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I. LES MISSIONS EN GÉNÉRAL

Action du christianisme. — Ilya deux mille ans, la religion chrétienne a sauvé l'Europe et les autres contrées méditerranéennes de la corruption du paganisme ; elle a préparé et opéré la civilisation dont nous jouissons aujourd'hui, civilisation que déjà depuis quatre siècles notre race blanche a communiquée à l'Amérique et à diverses autres parties du globe.

C'est la même puissance religieuse, qu'elle soit plus ou moins masquée sous les apparences d'intérêts politiques ou mercantiles, ou qu'elle agisse directement au grand jour par le moyen des missions catholiques et protestantes, c'est la religion qui opérera encore le plus sûrement la régénération de cette intéressante race noire africaine, privée si longtemps de ses bienfaits.

Incontestablement l'Evangile du Christ a pénétré dans l'Afrique centrale avec les missionnaires portugais et d'autres, il y a plusieurs siècles déjà ; de nombreux vestiges en font foi ; mais le bien qu'ils y ont opéré a été relativement peu marquant, et surtout peu stable. Il était réservé à notre époque d'expansion nécessaire de la race européenne, de voir se briser les portes qui fermaient « le continent mystérieux » à l'influence de la Bonne Nouvelle.

L'action pacifique et moralisatrice des missions catholiques est telle dans l'Afrique centrale, que le gouvernement de l'Etat du Congo a confié provisoirement la plus lointaine de ses provinces à l'administration des Pères Blancs des stations de Mpala et de Kibanga, sur le lac Tanganika. En outre, il a sollicité et obtenu du Saint-Siège l'érection du Vicariat aposlique du Congo belge.

Le gouvernement de la République française, fort peu sympathique à la religion en France, protège cependant les missionnaires catholiques dans ses possessions du Gabon et du Congo, et dans les contrées de l'Orient, car il les considère comme les moyens les plus certains d'étendre l'influence nationale en pays étrangers.

Dieu veuille que cette union des deux puissances temporelle et spirituelle persiste partout et toujours, et que les missionnaires ne rencontrent pas au Congo, comme on l'a vu ailleurs, plus d'obstacles à leur influence de la part de certains blancs que des indigènes eux-mêmes.

Surtout qu'il ne soit pas dit plus tard que « la civilisation européenne », avec ses côtés défectueux, ait été plus nuisible qu'utile à ces pauvres natifs africains, comme il en a été pour certaines peuplades de l'Amérique ou de l'Océanie.

Les missions françaises et belges. — La France, la « fille aînée de l'Eglise », a toujours conservé, comme l'une de ses plus belles prérogatives, l'esprit de prosélytisme chrétien, qui, au milieu même des temps si troublés où nous sommes, lui fait envoyer généreusement ses missionnaires et des secours en argent dans les contrées infidèles.

En effet, les missions catholiques françaises sont répandues dans le monde entier, et sur les 35 vica-

Cfl. X. LES MISSIONS CATHOLIQUES DU CONGO.

riats ou préfectures apostoliques qui divisent le continent africain, les quatre cinquièmes sont desservis par des prêtres français, très souvent assistés par des frères, et même par d'admirables religieuses vouées surtout à l'éducation des enfants nègres.

La partie de l'Afrique équatoriale qui nous intéresse ici forme cinq vicariats apostoliques, savoir : 1° celui du Gabon ; 2° celui du Congo français ; 3° celui du Bas- Congo, en territoire portugais, — tous trois confiés aux soins des Pères du Saint-Esprit; — 4° celui du Congo belge, desservi par les Missionnaires de Bruxelles ; — 5° celui du Haut- Congo, administré par les Pères Blancs de N.-D. d'Afrique.

Yoici quelques détails sur l'organisation des chrétientés naissantes africaines.

Missions des Pères du Saint-Esprit et du Saint- Coeur de Marie. — La Congrégation des Pères du Saint-Esprit fut fondée en 1705, par l'abbé Desplaces, pour le service de nos colonies. En 1848, sous l'inspiration du vénérable P. Libermann, elle fusionna avec la société du Saint-Cœur de Marie, ce qui donna lieu au double titre qui la désigne.

Sa maison principale est à Paris, rue Lhomond, 30, et elle compte en Afrique huit grandes missions avec plusieurs centaines de missionnaires.

Yoici, pour 1890, la statistique sommaire des trois missions de la région qui nous occupe.

