MM. DE COMPIÈGNE, MARCHE ET DE BRAZZA
Les premières opérations. — Pendant que le lieutenant écossais Lowett Gameron traversait le bassin du haut Congo, et que l'anglo-américain Stanley nous faisait connaître le cours entier du grand fleuve, sur les bords duquel il créait les établissements dont nous avons parlé plus haut, des voyageurs et naturalistes, français pour la plupart, exploraient la partie occidentale du bassin, ainsi que les territoires du Gabon et de l'Ogôoué.
Ces territoires, désignés ci-devant sous le nom trop vague de I'Ouest Africain, et devenus aujourd'hui le Congo français, sont loin d'égaler l'importance des régions traversées par les premiers ; néanmoins ils constituent une région déjà plus vaste que la France et qui pourra s'agrandir encore dans la suite.
En 1842, l'escadre française évoluant dans le golfe de Guinée pour surveiller, d'accord avec l'escadre anglaise, la traite des nègres, choisit comme lieu de refuge et de ravitaillement, l'estuaire du Gabon, qui fut acheté à deux petits rois riverains appelés Louis et Denis. La prise de possession eut lieu en 1843, et le premier village français, Libreville, fut fondé en 1849
sur un plateau de la rive nord du fleuve. En 1862, on s'empara du cap Lopez et du delta de l'Ogôoué.
Toutefois, le commerce français profitait peu de cette colonie, qui fut même abandonnée en 1871.
Vers 1856, Paul du Chaillu, américain d'origine française, chassait le gorille dans les forêts du Gabon, et le récit pittoresque de ses excursions rendit ce pays populaire.
En 1862, MM. Griffon du Bellay, chirurgien de marine, et Serval, lieutenant de vaisseau, explorèrent pour la première fois l'Ogôoué dans son cours inférieur.
En même temps, le capitaine anglais Burton, l'ancien compagnon de Speke, pénétrait chez les Fans anthropophages, et son compatriote Reade parcourait les basses plaines de l'Ogôoué inférieur et de son affluent le Fernand-Vaz.
En 1866, un négociant anglais, M. Walker, établit des factoreries chez les Inengas, dans l'Okanda.
En 1867, le lieutenant de vaisseau français, M. Âymes, pénétra également dans cette région, et les précieux renseignements fournis par lui attirèrent l'attention des voyageurs sur ce pays.
« De 1872 à 1874, MM. Marche et de Compiègne, en qualité de naturalistes subventionnés par M. Bouvier, de Paris, firent sur le Gabon, l'Ogôoué, chez les Fans et les Pahouins, des excursions périlleuses qui enrichirent l'histoire naturelle, l'anthropologie et la géographie. Malheureusement, obligés de demander aux excursions de chasse les moyens nécessaires pour s'engager dans une aventureuse entreprise, ils ont usé leurs forces et compromis leur santé par de longs mois de séjour dans les parties basses du fleuve, où le climat est des plus pernicieux. Aux premiers jours de 1874, néanmoins, ils se mettaient en
CH. IV. LES EXPLOITATIONS FKANÇAISES. 87
route, et pendant trois mois ils remontèrent le cours de rOgôoué, cette grande ligne fluviale, sur laquelle M. Aymes avait donné les premières indications un peu précises ; ils furent arrêtés au confluent de Ylvindo par une multitude d'Ossyéba anthropophages, armés de fusils à pierres et de zagaies, qui les firent rétro-
Marquis de Compièg7ie, exploratetir français.
grader précipitamment. Toutefois, ils avaient conquis 200 kilomètres sur l'inconnu.
Nous reverrons plus loin M. Marche en compagnie de M. de Brazza.
Quant au marquis^ de Compiègne, il avait accepté en 1874 le poste honorable de secrétaire de la Société
Khédiviale de Géographie du Caire, où il fut tué dans un malheureux duel en 1 877.
