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III. LES NÈGRES DU GABON

M. A. Pécile, l'un des collaborateurs de M. de Brazza, nous a donné les détails suivants sur les peuplades Gabonaises.

Les Pahouins du haut Ogôoué sont un peuple vraiment intéressant. Bien qu'ils soient sauvages jusque dans la moelle des os, intelligents et courageux,

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c'est l'unique peuplade de la rivière qui ait un caractère délié.

A Boué, nous avons eu quelques difficultés avec ces braves gens. Il était beau de voir le courage et la joie de ces sauvages, et comment ils allaient au devant de la fusillade, et avec quelle habileté ils s'embarquaient pour soutenir l'attaque. Heureusement tout finit pour le mieux et nous nous quittâmes bons amis.

Quand je suis arrivé à un certain village pabouin, tous les hommes étaient sur pieds, armés de leurs fusils, qu'ils ne quittent jamais, et d'un couteau caractéristique.

Les Pahouins étant une peuplade de l'intérieur, ne savent ni nager, ni pagayer, ni construire une pirogue. Celles qu'ils possèdent, ils les ont toutes volées aux tribus voisines. Ils emploient le radeau pour descendre le fleuve. Ce sont des commerçants très habiles, qui ont pour ainsi dire le monopole du trafic de l'ivoire. Ils sont d'ailleurs adroits chasseurs et vendent leur chasse fumée (très bonne) aux peuplades voisines. Un de leurs objets de chasse le plus usité est le long filet en corde avec lequel ils prennent les antilopes et les sangliers.

Les Pahouins tendent pour la plupart à se rapprocher toujours de la côte où ils sont arrivés déjà les premiers ; d'autres émigrent continuellement. Des villages entiers descendent. Lorsqu'ils seront à la côte, ils pourront rendre de réels services à la colonie, qui se servira de ce peuple laborieux et intelligent et de beaucoup supérieur à la race des Mpongoués, d'ailleurs race presque complètement éteinte.

Les femmes Pahouines sont, autant qu'on peut le dire, laides, petites, ivrognesses ; elles ont des cheveux longs et crépus qui leur forment une espèce de perruque, frisée comme celle d'un caniche. Leurs jambes

sont recouvertes jusqu'aux genoux de gros anneaux de fer ou de cuivre, mais elles n'ont rien au bras.

Les Adoumas sont un autre peuple intéressant, non par lui-même, mais parce qu'il est très nombreux et essentiellement navigateur.

Le pays des Adoumas est le seul de la rivière qui ait un aspect agréable, fertile, cultivé et qui fasse exception à l'éternelle monotonie du paysage, monotonie qui vous poursuit, ennuyeuse au possible, de Lambaréné à Franceville.

L'Adouma est peu intelligent ; comme industrie, il a l'huile de palme, les nattes (très belles) et les étoffes indigènes faites de feuilles de palmier. Ces gens cultivent beaucoup et bien : ils construisent des pirogues et les mènent dans la perfection.

Du reste, comme peuple sauvage, il n'a rien de caractéristique ; il est pacifique et poltron. Il me suffira de dire que je suis allé seul dans un village, avec le fusil sur l'épaule : je leur dis que j'étais venu pour faire la guerre. Je liai le chef du village, et tous les autres prirent la fuite. De sorte que si j'avais voulu, je pouvais incendier tout le village et emmener le chef prisonnier, tout cela sans tirer plus d'un coup de fusil en l'air.

Les Adoumas sont extrêmement avides de viande. Il m 'arriva un jour d'interroger un chef et de lui demander pourquoi il n'élevait pas des porcs dans son pays, comme le font les autres tribus voisines ; il me répondit qu'il avait bien essayé, mais qu'il les avait trouvés si bons qu'il avait toujours fini par les manger tous.

Les Obambas sont remarquables par la façon relativement merveilleuse avec laquelle ils travaillent le fer, qu'ils tirent eux aussi du minerai. Ils sont toujours armés d'une ou de plusieurs sagaies fort bien faites,

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d'un petit arc et d'un carquois de flèches empoisonnées, plus d'un beau couteau d'une forme particulière. La sagaie est une fort bonne arme.

Dans le bas de la rivière, les étoffes, la poudre, le fusil et le tabac sont les principaux objets d'échange, tandis qu'à Boué le sel est le dieu des noirs, et l'étoffe,

les perles et les fusils sont ce qu'on donne, non pour leurs besoins journaliers, mais comme cadeaux et comme paiement aux hommes. Pour une cuillerée de sel, on achète une poule, quatre œufs, un régime de plus de cinquante bananes.

Quant aux verroteries, leur valeur dépend de la

mode et des demandes plus ou moins nombreuses ; mais le sel reste malgré tout le maître des marchandises. A peine donné, il est mangé et, à peine mangé, il est de nouveau désiré ; il en est ainsi de la poudre qu'on brûle aux trois quarts dans l'air.

Le Batéké est fort peu sympathique, de nature emportée et méfiante. Il est anthropophage, mais il ne mange pas les morts et ne tue pas les esclaves pour les manger ; il mange les prisonniers de guerre, et l'ennemi qu'il a tué par vengeance. En fait d'armes de guerre, il n'a que la sagaie et un grand couteau qu'il porte presque constamment sous le bras. L'arc petit et primitif lui sert presque exclusivement d'arme de chasse. Le fusil n'est employé que par quelques chefs.

Ce qu'il y a de bon chez les Batékés, c'est qu'ils sont un peuple de porteurs. Ils portent avec une espèce de hotte, du genre de celle de nos colporteurs, et un homme chemine jour par jour avec 25 ou 30 kilos sur l'épaule d'un pas rapide, sans s'arrêter avant le soir.

Le Batéké est d'une sobriété singulière. Avec un peu de manioc, quelques sauterelles ou quelques chenilles qu'il ramasse à ses pieds, tout en marchant et sans s'arrêter, il satisfait son appétit. Ils sont maigres comme des squelettes et il est surprenant de voir ces carcasses ambulantes porter d'assez forts poids avec tant de désinvolture. Tous ces gens sont gagnés à l'expédition, et tous font régulièrement le service de transport de Franceville à leur pays. Pour .quatre jours de « portage » de Franceville ici, ils reçoivent quatre brassées d'une cotonnade à fr. 0,25 le mètre, bien teinte et bien empesée, un verre de sel et un de poudre ; 20 perles de verre transparent et 20 cauris, petit coquillage qui produit un petit bruit lorsqu'on

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l'approche de l'oreille : le tout en Europe vaudrait à peine 2 francs.

Les noirs sont, en général, de bonnes gens, le tout est de savoir les prendre ; il faut agir avec eux comme avec les enfants : les prendre tantôt de front, tantôt de côté, tantôt les persuader, tout en leur donnant des bonbons comme aux enfants. Pour l'Udumbo, par exemple, il faut le commander sans toutefois le maltraiter. Le Batéké, au contraire, plus fier et plus méfiant, se prend avec des cadeaux et beaucoup de patience. Quant à l'Apfourou, peuple guerrier mais intelligent, franc et loyal, on obtient tout de lui avec la persuasion, les discours et aussi quelques cadeaux qui, au fond, sont le moyen le plus sûr.

A. Pécile.

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