ETHNOGRAPHIE
L'étude de l'ethnographie est d'une importance capitale pour les peuples colonisateurs ; elle conduit, en effet, à la connaissance de la psychologie, du tempérament et du caractère des indigènes qui seule permettra de travailler à coup sûr à la disparition des défauts de ces derniers et à la mise en relief de leurs qualités latentes; cette étude permet, de plus, d'aiguiller les différentes races vers les occupations dans lesquelles elles fournissent leur maximimi de rendement.
Plusieurs auteurs ont déjà dévisagé la question sous ce jour, et pour montrer les résultats auxquels peut conduire une étude dirigée dans ce sens, nous citerons les conclusions auxquelles sont arrivés le docteur Max Schoeller et le lieutenant Desplagnes.
D'après Max Schoeller (Mitteilungen ûber meine Reise nach Aequatorial-osUAfrica und Uganda, 1896-1897, Berlin 1901- 1904), sont seids utilisables pour une exploitation agricole régulière les territoires occupés par les tribus « bantu »;
les races hamitiques ne conviendraient nullement pour le développement agricole et l'utilisation des richesses du pays.
Le lieutenant Desplagnes {Le plateau central nigérien^ Paris 1907) écrit : 0 On peut conclure d*après la longue série d observations et de faits exposés dans cette étude sur les populations nigériennes et soudanaises, que les primitifs négroïdes et les négrilles se sont généralement montrés toujoiurs incapables de créer par eux-mêmes une a société organisée » et de soumettre à des règles leur individualisme intransigeant ...
« Quant aux tribus qui sont parvenues à une organisation sociale embryonnaire, elles ne le doivent qu'à un métissage continu et à une infiltration lente de populations venues de Test ... Elles deviennent alors plus aptes à s'imprégner des idées civilisatrices importées du nord-est par des populations contenant des éléments asiatiques.
tt Nous constatons également que les éléments ethniques étrangers, introduits par les populations colonisatrices ou envahissantes du nord disparaissent en Nigritie absorbés lentement par de nombreux métissages avec les aborigènes noirs ; et, chaque fois que le fonds des peuples primitifs nigrètes est amvé à prendre une prédominance marquée ou la prépondérance politique, nous voyons la civilisation soudanaise subir une forte régression vers la barbarie. »
Le coup d'œil historique par lequel débute notre étude ethnogpraphique a été rédigé principalement par l'étude des documents suivants :
Xavier Stainier, L'âge de la pierre au Congo (Annales du Musée du Congo),
Docteur Jacques, d'après Franz Muller {Bulletin de la Société d'anthropologie de Belgique),
Docteur Dryepondt, Conférence sur l'industrie congolaise.
Docteur Verneau, Les races humaines.
A.-B. Fischer, L'Uganda occidental.
LES BANTU.
Faisons remarquer tout d'abord qu'il n'existe pas de variété humaine « bantu » (Frobenius, Ursprung der KtUtur), mais que les Bantu forment ime famille linguistiqiu (Halkin, Quelques peuplades du district de l'Uele).
L'immense groupe des peuples de langue bantu, qui
occupe TAfiique centrale et méridionale d'tine côte i l'autre, se divise, dit le Dictionnaire de géographie d$ Vivien de SaiuU Martin, en Bantu méridionaux, Bantu orientaux et Bantu occidentaux ou du Congo. Mais M. Rousselet ajoute que Stuhlmann semble donner comme limite entre ces deux dernières grandes divisions, d'ailleurs plutôt géographiques, le Lualaba. Il en résulterait que les peuples Wagenia, Wavira, Vuanyema, etc., situés à Test du fleuve, appartiendraient au groupe oriental.
C'est là, à notre avis, une mauvaise interprétation de ce que dit l'explorateur allemand.
Ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer ailleurs, les peuples de l'Afrique, chassés de leurs demeures par leurs ennemis ou par une calamité quelconque, suivirent sans doute dans leurs migrations les voies naturelles. Or, ne l'oublions pas, au centre de l'Afrique, à la frontière orientale de l'Etat, s'étend la grande crevasse du centre africain, gigantesque fracture longue de i,5oo kilomètres, large de loo, bordée de deux chaînes de montagnes d'une altitude moyenne de i ,5oo mètres et présentant des chaînes dépassant paifois 5,000 mètres de hauteur.
Cet obstacle longitudinal qui a limité presque partout l'extension de la flore et de la faune n'a-t-il pas arrêté aussi les hommes? N'est-il pas presque certain que, dans leurs migrations, ces hommes s'écoulèrent le long de ce «système montagneux sans presque l'aborder? Tout nous le prouve : Stuhlmann trouve au sud de la crevasse la race pure des anciens Bantu (Wakondjo) ; les populations situées plus à l'ouest sont, selon lui, originaires du sud-ouest. Plus au sud, von Gôtzen, dans son voyage « Durch Africa von Ost nach Westen », est frappé par la différence complète des peuples situés à l'est et à l'ouest de la crevasse.
