Chef tatoué. Région de l'Oiullé
(Phot. Dr Védy, comm. par M. Lemaire.)
Fig. 63. — Coiffures d'hommes. Région orientale (Lemaire).
Fig. 64. — Femme d'un chef du Katanga. Coiffure très soignée et très recherchée ayant demandé plusieurs mois de travail (d'après aquarelle Dardenne, expédition Lemaire).
IV. — L'HABITATION ET LA FAMILLE. — Le nègre n'accorde à son habitation que l'importance d'un simple abri qu'il
Fig. 65. — Huttes rectangulaires construites et en construction.
Fig. 66. — Hutte sur pilotis dans la région du haut Ouellé. (Phot. Dr Védy, comm. par M. Lemaire.)
sait devoir abandonner à la première alerte. Dans l'ouest, on rencontre surtout l'habitation rectangulaire, dans l'est la hutte ronde. Le nègre qui a subi l'influence arabe, a amélioré sa demeure.
La famille nègre est (Tune tout autre conception que la nôtre. Pour les chefs et les riches, la polygamie est générale. La femme s'achète moyennant bétail, perles ou toute espèce de valeurs d'échange. Si elle est femme libre, fille d'homme libre, elle n'entre pas dans la famille de son mari auquel elle est en somme prêtée moyennant valeurs par sa famille à elle. Ses enfants comme ses biens appartiennent aussi à sa propre famille et y retournent avec elle si son mari meurt.
Ainsi les enfants de femme libre ne sont pas les héritiers
Fig. 67. — Maison arabisée à LofoiV Katanga (Lemaire)
de leur père. Les biens du mari vont au fils aîné de sa sœur aînée. Si la femme n'est pas libre, mais esclave domestique (i), elle est acquise en pleine -propriété par le mari pour un prix convenu avec le précédent propriétaire de la femme en question. Les enfants issus d'un tel mariage sont la propriété de leur père, mari de leur mère esclave. Le bénéfice que l'homme trouve dans le mariage est le travail que lui fournit son épouse. Si la femme doit le travail à son mari, celui-ci lui doit l'entretien et la protection. Selon qu'il est bon ou méchant, il peut rendre sa femme et ses enfants heureux ou malheureux. La chasse, la pêche, la guerre, voilà souvent le rôle de l'homme. Les soins aux enfants, ce qui
(1) Esclavage domestique : voir plus loin.
veut dire les laisser croître et jouer, les travaux du ménage et de la culture, voilà le rôle souvent très chargé de la femme. Il y a des exceptions, comme celle des Azandés qui n'achètent plus leurs femmes, chassent, guerroient et cultivent euxmêmes. Nous en dirons quelques mots plus loin.
V. — L'AGGLOMÉRATION. — La population d'un village nègre varie beaucoup, elle peut aller jusqu'à plusieurs milliers, elle est très souvent de deux ou trois cents habitants. Exposés à de multiples dangers, ces villages sont souvent placés sur des hauteurs, ils sont quelquefois construits sur pilotis ; toujours, ils sont peu soignés et très sales.
Le village se dispose ou le long d'un cours d'eau, ou des deux côtés d'une rue centrale ou, fortement aggloméré, il est entouré d'un fossé et d'une palissade de fortification (borna) ou bien encore les huttes se trouvent sans ordre aucun parmi les herbes et les buissons de la brousse.
VI. — L'ORGANISATION POLITIQUE ET SOCIALE. — Que le village fasse ou non partie d'une force politique plus grande, il a toujours son autonomie locale.
Quelques grands royaumes, véritables organisations féodales, ont pu jadis se constituer : celui de Msiri au Katanga, celui du Mouata-Yamvo, au pays de Lounda. Ces monarchies sont tombées en décadence. Aujourd'hui, le village est le plus souvent lui-même unité politique complètement indépendante et forme avec ses voisins des alliances volontaires offensives et défensives. Le chef de grand état, de petile tribu, de simple village est toujours un despote, de pouvoir absolu et héréditaire selon les coutumes locales. Il est très rare de constater l'existence d'une camarilla de conseillers pris parmi Y aristocratie qui entoure le chef. Cette aristocratie forme la classe des riches ; c'est souvent la famille du chef. Sous cette aristocratie prend place la classe des guerriers,
Fig."68. — Type de Village rangé, à rue. Région du haut Ou< (Phot. Dr védy, comm. par M. Lemaire.)
Fig. 69. — Village du Katanga : Tchiamakélé. Espace défriché et battu pour l'emplacement de huttes rondes et disposées ça et là. Une place publique. A l'entour du village on aperçoit un assez grand espace cultivé. Au-delà, la brousse. (Photographie Lemaire.)
hommes libres, en somme citoyens qui, en assemblée convoquée par le chef et appelée palabre (i), peuvent quelquefois et jusqu'à un certain point limiter l'autorité du chef. Enfin une troisième classe existe dans l'organisation sociale, celle des esclaves domestiques qui sont plutôt domestiques corvéables, vendables et mangeables. Ils s'accomodent, dit-on, relativement bien de cette situation parce qu'en général leur maître use de son autorité absolue en -patron familial, bon ou méchant.
« L'esclave domestique au Congo est la propriété quasi absolue de son propriétaire. Celui-ci peut le revendre à qui il veut. A ce point de vue on peut dire que l'esclave domestique est un bétail. Mais c'est un bétail bien soigné et ayant certains droits, du moins dans telle ou telle tribu. Ainsi dans le Bas-Congo (région du chemin de fer des cataractes) un esclave domestique peut se sauver de chez son maître et aller demander protection à un autre maître qu'il choisit librement. Cet autre maître peut accepter, mais alors il doit garder l'esclave réfugié chez lui; il peut le faire travailler, le punir, etc., mais il ne peut plus s'en séparer, soit, en le vendant, soit autrement. Il doit supporter tous les inconvénients comme tous les avantages de son adoption. En réalité l'esclavage domestique est, règle générale, doux; l'esclave domestique fait partie de la tribu; il s'y attache, finit par s'en croire membre au même titre que les hommes libres; parfois d'ailleurs on le libère en le proclamant homme libre et en lui faisant le tatouage de la tribu par dessus ses tatouages d'origine. Le maître permet à ses esclaves domestiques de faire famille: et les enfants demeurent sa propriété. Ici encore, l'usage est familial et, sauf circonstances spéciales, ces enfants demeurent dans la tribu. Somme toute, c'est la période féodale du servage, appliauée à l'Afrioue païenne » (Lemnire, correspondance.