Voici un extrait d'un ouvrage qu'il a laissé sur
Y Afrique équatoriale :
M. de Compiègne chez le roi-soleil. — « Nous avions choisi pour notre quartier-général Adanlinanlango, résidence de N'Gombé, le roi-soleil, au confluent de l'Ogôoué avec le N'Gounié... Le 11 juin, après de grandes difficultés car la force du courant augmentait à mesure qu'on remontait le fleuve, nous débarquions à la factorerie anglaise que M. Walker a fait construire en cet endroit. La factorerie est à quelques pas de l'Ogôoué, tandis que le village d' Adanlinanlango s'étale à quelques centaines de mètres plus loin sur une colline, au sommet de laquelle sont les cases du roi, de ses femmes et de quelques-uns de ses esclaves. C'est là que se trouvait notre future résidence : une grande case en bambous appartenant a M. Walker, fut mise par lui à notre disposition
» Nous devions déjeûner à la factorerie, et j'étais tranquillement assis sur un baril de caoutchouc, écrivant quelques notes, lorsque je me sentis frapper lourdement sur l'épaule. En me retournant je me trouvai face à face avec N'Gombé, le roi-soleil : c'était un homme d'une taille énorme et d'une figure toute joviale; il était revêtu d'une immense robe de chambre de popeline écossaise à brandebourgs noirs, entièrement déboutonnée, afin de laisser voir sa chemise blanche sur laquelle brillaient une broche et trois gros diamants fabriqués à Hambourg à deux pour un sou. Son pagne était d'un rouge éclatant. Autour de son cou flottait une ample cravate taillée dans un vieux rideau. Il tenait à la main une canne de tambour-major, et son chef était orné d'un chapeau dit tuyau de poêle, orné d'un gros galon d'or au milieu duquel étincelait un magnifique soleil en or. Cette allusion délicate au nom du roi était due à la munificence de la maison allemande, toujours à l'affût de tout ce qui pouvait flatter le maître de ces parages.
» Le possesseur de tant de merveilles se tenait debout devant moi, se rengorgeant comme un paon. Il répétait sans cesse : Miaré (c'est moi qui suis) NCombé, rey pass todos, (roi passé tous), rey sobre todos, (roi sur tous) king king kingman, (roi des rois).
CH. IV. LES EXPLORATIONS FRANÇAISES
» Jamais l'autre roi-soleil, Louis XIV, ne dut paraître aussi fier de sa personne. Tout en me déclinant son nom et ses attributs, N'Combé me serrait les deux mains en riant aux éclats, car N'Gombé rit toujours, nrême et surtout quand il coupe le cou d'un Bakalais, ou entaille le dos de ses femmes. Il se fît ensuite lire la lettre du commandant, et après l'avoir entendue, déclara qu'il donnait, lui, toutes ses terres à la France, mais qu'en revanche nous devions obliger beaucoup de Français à venir séjourner dans son pays. Il se retira ensuite, ayant obtenu de nous la promesse que nous irions nous installer chez lui aussitôt après notre déjeûner, ce qui fut fait....
» Nous prîmes possession de notre nouvelle demeure au milieu des acclamations frénétiques du village, mis en belle humeur par des distributions répétées de rhum. Nous avions pour logement une case en bambous, spacieuse, à deux compartiments, et située à ravir au sommet d'une colline très élevée. A nos pieds se déroulait l'Ogôoué dont la vue pouvait suivre le cours tortueux pendant plus d'une lieue, depuis le premier village bakalais jusqu'à la pointe Fétiche. D'abord le fleuve était droit et resserré, mais il s'élargissait tout à coup et formait une immense nappe d'eau de plus d'un mille de largeur : on pouvait voir, de notre case, plusieurs hippopotames prenant leurs ébats dans ses ondes limpides. Devant nous, l'horizon était borné par les montagnes qui longent le lac Zielé, tandis que derrière prenaient naissance des forêts immenses. Le roi nous voyait avec joie admirer ce magnifique paysage. « Aussi loin, disait-il, que la vue s'étend, c'est mon royaume. » Il mentait impudemment, mais nous fîmes semblant de le croire.