Sans doute les parties méridionales et septentrionales, où les montagnes s'abaissent en bordant de grands lacs, ont offert moins d'obstacles à la pénétration, et nous pouvons voir des tribus franchir les lacs Albert et Tanganika et s'établir sur leurs rives occidentales ; mais, à part les Arabes, il est certain qu'on ne peut invoquer leur présence dans tout l'est du Lualaba pour assimiler les peuples qu'ils opprimaient aux Bantu orientaux. Pour profonde qu'ait été leur action, elle a été de trop courte durée (trente ans à peine) pour modifier suffisamment le caractère ethnographique des tribus du Manyema et de la partie orientale de la grande forêt. Nous
adoptons donc, pour limite entre les deux groupes Bantu du nord, la grande crevasse.
Si les mœurs et l'aspect extérieur des peuplades congolaises ont été observés jusque dans leurs moindres détails, si les explorateurs ont décrit avec minutie les plus petites particularités qu'ils ont observées chez elles, les vues générales, les groupements ethniques avaient été négligés jusqu'en ces derniers temps.
M. Cyrille Van Overbergh, directeur général de l'enseignement supérieur, des sciences et des lettres au Ministère des sciences et des arts, est venu, avec la collaboration de M. De Jonghe, docteur en philosophie et lettres, combler très heureusement cette lacune par la publication de ses études sur les a Bangala » et sur les « Mayombe » qui ne sont que les premières d'une collection complète de monographies ethnographiques.
Il met ainsi fin à un état de choses qu'il fallait d'autant plus déplorer que la difficulté des groupements s'augmente tous les jours en raison des mélanges qui se produisent entre peuplades autrefois tout à fait séparées.
Le vaste bassin doit sans aucun doute être habité par des peuplades présentant des analogies et des dissemblances d'aspect ou de mœurs qui permettent de les réunir ou de les séparer.
Mais rien n'est plus difficile que ce groupement ethnique. La langue ne peut nous servir de base en pareil cas. o La langue, dit Lepsius, ne se laisse pas, il est vrai, séparer totalement des peuples qui la parlent; cependant il faut d'abord se pénétrer de cette idée que les peuples et les langues ne coïncident nulle part, d'après leur descendance et leur groupement, comme on le croit encore généralement. Les groupements de langue doivent être entrepris indépendamment des autres et ne doivent entrer en ligne de compte qu'en dernier lieu. Les caractères physiques, les dates ethnographiques et les traditions des peuples sont les meilleurs guides pour étudier la communauté de leius caractères.»
Il est à remarquer d'ailleurs, en ce qui concerne la langue, que le vainqueur adopte généralement celle du vaincu.
Il est encore un autre facteiu* cependant qui, au dire de Stuhlmann, doit être pris en considération : c'est l'habitat. Des analogies de milieu et de circonstances ont donné des moyens semblables de subsistance et des usages, des mœurs, des industries analogues.
Quant aux documents anthropologiques, ils sont généralement insuffisants : les mesures prises sont incomplètes, isolées et ne dérivent d'aucune théorie d'ensemble. Dans ces conditions nous en sommes réduits à nous baser principalement sur la communauté d'habitat, qui, en eflfet, coïncide fort bien au Congo avec certaines particularités générales observées chez les habitants d'une même région.
Nous avons été ainsi conduits à diviser nos Bantu du Congo en Bantu de la côU et de la brousse, Bantu des savanes et Bantu des forêts, qui offrent certains caractères communs cités dans notre livre.
Sans doute, cette division n'est pas définitive ; les frontières, entre autres, sont assez conventionnelles.
Il est à peine nécessaire de faire observer que des groupements établis sur des bases aussi insuffisantes ne peuvent être considérés comme définitifs : pour certains d'entre eux les caractères physiques, et notamment le tatouage, ont été notre seul guide. Aussi prions-nous le lectem* de considérer ces groupements comme un simple essai préparatoire à des travaux plus scientifiques qui ne seront réellement possibles que lorsqu'on possédera sur toutes les peuplades du Congo des renseignements sérieux ou des études semblables à celles déjà citées plus haut de M. Cyrille Van Overbergh.
Bantu de la côte et de la brousse.
Les caractères des Bantu de la côte ont déjà été suffisamment fixés pour qu'il soit nécessaire d'y revenir; nous y avons rattaché les Bantu de la brousse qui ont avec les premiers de grandes affinités de langue (Thonner, Dans la grande forêt de V Afrique centrale (Bruxelles 1899).