L'ancienne traite, qui a disparu, était surtout pratiquée par des trafiquants arabes. Elle consistait en expéditions guerrières qui opéraient de terribles razzias et emmenaient la population nègre valide dans le but de la vendre sur les grands marchés de bétail humain. Il est de vastes régions du
(1) Palavra ou palabra, mot portugais signifiant parole.
centre africain qui ne sont pas encore repeuplées depuis la suppression de cet odieux fléau.
La justice consiste en une application brutale de peines corporelles, souvent de mutilations des organes instruments du forfait ou bien d'amendes, si l'accusé est riche. Ces amendes sont versées au profit du chef. L'accusé n'est jamais autorisé à se défendre.
VIL — Les échanges, les marchés, les routes. — Le nègre est commerçant. C'est là en quelque sorte une de ses
Fig. -,o.— Scène de marché à Lokandou sur le Loualaba. C'est au marché qu'on vend qu'on achète, qu'on se rencontre, qu'on apprend les nouvelles, qu'on règle les affaires privées ou publiques. 11 n'est pas de bourgade de quelqu'importance qui n'ait son marché à jour fixé et très bien ordonné. Sur le haut Congo (Loualaba), il y a des marchés à toutes les trois ou quatre lieues, dit Living tone, et l'on y vient de très loin, car c'est une institution féminine non moins entrée dans les mœurs que chez nous de courir les boutiques.
(Phot. comm. par le Miuistère des Colonies.)
propriétés spécifiques. Il possède cet art complexe de présenter et de faire valoir ou de déprécier la marchandise selon
qu'il est vendeur ou acheteur. Il pratique encore l'échange en nature, le simple troc, mais le plus souvent a établi une véritable monnaie. Les étalons d'échange qui ont cours sur les marchés sont les étoffes, les perles, les coquillages (en voie de désuétude), les pointes d'ivoire, les lingots et les bâtonnets fmitakos) de cuivre ou de laiton, dans certaines régions, le
Fig. 71. — Le marché des Mangbettous a Nyangara.
petit fragment de caoutchouc. Le domestique, l'esclave indigène est lui-même étalon d'échange.
Le marché public est d'importance vitale pour le nègre.
Les routes indigènes parcourues de tout temps par les noirs sont des sentiers pratiqués à travers la savane ou la brousse. Étroits, de largeur d'hommes, ils se déroulent sur de très longs espaces, à travers plaines, plateaux et montagnes, suivant rarement le fond des vallées, souvent à mi-côte d'un versant ou même, lorsque la nature tabulaire du pays le permet, coïncidant avec la ligne de faîte de deux bassins de ruissellement. On doit de très curieuses observations à l'explorateur Lemaire au sujet des commerçants et des colporteurs
noirs trafiquant très activement de la côte occidentale portugaise à la Zambézie et au Katanga. Voyageant en grand nombre, quelquefois à plus de 1,000, ces Wamboundous — ■ tel est le nom de ces négociants indigènes — ont tracé d'importantes routes de portage. Au sud du Katanga il en est notamment une, dite le grand chemin des Wamboundous, suivant la ligne de faîte Congo-Zambèze et faite d'une dizaine de sentiers parallèles. Les fortes colonnes de colporteurs la parcourent sur une dizaine d'hommes de front. Nous signalons spécialement ces Wamboundous parce qu'ils sont les plus curieux des commerçants nègres et parce que tous les pays qu'ils drainent, très pacifiquement d'ailleurs quoique marchands d'esclaves, pays riches, prospères et hospitaliers, nous offrent une preuve de plus de la nécessité de pénétrer la colonie par l'éducation lente et progressive des peuples noirs. « Les Wamboundous, dit Lemaire (i), sont des colporteurs ; parmi eux, les uns travaillent pour leur propre compte, d'autres se groupent ; si leurs moyens le leur permettent, ils arrivent de l'ouest accompagnés de porteurs libres ; pour le retour vers l'ouest, la campagne d'échanges terminée, les Wamboundous ont comme porteurs supplémentaires les esclaves achetés au cours de leurs opérations commerciales. Il importe de remarquer que les Wamboundous — du moins en règle générale — ne se livrent aucunement à des razzias ; ils ne capturent pas eux-mêmes des indigènes à emmener en esclavage.
)> Ils achètent des esclaves comme ils achètent tout autre produit commerçable : caoutchouc, ivoire, cire, peaux, etc., etc. Pour ces achats, ils apportent à l'intérieur tout ce que l'on peut trouver à la côte comme articles européens, Valcool exce-ptè. Somme toute, ces gens ont transporté au loin dans
(1) Lemaire, Les Wamboundous, les colporteurs noirs entre V Atlantique et la Ka-Tanga. — Revue de géographie. 1902.
l'intérieur le commerce apporté et instauré par les blancs à la côte, depuis cinq siècles. Ils ne font, au Centre Afrique, que ce qu'ils ont appris des Européens à la côte. On me semble donc très mal venu de les considérer comme des bandits sur lesquels il faut tomber à bras raccourcis. C'est à la fois injuste et maladroit.
» Injuste, puisque ces gens, je vous le répète, ne font qu'imiter ce que leur ont appris nos prédécesseurs en Afrique ; injuste encore puisque ces gens ne font que le commerce librement accepté par les indigènes (les capteurs d'esclaves sont les chefs indigènes et c'est sur eux qu'il faut agir) ; injuste parce que si les Wamboundous viennent acheter beaucoup d'hommes dans le Centre Afrique, c'est pour les envoyer vers l'océan Atlantique où ces hommes deviennent les travailleurs des Européens ; en particulier les « contractés » envoyés à San-Thomé et à l'île du Prince, sont souvent de provenance wamboundou.
