‹ Le Congo français illustréChapitre 24 sur 25 · IV. LE NÈGRE ESCLAVE ET LE NÈGRE SOLDAT · texte numérisé non relu

IV. LE NÈGRE ESCLAVE ET LE NÈGRE SOLDAT

L'esclavage et la traite au Gabon. — Voici sur ce sujet, d'après M. Marche, ce qui se pratique, ou se pratiquait encore il y a peu d'années sur les rives du fleuve Ogôoué.

J'arrivai le 15 juin 1877 au camp des Okanda situé en face de l'endroit où nous nous étions arrêtés quatre mois. J'y trouvai une réunion d'esclaves des deux sexes et de tout âge, qui, à mon apparition disparurent sous leurs abris.

Tous les hommes esclaves-ont au pied une bûche dans laquelle on a fait un trou assez grand pour que la cheville puisse y entrer ; puis on rétrécit l'ouverture en enfonçant un morceau de fer au milieu, afin que le pied ne puisse plus repasser. Pour marcher, ce qu'il leur serait impossible de faire sans se blesser, ils supportent cette bûche par une corde attachée à chaque bout, ce qui les fait ressembler à des forçats traînant

leur chaîne et leur boulet. Quelques-uns des plus robustes, ceux qu'on craint de voir s'enfuir quand même, ont les mains passées dans une planchette, qui forme comme un diminutif de cangue ; ce sont les plus malheureux : obligés de se tenir toujours dans la même position, leurs souffrances doivent être intolérables. Les femmes et principalement les enfants sont libres. Tout ce monde n'a pas l'air de se plaindre de son sort. Un seul vint me demander protection ; mais comme je n'avais pas assez de marchandises pour le payer, je me contentai de prévenir son propriétaire que la première fois qu'il le frapperait, je le lui rendrais au centuple. Ce n'est pas pourtant que les noirs frappent généralement leurs esclaves : ils craignent trop que la marchandise soit détériorée, et de plus, que ceux-ci ne les empoisonnent, chose qui serait en somme, assez facile et dont ils ont bien peur. Tout cela rit et joue ; ils sont enchantés du peu de tabac que je leur donne, et qu'ils fument parfaitement sans vouloir que leurs maîtres en usent...

Ici, depuis son arrivée, la petite vérole a causé énormément de ravages. Dans le camp est un vieil esclave prêt de mourir ; tous ses compagnons d'esclavage lui font endurer mille tourments : ils lui retirent sa natte quand il veut dormir, se moquent de lui quand il se traîne pour aller boire ; ils ne comprennent pas, tout en m'obéissant, pourquoi je leur fais des reproches et leur défends de tourmenter ce malheureux, captif comme eux, et qui souffre ce qui pourra leur arriver demain. D'autres esclaves sont emmenés presque aussi malades, parmi lesquels une femme dont je parlerai plus loin.

Ces esclaves sont vendus aux Okanda par les Adouma, qui les achètent en partie chez les Aouandji et les Obamba. Ceux qui ne peuvent trouver à en

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acheter vendent leur famille, père, mère, frères, enfants ; car celui qui, dans une circonstance comme l'arrivée d'une caravane d'esclaves, ne trouverait pas à vendre au moins un enfant, ne serait qu'un pauvre hère. Il faut faire commerce pour être du « grand monde ».

Pendant que je veille à la cuisson de mon repas, on vient m'avertir qu'on va jeter à l'eau une femme esclave atteinte de la petite vérole et encore vivante. Je hêle la pirogue : les hommes qui la montent font la sourde oreille ; je prends mon fusil : à cette vue, ils s'empressent d'accoster. Je leur demande ce qu'ils vont faire de cette femme. « Tu vois bien, me disentils, qu'elle va mourir avant deux ou trois jours ; elle est horriblement couverte de mal, et peut le communiquer à ses compagnons. Nous ne voulons pas la donner à d'autres et nous allons la noyer ; — pas devant toi, ajoutent-ils ; — derrière l'île pour que tu ne la voies pas. »

Je saute dans la pirogue, et je les oblige à aller accoster à la rive opposée, et à débarquer la femme, qui est absolument incapable de se mouvoir ; les hommes qui la sortent de l'embarcation se couvrent les mains de feuilles afin de ne pas la toucher directement. Du reste, elle est affreuse à voir ; je lui fais donner des provisions, et elle reste là. Quand je reviens au camp, tout le monde se moque de moi, surtout les esclaves. « Comment, me disent-ils, toi qui es un grand chef, un blanc, tu t'occupes d'une femme, et d'une esclave ? Ce n'est pas ton affaire, on ne s'occupe pas de cela. »

Le lendemain, nous partons au point du jour. Un moment après, je m'aperçois qu'un Ossyéba a pris la femme variolée dans une petite pirogue où elle est étendue, ne donnant presque plus signe de vie ; je demande pourquoi il l'emmène ; on me répond que

puisqu'elle n'est pas morte cette nuit, elle peut vivre encore deux ou trois jours, assez pour être vendue.