Les Muser ongo ont été étudiés surtout d'après le R. P. E. Callewaert, Les Mousserongos. Bulletin de la Société royale belge de géographie, vP 3 (Bruxelles 190S).
Les Mayumbe, d'après des renseignements divers.
Les Bambumu^ d'après Costermans, Bulletin de la Société détudes coloniales.
Les Banfumu, d'après le R. P. R. Butaye, de la préfecture apostolique du Kwango (renseignements verbaux).
Bantu des forêts.
En ce qui concerne le groupe des Bantu sylvestres, nous en empruntons le nom à Stuhlmann qui classe sous cette
dénomination tous les indigènes établis à l'ouest de la ligne Amadis-Bena Kamba. Nous avons étendu cette appellation i tous les peuples de la forêt, les habitants des contrées situées à Test de la ligne précitée nous ayant paru présenter de grandes similitudes de mœias avec leurs voisins de l'ouest.
Les principaux auteurs consultés sont :
Poiu* les Bayanzi : Costermans, Bulletin de la Société d'études coloniales.
Pour les Bangala : Cyr. Van Overbergh, Les Bangala (Bruxelles 1907).
Pour les Mobali : Thonner, Dans la grande forêt de V Afrique centrale (Bruxelles 1899).
Nous avons appelé avec lui Mobali les riverains de la Dua (a£9uent de la Mongala) et considéré comme une branche de cette tribu les Maginsa, nom que nous avons donné à tous les habitants de la région de l'entre Congo et Dua (les Mondunga exceptés). Nous avons renoncé à l'expression Ngombe par laquelle on a souvent désigné ces populations. Ngombe est, en effet, un terme du langage courant qui signifie soit « l'intérieur du pays » soit « les habitants de l'intérieur » .
Le mot Moya aurait la même signification. Enfin le nom de Elombo qu'on leur donne parfois est l'équivalent du mot « guerriers ».
Bien que les Mondunga dififèrent du tout au tout des peuplades qui les entourent, nous les avons classés provisoirement dans les Bantu, ne disposant pas de données suffisantes pour les rattacher à d'autres groupements.
Pour l'étude des Ababua nous avons utilisé les travaux du docteur Védy, Bulletin de la Société royale belge de géographie^ de Tilkens et du lieutenant Perin.
M . J . Halkin a fait paraître dans le Mouvement sociologique international de mars 1907 une remarquable monographie sur « Quelques peuplades du district de TUele ». Nous ne nous sommes cependant pas ralliés à sa manière de voir en ce qui concerne les Bakango; il les considère, en effet, comme un groupe ethnique. Or, Bakango est également un de ces mots qui désignent une fonction indépendamment de la race : il signifie « pagayeurs ».
Les Bakango proprement dits comprennent deux catégories qui se rattachent à d'autres tribus : l'une est Abarambo, l'autre Ababua. Mais on a étendu ce nom à d'autres riverains de rUelc : les Abasango (race des Mobenge), les Mangbele
(race des Mangbele de Gumbari) et les Adai (à Nyangara), colonie jadis très puissante. C'est la raison pour laquelle nous avons classé les différents groupes Bakango dans les races auxquelles ils se rattachent. Alors que certaines tribus, par suite de guerres ou d'invasions, quittaient leur territoire, souvent les riverains sont restés sur les bords de la rivière, conformant petit à petit leurs mœurs et leurs habitudes à celles de leurs nouveaux voisins qui les ménageaient parce qu'ils avaient besoin d'eux. Ils ont formé de la sorte une « caste », selon l'expression du D^ Védy, jouissant d'une autonomie complète; mais nous nous refusons à voir en eux un c groupe ethnique ».
En ce qui concerne les Mongo et les Kundu, c'est surtout sur l'analogie du tatouage que nous nous sommes basés pour y rattacher les différentes tribus.
Les Tumba sont étudiés d'après Rossignon (La Belgique coloniale).
Les Bolia^ d'après Borms (Id,).
Les Ifnoma, d'après X... (Bulletin de la Société royale belge de géographie, Bruxelles igoS),
Pour les populations de l'Ubangi, nous avons consulté le commandant Georges Le Marine!, Heymans, Donnay et Masui. C'est sur les conseils du premier que nous avons renoncé au terme de « Yakoma » par lequel on désigne souvent les a Abira », c'est-à-dire les groupes du confluent du Bomu et del'Uele; cest un terme du langage commun qui signifie « gens de l'amont » .