» Maladroit aussi est-il de tomber à main armée sur les Wamboundous ; j'ai dit combien le pays parcouru par eux était peuplé et riche ; combien les populations étaient accueillantes et confiantes ; comment les villages étaient largement ouverts au passant honnête. L'action des commerçants wamboundous n'a donc pas eu que des conséquences désastreuses, bien au contraire ; ils ne commercent pas que le bois d'ébène, mais aussi beaucoup de caoutchouc et de cire ; ils apportent aux indigènes des quantités de produits manufacturés et leur venue annuelle est nécessaire à la vie de ces régions.
» Si, par un moyen quelconque, on parvenait à refouler d'un seul coup les Wamboundous, on provoquerait dans les pays habitués à les voir, un mécontentement général et profond qui se manifesterait peut-être par des agressions sérieuses contre les nouveaux occupants du pays.
» Cependant l'Européen est aujourd'hui en train d'occuper lui-même par ses postes gouvernementaux et par ses factoreries
de commerce, le pays parcouru séculairement par les Wamboundous. Que va donner cette concurrence ?
» Pour moi, il me paraît nettement que la première action gouvernementale doit être rétablissement d'un certain nombre de stations frontières, commandées par des Européens de choix, dépendant d'un commandement unique ; ce commandement unique devra être pénétré de l'idée que les Wamboundous sont de simples commerçants, sans plus, et que, pour les battre sur leur terrain, ce n'est pas aux fusils qu'il faudra avoir recours, mais à la concurrence commerciale ; les Wamboundous, qui sont rompus aux mœurs des Européens de la côte, ne feront aucune difficulté à se soumettre aux règles de douane ; pour que cesse leur commerce d'hommes, il suffira d'agir sur les chefs négriers du pays. » (i).
VIII. — LES CROYANCES ET LES ARTS. — Le nègre n'explique pas les forces de la nature, il en est le sujet et croit aux esprits du bien et du mal qu'il incarne dans les êtres animaux et végétaux et dans les objets les plus divers. Il tâche de se les rendre propices par des offrandes et des sacrifices. Tout nègre a ses amulettes et ses talismans, se façonne des fétiches.
Toute tribu, tout peuple a ses dieux, ses fétiches. Le chef impose quelquefois un culte à ses sujets pour mieux les dominer, par exemple celui du chanvre chez les Baloubas du bassin du Kasaï, en remplacement des anciens fétiches qui furent brûlés en public.
Les féticheurs disposent en général d'un très grand pouvoir ; ils sont à la fois prêtres, sorciers, médecins et conseillers du chef. Ils rendent la justice si le chef n'est le justicier.
Le nègre aime la musique. En général, il est compositeur assez monotone. Chez certaines tribus du Kwango et de l'Ouellé, chez les Azandés dont nous parlerons plus loin, on
(1) C'est nous qui avons souligné certains passages.
entend de belle musique touchante ou guerrière, mélodieuse et inspirée. On rencontre des orchestres complets composés de tambours, tam-tams, xylophones, grelots, gongs, castagnettes, harpes, mandolines, flûtes, etc.. On signale au loin l'arrivée des solistes réputés.
Fig. 72. — Un fétiche. — Les fétiches ne sont pas des idoles. Leur puissance leur a été attribuée par l'indigène lui-même. Us symbolisent les esprits favorables ou nocifs et perfides. Le nègre les flatte et leur offre des cadeaux ou les effraie et les frappe pour les fléchir Fétiches vivants ou fétiches figures d'êtres animés ou de choses.
La trombe d'ivoire est très en honneur et, avec le gros tamtam, sert aux communications lointaines de village à village.
De l'art musical, chant ou instrument, le nègre ne sépare jamais l'art de la danse qu'il adore et qu'il pratique avec une adresse et une fougue qui ne sont guère appréciées de l'Européen.
Par dessus tout, le nègre aime les contes. Il est lui-même bavard et s'écoute volontiers parler. Le soir les hommes se réunissent sur la place du village ménagée à cet effet, y boivent le fombé et conversent avec animation, insouciance et gaîté jusque fort avant dans la nuit.
Fi&- 73- — Un orchestre.
(Phot. comm. par le Ministère des Colonies.)
Fig.74. — Un soliste. « Le musicien a l'air vivement intelligent, met vraiment du sentiment dans l'exécution des divers morceaux, dont il est naturellement le compositeur; il a plaisir à charmer son auditoire ; tous nos gens sont groupés autour de lui. Pendant une demiheure il nous amuse fort. Finalement la conversation suivante s'engage : — « D'où vientta gouma-ia-molomo (c'est le nom de la flûte) ? — Je la fis moi-même. — Alors tu pourrais en faire une autre? — Oui, bien certainement. — Je voudrais acheter celle-ci. > — L'homme semble se consulter, puis, sans un mot, il me tend l'objet convoité par le collectionneur blanc; je lui remets deux brasses d'étoffe, ce qui semble un royal paiement, à en juger par l'expression que prend sa bonne frimousse. » (Phot. et texte Lemaire.)
IX. — Les TRIBUS. — Nous n'avons pas besoin de signaler ici les divers peuples qui constituent l'ensemble de la population congolienne. Nous indiquerons seulement les tribus les plus marquantes appelées, semble-t-il, à jouer un rôle important dans l'évolution sociale des Congos et celles qui présentent un intérêt particulier comme, par exemple, les nains de la forêt. Ne perdons pas l'occasion d'observer l'influence du milieu naturel sur le degré de culture et de civilisation de nos amis. Dans la région côtière et sur le basfleuve, les indigènes ont subi, depuis quatre cents ans, l'influence européenne. Dans la région foiestière, l'agriculture s'est forcément moins développée que dans la savane ; les communications y étant difficiles, les groupements indigènes sont restés plus isolés les uns des autres, le caractère plus farouche, le degré de civilisation moins élevé ; l'anthropophagie s'y est aussi maintenue davantage. Dans la savane et dans la brousse, les conditions de climat et de communications sont plus favorables ; l'agriculture, l'industrie et le commerce se sont mieux développés ; les populations sont moins cruelles et plus pacifiques, quoique de grandes et longues guerres, conduites par des chefs puissants, aient tourmenté de vastes territoires.