» Nous lui offrîmes notre cadeau de bienvenue ; il consistait en un veston de velours, qui avait vu des jours meilleurs, deux barils de poudre, des étoffes, des perles, du tabac et surtout de l'alougou.... Il se mit ensuite à déguster notre rhum, en faisant mille pasquinades. En contemplant ce joyeux monarque, qui, du matin au soir, riait aux éclats, et répétait sans cesse, comme un perroquet : N'Combé be king, kingman, rey pass todos, ou ôtant le chapeau devant le rhum et déclarant que le rhum était le seul roi pass todos (par dessus tout), j'écrivais sur mon calepin : « C'est décidément une bonne bête que N'Gombé. » Erreur profonde ! N'Gombé n'est ni bon ni bête ; mais au contraire méchant et fort roué ».
Funérailles royales. — Quelques mois après avoir quitté fr. 6
Adanlinanlango, MM. de Compiègne et Marche, à leur retour, retrouvèrent le roi-soleil mourant. Il avait, dans une expédition, brûlé un village et fait exécuter la plupart des habitants. Un des survivants lui ayant apporté une bouline de vin de palme, il la but d'un trait, et sans la faire goûter auparavant par ses femmes, sage précaution dont l'oubli lui coûta cher. Le vin était empoisonné. Les Européens essayèrent de le guérir ; mais les femmes et les sujets de N'Gombé exigèrent qu'il fût traité à la manière du pays et avalât les remèdes effroyables que préparait le féticheur. Le roi-soleil mourut au milieu de souffrances atroces et d'épouvantables hallucinations.
» On avait assis N'Gombé dans son grand fauteuil et coiffé
d'un bonnet orné de grelots, fait jadis pour quelque rôle de folie au théâtre ; il était revêtu du gilet d'argent, qu'il tenait de notre munificence, et de ses plus beaux pagnes ; entre ses jambes étaient sept ou huit cannes et au-dessus de sa tête se déployait tout grand ouvert cet énorme parapluie dont le défunt était autrefois si fier. Deux femmes avaient chacune une de ses mains dans leurs mains et, de temps à autre, lui secouaient les bras ; ses fils se tenaient debout à ses côtés et pleuraient. Tout cela présentait un incroyable mélange de sinistre et de grotesque. Tous les hommes du village étaient assis autour de la case, leur fusil à la main ; de temps en temps, ils tiraient une salve funèbre.
.... » A onze heures, selon le vœu exprimé parle roi-soleil mourant, on a promené son cadavre dans un hamac autour des factoreries et du village. Le cortège, précédé d'un accordéon, de deux tambours et d'une petite musique de marchand de robinets, était très nombreux et faisait un tapage infernal. D'après l'ordre de M. Walker, Sinclair a donné une barrique de rhum, deux cents livres de poudre et pas mal d'étoffes, pour qu'on pût célébrer d'une manière tout à fait exceptionnelle les obsèques de ce chef illustre. Vers trois heures, on a fait sortir les femmes de la case pour mettre le corps dans son cercueil. La factorerie avait donné une caisse immense ; on la remplit à moitié des plus beaux effets du défunt, que l'on coucha sur ce lit précieux, puis on continua à mettre dans la caisse des objets donnés par la factorerie ou ayant appartenu à N'Combé, tels que son grand chapeau à claque, son chapeau à soleil d'or, ses cannes, ses parapluies, ses gobelets, ses flacons d'eau de lavande et une quantité d'étoffes de toute espèce. On répandit sur le tout le contenu de quatre
CH. IV. LES EXPLORATIONS FRANÇAISES
bouteilles de gin, après quoi le menuisier de la factorerie ferma le cercueil au moyen de clous énormes. Toutes les femmes rentrèrent, et alors éclata une explosion de désespoir plus tapageuse, si c'est possible, que celles qui avaient précédé. »
Marquis de Compiègne, L'Afrique équatoriale.
En 1873, l'amiral du Quilio faisait flotter le pavillon français jusqu'à 300 kilom. dans l'intérieur, et le roi N'Combé, déposant devant lui son bâton de commandement, se déclarait le vassal de la France. Peu après, le docteur Oscar Lenz, sous les auspices de la Société africaine d'Allemagne, pénétrait chez les Ossyéba et les Asimba, et sa pirogue ne s'arrêtait que devant les rapides de l'Ofoué, affluent de l'Ogôoué. Il fut rejoint chez les Okanda par l'expédition française de M. de Brazza.
1er VOYAGE DE M. DE BRAZZA, AVEC M. MARCHE.