Les populations du Lomami au lac Albert sont étudiées d'après Stulhmann (Mit Emin Pacha in' s Herz von Africa); Liebrechts et Masui {Guide de TEtat indépendant du Congo à r exposition de Tervueren),
En ce qui concerne les Mongelima nous avons utilisé l'étude du R. P. David Steiametz, de la mission des Falls. Cependant un agent de l'Etat ayant séjourné longtemps dans leur région nous a affirmé que les Mongelima n'étaient pas ime tribu, mais un groupement de soldats licenciés ; le mot lui-même d'ailleurs aurait cette signification.
Bantu des savanes.
Ce groupement avait déjà été établi en partie par les ethnographes allemands depuis les explorations de Pogge et de von Wissmann. Nous l'avons précisé et complété.
L'étude sur les Bambala, les Bangongo, les Bakwese, les Bambundu, les Bampende, les BakoU, les Bashilele, les BankiUu^ les Ln/tfa et les Bakeie résulte de Texamen de nombreux dossiers de la compagnie du Kasai qu'il nous a été donné de consulter grâce à l'obligeance du directeur, M. Lacourt, et de son secrétaire, M. Donnay. Les Balunda du Moero sont donnés d'après le lieutenant Brohez (Bulletin de la Société royale belge de géographie)] nous y avons puisé également plusieiu-s renseignements sur les Baluba,
Les Bayaka, d'après E. Torday {Noies on the ethnogr. of the Ba-Yaka, Londres 1906).
En ce qui concerne l'intéressante tribu des Bakuba, les renseignements sont nombreux et intéressants : ce sont, notamment, ceux du docteiu* Dryepondt {Conférence de Tindustrie congolaise. Cercle Africain), de Harroy : Les Bakuba {Bulletin de la Société royale belge de géographie^ Bruxelles 1907), et du R. P. Huysmans (/^. , Bruxelles 1904).
Le Bakuba se présente, dès le premier abord, comme un type particulier n'ayant aucun rapport avec le tjrpe nègre, et supérieur, nous l'avons dit, à tous ses voisins. Au point de vue artistique, tout, depuis l'habitation jusqu'aux sculptures sur ivoire, révèle un degré très avancé ; de plus, tout y dérive du dessin linéaire, premier point de ressemblance avec l'art égyptien. Parmi les objets sculptés on remarque des cups en forme de tête, qui rappellent l'aspect de la tête du sph3mx égyptien : deuxième point digne de remarque. Enfin, lorsqu'on étudie de près l'art bakuba, on remarque qu'il est arrivé depuis longtemps au stade actuel ; en un mot, cet art est im vestige et non im progrès. Il est donc parfaitement permis de voir, dans toutes ces constatations, des traces de l'ancienne civilisation égyptienne; d'ailleurs, de récentes découvertes ont fait placer au Transvaal le siège du fameux royaume biblique d'Ophir, et on peut admettre que les anciens Egyptiens, dans la route qu'ils ont parcourue du nord au sud de l'Afrique, ont laissé sur leur passage des vestiges dont les Bakuba seraient l'un des éléments.
Les populations Bakuba constituent, en somme, un îlot au milieu de néo-populations environnantes,
Wolf, qui accompagnait von Wissmann, dit à leur sujet : « Les Bakuba ont tous les caractères d'une race pure; ils m'ont affirmé d'une façon très précise qu'ils venaient du nord-ouest et qu'ils ont conquis la région qu'ils occupent sur les Batua qu'ils ont subjugués ou chassés. »
Les BaUtela ont été étudiés en partie d'après Borms (Belgique coloniale). Nous avons cependant préféré, au terme de Songe qu'il adopte pour la race, celui de Batetela consacré par Tusage et qui présente, en outre, l'avantage d'éviter toute confusion avec les Basonge qui sont des Baluba.
Les Bankuiu sont rattachés aux Basongo-Meno, d'après Van Laere {Belgique coloniale). Les Bisi-Marungu sont signalés d'après le R. P. Weghsteen, des Pères blancs, qui nous a, par ailleurs, donné de nombreux renseignements verbaux sur les Wahofnbo, Béni Nondo, Batumbwe, Beni-Marungu et Bayeke. Les BangO'Bango et les Wasimba, d'après Borms {Belgique coloniale y Bruxelles 1902), Les Beniki, d'après de Croy {Mouvement géographique), et Dryepondt {Conférence sur Tindustrie congolaise).
Les Wabetnba, d'après le lieutenant Brohez {Ethnographie katangaise. Bulletin de la Société royale belge de géographie).
Les Waholoholo, d'après Ch. Delhaise {Notes ethnographiques sur quelques peuplades du Tanganika),
Les Basanga, d'après Cornet.
Les Bantu orientaux.
Une première étude de ces peuplades nous avait conduit à la division suivante :