Une classification des peuples congos, basée sur cette notion de l'influence du milieu naturel sur l'homme, apparaît ici comme seule nécessaire. C'est là d'ailleurs une classification purement géographique.
i° Bantous-Congos de la côte et du bas-Congo. — Sont assez mêlés, ont fortement subi l'influence européenne depuis quatre siècles. Vigoureux et intelligents, superstitieux comme tous les nègres. Parmi eux les Bakongos fournissent beaucoup de travailleurs à l'État et ont donc en partie abandonné l'agriculture et la pêche; les Batékés, très noirs, peu tatoués, coquets, commerçants piroguiers, potiers, agriculteurs.
2° Bantous-Congos du centre forestier. — Restés plus indépendants les uns des autres et sans contact aucun avec le dehors. Brillantes qualités physiques et intellectuelles. Vices pénibles ancrés profondément : cruauté et anthropophagie. Les Ban galas, au tatouage et à la coiffure spécifiques. Sont beaux, grands, intelligents. Leurs villages, composés de huttes rectangulaires, sont vastes et nombreux. Artisans du fer. Piro-
HOMME BaTÉKÉ.
Fig. 76. — Jeune homme Bangala.
(D'après le Mouvement géographique.
guiers célèbres (^grande pirogue basoko). Guerriers de carrière. Anthropophages. — Les Mongos, forgerons habiles, commerçants, ont souvent été attaqués et mangés par les Bangalas. — Les Oubanghis, dans un pays moins boisé, ont subi l'influence du nord. Agriculteurs sédentaires (manioc, canne à sucre, arachide, banane, patate, féverolle) comme les Gobous, ou bien chasseurs-pêcheurs exclusivement nomades, comme les Banzirîs, ou bien encore mi-chasseurs, mi-cultivateurs, vivant dans de grands villages comme les Bongos (luttes souvent sanglantes entre les sédentaires et les nomades brigands).
30 Bantous-Congos de la savane et de la brousse ou du sud et du sud-est. — Plus grande unité de type, de langue et de mœurs. Les Baloundas ou Loundas (ancien royaume du
Mouata-Yamvo, du Kasaï au Loualaba). Grands, de teint clair, à la bouche lippue. Très commerçants, en général pas travailleurs ; exceptions très laborieuses et industrieuses. — Les Balon-
PlROGLE BANGALA SUT le CongO.
bas, au nord des Balounda:, de la Louloua au Tanganika. Paisibles, d'abord facile, très agriculteurs (irrigations ; manioc, maïs, millet, arachides), commerçants, artisans du fer. Villages populeux jusqu'à 3,000, 4,000 habitants, même plus.
— Les Bakoubas, du Sankourou inférieur et du Kasaï, de taille moyenne et de traits fins, sont d'un type beau et pur. Agriculteurs pacifiques, aimables.
Artisans du fer, du tissage, de la poterie, de la vannerie, sculpteurs, commerçants honnêtes. Pagayeurs habiles. Non anthropophages. Vivent en gros villages.
Organisation féodale (chef roi et chefs vassaux). — Les Baietelas, voisins des Bakoubas, remarquables aux points de Fig. 78.- jExn/E fille ouBA^Giii/ vue physique et intellectuel.
(1 hot. comm. par le Ministère des Colonies.)
r- yy —
Fig. 79. — Piroguiers sur le haut Congo (Loualaba). Ils pagayent en chantant au rythme d'une musique cadencée qui harmonise les mouvements de tous et règle ainsi la marche de l'embarcation. Les indigènes représentés n'appartiennent probablement à aucune des peuplades citées dans notre aperçu. (Phot. comm. par le Ministère des Colonies.)
Fisr. 80.
Indigènes de l'Quroua (lac Moéro). Affinités avec les Baloubas. (Photographie Lemaire.)
4° Les N ilotes. — Dans l'extrême nord-est de la colonie, répandues sur la région faîtière des bassins du Congo et du Nil, s'étendant sur toute l'enclave de Lado et sur une grande partie du Soudan oriental, vivent des populations nigritiennes qui ont entre elles des affinités de langue. Ce sont les Nilotes, nègres qui n'ont que fort peu de contact avec les Bantous et chez lesquels, par suite d'influences diverses, notamment arabes, une division curieuse s'est établie :
les uns, comme les Baris, établis sur le Bahr-el-Djebel, sont sédentaires, agriculteurs (sorgho, millet, manioc, patate douce, haricot, banane, tabac,) possèdent des troupeaux assez nombreux, sont artisans et vivent en groupes denses; d'autres, comme les Alouris, sur les rives du lac Albert, sont exclusivement nomades, pêcheurs, commerçants, à tendances très pacifiques; d'autres, enfin, nomades aussi, sont chasseurs de la brousse et guerriers.
5° Les Né grilles. — Dans
la forêt dense, éparpillés et fuyant les Bantous, vivent des indigènes de très petite taille, de 1,35 mètre à 1,55. Teint relativement clair et rougeâtre; cheveux crépus et courts, noirrougeâtre; tête grosse; base du nez large; pommettes faibles; maxillaires très hauts; bouche non lippue à aspect simiesque; tour du thorax faible; ventre gros; membres grêles; démarche sautillante. Exclusivement nomades chasseurs; ont des huttes à terre ou perchent dans les arbres sous des abris. Ils échangent leurs produits de chasse contre les produits agricoles de leurs voisins : ils déposent la viande en un endroit habituel où les cultivateurs voisins viennent la chercher et la remplacer par des bananes par exemple. Les plus typiques sont ceux de l'Arouwimi, que Stanley vit pour la première fois : Akka ou Tiki-Tiki, vivant aussi au pays des Azandés. Les Watwas ou Batouas dans la forêt de la rive gauche et des affluents de gauche du Congo moyen (Lomami, Tchouapa) sont moins purs. Certains négrilles sont anthropophages. Ils fuient l'étranger blanc ou noir et par conséquent sont peu étudiés.
