CHAPITRE XX
RETOUR EN FRANCE
État de la station de Franceville au mois de juin 1882. —Travaux exécutés de juin à octobre 18S2. — Je tombe malade. — Le docteur Ballay conseille de me rapatrier. — Départ pour le Gabon. — Départ pour Liverpool à bord de l'Angola. — Arrivée à Paris.
Depuis le mois de décembre 1881, date à laquelle j'avais quitté la station de Franceville pour me rendre à Kinkouna, de regrettables événements s'étaient succédé dans l'Ogooué. Les rapports avec les indijjènes qui avoisinent Franceville avaient perdu leur sih"elé d'autrefois. Obéissant à des considérations ou subissant des nécessités dans l'examen desquelles je ne veux pas entrer, des membres de la mission avaient fait la guerre aux noirs, dont plusieurs villa{jes étaient devenus la proie des flammes.
Aussi les naturels avaient-ils désappris le chemin de la station. Quelques chefs avaient même abandonné leur territoire et étaient allés rebâtir leurs villages à une distance considérable de Franceville. Le personnel, composé de Galoas, de Gabonais et de Sénégalais, souffrait de cet état de choses : les vivres manquaient. nuel(|ues jours après notre retour du Congo, Malamineet les Sénégalais demandèrent, .sans pouvoir l'obtenir, leur ration de ma-
nioc. Les hommes avaient pris l'habitude de se procurer eux-mêmes une nourriture que ne leur assurait plus une direction ferme et prévoyante. C'était la lutte pour l'existence avec toute son âpreté et tous les excès qu'elle engendre. Les villages environnants élaient mis au pillage. De tels abus provoquaient des représailles, et le mal allait s'aggravant tous les jours, .le n'ai pas besoin de dire que la discipline n'existait plus dans le personnel. De temps à autre, la sévérité des chefs se réveillait; elle s'exerçait alors avec la dernière rigueur. Pour n'avoir pas su prévenir les fautes ou les réprimer à temps, on en venait à punir avec cruauté.
Le 1-5 juin 18X2, je pris le commandement de la station. Mon premier soin fut de rétablir la discipline, .le ne pouvais admettre que l'initiative ou la fantaisie de chacun se substituât à l'autorité du chef. Du l.j juin au mois d'octobre, époque à laquelle M. Mizon revint à Franceville, tout ce qui a clé fait à Franceville l'a été par mon ordre; j'en revendique l'entière responsabilité.
Je m'efforçai d'organiser la station française de rOgooué sur le modèle de la station belge de Léopoldville. Je réglai avec soin l'ordre et la distribution des travaux; je fixai les moments du repos et les heures des repas. Et comme je tenais à ce (|ue, dès le début, chacun conniU mes dispositions, je fis réunir tout le monde dans la cour et j'i rdonnai à un serviteur {gabonais, du nom de Chicot, homme énergique et dévoué, de dire aux hommes eu mou nom, - que j'culeudais exiger de chacuu, contre une rémunération équitable, un travail régulier; que je désirais n'avoir pas à punir, mais(|ueje n'hésilerais pas à le faire si la |)aresse ou l'inconduite do (luelques-uns
HETOUR EN FIÎANCE.
m'y obligeait; que je défendais absolument à tous, hommes, femmes ou enfants, de se livrer au maraudage sous prétexte de chercher des vivres; que désormais le chef de la station pourvoirait à l'entretien de tous ' . Ces simples observations suffirent à remettre toutes choses dans l'ordre. Je m'inquiétai ensuite d'accomplir la seconde partie de ma tâche, je veux dire l'apaisement des querelles qui avaient surgi entre la station et ses voisins. Je me rendis chez tous les chefs des villages et je parvins, non sans peine, à les rassurer et à les réconcilier avec nous.