A. Vicariat apostolique du Gabon (bassins de l'Ogôoué et autres bassins côtiers), comprenant 9 stations : Ste-Marie du Gabon (résidence), St-Pierre de Libreville, St- Joseph de Benga, au cap Esteiras, et St-Paul Donghila (tous sur l'estuaire du Gabon) ; — San-Benito, sur la côte au nord ; — les Adoumas ou Lastourville, etLambaréné, sur l'Ogôoué, Ste-Anne des

Camas, sur la côte au sud. En outre, une station à Onitza, sur le Niger anglais.

Ces stations comptent 26 prêtres, 25 frères, 16 religieuses de l'Immaculée Conception (celles-ci à Libreville).

B. Vicariat apostolique du Congo français, s'étendant à l'ouest du Congo belge jusque dans les régions inconnues du nord de l'Oubangi.

5 stations : Loango, résidence, et Mayumbé, sur la côte ; — Saint- Joseph de Linzolo, sur le Congo ; — Brazzaville, près du Stanley-Pool ; — Saint-Louis de YOubangi, au confluent de cette rivière et du Congo. 12 prêtres, 4 frères, 4 religieuses, 3 clercs indigènes.

C. Préfecture apostolique du Bas- Congo et du Kassaï (au sud-ouest du Congo belge).

4 stations : Landana, port (résidence), et St-Paul de Loanda (territoire portugais) ; — Nemlao, près Banana, et Borna, dans le Congo belge. — 15 prêtres, 5 frères.

Missions étrangères belges. — Cette congrégation établie sous le patronage de l'Immaculé Cœur de Marie, a son siège à Scheut-lez-Bruxelles. Depuis de longues armées, elle évangélise avec succès les vicariats apostoliques de Mongolie et du Kan-Sou (Empire chinois).

A la demande du roi des Belges, le Pape l'a chargée également de la mission fondée en 1888, sous le titre de Vicariat apostolique du Congo belge, comprenant la plus grande partie de l'Etat indépendant. Un séminaire pour les études africaines est établi près la célèbre Université catholique de Louvain.

5 stations : Nemlao, près Banana, et Borna (desservies provisoirement par les PP. du St-Esprit) ; — Léopoldville, sur le Stanley-Pool, Berghe-Ste- Marie (Kwamouth), au confluent du Kassaï, et Loulouabourg ,

qui sont desservies par les Missionnaires belges.

Missions des Pères d'Alger. — La congrégation des Pères d'Alger, dits aussi PP. de N. D. d'Afrique, et Pères Blancs, à cause de leur costume blanc quasi arabe, a été établie par Mgr Lavigerie pour les besoins de l'Algérie d'abord, ensuite du Sahara et de la région des Grands Lacs équatoriaux.

Elle dessert, entre autres missions, le vicariat apostolique du Haut-Congo, se composant de la partie du territoire belge situé entre le Congo supérieur et le lac Tanganika. Les stations sont : Kibanga, sur la baie Burton, et Mpala, toutes deux situées sur la rive occidentale du Tanganika.

La mission de Karéma, sur la rive orientale, dépend du vicariat apostolique dit du Tanganika.

Les Soeurs françaises au Gabon. — Les mérites des missionnaires catholiques, prêtres séculiers ou religieux congréganistes, sont suffisamment connus par les récits de leurs actes.

Mais l'héroïsme des bonnes sœurs qui les aident dans leurs travaux apostoliques est digne d'être signalé particulièrement. Pour cela nous emprunterons ici le témoignage de l'excellent marquis de Compiègne, l'explorateur dont il a été question plus haut.

« Après avoir fait l'éloge des missionnaires du Gabon, il me reste, ajoute-il, à dire quelques mots de l'établissement des sœurs.

Les saintes filles sont ici (à Libreville) une vraie providence, et font l'admiration de ceux-là même qui, par hostilité systématique contre la religion, méconnaissent les efforts des missionnaires et s'acharnent à les dénigrer. Elles appartiennent à la congrégation de l'Immaculée Conception, dont le siège est à Castres, et ont été appelées par Mgr Bessieux, qui avait pu déjà apprécier leur courage et leur dévouement.

Pour elles, la lutte a été peut-être plus pénible et certainement plus meurtrière encore que pour les missionnaires. Il suffira de citer ^un trait, pour faire apprécier leur héroïsme.

Au mois de janvier 1871, arrivèrent au Gabon trois sœurs destinées à combler les vides faits par la maladie et par la mort. Au mois de février, l'une d'elles succombait, et au mois d'avril, les deux autres mouraient à quinze jours de distance l'une de l'autre. La nouvelle de leur mort arriva à la congrégation. Par le courrier suivant, trois autres sœurs partirent pour les remplacer. Si le cœur du soldat bat plus fort en montant à l'assaut, quelles durent être les angoisses deces pauvres filles, brusquement arrachées à leur pays, torturées par le mal de mer, et voguant vers cette terre lointaine, où elles devaient s'attendre à trouver la mort, comme les trois sœurs qu'elles avaient vues partir pleines de vie quelques mois auparavant ! De pareils dévouements doivent produire un bien immense.