6° Sangs mêlés. - — ■ Outre les populations bantoues et négrilles, il y a au Congo quantité de peuplades et d'individus métissés, issus non seulement du croisement de ces deux éléments, mais encore des mélanges des sangs bantou, nigritien et éthiopien. Ces derniers métissages se sont naturellement faits dans le nord et le nord-est, au contact des peuples congoliens {Bantous'), éthiopiens {Nubiens) et nilotes (Nigritiens du Soudan Oriental). Pour nous, les Sandés (Asandés ou Azandés) et les Mangbettous, présentent un intérêt spécial. — Chez les Azandés, on reconnaît des caractères des trois types avec prédominance, semble-t-il, des caractères généraux éthiopiens : taille moyenne, teint assez clair (brun chocolat), nez peu ou pas épaté, bouche petite et lippue, pommettes peu saillantes, joues rondes, tête peu
82 — Femme Azaxdé.
allongée et assez large, démarche élégante et ferme, caractère indépendant. Les Azandés sont chasseurs et bons cultivateurs (bananes, manioc, maïs, beau bétail) ; ils vivent en de gros villages. Ils pratiquent l'anthropophagie quoiqu'ayant du bétail. Ils sont artisans du fer, du cuivre, du coton, du cuir, portent des vêtements d'écorce, de cuir et de tissus. Leur organisation politique et militaire, quoique toujours despotique, est plus élevée que celle des Bantous. Ils n'achètent plus leur femme et se la font désigner par le chef. Leur religion est un mélange de fétichisme et d'islamisme. — Les MangbettouSy mélange probable de Sandés, de Nilotes et de Bantous, constituent une peuplade puissante commandée par un despote sultan. Réputés hommes honnêtes, respectueux de l'a parole donnée, accordant à l'épouse les mêmes droits qu'à eux-mêmes et aimant le travail, agriculteurs patients, forgerons et potiers habiles, sculpteurs, excellents constructeurs de pirogues. En raison du respect professé pour la femme, la famille mangbettoue est d'organisation plus élevée et plus stable que celle des peuplades bantous.
Comme les Sandés, ils sont fétichistes islamisés et ont fortement subi l'influence de la civilisation arabe.
Fig. 83. Chef Mangbettou.
X. — Meilleurs que nous ou pires. — Comment pouvous-nous résumer les principaux traits intellectuels et moraux de la population congolienne ? Tout jugement porté sur le nègre doit être empreint d'inexactitude, sinon de partialité. En effet, les voyageurs nous rapportent le portrait de l'indigène africain, non tel qu'il est, mais tel qu'il ont cru le voir à travers le prisme de leur mentalité européenne. On peut affirmer que le nègre nous ressemble beaucoup, comme un homme à un autre homme, mais avec des différences qui trouvent leur origine dans la différence des milieux. Le milieu du nègre est la nature vierge, généreuse et rude des régions équatoriales. Le nôtre, loin d'être la nature encore vierge, porte au contraire l'empreinte profonde du développement séculaire d'une haute civilisation. Nous avons à considérer le nègre comme un homme plus rapproché que nous de l'état de nature, d'une mentalité autre que la nôtre, mais aussi valable et aussi respectable. Le noir, le jaune, le cuivré, sont des hommes exactement au même titre que le blanc.
Le nègre nous paraît enfant ; il est sentimental et très spontané ; il est craintif, ce qui paralyse souvent en lui l'esprit d'initiative ; il est souvent imprévoyant, vit dans le présent et non dans l'appréhension d'un avenir malheureux. Il se contente d'assez peu : la satisfaction de ses besoins immédiats. La terre féconde lui accorde assez facilement un entretien rudimentaire, aussi ne cherche-t-il guère à développer ses ressources. Comme souvent l'homme civilisé, le nègre est bavard et aime les contes. Comme nous il est coquet, il aime se parer et, nous prenant pour être puissants et supérieurs à lui, il se pare volontiers de nos défroques. En cela comme en tant de choses, il cherche à nous ressembler. Certains explorateurs le disent fréquemment inhospitalier, vindicatif et essentiellement menteur, mais nous accorderons plutôt créance à d'autres qui l'affirment aimable lorsqu'on l'aborde simplement et honnêtement, qui le disent hôte très
généreux et véridique de nature. Sa crédulité, disent-ils, traduit sa bonne foi, son mensonge trahit toujours un état de crainte, de méfiance et de défense, vis-à-vis de son interlocuteur blanc. Tous, nous savons que la crainte engendre le mensonge, défense du faible. L'on est d'accord pour reconnaître au nègre une très haute faculté d'adaptation. De sa psychologie sociale et individuelle semble ressortir trois tendances : celle du commerce, celle d'imitation et le désir illimité d'apprendre.
Ce désir s'extériorise par des séries de questions qui n'ont pas de fin lorsqu'on veut bien y répondre avec bonté, ce à quoi le nègre est très sensible. Ce désir d'apprendre est secondé à merveille par un esprit d'observation toujours réel et quelquefois très sagace. Ces tendances de l'esprit nègre que l'on retrouve quelquefois chez nous, Européens, nous montrent combien seuls les bons exemples et les bons procédés réussiront à élever notre frère congolien à un état de civilisation supérieur à celui où il se laisse vivre.
