‹ Le Congo francais du Gabon a BrazzavilleChapitre 26 sur 41 · LE CON(;0 FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LE CON(;0 FRANÇAIS

batoké, Léopoldville touche au villajje de Ng^alieme, autre chef batéké. Enfin, Stanley, qui a (uc les sujets du roi à Stanleypool et qui devrait, à ce titre, encourir les anafhèmes de Mokoko, vit en bonne intelligence avec ce dernier, lequel n'a pas hésité à accepter des présents de « Bolimountari >■.

Ce roi puissant manque souvent du nécessaire : une véritable disette sévissait à la cour au moment de ma visite; il manque aussi d'autorité, et, comme on le verra tout à l'heure, il fut impuissant, le jour de mon départ, à vaincre le mauvais vouloir d'un porteur. A mon retour en France, je causais un jour de ce roi de carton avec un député très versé dans les questions de politique coloniale. Je lui dis ce que j'en pensais et ce que je viens d'écrire, et il me répondit en souriant : « Je vois bien que ce i\n Mokoko n'est qu'un misérable nègre, ce dont je me doutais un peu. "

Entrons maintenant dans les appartements royaux. Le village de Mokoko, comme la plupart des agglomérations des Batékés, est composé de cases en paille. La case du roi se distingue des cases ordinaires par quelques détails de construction et d'aménagement.

Mokoko a deux cases, entourées l'une et l'autre d'un mur en paille. Il y a la case de réception, dont j'ai parlé, et la case personnelle du roi. On pénètre dans la case royale par une porte assez large, mais basse, à la partie supérieure de laquelle est attachée une cloche en l'cr. Une seconde cloche, mais celle-là rongée aux trois quarts par la rouille, se balance à l'extrémité d'un pieu enfoncé dans le sol, en face de l'entrée. La case a trois mètres de haut sur quatre mètres de large; sa prol'oudeur est de six ou sept mètres. Elle n'est éclairée que

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par l'ouverture de la porte. Au fond et dans une alcôve se trouve le lit, devant lequel tombent de longues étoffes d'Europe, qui le cachent presque entièrement. Je remarquai, près du lit, une pagaie ornée de cuivre; c'était un trophée de la dernière guerre soutenue par les Batékés contre les Aban-Ho. Les richesses de Mokoko sont amassées dans un coin de la case. 11 y a là un peu de tout : des étoffes, des poteries d'Europe, des colliers formés de cinquante à soixante clochettes, plusieurs fusils à pierre et le fusil à piston, présent de l'avaut-veille. Le roi enferme ses objets précieux : colliers de perles, de cuivre, etc., dans de petites boites en bois ornées de cauris. Mais au milieu de ces objets, ma curiosité recherchait surtout le fameux fétiche des Batékés. Je m'attendais à voir une idole plus volumineuse et plus horrible que les autres. Au lieu de cela, Mokoko ne me montra que des peaux de bètes, que des calebasses, que des statuettes en bois, de tous points semblables à tout ce que j'avais vu chez la plupart des chefs. Dans le grand fétiche des Batékés, on ne remarfpiait de particulier que le plat de cuivre sur lequel il reposait. J'éprouvai une véritable déception.

Durant mon séjour à la cour, je rendis à Mokoko de fréquentes visites. Ordinairement, le roi se tenait assis, à un mètre du lit, sur la peau d'un fauve; à côté de lui se trouvait toujours un des coussins rouges. Il était rare qu'il ne fumAt p is une grande pipe. Je voyais souvent dans la case deux ou trois vieillards assis par terre, en face du roi. C'étaient Ic'^ conseillers de .Mokoko, anciens esclaves, qui l'assistaient dans tous les palabres, l'n jour que je causais avec Mokoko, une femme entra tout éploréc et se prosterna devant le roi en demandant

justice. La réclamation ne manquait pas de piquant. La femme venait se plaindre de la froideur de son mari ; mais celui-ci ne se contentait pas d'être de glace : sous prétexte que sa moitié avait fait fétiche contre lui, il la rouait de coups. Celte manière d'entendre le devoir conjugal ne convenait pas du tout à la malheureuse femme. Une autre fois, je vis arriver un mari; mais celui-là était un bon mari; il aimait sa femme, et comme elle était gravement malade, il venait supplier le roi de « faire grand fétiche " pour la guérir. Mokoko promit un remède.