Depuis vingt ans, ici, comme partout où il y a à faire quelque chose de bon, on trouve les sœurs à l'œuvre. Avant que l'hôpital fût, à cause de l'extrême insalubrité de la côte, transféré en pleine mer, à bord de la frégate stationnaire, elles étaient sans cesse au chevet des malades. Aujourd'hui, elles ont établi chez elles un hôpital où les femmes noires malades, infirmes ou épuisées par la vieillesse, reçoivent des soins dévoués. Là aussi viennent frapper, après avoir souvent erré, mourant de faim, à travers les broussailles, de pauvres esclaves qui se sont enfuies, maltraitées et meurtries par leurs maîtres : elles sont sûres de trouver chez les sœurs asile et protection.

Les sœurs ont formé une maison d'éducation pour les filles noires, qui y sont élevées depuis leur plus tendre enfance. On en fait, non seulement des chré-

tiennes, mais encore des ouvrières : elles apprennent tous les travaux d'aiguille, le blanchissage, le repassage, etc. Au milieu de tant de travaux, les bonnes sœurs prennent encore le temps de cultiver un grand et beau jardin, dans lequel on retrouve les roses, les pervenches, les œillets et tant d'autres fleurs presque inconnues dans ces pays, et aussi les légumes de France, qui sont toujours à la disposition des malades. Quelque colon épuisé a-t-il besoin de bouillon, d'une bonne soupe, d'œufs frais, c'est aux sœurs qu'il s'adresse. C'est chez elles qu'on blanchit le linge, qu'on raccommode les effets, au besoin que l'on en confectionne, en un mot, que l'on trouve une foule de petites ressources précieuses dans un pays comme celui-ci. Aussi tant de bonté et d'abnégation ont-elles trouvé grâce aux yeux des plus sceptiques : sur le passage des sœurs, il n'est pas une tête qui ne se découvre et ne s'incline avec vénération.

§ II. Mission de Lambaréné.

Par les détails qu'on va lire, on pourra se rendre compte tout à la fois du genre de vie des indigènes, de leurs qualités morales et affectueuses, et des consolants résultats religieux obtenus chez eux par les missionnaires français.

Dans l'impossibilité de parler de chaque mission en particulier, nous avons choisi celles de Lambaréné et des Adoumas.

Mission de Saint-François-Xavier. — La station de Saint- François-Xavier de Lambaréné est établie sur le fleuve Ogôoué, ouvert depuis quelques années seulement à la civilisation chrétienne et sur les bords duquel les Pères du Saint-Esprit ont déjà jeté les fondations de plusieurs chrétientés importantes. Le

chef actuel du vicariat apostolique du Gabon, Mgr Le Berre, a succédé en 1877 à Mgr Bessieux, le vénérable fondateur de cette grande mission delà côte occidentale de l'Equateur africain.

Lettre du R. P. Lejeune (1).

Lambaréné, 2 Mars 1888.

Permettez au dernier de vos enfants qui se consacrent, sous le soleil brûlant de l'Afrique, à l'œuvre de la conversion des Noirs, de vous entretenir quelques instants de la Mission de Lambaréné, sur les bords de l'Ogowé.

Un mot d'abord sur notre établissement.

Notre maison s'aperçoit de loin ; car elle est située sur une petite colline couverte de bananiers et de manioc, entourée d'avenues de cocotiers, de manguiers, d'avocatiers : tout cela planté et cultivé par les missionnaires.

C'est, sans contredit, le point le mieux choisi du pays. Les orangers y abondent ; les mandarines et les barbarines fournissent un excellent dessert à tous lés blancs de la contrée. Nos mandarines sont expédiées jusque dans le haut Ogowé. Tous les légumes d'Europe, haricots, choux de Bruxelles, choux-fleurs, radis, etc., poussent admirablement dans nos jardins. Notre bassecour est peuplée de poules, de canards, de lapins, de cabris, de moutons, de pigeons. C'est pour nous une grande et bien précieuse ressource, car le gibier n'est pas abondant dans le pays.

Nos enfants. — Dans nos cours, prennent leurs ébats une cinquantaine d'enfants de six à quinze ans, de toutes races. Tous mangent à belles dents, jouent avec entrain, mais travaillent encore mieux, en classe,

(1) Annales de la Propagation de la Foi, septembre 1388.

