CHAPITRE V
M, P. DE BRAZZA ET LE ROI MAKOKO. |. I. DEUXIÈME VOYAGE DE M. DE BRAZZA.
Le but de ce deuxième voyage au Gabon-Congo du grand explorateur au service de la France, est parfaitement défini dans une note-projet émanant du ministère de la marine (1879), et dont la prompte exécution a valu à la République l'une de ses plus importantes colonies.
Voici en substance le contenu de cette note :
Les dernières découvertes en Afrique avaient appris que le Congo, barré dans son cours inférieur par des rapides et par des chutes, est navigable dans son cours supérieur pendant près de deux mille kilomètres, sans compter la partie navigable que peuvent présenter neuf affluents qu'il reçoit dans cette région.
L'embouchure du Congo n'appartenait alors à aucune puissance européenne. Un peu au-dessus se trouvait la colonie portugaise d'Angola ; plus au nord, la colonie française du Gabon. Le fleuve venant du nord, sa portion navigable se trouve vers le Gabon. Des explorateurs français venant du Gabon avaient déjà planté le pavillon national sur deux grands affluents du fleuve qui coule à l'est.
Frappées des avantages commerciaux que présente cette grande artère, diverses nations cherchaient à en
(1) Napoléon Ney. Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza, p. 413.
prendre possession. L'Association internationale Africaine, en particulier, venait d'y envoyer Stanley avec un matériel considérable et des ressources illimitées.
Seule la France, qui avait plus de droits que toute autre puissance, et par la situation de sa colonie du Gabon et par l'exploration officielle faite par un officier français, ne pouvait s'abstenir dans cette lutte pacifique. Il suffisait pour réserver ses droits, et sans engager l'avenir, d'aller planter le drapeau français au Stanley - Pool avant que l'expédition internationale n'eût pu le faire. Cela était possible, si pendant que Stanley, obligé de se frayer une route dans un pays difficile, ayant sa marche ralentie par un matériel considérable et des impedimenta nombreux, un agent français connaissant le pays, partait de la colonie française sans bagages et arrivait par une marche rapide au-dessus des chutes du fleuve.
C'était l'application pure et simple du principe de droit qui veut « que la terre appartienne au premier occupant. »
» Pour arriver à ce résultat, ajoute la note, il faudrait:
» 1° Que M. le ministre de la marine donnât à M. de Brazza la mission d'aller planter le drapeau français à Stanley-Pool.
» 2° Que M. le ministre de la marine donnât l'ordre au gouverneur du Gabon de fournir à M. de Brazza, sur le personnel noir de la colonie, dix hommes disposés à le suivre ;
» 3° Qu'il fît construire deux canots à vapeur démontables ;
» 4 1 Qu'il fournît à M. Ballay (compagnon de M. de Brazza) les moyens de préparer son expédition dans les arsenaux, et fit porter le matériel par les transports de l'Etat ;
» 5° Qu'on fournît au Gabon les trois Européens et
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les vingt-quatre noirs nécessaires pour conduire les canots à vapeur. »
« .... Après certaines hésitations, écrivait plus tard M. de Brazza, le ministère de la Marine approuva mon programme, consentit à me laisser partir et me fournit les crédits nécessaires. Ainsi que je l'avais proposé, le docteur Ballay restait en France avec le soin de compléter les préparatifs d'exploration. Il devait
Pierre Savorgnan de Brazza, explorateur et organisateur du Congo français.
venir me rejoindre en amenant nos vapeurs démontables destinés à la navigation de l'Alima et du Congo et être accompagné du personnel définitif des stations.
» Du jour au lendemain, je partis d'Europe. C'était le 27 décembre 1879. — Stanley, qui pouvait compter sur des millions, était déjà depuis plusieurs mois dans le bas Congo.
» Avec la promesse d'une centaine de mille francs destinés à subvenir à tous les frais de l'expédition, je m'élançais, encore malade mais plein d'ardeur, vers l'Ogôoué, non pas en rival, mais en émule d'un homme dont j'admire les qualités. »
M. de Brazza repartit donc le 27 Décembre 1879, en compagnie de MM. Noguez et Michaud. Il arriva en juin 1880, sur le haut Ogôoué, à Nghimi, vers 0°45' latitude S. et 13°5' long. E. G., où il résolut d'établir une station.
Les circonstances le favorisaient. Quelques discussions d'intérêt ayant amené un désaccord entre deux tribus voisines, l'une d'elles, se déplaçant, consentit à vendre aux blancs le village et les plantations qu'elle abandonnait près de Nghmi, sur les rives de la Passa.