Mokoho et les dames de la cour. — Les dames de la cour ont deux charges principales : elles font la cuisine et partagent le lit du roi. Mokoko a un grand nombre de femmes qu'il distingue à tour de rùle, mais qui n'en restent pas moins dans une condition voisine de l'esclavage. Il a une sorte de femme légitime, qui seule est admise, comme on l'a vu, à l'honneur de figurer à ses côtés dans les solennités des Batékés. La reine, puisqu'il faut lui donner ce titre, est la fille d'un chef adjinjiou puissant. Les Batékés la vénèrent presque à l'égal du roi, et les femmes du harem la respectent. Le trait suivant donnera une idée de la vénération des Batékés pour leur souveraine. Lorsque la reine remet un objet à l'un de ses sujets, celui-ci le reçoit sur le dos de la main; toute chose à laquelle la reine a touché devient précieuse, et ce serait la souiller que de la saisir avec la paume de la main. Parmi les femmes de Mokoko, il en est d'agréables. Elles sont, en général, bien foites; mais elles ont la déplorable habitude de s'enduire le corps d'huile de palme. Extrêmement curieuses, elles se rendaient à tout iustanl dans ma case, ce qui prouve que Mokoko est bon prince; s'as-

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seyant en rond, elles m'examinaient avec attention et échangeaient leurs réflexions à voix basse. Leurs visites ne me déplaisaient pas. Parfois, je m'amusais à leur donner, en faisant de brusques mouvements, une émotion dont elles se remettaient d'ailleurs très vite. Ce sont elles qui préparent les mets du roi, mais c'est la reine qui les présente à Sa :\Iajesté sur un plat de cuivre. Le menu de Mokoko comprend ordinairement du manioc en boule, des feuilles de manioc cuiies soit à l'eau, soit à l'huile de palme, de l'oseille sauvage; par extraordinaire, on voit figurer, sur le plat de cuivre du roi, du poisson fumé ou de la viande. Pendant le repas, Mokoko boit de l'eau; la bière de maïs ou le vin de palme se prend comme boisson d'agrément, entre les repas ou à l'occasion d'une visite.

Les Batckés du villa(/e de Mokoko. — Les sujets de Mokoko, sous prétexte qu'ils sont frères, fils, cousins ou parents du roi, ne se livrent à aucun travail. Quelquesuns de ces paresseux sont doubles de gourmands émérites. J'en ai vu, dans les villages voisins de la capitale, se faire donner de la viande parce que le manioc ne leur convenait pas. Quand ils voyagent pour leur commerce, ils essayent, à la faveur de leur qualité, de se faire nourrir pour rien; miiis ils n'y réussissent pas toujours.

Au moment oii j'éliiis à la cour, des dissentiments graves existaient parmi les hauts personnages batékés. Nganchon et son frère Kkoukouri, neveux de Mokoko, étaient en guerre au sujet du règlement de la succession de leur père. Pendant la nuit, Nganchon avait attaqué le village de son frère. Ekoukouri avait riposté en enlevant les femmes de Nganchon. Ce que voyant, Nganclion avait abandonné le territoire baléké pour se réfugier sur le

territoire aban-ho. Mpocoutaba, oncle des belligérants, avait pris parti pourNganchon, dans la crainte qu'Ekoukouri ne devînt trop puissant. Les choses en étaient là lorsque j'arrivai. Mpocoutaba vint me trouver et me pria de lui donner deux Sénégalais pour faire la guerre à Ekoukouri. Je me gardai, comme on pense bien, de déférer à ce désir, et j'entretins Mokoko de l'affaire. En roi avisé, il me conseilla de ne pas intervenir; il ajouta que, personnellement, il ne prendrait parti ni pour l'un ni pour l'autre, .le crois qu'il n'était pas fâché de voir ses vassaux se déchirer entre eux; en tout cas, il ne faisait rien pour les réconcilier; diviser pour régner est une notion de l'instinct dont la diplomatie n'a fait que s'emparer. Mokoko avait, au surplus, une raison particulière pour ne pas mécontenter Ekoukouri ■: c'est que ce dernier était le fournisseur de Sa Majesté. Quant à >ganchou, il était de taille à se défendre. Je n'ai nul souci de lui. Je le considère même comme un des chefs avec lesquels les blancs devront compter. A'ganchon est le plus beau spécimen que j'aie vu de la race nègre. 11 est grand et vigoureux. Sa physionomie respire l'intelligence et l'intrépidité, et, particularité remarquable, son menton est couvert d'une forte barbe. Nganchon, malheureusement, ne sait pas réprimer ses instincts de pirate. Établi sur les rives du Congo, il attaque, pille et quelquefois tue les Bakiiourous ou les Bayanzi qui se rendent à Nkouna.

