III. — Minéralogie
Dans quelques années, lorsque le chemin de fer aura ouvert le cœur de l'antique et mystérieux continent africain à la colonisation et à l'exploitation, on sera étonné des richesses minérales que recèle son sein depuis des siècles. Jusqu'à présent les produits minéraux utilisés sont : le fer, le cuivre, le plomb, le sel gemme, le copal fossile, du cristal de roche de grande pureté, et, ceci est discuté, de l'or. 11 est certain qu'avant peu, la pioche du mineur arrachera aux entrailles de ce sol si fécond en productions de toute espèce les trésors minéraux qu'il renferme et qui seront une source de revenus considérables pour la future colonie.
Fer. — Le fer est le minéral le plus abondant du Congo. Les
voyageurs en signalent sur tous les points de rÉlat, principalement à Manyanga, dans le Haut-Congo, le Manyéma, l'Urua, et dans: les districts du Kassaï et du Lualaba. Dans le Mayombe, l'inspecteur d'État Fuchs a rencontré des conglomérats d*oxyde de fer de dimensions extraordinaires. Il se rencontre à peu de profondeur dans le sol, souvent à la surface même : c'est tantôt du fer hydroxydé ou hématite rougCy à l'état argileux très compacte, d'une couleur rouge jaunâtre ; tantôt le sesquioxyde de fer pur ou fer oligiste, qui est une autre variété d'hématite, à l'état terreux compacte, d'une couleur gris-rougeàlrc ; tantôt encore, de la concrétion ferrugineuse appelée limonite; les deux premières sortes de minerai sont extrêmement riches» mais la limonite ne contient que 45 p. c. de fer. .
Les indigènes connaissent en général les propriétés du fer, et il
est peu d*endroits où ils ne le travaillent pas. Leur industrie est
évidemment primitive, mais les procédés d'extraction sont curieux :
c< L'extraction du minerai de fer, dit le Père Merlon (1), s'opère
exactement comme celui de la malachite.
» Une fois acquise, la limonite est mise dans des paniers de lianes, qu'on dépose dans des mares d'eau claire. Les enfants, au moyen de bambous, agitent violemment le minerai immergé; l'argile trempée s'en dégage, et le laisse seul dans les paniers.
» Le minerai étant ainsi débarrassé d'une partie des matières terreuses, il reste à le dégager des parties non métalliques (gangue) qui lui restent encore adhérentes.
» Pour atteindre ce résultat essentiel, les noirs creusent des trous coniques pouvant avoir cinquante centimètres de profondeur et vingt centimètres de diamètre à la base. Ces excavations sont intérieurementgarniesde terreglaise très adhérente. Ensuite(selon la méthode catalane) ils y disposent des couches alternatives de minerai et de charbon de bois, auxquelles on met le feu, et on active la combustion graduellement au moyen des soufflets primitifs que nous savons. » Il se forme alors, dans la partie inférieure de l'appareil, de Tacide carbonique qui s'élève, et qui, ayant à traverser les couches
(1) Â. Mebloh : Le Congo producteur.
de charbon incandescent, se change en oxyde de carbone. C'est ce dernier gaz qui désoxyde le fer.
» Le métal tombe, presque réduit et déjà fondu, au fond des trous; la gangue, vitrifiée et en fusion, y tombe aussi; mais, vu sa faible densité, elle surnage le métal liquéfié en scorie bouillante.
» Celle scorie s*écoule par dessus les bords des trous de fusion ; et quand ces trous sont pleins du métal purifié, on fait écouler celui-ci, par un orifice pratiqué au fond de Texcavation, dans un canal sablonneux creusé pour le recevoir et où il se solidifie. Le produit ainsi obtenu est du fer presque pur. »
Les forges des indigènes sont très primitives ; généralement, elles sont ainsi construites : deux tubes évidés en bois communiquant avec deux récipients également en bois. Ces récipients sont formés par des peaux de chèvre que Ion fait mouvoir à Taide de deux petits piquets : on soulève ces deux piquets alternativement et d'un geste rapide ; on obtient ainsi un double soufflet qui chasse Tair dans un entonnoir en bois, lequel le concentre sur le feu de charbon de bois.
Les indigènes se servent du fer pour la fabrication des couteaux, des flèches, des enclumes, des fers de lance, des instruments aratoires, etc..
La région du Haut-Lualaba est surtout riche en minerai de fer, qui s'y rencontre sous les trois formes indiquées précédemment; les indigènes s'occupent fort peu de Tinduslrie métallui^ique, sauf les Balubas, et cest généralement la concrétion ferrugineuse qu'ils traitent à cause de la facilité de l'opération. C'est par millions de tonnes, dit le lieutenant Francqui, que se chiffre la quantité d'oligiste compacte ou de limonite massive dont sont composées presque exclusivement les collines du Haut-Lualaba.
Cuivre. — Le cuivre est très répandu : on le trouve en grande quantité dans le district du Katanga. Dans le Bas-Congo, il en existe à Mboko Songo et au nord du fleuve; H. Ponthier en a signalé au nord de Yambinga. Dans certains endroits, spécialement au Katanga, les indigènes exploitent eux-mêmes les mines de cuivre, dont ils font des lingots en forme de croix de Saint-André.