Lorsque le calme fut rétabli, je me consacrai « aux travaux de la paix Franceville avait besoin d'être restaurée. Les bâtiments étaient dans un état de délabrement impossible à décrire. Tout ce qui avait été élevé ou commencé par .M. de Brazza et par iXoguez était ou détruit ou endommagé. Au mois de juin 1882, la station se composait d'une case en planches assez vaste qui servait de majjasiu, et dans laquelle logeait .M. Mizon quand il venait à Franceville. Les Sénégalais et les Gabonais occupaient six petites cases. Quant au personnel subalterne (Galoas et autres), il campait sur le plateau qui s'étend près de la station. Dans la cour, oii, par endroits, s'amoncelaient des détritus répaud;int une odeur nauséabonde; l'herbe poussait. Knfin, aucune palissade ne défendait l'accès du poste.
Toutes les immondices qui consliluaicnt, |)our la santé du personnel, un danger permanent enlevées, je fis construire des cases en planches pour les hommes et pour les marchandises, planter des arbres, tracer un jardin polajjer, installer un parc à njoulons, cl entourai la station d'une palissade qui ne cuniprenait pas,
LE CONGO KUAiNÇAIS.
moins de trois raille deux cent soixante-deux pieux d'uu mètre quatre-vingts centimètres de iiauteur. L'arsenal de Franceville comptait deux cent cinquante fusils et cinq cents sabres vieux modèles. Tout cela était dans des caisses. Je fis fourbir ces armes et je les disposai en panoplies dans l'intérieur du magasin à marchandises. L'effet obtenu fut considérable, surtout sur les indigènes, qui venaient exprès à la station pour considérer cette décoration, qui les remplissait d'admiration et de crainte. Enfin, j'organisai une comptabilité sévère, de façon que les entrées et les sorties de marchandises fussent désormais rigoureusement constatées. Ces divers travaux lurent effectués du 15 juin au 15 octobre.
Entre temps, j'avais eu le bonheur, avec l'aide des Sénégalais et du fidèle Chicot, de tuer une panthère qui désolait la station depuis plusieurs années. C'est le seul fauve que j'aie rencontré en Afrique. La difficulté que nous avons éprouvée pour nous en défaire ne me permet guère, je l'avoue, de comprendre la facilité avec laquelle certains voyageurs viennent à bout de ces redoutables adversaires.
Je fus obligé de m'absenter, à plusieurs reprises, de Franceville pour me rendre auprès de chefs influents, qu'il me paraissait indispensable de gagner à notre cause. Je remontai ainsi au poste de Kinkouna. Des dil'ficultés s'élant élevées entre les hommes du poste et les Batékés, ces derniers avaient fait le vide autour de Kinkouna, et les Gabonais comuicnçaient à crier famine. J'eus la chance de rétablir l'harmonie, que des malentendus sans importance avaient troublée, et les Batékés ne refusèrent plus le manioc à leurs hùles.
Malheureusement, au milieu de ces occupations et de
RETOUR EN FRANCE-
ces préoccupations incessantes, ma santé faiblissait. J'étais revenu exténué du Congo. J'avais de fréquents accès de fièvre.
Un jour, un de ces accès se déclara dans des circonstances particulièrement fâcheuses.
Une femme venait d'apporter à la station, avec l'intention de le garder et de le soigner, un jeune serpent boa blessé à la tête. Je ne vis dans le boa qu'un animal dont il serait bon de conserver la peau, et je le tuai. Les indigènes furent effrayés et rae prédirent les plus grands malheurs.
Le lendemain, j'eus un violent accès de fièvre. Je n'ai pas besoin de dire que cette indisposition fut regardée par les noirs comme la punition méritée de mon acte irréfléchi de la veille.
Le soir, mes douleurs s'aggravèrent au point de devenir intolérables. J'étais étendu sur mon lit, le corps ruisselant de sueur. Des vomissements pénibles déchiraient ma poitrine; de temps en temps, je rendais une bile verdâtre. J'appelai et je demandai qu'on essuyât ma figure, car j'étais sans force. Mais personne n'osait m'approcher; on me considérait comme un objet d'épouvante : j'étais sous l'influence des fétiches.
