L'INDIGENE SON ÉTAT DE CULTURE LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE
I. — Densité du peuplement. — Les estimations sur le nombre des habitants "du bassin congolais diffèrent entre elles de 10 à 40,000,000. Disons provisoirement que 15 à 25,000,000 d'hommes habitent la région du Congo. Cette forte population, en moyenne 9 habitants au kilomètre carré, est très inégalement ré-partie.
II. — Caractères, langues et genre de vie. — Pour nous, le mot nègre veut dire : homme à la peau très foncée, noire, brune, quelquefois brun-rougeâtre, au front bombé par le milieu et fuyant, aux cheveux noirs crépus ou laineux, au nez large et épaté, à la bouche lippue, aux pommettes saillantes, à la face prognathe, à la taille assez élevée.
Deux types nègres bien distincts répondent à ces caractères : i° le Nigritien ou nègre du Soudan dont le domaine s'étend du Sénégal et de la Guinée jusqu'aux pays du haut Nil; 2° le Bantou qui habite l'Afrique centrale et australe et couvre donc presqu'en entier le bassin du Congo. Le Bantou est un peu moins grand que le Nigritien, sa tête moins allongée, son front moins bombé par le milieu est souvent moins fuyant, son prognathisme moins accentué, son nez plus fort et moins épaté. De plus les langues bantoues sont totalement différentes des langues négritiennes, elles sont caractérisées par l'emploi de préfixes (exemple : Mou-Ntou — la
tête = l'homme; Ba-Ntou = les hommes). Ces caractères ne sont évidemment pas absolus, les croisements très nombreux entre individus de types différents ont amené la formation
Vig. 5°-
(Essai approximatif d'après documents divers.)
d'un grand nombre de types intermédiaires. Les indigènes congoliens sont néanmoins à peu près tous de race bantoue.
Ils parlent des dialectes qui, malgré leurs différences. se rattachent presque tous à la même famille bantoue. Comme les autres nègres, ils n'ont pas d'écriture proprement dite; tout au plus pratiquent-ils l'emploi de quelques signes idéologiques et symboliques. Deux dialectes commerciaux existent:
i° le swahili, moitié bantou moitié arabe de la côte zanzibarite, introduit jadis avec les trafiquants arabes et demeuré la langue commerciale du haut et moyen Congo pendant le temps de l'occupation arabe; 2° le fiote, de la famille bantoue, influencé de portugais, dans le Bas-Congo.
Le nègre congo peut en général être classé parmi les peu-
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Fig. 51. — Un Bantou.
pies sédentaires. Il pratique beaucoup l'agriculture dans laquelle parfois il excelle; il s'adonne peu à l'élevage en raison de l'existence de la mouche tsetsé. La chèvre, la poule, le cochon, le chien sont les animaux domestiques du nègre. Ajoutons-y le bœuf dans le sud-ouest et le nord-est de la colonie. Les cultures du manioc, de la patate douce, de l'igname, de la banane, de l'arachide dominent dans le centre et l'ouest; celles des céiéales : millet, sorgho, éleusine, maïs apportent au noir de l'est le fond de sa nourriture. Le haricot, la citrouille, le riz, la canne à sucre, les fruits du papayer, de l'ananas, du goyavier, du palmier élaïs fournissent un appoint, considé-
rable à l'ordinaire du nègre. Celui-ci mange aussi de la viande : poule, cochon, gibier produit de la chasse : poursuite avec l'arme de jet flèche ou javelot, traque par le feu, pièges variés. Les rats qui infestent les villages, les lézards très
Fig. 52. — Au Katanga. Village Ka-Mapembwé: 36chuttes disséminées par petits groupes dans des plantations très variées et très étendues, dont voici l'énumération typique : beaucoup de manioc, maïs, sorgho, loupondo (haut mil à faire le pombé), loukou (petit mil idem), coton (en quantité : on voit les femmes le filer), pommes de terre douces, ignames, pois-cajan, haricot de terre, arachides, sésame (par places, le sésame abandonné à lui-même est redevenu sauvage et pousse en longues tiges avec de belles fleurs en digitales, mais de maigres et rares gousses), courges, calebasses, ricin (abondant), fougère (médicinier cathartique), tabac, chanvre, hibiscus esculentis, tomates, piment, aubergine amère (de couleur orange-rouge), mioumbou, canavalia (énorme haricot), quelques bananiers, quelques ficus à étoffe, le tephrosa vogelii, qui est une légumineuse dont le suc sert à stupéfier le poisson. — En ce village, si bien approvisionné, les huttes disparaissent sous une pittoresque garniture de cucurbitacées. (Phot. et texte Lemaire.)
nombreux, les insectes tels que fourmis, sauterelles, qui pullulent, sont très estimés des gourmets noirs. Quelquefois, lorsque l'occasion s'en présente, on mange de l'homme. L'indigène congo boit de l'eau, du vin de palme (malafou), du vin de canne (masanga), de la bière de maïs et de sorgho (pombé), d'éleusine. Comme beaucoup de ses frères supérieurs blancs, il aime s'enivrer. Il a aussi un faible pour les narcotiques : tabac et chanvre, ce dernier dans le Kasaï où l'on en ignore l'emploi comme textile. Les habitants des rives
i, 53'. - Femmes préparant la farine de mais. Région du nord-est. (Phot. Lemaire.)
jFig. 54. Pêcheries dans les rapides du fleuve.