M. Pierre Savorgnan de Brazza est né à Nice en 1852, d'un père italien et d'une mère française. Il entra à l'école navale de Brest, puis en 1870, il offrit ses services au ministre de la marine, et s'embarqua sur la Revanche, en qualité d'aspirant de deuxième classe. Après la guerre, il partit avec l'amiral du Quilio et le commandant Duperré pour un voyage d'exploration sur les côtes occidentales d'Afrique.
Après son retour, il se fit naturaliser français et repartit en mission pour l'Ogôoué, en compagnie de M. Marche, l'ancien compagnon de M. de Compiègne, du docteur Ballay et du quartier-maître Hamon, et avec une escorte de treize noirs sénégalais et quatre nègres Gabonais armés.
« Au Gabon, dit M. Lanier, (1) le premier obstacle
„ (I) L. Lanier. L'Afrique.
qui arrêta les voyageurs fut la difficulté des transports. Point de bêtes de somme chez les peuples de l'Afrique équatoriale ; là, tous les transports se font à dos d'homme ou en bateau, à l'aide de pagayeurs ; et comme les peuplades sont fort nombreuses, il faut constamment changer de bateliers. Les Gallois, les Tuengas, les Bakalais exigeaient des prix exorbitants; les Ohotas conseillaient aux pagayeurs de déserter. On alla tant bien que mal de Lambaréné à Samquita ; là, il fallut laisser plusieurs caisses de bagages. Les désertions des équipages continuèrent ; les fugitifs emportaient avec eux les marchandises volées ; les voyageurs étaient épuisés par la fièvre. Chez les Apindji (février 1876), les pirogues chavirèrent au milieu des rapides, les caisses furent jetées sur les rochers ou emportées à la dérive, les baromètres, chronomètres et autres instruments presque tous brisés ou avariés, les papiers, livres et notes engloutis, une troupe d'indigènes pillards se rua sur les marchandises échappées au naufrage. A Lopé, de nouvelles caisses furent envoyées des factoreries de Samquita, et M. de Brazza y installa des magasins de ravitaillement en cas d'accident. »
Au mois de juillet l'expédition remontait l'Ogôoué jusqu'à 670 km. de la mer, et M. Marche, dans une reconnaissance de son affluent l'Ofoué, rencontrait un village de nains Obongo, déjà vus et nommés par du Chaillu. « La taille des nègres Obongo varie de lm50 à lm52. Leur chef, un vieillard, l'homme le plus grand de sa tribu, a une taille de lm61. Les femmes sont, comme chez tous les autres peuples, plus petites que les hommes ; elles n'ont que lm42 ou lm43 de hauteur. »
A la chute de Benoué, les eaux étant très basses, il fallut traîner les vingt-trois grandes pirogues de roche
CH. IV. LES EXPLORATIONS FRANÇAISES
en roche sur une longueur de 1800 mètres; au confluent de Ylvinclo, les indigènes voulaient en venir aux mains comme en 1874 ; on réussit, à force de cadeaux, à gagner l'amitié des chefs. M. Marche visita seul le pays montueux et boisé des Obambas, reconnut la rivière Kailéi (ou Loukêlé) et rejoignit ses compagnons
M. Marche, explorateur français.
aux cataractes de Doumé. Le pays des Adouma où ils s'avancèrent, n'avait jamais été vu par un Européen. C'est là que plus tard les Pères du Saint-Esprit vinrent établir une mission aujourd'hui très prospère.
Un peu au delà des cataractes de Doumé, les deux explorateurs se séparèrent.
«Le 15 juin, dit M. Marche, il me fallut quitter l'expédition. Depuis le mois de juillet 1876, j'avais des accès de fièvre périodique que la quinine n'avait pu vaincre ; de plus, mon hépatite empirant, me rendait incapable de rien faire. Je partis donc le 15 avec mon chien pour tout compagnon. Je n'avais pu ni voulu prendre des hommes de l'expédition, dont le personnel était déjà trop restreint, les Adouma ne voulant remonter à aucun prix.