« Tout mon contact avec les noirs me les a montrés semblables à nous. Mis dans les mêmes conditions, dans toutes les mêmes conditions, le blanc et le noir réagiront de même. D'autre part, demeuré plus près de la nature, le noir congolais est d'intelligence pratique infiniment plus vive que la plupart des blancs. Il doit en effet se suffire très souvent à lui-même à peu près pour tout, et c'est toujours un spectacle poignant pour un penseur que de voir le noir aux prises avec les mille difficultés de la vie dans la brousse, aux mauvais passages d'eau par exemple, aux campements par mauvais temps, etc. Ils accomplissent alors de véritables tours de force d'ingéniosité et de labeur. Quand le blanc voudra bien reconnaître l'inanité de sa morgue vis-à-vis des autres couleurs, ces autres couleurs pourront lui devenir mieux connues, et par suite le travail commun en bénéficiera pour Vavantage commun. » (Lemaire, correspondance).
LE GOUVERNEMENT COLONIAL. — RÉGIME POLITIQUE, ADMINISTRATIF, JUDICIAIRE, FINANCIER
I. — Le GOUVERNEMENT. — La reprise du Congo par la Belgique se fit au cours des années 1907 et 1908. Le 28 novembre 1907 le traité de cession fut conclu entre l'État Indépendant du Congo et la Belgique. Le 20 août 1908, la Chambre des représentants et le 9 septembre 1908, le Sénat votèrent l'annexion. Le 18 octobre suivant fut donné l'arrêté royal promulguant la loi d'annexion. A partir du 15 novembre dernier (1908) la Belgique assura l'exercice de son droit souverain sur sa colonie. Jusqu'alors le Congo avait été pays de colonisation personnelle dénommé État Indépendant et gouverné par un souverain absolu, le roi Léopold. Celui-ci exerçait directement les pouvoirs législatif, exécutif et administratif. Il s'était entouré de divers services constitués en un gouvernement dit central, siégeant à Bruxelles et un gouvernement dit local, siégeant à Borna, ville capitale du Congo.
Le gouvernement central dirigé par un secrétaire d'État comprenait trois départements : affaires étrangères, finances et intérieur.
Le gouvernement local était dirigé par un gouverneur général représentant le roi en Afrique. Assisté d'un vice-gouverneur, d'un inspecteur d'État et d'un secrétaire général, il assurait l'exécution des décrets et décisions du souverain et avait la haute direction de tous les services. Le Congo est divisé en 14 districts à la tête desquels sont placés des commissaires
de district. Ceux-ci sont secondés par les chefs de zone et de secteur et par les chefs de poste.
Actuellement, la colonie est administrée par un ministère des colonies ayant son siège dans la capitale de la métropole et remplaçant le gouvernement central. Le gouvernement local est devenu une administration locale. Des
Fig. 84.. — Panorama d'une station: M'pwÉTO (Pwéto) en 1898 sur le lac Moéro. — A gauche, espace carré clôturé avec habitations assez vastes: quartier des Européens; — au centre 12 cases disposées en deux rangées : quartier de la force publique ; — à droite, deux files de nombreuses cases moins grandes que celles des soldats : quartier des travailleurs ; — entre les huttes des travailleurs et la berge du lac: jardins potagers. (Phot. Lemaire.)
Cette photographie, fort intéressante, constitue à elle seule une leçon de topographie urbaine qui pourrait s'appliquer à plus d'une de nos cités européennes : quartier aristocratique, militaire, populeux. Remarquer la route aboutissant sur la place entre le quartier européen et le quartier militaire.
changements fondamentaux seront probablement et à bref délai apportés dans le système des services locaux et dans les attributions des fonctionnaires en Afrique, en un mot dans toute l'administration locale en raison de la transformation du régime politique du Congo qui, naguère colonie personnelle autocratique, est devenue colonie nationale bénéficiant des garanties constitutionnelles de la métropole. Les territoires soumis à la colonisation belj^e sont non seulement ceux de l'ancien État Indépendant du Congo, mais
Fig. 85.
Vue générale d'une station militaire de l'Etat : Dûungou en 1903. A l'avant plan : jeunes bananiers. (I'hotogr. Lemaire.)
Fig. 86. — Sur la ligne de faite Congo-Zambèze près du lac Dilolo. Campement de la mission scientifique du Katanga. Au second plan, à gauche, butte géodésique établie par la mission. A l'arrière-plan à droite, on aperçoit le lac. Remarquer le caractère de haute plaine et l'aspect du tapis végétal. (Photogr. Lemaire.)
encore ceux pris à bail à l'Angleterre par le dit État par la convention de 1894 : l'enclave de Lado qui fera retour à l'Angleterre à la mort de Léopold II et la petite enclave de Mahagi sur le lac Albert dont le bail ne sera pas rompu par suite de la mort du roi. Les conventions de 1894 et de 1907
Fig. 87. — Intérieur d'uu poste militaire de l'Etat t. Faradj, station fortifiée. Au milieu, à l'arriêre-plan, porte d'entrée avec corps de garde, prison, etc. ; à gauche au second plan : maison du chef de zone ; à droite au second plan : bâtiment pour blancs, avec magasin; à lavant-plan : factionnaire soldat nègre de la force publique. (Photogr. Lemaire.)
reconnaissent à la Belgique le droit d'en bénéficier aussi longtemps qu'elle possédera le Congo. L'enclave de Mahagi présente un intérêt considérable car elle ouvre à la colonie belge un débouché par la voie du Nil. Il est vrai que la navigation y est interrompue par le sedd, mais ce n'est là qu'un obstacle temporaire qui sera vaincu dans un délai rapproché par la colonisation anglaise du Soudan nilien.
IL LA POPULATION BLANCHE. — La colonisation active sur le sol africain se fait par un nombre croissant d'Européens de diverses nationalités, aidés par une multitude de travailleurs noirs.
Au Ier janvier 1908, il y avait sur la terre congolienne 2,943 blancs parmi lesquels 1,743 Belges, 200 Suédois, 197 Italiens, 145 Anglais, 129 Portugais, 124 Hollandais, 88
Suisses, 58 Français, 57 Allemands, 55 Russes, 54 Norvégiens, 47 Américains, 36 Danois, 25 Luxembourgeois, 14 de nationalités diverses.