Ainsi fut fondée la première station du comité français de l'Association internationale. On la nomma Franceville, et elle fut confiée aux soins de M. Noguez.
Tandis que M. Michaud retournait sur ses pas à la rencontre de M. Ballay, M. de Brazza, accompagné du sergent Malamine, noir sénégalais, de quelques matelots et de l'interprète batéké Ossiah, s'avança à travers le plateau de partage du bassin du Congo. Sur la route suivie on rencontrait de ces fourches d'esclaves dont on se sert au lieu de chaînes pour conduire ces malheureux. Toutefois les tribus de Batékés reçurent bien les voyageurs ; et les A borna leur apprirent le nom d'Oloumo qu'ils donnent au grand fleuve, et celui du chef Makoko qui règne dans ces parages.
Ici nous donnerons la parole à M. de Brazza qui, dans une de ses conférences faites à Paris, a raconté les incidents de sa première entrevue avec ce potentat africain.
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De Brazza chez le roi Makoko. — « Nous suivions, dit l'explorateur, depuis peu la rivière Léfini (Lawson), et nous venions de construire un radeau, lorsqu'un chef, portant le collier distinctif des vassaux de Makoko, se présente à moi. — « Makoko, me dit-il, connaît depuis longtemps le grand chef blanc de l'Ogôoué ; il sait que ses terribles fusils n'ont jamais servi à l'attaque et que la paix et l'abondance accompagnent ses pas. Il me charge de te porter la parole de paix et de guider son ami. »
Rarement j'éprouvai une joie plus vive, et déjà j'aurais voulu être près de cet excellent Makoko ; toutefois ne me rendant pas bien compte de la position de sa résidence, et craignant de faire un trop long détour, je continuai à descendre le Léfini en radeau, accompagné de l'envoyé de Makoko qui partageait généralement avec nous les provisions qu'on lui apportait de tous côtés.
« Arrivés à Ngampo, nous laissons notre radeau et marchons pendant deux jours sur un plateau inhabité. Brûlé par le soleil, plusieurs fois égaré et me croyant perdu, je commençais à menacer mon guide, lorsqu'à onze heures du soir, après une dernière marche forcée, notre vue s'étendit sur une immense nappe d'eau dont l'éclat argenté allait se fondre dans l'ombre des plus hautes montagnes. Le Congo venant du nord-est, où il apparaissait comme l'horizon d'une mer, coulait majestueusement à nos pieds sans que le sommeil de la nature fût troublé par le bruit de son faible courant. C'était là un de ces spectacles qui imposent au voyageur un religieux silence, et dans ce silence, un cœur de Français battait plus fort en songeant qu'ici allait se décider le sort de sa mission.
» On se le rappelle, mon but était de faire la paix avec les Oubandji, connus sous les différents noms d'Apfourou, Bafourou, Achialoums, Agnougnou, etc., dont la signification se rapporte à leur situation géographique, leur métier, leur costume, etc. Le nom de Caluci (TAbhialoumo (marins du Congo) est bien mérité par ces Obandji, qui naissent, vivent et meurent avec leurs familles dans les belles pirogues sur lesquelles ils font seuls les transports d'ivoire et de marchandises entre le haut Alima et Stanley-Pool ; c'est avec leurs chefs, pour ainsi dire maîtres de la navigation, qu'il fallait traiter. Le chef de Ngampo montra de bienveillantes dispositions et se chargea de transmettre aux chefs Oubandji mes propositions : « Choisissez, leur faisais-je dire, entre la cartouche et le pavillon que je vous envoie ; l'une sera le FR. 7
signal d'une guerre sans merci, l'autre le symbole d'une paix aussi profitable à vos intérêts qu'aux nôtres. »
« En arrivant près des Tuileries de Makoko — composées d'un certain nombre de grandes cases qu'une palissade défend contre la curiosité du public — nous fûmes prévenus que le roi désirait nous recevoir immédiatement. Après avoir procédé à un astiquage général et revêtu nos meilleures loques, nous ne faisions, ma foi, pas trop mauvaise figure, du moins moi avec ma tenue d'enseigne de vaisseau. Tandis qu'Ossiah (l'interprète) allait frapper sur les doubles cloches de la porte du palais pour prévenir de l'achèvement de nos préparatifs, je fis faire la haie à mes hommes qui, suivant l'usage du pays, portaient les armes le canon incliné vers la terre. Aussitôt la porte s'ouvrit. De nombreux serviteurs étendirent devant mes ballots plusieurs tapis et la peau de lion, attribut de la royauté ; on apporta aussi un beau plat en cuivre de fabrication portugaise et datant de deux ou trois siècles, sur lequel Makoko devait poser les pieds. Un grand dais de couleur rouge ayant été disposé au-dessus de ce trône, le roi s'avança, précédé de son grand féticheur, entouré de ses femmes et de ses principaux officiers.