Nous arrivons aux rapides dangereux. On débarque les esclaves. Ceux-ci sont tenus par leurs propriétaires au moyen de la corde qui sert à les amarrer dans la pirogue ; pourtant ces malheureux ne songent guère à se sauver. D'un côté, il est vrai, leurs maîtres les conduisent en esclavage ; mais de l'autre s'ils fuyaient, ils tomberaient entre les mains des Ossyéba qu'ils savent anthropophages, et sur le compte desquels leurs possesseurs ont bien soin de Teur raconter force histoires plus effrayantes les unes que les autres, h A. Marche.

Le nègre soldat. — La vie si dure des peuplée nègres les prédispose aux sacrifices exigés par l'état militaire : aussi les Européens s'en servent-ils généralement comme milice dans leurs colonies.

Le général Wolseley, l'ancien commandant en chef des forces britanniques qui a conquis la gloire sur les champs de bataille de la Guinée, du Cap et des bords du Nil, avait qualité pour analyser les aptitudes militaires de la race noire. Il n'est pas d'homme en Europe qui connaisse mieux les soldats nègres pour les avoir eus sous ses ordres et pour les avoir vaincus, et les détails ci-après émanent de sa plume autorisée.

Lorsque les croisières anglaises de l'Atlantique capturaient autrefois une de ces cargaisons d'esclaves que des aventuriers sans scrupules achetaient sur la côte de Guinée pour les revendre au Brésil ou à Cuba, le médecin-major de l'escadre choisissait avec soin les noirs les plus vigoureux. Ces sujets d'élite étaient aussitôt instruits et baptisés et recevaient le nom d'un guerrier illustre. On les appelait Wellington, Nelson, Marlborough ou Napoléon, ce qui leur était assez

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indifférent, car les peuplades africaines sont loin d'avoir des idées bien arrêtées sur les mérites comparés de ces grands généraux. Puis, sans leur demander leur consentement, on les enrôlait sous les drapeaux de S. M. Britannique. Ainsi se recrutaient les régiments des Indes occidentales qui tenaient garnison dans les Antilles et les possessions anglaises de la Gambie, de Sierra Leone et de Lagos.

A peine ces nègres avaient-ils endossé l'uniforme qu'ils devenaient d'admirables soldats. On ne saurait s'imaginer l'influence que les prédispositions héréditaires exercent sur l'homme à l'état sauvage. Lorsque le Marlborough ou le Napoléon noir, baptisé et enrôlé de la veille, était issu d'une peuplade guerrière, il faisait des progrès surprenants. Le même sauvage qui eût été incapable de tracer une ligne droite, si on avait essayé de lui enseigner un métier manuel, devenait au bout de quelques semaines un troupier accompli. Lord Wolseley né craint pas d'affirmer qu'un Basouta ou un Zoulou apprennent l'exercice beaucoup plus vite qu'un Européen. C'est l'histoire du chien de chasse que l'on mène pour la première fois à la recherche du gibier. Peu importe l'intelligence du sujet, c'est un instinct de race qui se réveille en lui avec une puissance irrésistible. Il en est de même du nègre qui est né d'une tribu où les hommes sont tous guerriers de génération en génération.

Mettez-lui un fusil à la main ; comme il a dans le sang quelque chose de militaire, le maniement de l'arme et l'école de peloton excitent dans son cœur un entrain, une admiration, un enthousiasme que les jeunes conscrits des nations européennes n'éprouvent pas toujours au même degré.

A la vérité, il existe en Afrique peu de tribus où les hommes naissent soldats, mais le nègre, fût-il issu

d'une race peu belliqueuse, n'en possède pas moins les deux vertus que les peuples civilisés ont le plus de peine à acquérir : nous voulons dire l'aptitude à supporter les privations et le fétichisme de la consigne. Ce qui rend les épreuves de la guerre si cruelles pour les jeunes recrues brusquement arrachées à la charrue ou à l'atelier, ce n'est pas la crainte du danger, c'est bien plutôt la fatigue des nuits passées en plein air, les longues marches sans pain, les déceptions de l'étape où manque la distribution de vivres. En arrivant sous les drapeaux, le sauvage habitué à se nourrir du produit plus ou moins incertain de sa chasse a déjà son éducation faite. Il n'est pas accoutumé à déjeuner et à dîner à heure fixe, et s'il est obligé de s'endormir le soir, l'estomac vide, ce contre-temps n'altère ni sa bonne volonté, ni la vigueur de ses muscles ; une ou deux journées de jeûne forcé sont à ses yeux un de ces menus incidents qu'il accepte comme une des conditions normales de son existence.

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