Il vint me rendre visite dans le but surtout d'obtenir un cadeau. Je lui eu offris un, qui se composait de ma dernière chemise et d'une petite couverture en coton.

Il y avait trois jours que j'étais l'hrtle de Mokoko. J'avais l'intention de partir le IG mai. Je dus y renoncer,

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parce que le manioc manquait. Cela m'étonna, et j'en demandai l'explication à la reine. Elle me répondit qu'il n'y avait plus rien dans la case du roi, et que ses femmes avaient été envoyées au village d'Ekoukouri, situé à une journée de marche, pour chercher des vivres. Mokoko prétendait que le -< commandant » avait tout mangé lors de son passage au village. Comme je ne pouvais pas me mettre en route sans manioc, je me résignai à attendre.

Je rentrai dans ma case, tout en réfléchissant à la singulière position de ce roi qui n'avait rien à se mettre sous la dent. Puis je m'amusai à faire de l'eau de seltz dans un verre. Sur ces entrefaites, Mokoko entra. Cette eau (]ui bouillonnait le frappa, et il me fit dire par Mala mine : « Le blanc, enfant du commandant, devrait m'en seigner un « fétiche « pour garder mon corps, car je crains que Mpocoutaba et iXgaliou, jaloux de mon autorité, m'empoisonnent. » Je dis à Malaraine de lui répondre que mes fétiches étaient trop petits pour protéger un roi aussi grand ; mais que le commandant, à son re tour, lui en donnerait de puissants. Je ne sais pas si M. de Brazza a payé toutes les lettres de change que j'ai tirées sur lui de Stanleypool à Mokoko; mais j'ai souvent fait appel à son crédit, et toujours avec succès. Dans la journée, Mpocoutaba m'envoya trois poules et du manioc, et |)enflant ce temps-là la cour jeûnait.

Le lendemain (17 mai), je me rendis de bonne heure à la case de Mokoko pour voir si le manioc n'était pas enfin arrivé. Mais, cette fois, Ekoukouri s'était exécuté : A la disette avait succédé l'abondance, [{estait la ([uestion des porteurs. Elle ne se régla pas sans difficulté. Après de longs pourparlers, je parvins à engager quatre hommes

au nombre desquels se trouvait Aniani, un des fils du roi. Mokoko et la reine étaient avec nous et s'apprêtaient à nous accompagner jusqu'à l'extrémité du village, lorsque surgit un incident qui me donna la mesure de l'autorité de Mokoko. Sur les quatre hommes, trois devaient porter mes ballots, lesquels étaient fort exigus et contenaient surtout les cartouches et les effets des Sénégalais; le quatrième, Mokoko-Coulis, devait conduire les porteurs et nous indiquer la route. Aniani et son camarade se chargèrent de leur ballot; m;iis le troisième refusa de prendre le sien, prétextant qu'il était trop lourd. C'était un simple esclave. Mokoko l'invita doucement à prendre le ballot, mais l'homme ne bougea pas. Le roi s'emporte et menace l'esclave de coups; mais l'esclave n« se laisse pas intimider. Les gens du village insistent à leur tour auprès du récalcitrant, mais sans résultat. Mokoko était confus. Il s'approcha de Malamine et lui dit : ' C'est grande honte pour moi. » J'avais envie d'intervenir, et d'une façon énergique; mais, par égard pour le roi et par prudence, je ne le fis pas. II ne fallut pas moins que les instances de la reine pour décider cet entêté à accepter son ballot : la scène avait duré une demiheure. Je m'empressai de faire partir la troupe, de peur de nouvelles difficultés, et je restai avec Malamine pour faire mes adieux à Mokoko. Leurs Majestés voulurent nous escorter jusqu'aux dernières cases du village. Parvenus à cinquante mètres environ de la capitale, le roi et la reine s'arrêtèrent. Mokoko me chargea, une dernière fois, de dire au chef des Fallas et au commandant qu'il leur accordail l'autorisation de circuler dans ses États et d'y bâtir des villages. Et il ajouta: * Dis au commandant qu'il vienne avec mes cadeaux. » Ce bon roi Mokoko était