La variété de cuivre le plus exploitée est le cuivre carbonate,
de l'espèce mcdachile, d'une couleur verle, gisaal en mamelons ■ sous la forme de masses concrélionnées, exlrfimement riches en miuerai. Les indigènes procèdent très ingénieusement à son extraction, et la fonte du minerai s'opère d'après le procédé décrit par M. Destrain, de la façon suivante :
« La fonte se fait sous une ajoupa ou cabane haute d'environ huit pieds, mais dont le sol intérieur est creusé de façon à être en contre-bas de 1 1/â pieds à 2 pieds environ. La partie intérieure du
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toit est couverte d'un plafond en bambous qui empêche les étincelles du foyer de mettre le feu à la paille de la toiture. Au centre de la cabane se trouve un fourneau ayant 2 pieds de hauteur sur environ environ 1 pied de diamètre à l'intérieur et 3 pieds à l'extérieur. Il est construit avec une espèce de terre réfractaire.
» Les instruments employés sont : un creuset fait de la même terre réfractaire, it a environ 9 pouces de diamètre; un tube à entonnoir en terre réfractaire. L'entonnoir reçoit l'extrémité d'un soufflet; ce soufflet est double : il a deux ouvertures couvertes par
une espèce de sac ea peau de chèvre terminé par un petit bàlon qui y est attaché. En élevant et abaissant alternativement ces sacs, Tair sort par les extrémités du soufflet.
» Les moules sont faits avec du sable et de la terre imbibés d*eau, au moment de s'en servir. Le modèle varie suivant le travail à effectuer. Ainsi pour faire de petits lingots de plomb, ils en impriment successivement la forme dans le moule au moyen d*un petit bâton.
» Les autres instruments sont des couteaux, des bambous fendus par un bout et qui servent de pinces, un autre bambou qui sert de pelle à feu et de tisonnier et une écorce de bananier qui sert de pelle pour le minerai. »
Autres produits minéraux. — Le plomb se rencontre en grande quantité dans la région au nord du Bas-Congo, presque toujours à Tétat sulfuré (galène). On Textrait et on le fond de la même manière que le cuivre. Nous ne savons s*il a été signalé dans le district de Boma, mais il est certain que Texploration approfondie du Mayombe au point de vue minier amènera la découverte de mines de plomb.
Vétain a été signalé par le capitaine Van Gèle, qui a vu dans rUbangi des indigènes porteurs d objets confectionnés au moyen de ce métal.
Le cinabre (mercure sulfuré) a été trouvé par Gameron dans rUrua : il s y présente en masses lamelleuses d*un rouge vif, abondantes en mercure; c'est un produit d*avenir au point de vue de Texploitation.
Quoique l'opinion de beaucoup de sceptiques soit que Yor du Gongo n'est qu'une utopie, il n'en est pas moins vrai que la présence de ce précieux métal a été depuis longtemps signalée par les Portugais qui prétendaient connaître l'existence de mines aurifères dans l'intérieur. Gameron raconte : « Hamed-Iba-Hamed ne montra une calebasse d'une contenance d'une pinte, remplie de grains d*or variant de la grosseur d'une chevrotine à celle du bout de mon petit doigt. Je lui demandai d'où lui venaient ces pépites ; il me
(1) Pablications de TEtat indépendant du Congo : Le Dittriet de St^hameviUet par Edouard Destbain.
répondit qu'elles avaient été trouvées au Katanga par quelques-uns de ses esclaves qui nettoyaient un puisard et qui les lui avaient apportées, croyant qu'elles pourraient servir de balles. »
Le soufre existe au Katanga, où les explorateurs ont vu des sources thermales sulfureuses, entre autres endroits à Kafungue, au sud du lac Kabele, où le contact d'une masse de pegmatite avec les schistes cristallins provoque leur éruption : « La vue de ces ruisseaux d'eau presque bouillante, raconte H. Cornet, l'odeur pénétrante qui se répand au loin et les nuages de vapeur qui s'en échappent jettent nos noirs dans une stupéfaction indicible. Ils plongent les doigts ou les orteils dans l'eau et les retirent vivement en poussant des cris d'effroi. Notre sergent-major, un chrétien de Porto-Novo, se signe et hoche la tète (1). » La température de ces sources, dont le débit est considérable, atteint 70^.
Le copal fossile, dont nous avons parlé au chapitre du règne végétal, se trouve dans les rochers qui forment les torrents, au bord des rivières, et le sol en recèle dans tout le bassin.
Le sel marin est fourni par certaines sources thermales qui existent surtout dans la région des grands lacs et au Katanga. Les sources de Moïchia ont été étudiées par M. Cornet : la température en atteint 40^; les eaux sont fortement chargées de chlorure de sodium (sel ordinaire) et, après révaporalion, déposent sur le sol une croûte de sel cristallisé d*un décimètre, que les indigènes recueillent pour en fabriquer des pains hémisphériques qu'ils sèchent soigneusement et dont ils se servent comme monnaie d'échange. La possession des sources de Moïchia a longtemps fait l'objet de guerres intestines entre les tribus des environs. Sur tous les points du Congo, les indigènes fabriquent du sel, qu'ils extraient de végétaux aquatiques par le lavage de leurs cendres; la solution lixivielle est ensuite filtrée, puis évaporée à sec dans des poteries. En général, le sel ainsi obtenu ne contient qu'une quantité très minime de sodium et un peu de carbonate de potassium, mais une grande partie de chlorure et de sulfate de potasse qui, malgré sa nature assez vénéneuse, semble inofiensif pour les populations qui en font usage.
(I) Mouvement géographique da 14 mai 1893.