« Makoko s'étendit sur sa peau de lion, accoudé sur des coussins ; ses femmes et ses enfants s'accroupirent à ses côtés. Alors le féticheur s'avança gravement vers le roi et se précipita à ses genoux en plaçant ses mains dans les siennes, puis se relevant il en fit autant avec moi, assis sur mes ballots, en face de Makoko. Le mouvement de génuflexion ayant été imité successivement par les assistants, les présentations étaient accomplies. Elles furent suivies d'un court entretien dont voici à peu près le résumé.
« Makoko est heureux de recevoir le fils du grand chef blanc de l'Occident dont les actes sont ceux d'un homme sage. Il le reçoit en conséquence, et il veut que lorsqu'il quittera ses Etats, il puisse dire à ceux qui l'ont envoyé que Makoko sait bien recevoir les blancs qui viennent chez lui non en guerriers, mais en hommes de paix. »
« Je suis resté vingt-cinq jours chez Makoko, et plus longtemps dans ses Etats ; on n'y aurait pas mieux traité ses enfants que nous ne l'avons été. Je vous ferai grâce de tous les entretiens familiers que j'eus presque chaque jour avec Makoko dont la curiosité était insatiable. Ne connaissant les blancs que par la traite des noirs et l'écho des coups de fusils tirés sur le Congo, il était resté longtemps incrédule aux récits que ses sujets lui
faisaient de notre conduite. « Sans redouter la guerre plus que les blancs, me disait-il, nous préférons la paix. J'ai interrogé l'âme d'un grand sage, — de mon quatrième ancêtre — et convaincu que nous n'aurions pas à lutter contre deux partis, j'ai résolu d'assurer complètement la paix en devenant l'ami de celui qui m'inspirait confiance. » Accueillies comme elles devaient l'être, ces ouvertures nous conduisirent à la conclusion d'un traité rédigé dans les termes suivants :
Le Traité... « A.u nom de la France et en vertu des droits » qui m'ont été conférés le 10 septembre et le 3 octobre 1880 par » le roi Makoko, j'ai pris possession du territoire qui s'étend entre » la rivière d'iné et Impila. En signe de cette prise de possession, » j'ai planté le pavillon français à Okila en présence de Ntaba, » Scianlio Ngaekadah, Fgaeko, Jouma Noula, chefs vassaux de » Makoko, et en présence aussi de Ngaliémé, le représentant » officiel de l'autorité de Makoko en cette circonstance. J'ai remis » à chacun des chefs qui occupent cette partie du territoire un » pavillon français, afin qu'ils l'arborent sur leurs villages en » signe de ma prise de possession au nom de la France. Ces chefs, » officiellement informés par Ngaliémé de la décision de Makoko, » s'inclinent devant son autorité et acceptent le pavillon. Et par » leur signe fait ci-dessous, ils donnent acte de leur adhésion à la » cession de territoire faite par Makoko. Le sergent Malamine, avec » deux matelots reste à la garde du pavillon et est nommé provi- » soirement chef de station française de Ncouna.... » (Suivent la signature de Brazza et les signes des chefs indigènes.)
« Tels sont les traits principaux de ce traité qui fut ratifié, une vingtaine de jours après mon arrivée, dans une assemblée solennelle de tous les chefs immédiats et vassaux de Makoko. L'acte étant signé, le roi et les chefs mirent un peu de terre dans une petite boîte, et, en me la présentant, le grand féticheur me dit : «Prends cette terre et porte-la au grand chef des blancs ; elle lui rappellera que nous lui appartenons. » Et moi, — plantant notre pavillon devant la case de Makoko : — « Voici, leur dis-je, le signe d'amitié et de protection que je vous laisse. La France est partout où flotte cet emblème de paix, et elle fait respecter tous ceux qui s'en couvrent.» J'ajoute que, depuis cette époque, Makoko ne manque pas, matin et soir, de faire amener et hisser le pavillon sur sa case, comme il m'avait vu le faire.