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le plus pratique des Batékés, lesquels le sont beaucoup. Mokoko exprima enfin le désir d'avoir une belle canne " faisant du bruit >•. Je la lui promis. Je note ici ce désir royal, dans l'espoir que les amis de Mokoko voudront bien en tenir compte. 11 me semble qu'une canne de tambour-major, autour de laquelle s'enroulerait un cordon de clochettes en cuivre, rendrait Mokoko fou de joie. La série des demandes étant épuisée, le roi prit une branche, me la présenta et la brisa par le milieu; une partie resta dans sa main, l'autre dans la mienne, et nous nous séparâmes. Je suivis la route sur laquelle les porteurs nous précédaient, et Mokoko attendit, pour retourner à son villajjc, qu'il nous eiU perdus de vue.

Il y avait environ deux heures que nous avions brisé la branche d'arbre, lorsqu'un sentier, large et bieu entretenu me conduisit dans un village. Des cases, séparées les unes des autres par des plates-bandes d'arachides et de manioc, s'élevaient çà el là à l'ombre do grands arbres, et l'on apercevait de divers côtés des amas de terre de cinquante centimètres de hauteur.

Je fus frappé de la propreté qui régnait en cet endroit. Je traversai le village sans rencontrer personne et j'allai m'asseoir, pour attendre les porteurs, dans une case délabrée. Au bout d'un instant, je vis arriver un vieillard suivi de trois hommes et de doux femmes, dont une portait un enfant dans un pagne. Le vieillard s'agenouilla et étendit les bras vers moi. De ma main j'effleurai la sienne, et il se releva. Ses compagnons l'imitèrent, ainsi que les femmes. La mère posa à terre son enfant. Le pauvre petit, tout en me présentant les mains, se pressait en tremblant contre sa mère; je le rassurai de mon mieux en lui donnant deux ou trois perles et en le caressant.

A ce momeal arrivaient mes hommes. Je fis demander, par Ogoula, au vieillard de ra'expliquer pourquoi les habitants du village avaient fermé les portes de leurs cases et"pourquoi ils redoutaient le blanc. Le vieillard répondit : « Les hommes du village n'ont pas peur du blanc, car tu les vois tous ici, et il désignait en même temps ses compagnons. Quant à ceux qui restent dans les cases, ils ne parlent plus; ce village est le cimetière des chefs batékés. " Le ton solennel dont ces paroles furent dites excita ma curiosité, et je priai le vieillard de me montrer le tombeau des rois. H inclina la téte et me dit de venir.

Mon guide alla chercher dans sa case un bâton orné de fer et de cuivre, et me conduisit devant une case plus spacieuse que les autres. " C'est là, me dit-il, que se trouvent les tombeaux du père et du grand-père de Mpocoutaba et Mokoko, qui furent mokokos (chefs). »Unbàton placé en travers retenait la porte. Le vieillard le retira, et la porte, en s'ouvrant, heurta une cloche en fer dont le son tomba comme une sourde plainte. Le vieillard s'agenouilla devant l'entrée, et je pénétrai seul dans le caveau. 11 y avait deux tombeaux placés sur la même ligne et absolument semblables. Ils étaient construits avec une terre blanche et dure, comparable au ciment; ils avaient la forme d'un dôme. A la base du premier tombeau, on apercevait une large crevasse; sur le milieu et du côté faisant face à la porte, on distinguait des dessins et des empreintes d'une couleur rougeâtre. Au sommet était placée une statuette en faïence de provenance européenne et représentant un soldat en goguettes. Ce soudard, dont le nez était rouge, portait le tricorne et tenait un verre à la main. Je pris la statuette. Le vieillard me dit : « Ceci est un grand fétiche. — Oui, lui ré-

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pondis-je, un grand fétiche qui vient des blancs. » Et je remis à sa place ce héros de cantine. Devant chaque tombe, il y avait une sorte de pèle, instrument qui rentre dans la catégorie des fétiches. Le long des murs pendaient des pagnes usés qui devaient avoir appartenu aux défunts. Je conclus, de ce que je venais de voir, que la dynastie des Mokoko ne comptait que deux princes. Je visitai d'autres cases; mais les tombeaux qu'elles renfermaient n'avaient pas la dimension des tombeaux de la famille royale. Le vieillard m'expliqua que la forme et la dimension des tombes variaient avec le rang des défunts. On n'élève pas de monument pour les Batékés de condition ordinaire; des lumuli en terre marquent seuls l'emplacement des sépultures. Je croyais que Mokoko pourvoyait à la surveillance et à l'entretien du cimetière; mais le vieillard m'apprit que c'était Mpocoutaba, dont il était l'esclave, qui prenait soin du village des morts. Je remerciai le vieillard de son obligeance. Je lui remis deux ou trois objets et je me relirai.