» Je retrouvai les Okanda campés dans une île avec leurs esclaves ; il y avait là des hommes, des femmes et des enfants de tout âge. Les hommes avaient une bûche aux pieds et les mains passées dans une espèce de morceau de bois. Les femmes et les enfants étaient généralement libres. La petite vérole a fait dans le camp d'énormes ravages. Du reste, beaucoup de variolés meurent à la suite des bains froids qu'ils vont prendre le matin, étant couverts de pustules. J'ai vu une femme esclave expirer sur la rive une heure après avoir pris un bain. „
« Les esclaves sont vendus aux Okanda par des Adouma qui vont les acheter plus haut ; mais quand ils n'en trouvent pas, ils vendent leur père, leur mère, leurs enfants, parce que, disent-ils, pour être « grand monde », il faut faire du commerce.
« Nous arrivâmes, le 4 au soir, dans l'île où nous étions venus chasser souvent, mon ami tde Compiègne et moi. Le lendemain nous allions prendre pied sur la rive du lac et nous nous mettions immédiatement en route. Deux jours et demi nous conduisirent au Gomo, où un aviso nous attendait pour nous ramener au Gabon. »
Après le départ de M. Marche, MM. de Brazza et Ballay continuèrent au milieu des plus grandes difficultés et des dangers de toute espèce, et arrivèrent enfin à la chute de P.ubara, au-dessus de laquelle la rivière ne présente plus que deux petits cours d'eau sans importance. Ce contre-temps ne les empêcha point de poursuivre leur exploration, par terre cette fois ; ils rencontrèrent bientôt une rivière coulant vers l'est. C'était VAlima.
« Nous atteignîmes, dit M. de Brazza, une petite rivière appelée par les indigènes Ngambo et deux autres formant toutes trois ensemble Y Alima. Ses eaux
CH. IV. LES EXPLORATIONS FRANÇAISES
sont extrêmement limpides et le sable de son lit s'aperçoit très bien à une profondeur de quatre hommes ; ses rives marécageuses sont couvertes d'une végétation tropicale de palmiers, de bambous qui font deux haies tellement touffues qu'elles barrent le passage.
» Nous pensions que l'Alima nous conduirait vers quelque grand lac intérieur au sud du Soudan, car on nous montra un sel noir qui selon moi ne pouvait venir que des lacs salés du centre, soupçonnés par Nachtigal et Piaggia, lacs dont l'Alima semblait devoir être tributaire. »
Les voyageurs voulurent descendre la rivière, mais en furent empêchés par l'hostilité des riverains Apfourous, contre lesquels ils durent faire usage de leurs armes à feu, pendant plusieurs jours.
Voici comment M. de Brazza raconte cet accident, qui prouve bien l'obligation où se trouve parfois le voyageur réputé le plus pacifique, de défendre par la force sa vie et celle de ses compagnons.
Combat contre les Apfourous. — « Je commençai donc, dit l'explorateur, à suivre le cours de l'Alima jusqu'à ce qu'il me fût permis d'entrer en relation avec les Apfourous. Le premier campement que nous aperçûmes sur le rivage s'était en quelque sorte vidé comme par enchantement à cause de notre approche. Cependant, m'étant avancé seul, je trouvai un Apfourou étendu sur une natte à côté d'un feu où bouillait une marmite. Sans doute celui-là était endormi au moment de l'alerte et venait seulement de s'éveiller. Pour le rassurer, je m'assis à quelques pas et gardai le silence ; mais à peine eus-je fait un geste et prononcé deux paroles que le malheureux, saisi d'une terreur folle, se releva et disparut en un instant.
« J'examinai alors le campement: tout indiquait les préparatifs d'un départ précipité, causé sans doute par notre approche. Deux pirogues étaient accostées à la rive et l'on y avait entassé en désordre les objets les plus précieux. »
» Les peuplades riveraines en amont de la rivière n'entendaient pas qu'on naviguât sur leurs eaux.
» En effet, les Apfourous avaient abandonné une partie de leurs campements pour se concentrer sur ceux qui étaient situés dans des positions stratégiques plus avantageuses, afin de barrer le passage aux blancs. L'indice le plus manifeste de leur résolution d'entrer en hostilité était le renvoi de leurs femmes et de leurs enfants qu'ils avaient mis à l'abri dans leur pays.