Je suppliai les noirs, qui se tenaient devant la porte, d'attacher un linge à l'extrémité d'un bAton et d'éponger ainsi ma fi{jure. Personne ne m'écoula. Enfin, une vieille femme galoa, nommée Laingo, eut le courage de venir |)rès de moi; il me fallait une potion pour calmer la fièvre. Je demandai du bicarbonale de soude. Mais il n'y avait pas d'Européen à la station, et personne n'était en état de lire les éticjuclles des bouteilles contenant les médicaments. On m'apporta toutes les bouteilles et
je dus moi-m^me choisir. Si j'avais eu le délire, je ne me serais jamais relevé. Le lendemain, le mal s'apaisa; mais je restai affaibli pendant de longs jours. Les accès revenaient souvent, et les remèdes ne produisaient plus guère d'effet. Et puis, tout manquait à Franceville. La provision de café était épuisée, il ne restait que quelques bribes de thé... moisi.
Au mois d'octobre 1882, M. Mizon revint à la station. Je lui exprimai mon désir de rentrer en France; mais il pensait que mon état n'exigeait pas un rapatriement immédiat. Heureusement pour moi, le docteur Ballay arrivait peu après à la hauteur de Franceville. Le docteur avait établi son campement à une certaine distance de la station. J'allai au-devant de lui. Il reconnut que mon état était grave, et il me prescrivit un traitement qui, tout d'abord, arrêta la marche de la maladie. Mais en janvier 1883, j'eus une rechute. Un jour que je me dirigeais vers le campement du docteur, je fus pris de palpitations de cœur tellement violentes, que je m'affaissai sur le sol. Des femmes passèrent près de moi. M;i physionomie les effraya. Elles coururent à la station, et les Sénégalais Matoufa et .Mamad'hou vinrent me chercher. J'écrivis alors au docteur Ballay. Il vint me voir. Malgré le soin qu'il mit à dissimuler son impression, il ne me fut pas difficile de comprendre que ma maladie l'inquiétait. 11 conseilla mon rapatriement. C'est à lui que je dois d'avoir revu mon pays. Qu'il reçoive ici l'expression de ma reconnaissance. Le lendemain, je me plaçai dans une pirogue et je partis p )ur le Gabon. Mon embarcation faillit sombrer dans les rapides de Mpoko.
J'arrivai à Lambaréné dans la seconde quinzaine de
RETOUR EN FRANCE
février, ,1'eus la sati'ifactioa très grande d'y reuconlrer des compatriotes, et parmi eux .M. de Lasfours, membre de la mission Brazza, et M. Jacques de Brazza, frère de l'explorateur. M. Mizon resta à Lambaréné.
Je partis de Lambaréné le 1*^' mars, à destination du Gabon. A Libreville, un négociant français, M. Pequeur, m'offrit riiospilalité et me prodigua les soins les plus affectueux. J'attendis là qu'un navire à destination d'Europe touchât à Libreville. Je n'attendis pas longtemps. Le 7 mars, je m'embarquai sur YAngola, vapeur anglais qui se rendait à Liverpool. A bord, je retrouvai un missionnaire américain que j'avais eu l'occasion de rencontrer dans l'Ogooué. Pendant les premiers jours de la traversée, les accès de fièvre se succédèrent violents et dangereux; mais, grâce aux bons soins de l'excellent missionnaire, à l'air de la mer et à la nourriture du bord, les forces ne tardèrent pas à revenir. Je débarquai à Liverpool le 2X mars.
Mon accoutrement excita l'élonnement de tous ceux qui m'aperçurent. Ma vareuse de marin était en loques; je n'avais ni chemise ni chaussures et j'étais coiffé d'un chapeau mou à larges bords, autour duquel était noué un ruban de couleur incertaine dont les bouts pendaient dans le dos; ma figure encore amaigrie, mes cheveux démesurément longs, achevaient de me donner un aspect étrange, et j'obtins auprès des gamins du port un succès de curiosité qui ne laissa pas que de m'amuser. .Mais je n'abusai pas de mon triomphe, el je me hâtai d'adapter mon costume aux règles du décorum européen : j'achetai des chaussures, une chemise, un pardessus, un |)aiilalon cl un clia|)eau, cl je me |)résentai, géné el maugréant un peu contre ces lourds vêle-
ments dont j'avais perdu l'habitude, chez le consul de France.
Quelques jours après, je mettais le pied sur la terre de France, que j'avais quittée depuis près de trois ans.
Juillet 188i.
TABLE DES MATIÈRES
Préface . i
Introduction: QueUiues mots sur le Gabon xiii