Je ne raconterai pas en détail mon retour de Mokoko à Franceville, et cela pour plusieurs motifs. Ce voyage n'a été marqué par aucun événement important et s'est effectué d'ailleurs par une route que M. de Brazza avait déjà parcourue, et il se confond, à partir du village de Ngaugo, avec l'itinéraire (|ue j'avais suivi à l'aller, .le me bornerai à donner des indications générales.

Parti de Mokoko le 17 mai, je n'arrivai à Franceville que le 10 juin. l'ar suite du manque de chaussures, j'éprouvais des souffrances atroces. Deux jours après mon départ, mes |)icds étaient meurtris et déjà couverts de plaies. Les herbes tranchantes, qui poussent en abondance sur ces plateaux, passaient entre les orteils et y

faisaient des déchirures qui suppuraient bien vite. Le supplice augmentait à mesure que j'avançais. Un jour, après être resté assis pendant une heure pour régler un palabre, je me relevais pour rae rendre dans ma case; mais les jambes étaient tellement endolories qu'elles refusèrent de me porter, et je m'affaissai lourdement sur le sol. Une autre fois, nous avions à traverser un plateau très étendu et couvert de graminées dont les tiges dépassaient nos (êtes. Par endroits, le vent les avait couchées et tordues, et elles formaient un obstacle pour ainsi dire infranchissable. 11 fallait cependant passer. Les porteurs refusaient de marcher les premiers, parce que, les ballots les privant de la liberté de leurs bras, leur corps était inévitablement tailladé par les herbes, .l'ordonnai aux Sénégalais, mieux vêtus et libres de leurs mains, de prendre la téte de la colonne et de frayer le passage. Us partirent; mais après avoir devancé les porteurs, ils sautèrent de coté et attendirent, dissimulés dans l'herbe, que la troupe eilt passé. Au lieu d'ouvrir la marche, ils la fermaient. .le venais après les porteurs. Avec mon fusil, j'écartais les herbes et les lianes, et je penchais la ItMe pour ne pas perdre de vue la trace à peine marquée du sentier; mes pieds en suppuration, mes jambes enflées, me faisaient éprouver de telles douleurs que j'avançais comme un homme ivre. Les porteurs, pour m'encourager, me disaient que le prochain village n'était pas loin : « Ella-cali mais on n'arrivait jamais. La nuit tombait; je ne pouvais plus distinguer les branches mortes et les chicots. Mes pieds saignaient. La colère, la souffrance, le désespoir me dominèrcnl un instant, .le pris mou winchester et j'en frappai un arbre A coups redoublés. Les porteurs s'arrêtèrent ; mais l'un d'eux, s'élant avancé,

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revint aussitôt en s'écriant « que le village était là ». Je fis un dernier effort, et, parvenu au village, je me laissai tomber dans la case du chef.

L'espoir de goûter quelque repos à la station, la volonté de remplir ma mission jusqu'au bout me soutenaient. J'étais secondé par Maiamine et Matoufa, qui ne marchandaient ni le dévouement ni la peine, et je n'avais pas, heureusement, à diriger une troupe nombreuse. Je m'attachai le plus possible à suivre la route par où M. de Brazza était passé; cependant, diverses circonstances m'obligèrent à m'en écarter plusieurs fois, et c'est ainsi que je traversai des villages où nul blanc, avant moi, n'avait paru. *

Ainsi le 20, au village d'Impili, habité par des Abomas et des Adjinjious, hommes et femmes me prirent pour un être surnaturel et vinrent me rendre hommage : les femmes amenaient leurs enfants pour leur faire <• loucher » le blanc. Deux jours après, au village Nguia, mon arrivée provoqua le même étonnement et les mêmes démonstrations.