Il n'est guère possible de se faire une idée même approximative de la répartition des blancs en considérant leur classement par districts, ceux-ci étant des divisions territoriales administratives de dimensions extrêmement variables. Les groupements de plus de 25 blancs sont peu nombreux et
Fig. 28. — Type d'une habitation pour Européen. Remarquer le double toit de chaume et la galerie abritée par le toit débordant. (Photogr. commun, par M. Lemaire.)
varient d'ailleurs beaucoup d'une année à l'autre suivant les exigences des services d'administration et d'exploitation. En 1908 — Ier janvier — Borna comptait 262 blancs, Léopoldville 208, Matadi 155, Stanleyville 83, Kindou 72, Dima 49, Thysville 38, Nouvelle-Anvers 36, Banana 35, Kinchasa 32, Pwéto 30, Cocmilhatville 29, Toumba 27, Kisantou (mission située non loin du chemin de fer, à moins de ïoo kilomètres de Léopoldville) 26.
Parmi cette population, la mortalité fut grande dans les débuts de la colonisation. La connaissance du milieu qui se traduit par toutes espèces de pratiques individuelles et de mesures collectives, fait diminuer cette mortalité d'année en
année. En 1902 elle atteignait 6.31 p. c, en 1903 5.09 p. c, en 1904 4.23 p. c, en 1905 3.41 p. c, en 1906 2.85 p. c, en 1907 2.97 p. c. Le choix d'un personnel d'élite au double point de vue physique et moral s'impose comme facteur essentiel de la diminution de la mortalité des colons.
III. Les CULTES. — La liberté de conscience et la tolérance religieuse sont garanties par l'Acte général de Berlin. L'organisation religieuse est d'initiative privée avec l'approbation du gouvernement.
340 missionnaires catholiques belges des deux sexes et 211 missionnaires protestants des deux sexes administrent des missions religieuses dont le but est d'évangéliser, d'instiuire, de civiliser les noirs. Leur principal moyen d'action est l'établissement de colonies scolaires, de lazarets, de dispensaires, de refuges, de fermes-chapelles, etc. D'après les voyageurs les plus dignes de foi, leur influence est bienfaisante.
IV. LA FORCE PUBLIQUE. — La force publique (13,750 hommes) recrutée par levées et par engagements a pour but d'assurer la police intérieure de l'État.
V. La JUSTICE. — Le pouvoir judiciaire se résume en ceci : en matière civile et commerciale, les différends sont tranchés par les tribunaux de l'État excepté dans les cas où les deux parties en cause sont indigènes, auquel cas le chef local juge selon la coutume; en matière répressive, toute infraction à la loi pénale commise par un blanc ou un indigène est jugée par les tribunaux de l'État. Dans certains cas, les indigènes peuvent être soumis à l'application des coutumes indigènes.
VI. — Les finances. — La Dette. — La valeur totale de la dette congolaise s'élevait à 114,576,650 francs au moment de la reprise de la colonie par la Belgique.
Cette dette comporte une charge annuelle de 4,510,705 francs. Elle a été contractée par une série d'emprunts de 1887 à 1906. Nous renvoyons le lecteur à la partie historique de ce court aperçu pour lui rappeler la genèse financière des rapports entre la Belgique et l'État du Congo.
Le budget arrêté de 1908 se marquait par un léger excédent des recettes ordinaires, 35,378,000 francs, sur les dépenses ordinaires, 35,344,088 francs. Les dépenses extraordinaires prévues s'élevant à 3,901,875 francs, il restait 3,866,963 francs à couvrir par la voie d'emprunt.
Le budget arrêté de 1909 se différencie en un budget métropolitain destiné à couvrir uniquement les dépenses que l'administration de la colonie exige dans la métropole (ministère des colonies) — ces dépenses s'élèvent à 942,450 francs — et un budget colonial local. La recette ordinaire balance la dépense ordinaire : 36,094,036 francs. LTne somme de 8,423,300 francs consacrée à des dépenses extraordinaires sera demandée à l'emprunt.
Les WipÔts. — Les ressources ordinaires de la colonie, ou mieux de l'État du Congo, jusqu'à la reprise, ont été i° des contributions directes et indirectes sur les non-indigènes; 2° les douanes ; 30 — part la plus considérable — contributions sur les indigènes, payables en argent, en nature ou en prestations. Elles étaient payables en général par douzièmes, l'argent d'impôt ne pouvant sortir des limites 6 à 24 francs par tête, le travail à fournir en manière d'acquittement d'impôt ne pouvant excéder 40 heures par mois. En 1908, 975,000 indigènes étaient inscrits aux rôles des prestations. La grande majorité travaillait à la récolte des produits domaniaux (caoutchouc et copal), au portage, etc. Un grand nombre encore payait les impôts en nature. Enfin, une très faible minorité, 85,000, remettait en argent le montant de ses contributions.
La réforme du système d'imposition indigène s'est montrée comme une des plus urgentes. La question d'introduction et de généralisation de l'emploi du numéraire est intimement liée à celle des impôts. Nous en parlerons un peu plus loin.
La monnaie. — Le système officiel des monnaies, poids et mesures de l'État du Congo était le même qu'en Belgique. Par une convention toute récente, la colonie -belge est incorporée à l'Union latine : les monnaies belges d'or et d'argent ont cours dans la colonie. Par mesure de transition, les monnaies frappées par l'État Indépendant du Congo auront encore cours un certain temps. Le billon qui sera frappé spécialement pour la colonie n'aura pas cours en Belgique.
L'emploi du numéraire s'introduit avec une lenteur extrême parmi les indigènes. De nombreux essais locaux ont pourtant été couronnés de succès. Il en est de même au Gabon (Congo français), en Afrique occidentale française, où l'emploi du numéraire, encore tout à ses débuts, facilite étonnamment les transactions commerciales. Toutes les tentatives et spécialement le fait qu'aux environs des stations — tant au Congo belge que dans les colonies étrangères — l'indigène se familiarise petit à petit avec l'emploi du numéraire, montrent toute la nécessité qu'il y a de payer en argent les produits ou le travail de l'indigène.
