorté dans son long et pénible voyage Texpédition Delcommune, demanda à affronter le danger en rejoignant Dhanis, parvint avec une poignée d*hommes à mettre en fuite plus de 500 Arabes, et dans toutes les batailles auxquelles il prit part, se trouva au premier rang et combattit avec énergie. Le Roi a reçu le jeune officier de la iorce publique et la satisFaction qu*il lui a témoignée fait le légitime orgueil de. Cassart. Le docteur Hindè, non content de donner ses soins à ses compagnons et à leur petite armée, a lait le coup de feu et s'est brillamment distingué dans toutes les circonstances.
Le capitaine Daenen a donné une belle preuve de dévouement à la cause humanitaire en offrant spontanément à l'inspecteur d*Élat Fivé de l'accompagner pour combattre les Arabes, malgré les fatigues de son expédition, dn Haut-Uellé; le sergent Jacob s'est signalé tout spécialement dans le combat de la Romée.
Dans les combats du nord, ceux qui méritent l'admiration de tous sont le capitaine Ghaltin et ses adjoints Debock et Henry, officiers belges, et MM. Marek et Mohun, MM. Van Lindt et Rue, officiers belges, qui ont défait les Arabes des Falls; n'oublions pas le lieutenant Tobback qui, en usant de diplomatie, a reculé le cataclysme menaçant du soulèvement des Falls et, avec son mince contingent de troupes, a su résister jusqu'au moment de l'arrivée providentielle de Ghaltin.
Quant au lieutenant Ponthier, il a donné le coup de grâce aux Arabes ; nos lecteui*s ont eu précédemment asses^ l'occasion d'apprécier les qualités de soldat et d'explorateur de Ponthier pour que nous insistions : sa valeur a du reste été officiellement reconnue, puisque le Roi lui a décerné, après ses victoires de Kirundu, Tordre de Léopold. Ses adjoints l'ont grandement aidé dans cette tâche définitive et M. Ponthier cite avec les plus vifs éloges le lieutenant Lothaire, le sous-lieutenant Henry et le sergent-major Sillye.
Il est utile aussi de rappeler que les expéditions Roget et Van Kerkhoven, organisées par le Souverain qui, avec sa sage perspicacité des choses d*Afrique, prévoyait l'obligation de Textinction des Arabes, avaient en quelque sorte préparé les superbes résultats acquis dans la récente campagne. La première de ces expéditions, adroitement conduite par le capitaine Roget, avait opposé une efTicace barrière défensive aux incursions des Arabes; son importance capitale était d*avoir réussi à empêcher la coalition des éléments arabes venus du nord et de Test, coalition qui eut été des plus dangereuse pour Tavenir de TÉtat. La seconde, parcourant des territoires où Tinfluence 9rabe était sinistrement représentée par les bandes des chefs du Manyema, avait pris l'offensive; indépendamment de son chef, le capitaine Van Kerkhoven, les adjoints avaient remporté plusieurs victoires; le lieutenant Milz, tout particulièrement, s'était distingué dans divers combats; de plus, aussi habile diplomate que vaillant guerrier, il était parvenu à rallier à TÉtal la plupart des chefs de TUellé et du Kibali qui avaient subi. antérieurement Tinfluence des Arabes de Kharloura. Ce tout jeune officier est l'un de ceux que TÉiat du Congo compte au nombre de ses plus courageux et de ses plus sympathiques pionniers.
Que Ton ne croie donc pas que le pas immense fait aujourd'hui dans la voie de la civilisation est le résultai du hasard et des circonstances : non! le Roi Souverain avait, dès le début de sa noble entreprise, considéré l'élément arabe comme le plus nuisible à l'avenir de TÉtat et à l'extension du mouvement civilisateur vers l'Afrique centrale (I), et les premières mesures offensives ont été édictées par lui en vue de l'expulsion définitive de ce dangereux ennemi (2). Nous pouvons donc affirmer que le Roi Léopold II a
(1) Cette lutte contre lea Arabes, noas la préconisions, nous aussi, avec la plus grande énergie. Notre chapitre de la 6* partie : « L^Arabe^ voUà Vennemi », était écrit longtemps avant qne les derniers événements arabes soient venus nous donner raison dans notre manière de voir.
(2) Ces mesures offensives étaient la conséquence directe de TActe général de la Conférence antiesclavagiste de Bruxelles, chapitre .1^, article 1*', &> (voir notre Livre 11, chapitre V). Remarquons encore que le Roi-Souverain est le seul qui ait affronté ouvertement les périls de la guerre arabe, et s*est ainsi conformé aux décisions de la Conférence dont lui-même avait provoqué la réunion.
été le véritable inspirateur de la guerre arabe, que TÉtat du Congo, quoique étant une colonie indépendante et subsistant de ses propres deniers, est la puissance qui a, dans la plus large mesure, mis à exécution les clauses de l'Acte de la Conférence de Bruxelles et que son Souverain, en prenant vigoureusement l'offensive contre les Arabes, a porté le coup mortel à l'esclavagisme . La guerre arabe de 1893 restera l'un des événements coloniaux les plus importants du XIX* siècle.
Les conséquences de la campagne arabe sont immenses : le territoire du Congo est aujourd'hui à peu près purgé du seul élément qui empêchait les progrès de la colonisation et surtout le développement physique et moral de la race noire; comme l'expose très bien M. Ponthier dans son rapport, il faut à présent ramener les populations nègres, progressivement, dans le giron de l'État et organiser toute la contrée si heureusement délivrée. Il ne peut exister aucun doute que, grâce à l'habileté de la politique des administrateurs du gouvernement central, cette tâche d'organisation ne soit bientôt effectuée (1). Quant à la crainte d'une rentrée en scène des Arabes, elle peut être écartée définitivement et, en admettant que, sur quelques points de l'État, des contingents arabes tentent encore d'exercer leurs déprédations, il ne peut exister aucun doute que nos officiers, avec l'aide des populations indigènes, en aient facilement raison.
(l) Le plan d*organi8ation adopté dans ses grandes lignes par le gouvernement central est le suivant : on divisera tout le district actuel des Stanley-Falls en zones ou provinces, où seront ramenés, à leur lieu d*origine, les indigènes qui ont échappé à la cruauté des Arabes et qui ont fait leur soumission à TÉtat: ces provinces auront pour chefs des chefs indigènes qui gouverneront sous le contrôle permanent d*un résident; on s*occupora immédiatement de cultures, de plantations, etc.. Des colonnes mobiles parcourront le district pour y établir Tordre et empêcher le retour des Arabes.
Le gouvernement a laissé toute autorité à MM. Dhanis et Ponthier pour le règlement des détails de cette organisation.
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