» Le jour où, embarqués dans nos huit pirogues, nous commençâmes notre descente, le premier village apfourou nous laissa passer sans nous inquiéter. Cette tolérance provenait-elle d'un revirement d'idée ou de la surprise causée par la rapidité de notre marche ? Notre incertitude cessa bientôt, car le cri de guerre retentit et plusieurs pirogues se mirent à notre poursuite sans toutefois se rapprocher de nous. Mais quand nous découvrîmes dans le lointain un nouveau village, les cris des pagayeurs qui nous suivaient redoublèrent d'intensité. On leur répondait des villages devant lesquels nous allions passer et où l'on se préparait à nous accueillir à coups de fusil.
» Il ne pouvait nous rester aucun doute et nos porteurs ne s'y trompaient pas ; ils abandonnaient leurs pagaies pour se blottir au fond des pirogues. Nos hommes d'escorte durent alors quitter leurs fusils pour maintenir les embarcations au milieu du fleuve. Nous étions partis de bonne heure et nous avions fourni une assez longue descente au moment où les premiers coups de feu partirent des rives. La fusillade, d'abord rare et mal assurée, devint plus nourrie et plus dangereuse. Trois de mes hommes ayant été légèrement blessés, il fut impossible de les empêcher de laisser leurs pagaies et de faire le coup de feu, inconvénient fort grave : car nos porteurs étant couchés au fond des pirogues, nos hommes étaient seuls à la manœuvre.
» Pendant le reste de cette longue journée, nous fûmes attaqués par tous les villages devant lesquels nous passions et poursuivis par leurs pirogues.
» 11 aurait été téméraire de s'engager dans une affaire de nuit contre des gens qui connaissaient la rivière et avaient sans doute pris toutes leurs mesures pour nous barrer le passage. Nos pirogues allèrent s'adosser à un banc d'herbes flottantes et attendirent. Soit que les Apfourous eussent deviné notre projet, soit qu'ils voulussent se tenir en éveil, des feux nombreux furent
CH. IV. LES EXPLORATIONS FRANÇAISES
allumés sur chaque rive et nous enlevèrent tout espoir de passer inaperçus à la faveur de la nuit.
» La nuit fut continuellement troublée par les clameurs, les chants de guerre, le son du tam-tam et les ombres qui circulaient à distance autour de notre groupe. On entendait vers l'est le bruit des pagaies ; c'étaient les pirogues des établissements d'aval qui remontaient le fleuve pour prendre part à la lutte.
» On les entendait chanter que nous étions de la viande pour leur festin de victoire. En présence de ces préparatifs je jugeai prudent de prendre position sur la rive, où mes laptots se trouvaient plus libres de leurs mouvements que dans nos embarcations.
» Au point du jour nous vîmes déboucher d'une pointe qui masquait le bas du fleuve, une trentaine de pirogues chargées de noirs armés de fusils. Cette flottille se distribua régulièrement sur les deux ailes, de manière à nous attaquer de deux côtés à la fois. Quand les Apfourous furent arrivés à une distance d'une quarantaine de mètres, le feu commença de part et d'autre. Nous avions quinze fusils entre des mains suffisamment exercées. La rapidité de notre tir et la précision de nos armes eurent bientôt raison de nos ennemis ; quelques minutes s'étaient àpeme écoulées, qu'ils cherchaient un prompt salut dans la fuite.
» Mais il était évident qu'à mesure de notre descente, nous traversions une quantité toujours croissante d'ennemis, car nous n'étions pas encore sur le véritable territoire des Apfourous, mais seulement sur celui de leur? établissements d'amont.
» Ces Apfourous montraient, il faut le reconnaître, beaucoup de courage. Je me souviendrai toujours de l'homme qui était dans la pirogue de tête, celle sur laquelle se concentra tout notre feu ; il ne cessa jamais de se tenir debout et d'agiter son fétiche audessus de sa tête : il fut préservé des balles qui pleuvaient autour de lui. »
L'ignorance où ils étaient du pays, la faiblesse de l'escorte, le nombre toujours croissant des ennemis ne permettaient pas aux explorateurs de se frayer un passage de vive force le long du fleuve. M. de Brazza prit alors la résolution de quitter l'Alima et ses rives peuplées d'ennemis si acharnés à la perte de l'expédition.