« Il fallut, non sans regret, nous séparer de lui pour aller avec
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Nganchouno, sur le grand fleuve, où devait avoir lieu l'assemblée des chefs Oubandji. Il semblait que les négociations au-devant desquelles nous allions dussent aboutir aussi facilement que celles dont l'initiative avait été prise par Makoko.
« Quelques jours plus tard, toute une flottille de magnifiques pirogues, creusées chacune dans un seul tronc d'arbre, et portant jusqu'à cent hommes, descendait le fleuve et venait aborder en face de Ngombila. Toutes les tribus Oubandji du bassin occidental du Congo, entre l'équateur et Makoko, avaient tenu à être représentées à ce palabre d'où sortirait la paix ou la guerre. La réunion de ces quarante chefs revêtus de leurs plus beaux costumes était un spectacle véritablement imposant. . . .
» La paix fut conclue — et d'abord on enterra la guerre. — Pour cela on fit un grand trou ; puis chaque chef y déposa l'un une balle, l'autre une pierre à feu, un troisième y vida sa poire à poudre, etc., et lorsque moi et mes hommes y eûmes jeté des cartouches, on y planta le tronc d'un arbre qui croît très rapidement. La terre fut rejetée sur le tout, et un des chefs prononça cette parole : « Nous enterrons la guerre si profondément que ni nous ni nos enfants ne pourrons la déterrer, et l'arbre qui poussera ici témoignera de l'alliance entre les blancs et les noirs. »
« Et nous aussi, ajoutai-je, nous enterrons la guerre ; puisse la paix durer, tant que l'arbre ne produira pas des balles, des cartouches ou de la poudre.» On me remit ensuite une poire à poudre vide en signe de paix et je leur donnai mon pavillon. Mais alors, tous les chefs voulurent en avoir un qu'ils frottèrent contre le premier; et bientôt toute une flottille oubandji fut pavoisoe de nos couleurs.
La fondation de notre station du Congo était désormais assurée.»
En résumé, M. de Brazza avait acquis de Makoko, au nom de la France, un territoire qu'il put choisir luimême entre les rivières Impila et Djoué, (le Gordon- Bennett de la carte de Stanley). Il descendit le Congo jusqu'au lac Stanley-Pool et fonda, le 1er octobre 1880, au village de Ntamo (ou plutôt Mfoua), sur la rive nord, la seconde station française, à laquelle M. de Lesseps fit donner plus tard le nom de Brazzaville.
Pour bien marquer sa prise de possession, il distribua force petits drapeaux tricolores, et laissa pour
garder sa conquête trois Laptots (nègres du Sénégal) avec le sergent sénégalais Mal aminé. Cela fait, M. de Brazza poursuivit sa route et rencontra Stanley à N'dambi M'Congo (lat. S. 5?5'j ; long. E. G. 14°10'j. Celui-ci fut très surpris de voir arriver un blanc du haut de la rivière, mais ne sut que plus tard la prise de possession ; il le reçut en ami et lui accorda une généreuse hospitalité pendant quinze jours.
Le voyageur se hâta ensuite de descendre la route du Congo, par le vapeur la Belgique, mis à sa disposi-tion par Stanley lui-même, afin de parvenir à Banana, où il s'embarqua pour Libreville.
N'y trouvant pas les chaloupes démontables qu'il attendait de France, il repartit pour le haut Ogôoué, revit Franceville, et établit un poste nouveau sur l'Alima supérieure (septembre 1881). L'année suivante, après avoir visité les sources de l'Ogôoué et les mines de cuivre de Mboco, il descendit vers l'Océan par le bassin du Quillou Niari, dont il croyait faire un jour une voie navigable. « Cette vallée du Niari, dit-il, est comme une large entaille au travers d'énormes terrasses parallèles à l'Océan. Mais tandis que le Congo les traverse à la façon d'un escalier, le Niari coule sans un seul rapide sur un sol uni. » Cette observation ne s'est malheureusement pas vérifiée, pas plus que pour l'Ogôoué, et le levé du terrain fit voir plus tard que ces deux cours d'eau sont tout aussi innavigables que le grand fleuve dans les cataractes, puisque partant d'un même plateau, ils ont la même pente à descendre sur un parcours équivalent.
Enfin, arrivé dans les possessions portugaises de Landana, où les Pères du Saint-Esprit lui firent bon accueil, M. de Brazza s'embarqua pour l'Europe, en avril 1882.
CH. V. M. DE BRAZZA ET LE ROI MAKOKO