Le 24, vers midi, j'arrivai dans un village adjinjiou irès important; mais, comme j'élais pressé, je ne fis que le traverser. J'avais à peine dépassé les dernières cases, lorsque la population tout entière se mil à courir après moi. Un homme, tenant nue corne féliclie à la main, se roule à mes pieds pour me barrer la roule. Je m'arrête. Il s'agenouille et m'adresse, sur le Ion de la |)rière, des paroles que je ne parviens pas à com|)rendre; les aulres tendent les bras vers moi, sans doute dans l'espoir que le blanc se laissera « toucher r>. Knfin, un jeune homme, à la peau cuivrée et à la taille élevée, m'adresse des paroles qu'Ogoula et Maiamine, (|ui vicn-

nent de me rejoindre, traduisent ainsi : « Mon père, chef du village, est vieux. Ses jambes ne sont plus assez fortes. Il a appris que « le bon Dieu >' passait ici, et il aurait voulu lui donner des poules, du mais et du manioc. Mais, ajouta le jeune homme, tu ne veux pas manger de ce que notre terre produit; tous les hommes du village vont mourir et les plantations périront aussi, car tu es fâché. » Je le fis rassurer par Malamine et lui fis dire que je n'avais pas le temps de m'arrêler dans le village de son père. Alors, l'homme à la corne remit au jeune chef une branche d'arbre que celui-ci me tendit et que nous brisâmes en signe d'adieu.

' Le soir, j'atteignis le village de Nhempourou. Nhempourou est un chef adjinjiou très influent. Il me reçut assis sur une peau de panthère et m'accueillit très bien; je m'arrangeai pour lui faire un petit cadeau. 11 me restait une couverture en coton blanc, je la lui donnai; Malamine lui offrit une couverture en laine rouge qu'il tenait du chef de la station belge de Lcopoldville, M. Braconnier. Je m'arrêtai pendant deux jours chez Nhempourou pour prendre un peu de repos. Je le quittai le 27 au malin, et le soir même, vers cinq heures, j'arrivais au village de Miango.

On se rappelle que je n'avais pas eu à me louer, lorsque je me rendais à Mvouna, de la conduite de INhango à mon égard, et l'on n'a pas oublié que ses porteurs m'avaient volé des marchandises. Aussi la nouvelle de mon arrivée inspira-t-elle au chef la plus grande terreur. N'osant m'offrir sa case, il avait prié sou frère de me donner la sienne. Enfin, il prit son courage à deux mains et vint me voir; mais, toujours diplomate, il feignit d'ignorer ce qui s'était passé.

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Je lui rafraîchis, en quelques mots, la mémoire. Alors il se lève en homme que l'indig^nalion irrite et il profère les plus terribles menaces contre les hommes qui « ont volé le blanc Il leur déclarerait tout de suite la guerre si leur village n'était pas éloigné; mais leur village est trop loin. Ella! Ella! " Trêve à cette comédie , luidis-je, et j'ajoutai qu'il me fallait, pour le lendemain, le bonnet de marin qui avait été volé à Malal. Le lendemain, j'avais le bonnet et, par surcroit, des vivres.

,1e pris congé de ^hango le 29 mai. Xhango voulut m'accompagner. Il portait son parasol et me procédait; de temps en temps, il décochait de petites flèches de bambou.

— Pourquoi fais-tu cela? lui dis-je.

— Pour ouvrir la route, me répondit-il.

.le prévoyais une nouvelle manœuvre et j'attendais l'occasion qui devait la faire naiire. Après une demi-heure de marche, Miango s'arrête et, en même temps que lui. les deux porteurs qu'il m'avait procurés. « Nous ne con naissons |)as la route >, dit-il. Pour toute réponse, j'arme mon winchester. iShango comprend. Il se prosterne à mes pieds, pousse des cris lamentables et m'assure que ses hommes et lui connaissent le chemin, .le le laisse partir, tout en gardant les porteurs, et je poursuis mon voyage.

Le î juin, j'étais chez Kinkouna, mon ami. Les hommes du village m'entourent et me souhaitent la bienvenueiVIes compagnons de voyage dans le Congo, les Bakliourous, avaient répandu dans le pays la nnuvelle de notre commuue navi{;a(ion, et ils avaient annoncé (|ue j'allais remonter la Kouma-Alima! Ces bruils s'olaieni |)ropa{',és jusqu'au village de KinkouDa, situé, comme on le sait,

dans le bassin de la haute Alima. Il y avait à Kinkouna un petit poste français. Auguste le Gabonais me donna des nouvelles de Franceville. 11 m'apprit que M. Mizon était redescendu à la côte. Je m'arrêtai chez Kinkouna jus qu'au G, et le 10 juin, à deux heures de l'après-midi, je rentrais à la station de Franceville après une absence de près de trois mois.

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