(Phot. communiquée par le Ministère des Colonies.)
F»g' 55- — « Piège constitué par un couloir où le gibier — généralement des carnassiers dans ce cas-ci — s'engage pour saisir un appât formé d'un paquet de mulots ou de quelqu'autre petit animal; en saisissant l'appât, l'imprudent fait décliqueter un tronc d'arbre qui l'écrase. » (Lemaire.)
- Femmes fabriquant des nattes.
(Phot. communiquée par le Ministère des Colonies.)
des cours d'eau sont pêcheurs. Ils employent les nasses, les harpons, les flèches, les lignes et construisent des barrages
Fig- 57- — Vanniers. Région de I'Ouellé.
(Phot. du Dr Védy, comm. par M. Lemaire.)
Fig- 58- — Potières. Région des grands lacs.
(Phot. communiquée par le Ministère des Colonies.)
dans les rapides pour capturer un poisson d'ailleurs abondant.
Les exigences et les ressources du milieu naturel ont quelquefois fait du nègre un artisan habile. Tels sont tisserands et produisent de jolies étoffes, tels autres sont vanniers et fournissent des ouvrages admirables jusqu'à des sortes de panniers pouvant contenir l'eau, ou bien potiers ou bien
Fig. 59. — Tréfilekie de cuivre. — A la force du bras, l'artisan et son aide étirent le fil au travers d'un trou pratiqué dans une masse métallique fixée sur le poteau. Le trou de filière étant réduit, l'opération est répétée jusqu'au moment où le diamètre du fil de cuivre est jugé convenable. (Phot. et texte Lemaire.)
encore fabricants d'instruments de pêche. Tels autres encore sont sculpteurs sur bois et sur ivoire ou fabricants d'instruments de musique. Tels autres enfin dans les régions à gisements minéraux sont devenus forgerons du fer et -du cuivre et poussent cet art très loin, montrant des aptitudes réelles et une patience extrême.
Si certaines tribus sont pacifiques, plutôt sédentaires et cultivent le sol avec amour et ténacité, d'autres sont guerrières. Celles-ci ont le plus longtemps pratiqué et pratiquent encore l'anthropophagie, lorsqu'elles croient à l'impunité. Les
conflits armés et les véritables guerres de tribu à tribu, de village à village sont fréquents. Ils se terminent souvent par
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Fig. 60. — Haut- fourneau indigène au Katanga (Lemaire).
la destruction des biens de la tribu vaincue et par des réjouissances cannibales
III. — Le VÊTEMENT. — Si chez notre ami nègre qui n'a pas eu de contact avec l'Européen ou l'Arabe, le vêtement est simple, souvent un pagne élémentaire, quelquefois une cordelette ou rien du tout, néanmoins, il éprouve le besoin de lutter contre le froid de la nuit un peu avant le lever du soleil, en se oignant le corps d'huile ou de beurre végétal, de graisse animale ou même humaine, d'argile ou de bouse de vache (les Dinkas du Nil emploient ainsi la bouse de vache pour se préserver des moustiques). Il pousse assez loin l'art de la
parure : il se tatoue, portant ainsi la marque indélébile de sa tribu, de son clan et de sa personne; il porte des bijoux de cuivre et d'ivoire, des jambières et brassards en fil de laiton,
des bracelets, des colliers de cuivre pesant quelquefois plus de io kilogs, divers autres ornements : pendants d'oreille, anneaux de nez, de lèvres, objets enchâssés dans
Fig. 61. — Chef paré. Remarquer son costume, ses ornements, ses bracelets, son collier fait de dents, son pélélé enchâssé dans la lèvre supérieure déformée et allongée en spatule (voir profil), sa coiffure soignée. (Phot. comm par le Ministère des Colonies.)
la lèvre supérieure (pélélé).
Il se farde volontiers de terre ocre, brune, rouge et de couleur blanche. Il peut pousser loin la coquetterie des dents et il les lime en crocs ou autrement. Dans l'arrangement de sa chevelure il révèle un art de perruquier que pourraient lui envier bien de nos posticheurs civilisés.