VII. Le RÉGIME FONCIER. — Pour une exploitation rapide, une appropriation économique du sol s'imposa à l'administration de l'État Indépendant du Congo. Avant la reprise, en 1908 encore, cette appropriation, par une série de nombreux décrets souverains, se trouvait réglée ainsi qu'il suit :
i° Domaine public, hors du commerce, pas susceptible de propriété privée, plus particulièrement affecté à des services publics, consistant en rivières, cours d'eau navigables ou flot-
tables avec leurs mes, chemins, chemins de fer, routes, rivages, lais et relais de la mer, ponts, forteresses, etc.
2° Domaine privé (D.P.) originairement constitué par toutes les terres que possédait l'État et qui étaient susceptibles d'appropriation privée, c'est-à-dire que l'État avait le droit de céder en pleine propriété, en location, en usufruit ou en concession. Ce domaine privé comportait toutes les terres vacantes — res nullius (i) — c'est-à-dire non occupées par les indigènes ou non possédées par de non-indigènes. Une partie très considérable de ce domaine privé fut aliénée au profit de la Fondation de la Couronne et de sociétés dy exploitation concessionnaires. Une autre partie considérable fut exploitée en régie par l'État du Congo. Le restant attendait la mise en valeur soit en régie, soit en concession.
Un décret souverain du 3 juin 1906 détacha du domaine privé toutes les terres exploitées en régie et toutes les mines non encore concédées pour en constituer le domaine national. Il en résultait qu'à partir de la promulgation de ce décret, le domaine privé de l'État du Congo consistait en toutes terres possédées par V État, à V exclusion de celles administrées en régie et des mines déjà concédées.
30 Dojnaine national, formé en exécution du décret précité par toutes les terres administrées en régie et toutes les mines non concédées à la date du 3 juin 1906. D'importantes parties de ce domaine ont été aliénées en pleine propriété ou en usufruit ou en concession au profit de particuliers, de sociétés, de missions ou encore de la Couronne.
40 Domaine de la Couronne, constitué, étendu, organisé, réglementé en exécution d'une série de décrets souverains promulgués de 1896 à 1904. Formé d'une partie déterminée du domaine privé, il était la propriété de la Fondation de la Couronne qui jouissait de la personnalité civile. Différents décrets apportèrent des modifications au domaine de la Cou-
(1) Littéralement : chose de personne^ n'appartenant à personne.
ronne et concédèrent à des sociétés des droits d'exploitation sur une grande partie de ses territoires. L'État du Congo se chargea d'exploiter les terres de la Couronne de même que celles de certaines concessions (Abir et Mongala) — (décret du 22 décembre 1906).
Enfin, au cours des pourparlers entre l'État Indépendant du Congo et la Belgique au sujet de la reprise de la colonie, un décret souverain fut promulgué le 5 mars 1908 retirant à la Fondation de la Couronne la personnalité civile à partir du jour où la Belgique assumerait l'exercice de la souveraineté du Congo, ses biens devant faire retour au souverain Léopold. Celui-ci, moyennant des engagements de la Belgique lui céderait à la dite date les terres vacantes du domaine de la Couronne — les concessions faites étant respectées — ainsi que le portefeuille et des immeubles de la Fondation. Le Roi-Souverain se réservait 40,000 hectares dans le Mayoumbé.
Ainsi donc, en vertu de ce décret, le domaine de la Couronne fut supprimé de droit et de fait par la reprise de la colonie par la Belgique — (15 novembre 1908, date à laquelle la Belgique assuma l'exercice de la souveraineté du Congo).
5° Terres acquises par les non-indigènes, particuliers, sociétés ou missions. Ces terres ont été achetées aux indigènes ou à l'État ou bien elles ont été données en bénéfice de location ou de concession par l'État qui les détacha ainsi de son domaine privé. Quelques-unes enfin furent attribuées en don à des missions religieuses.
6° Terres appartenant aux indigènes y propriétés des indigènes en vertu de leur droit d'occupation. En général et à cause souvent de l'état semi-sédentaire, semi-nomade du cultivateur nègre, ces terres n'ont pas été délimitées. Des décrets souverains ont bien été promulgués ordonnant cette délimitation, mais les difficultés d'exécution de ces décrets sont extrêmes.
L'annexion du Congo étant chose accomplie, le régime foncier de la colonie se trouve modifié. Existent encore : 1° le Domaine public, 2° le Domaine -privé avec le Domaine
Esquisse de l'appropriation foncière
Ancien domaine de la Couronne
Domaine privé avec domaine national
Fig 89
Territoires concédés Échelle 1 à 25.000 000
national, 30 les terres acquises par de non-indigènes, 40 les terres appartenant aux indigènes. Le principe fondamental de cette appropriation des terres gît dans le mode d'exploitation que l'on a cru nécessaire d'appliquer aux terres congo-
JKi
liennes. Ou bien l'État exploitait d'une part en régie le domaine national, pour son propre compte, d'autre part le domaine de la Couronne pour le compte de la Fondation de la Couronne et certaines terres concédées pour le compte des sociétés concessionnaires elles-mêmes (Anglo-Belgian-India Rubber ou Abir dans le district de l'Equateur, bassin du Lopori et de la Maringa, et M on gala dans le district des Bangalas, bassin de la Mongala) ou bien les sociétés concessionnaires et les propriétaires privés exploitaient directement les territoires dont ils avaient la concession ou la propriété. Il pouvait aussi se produire que cette exploitation se fît en association mutuelle, voire avec l'État.
La nationalisation belge de la colonie qui fut l'État Indépendant du Congo entraînera forcément des réformes considérables dans son organisation administrative, judiciaire et financière. Parmi ces réformes, les modifications à apporter au régime foncier sont les plus urgentes parce qu'elles concernent le plus directement la situation de l'indigène et ses rapports vitaux avec le blanc.