« J'ai regretté depuis lors, dit M. de Brazza, de n'avoir pas obéi à ma première inspiration, lorsque j'appris, par le récit des voyages de Stanley, qu'en moins de cinq jours (plutôt deux mois) nous nous serions par une pointe hardie engagés dans les eaux du Congo, au lieu d'aboutir à quelque impasse lacustre où nous aurions été à la merci des Apfourous. »
Le côté de l'est étant donc fermé par la guerre, on prit la route du nord et on arriva dans une contrée désolée par la famine. Le manque de vivres obligea M. de Brazza de renvoyer à Lopé le Dr Ballay avec la plupart de ses hommes. Lui-même, accompagné de M. Hamon et de quelques porteurs seulement, continua son voyage et poussa jusqu'à un demi-degré au-delà de l'équateur ; là, il trouva une seconde rivière qui se dirigeait également vers l'est et qui portait le nom de Licona.
« A une trentaine de kilomètres au nord du Lebaï N'gouco, dit-il, je rencontrai la Licona, un peu moins importante au point où je la traversai que l'Alima. Elle suit approximativement la direction de la ligne équatoriale dans le sens de l'ouest à l'est et reçoit unpeu en aval le confluent du Lobo et du Lebaï N'gouco. Elle devient bientôt si considérable qu'il faut, au dire des indigènes, plus d'une demi-journée pour la traverser d'une rive à l'autre. Il y a des hommes qui y naviguent des mois entiers, se réfugiant le soir dans des îles pour y passer la nuit. Ce sont ces gens-là qui viennent chercher les esclaves enlevés par les Anghiés et qui emmènent leur marchandise humaine dans des régions dont personne ne revient. Ces mêmes gens ont des fusils, de la poudre et des pagnes (étoffes blanches) de fabrication européenne.
» Ces indications, qui me semblaient alors suspectes, se justifient aujourd'hui, lorsque je réfléchis que les
CH. IV. LES EXPLORATIONS FRANÇAISES
indigènes confondaient le cours inférieur de la Licona avec celui du Congo. »
Nous verrons plus tard que cette rivière n'est qu'un faible affluent de la Licuala, tributaire du grand fleuve.
On peut regretter que cette fois encore M. de Brazza n'ait pas résolument suivi cette route qui l'eût mené à une découverte aussi importante. Mais alors le manque de vivres, le mauvais état de sa santé
Un village nègre dans V Afrique centrale.
et surtout l'approche de la saison pluvieuse qui l'aurait condamné à un repos forcé, l'engagèrent à rentrer au Gabon, où il arriva épuisé et sans ressources. Il y trouva à sa grande joie un secours inattendu : le roi des Belges, pour le récompenser de sa persévérance, avait généreusement mis à sa disposition une somme de 20,000 fr. qui le tirèrent d'embarras.
Cet envoi, « nous le devions, dit l'explorateur, à la haute bienveillance du roi des Belges, président de l'Association Africaine internationale. Que S. M. le
roi Léopold II daigne agréer ici l'expression de notre gratitude. » (1)
Ce fut aussi au Gabon qu'il apprit le voyage aventureux de Stanley à travers le continent, et il en conclut immédiatement que les rivières qu'il venait de découvrir devaient aller se déverser dans le grand fleuve que le hardi anglo-américain venait de descendre.
» Revenu en Europe, M. de Brazza se rendit aussitôt à Bruxelles pour présenter ses hommages au roi des Belges et le remercier de sa générosité. Le roi lui proposa de fonder une station hospitalière à l'ouest, comme le capitaine Bloyed en allait établir une du côté de Zanzibar. M. de Brazza accepta avec l'autorisation du gouvernement français, qui le mit à la disposition du comité français de l'Association ; mais comme ce comité manquait de fonds pour établir deux stations, la caisse centrale de Bruxelles envoya dans ce but 20,000 fr. à M. de Lesseps, qui en était président. " Cette somme fut remboursée plus tard.
(1)N. Ney. Conférences et lettres de M. de Bra ^a, page 5 i.