Voyage du missionnaire-catholique dans

l'Afrique centrale.

au défrichement des forêts, aux plantations. Ils s'ingénient eux-mêmes, pendant leurs récréations, à bâtir de petites maisons, semblables à celles des Européens, à construire de petits bateaux à vapeur, etc.

La plupart viennent de faire leur première communion et de recevoir le sacrement de la confirmation de la main de Mgr Le Berre.

Parmi les confirmés était la bonne vieille Monique, percluse de tous ses membres et baptisée seulement depuis Noël. Il fallut aller la chercher dans sa case sur une brouette, car elle voulait absolument être baptisée à l'église. Ayant appris que Monseigneur devait confirmer, elle demanda à être transportée dans la maison du bon Dieu ; comme personne ne pouvait aller la chercher, elle quitta elle-même son grabat, et vint du village, en se traînant sur les mains.

Résultats obtenus — Comme vous le voyez, nos peines, non plus que les sacrifices des chers associés de la Propagation de la Foi, sont loin d'être perdus. Voici, en résumé, les résultats obtenus jusqu'à ce jour par notre mission de Saint-François-Xavier :

1° Une chrétienté de plus de cinq cents personnes est formée ; et il n'y a que quelques années tous les habitants étaient idolâtres ou fétichistes ;

2° Toutes les factoreries trouvent chez nos enfants, avec un dévouement constant, une honnêteté et une fidélité à toute épreuve. Les magasins, les registres leur sont confiés. Et il nous est impossible de satisfaire à toutes les demandes qui nous sont adressées.

3° Il n'est pas jusqu'aux farouches Pahouins qui ne finissent par s'apprivoiser Jusqu'ici les essais que nous avions tentés près d'eux étaient restés stériles. Les enfants fuyaient après huit ou quinze jours de présence à la Mission, emportant avec eux ce qui leur tombait sous la main : couteaux, pagnes, tabac, as-

siettes, etc. Et voici qu'une douzaine savent à l'heure qu'il est les trois premières parties du catéchisme, les mystères, les commandements et les sacrements de baptême, de confirmation, d'eucharistie et de pénitence, Quatre d'entre eux ont été baptisés à Noël : les autres le seront à Pâques. Deux ont fini leur syllabaire ; ils commenceront la lecture courante avant un mois, bientôt ils sauront compter.

Autrefois nous étions obligés de chercher des enfants, actuellement nous ne pouvons admettre tous ceux qui se présentent.

Conversion d'un chasseur. — Laissez-moi vous raconter la conversion du plus fameux tueur d'hippopotames du pays situé au-dessus de la crique du Fernand-Vaz, où l'Ogowé change complètement d'aspect. Il s'appelait Ofanginoveni, ce qui signifie dans le langage des naturels Tu te fais peur. Il avait six femmes. Sa réputation s'étendait au loin dans le haut et dans le bas de la rivière. Le plus riche des Galoas par ses pagnes, ses fusils à piston et à pierre, il était admiré et craint de tous. Ses richesses et sa popularité le perdirent, il eut des envieux, et un misérable jeta du poison dans son breuvage. Ofanginoveni tombe malade ; ses femmes l'emportent bien loin dans la forêt pour le dérober à la fureur de ses ennemis.

Le missionnaire apprend cette nouvelle, il cherche partout l'infortuné ; deux jours se passent. Aucun résultat. Enfin, un enfant de la Mission aperçoit dans un ravin, à quelque distance d'un petit village, quelques branches de palmier plantées en terre et entremêlées de larges feuilles de fougère.

— Il y a une moustiquaire au milieu de ces feuilles, se dit l'enfant, peut-être y a-t-il aussi un malade.

— N'avance pas, minissé, s'écrie une femme affolée, il y a là une femme qui se baigne.

— Eh bien ! j'attendrai un instant.

Une demi-heure se passe, une heure ; le Père s'aperçoit enfin qu'on le trompe ; il s'avance donc, écarte les feuilles et soulève la moustiquaire. C'était Ofanginoveni.

— Pauvre Ofanginoveni, comme te voilà maigr i !

— Ah ! je meurs, quelqu'un m'a tué.

— Prépare-toi alors au grand passage.

— Que veux-tu que je fasse ? Je ne puis parler, ni marcher, ni manger, ni dormir. Dieu est bon, et je n'ai ni tué, ni volé.

— Mais tu as six femmes, et Dieu a porté cett e loi : « Un homme, une femme. »

Et pendant ce temps, l'une des femmes d'Ofanginoveni maudissait le missionnaire ;

— Que tu meures cette année, toi, ton père, ta mère, avec tous les enfants de la Mission, leurs pères et leurs mères !

— Tais-toi, lui dit le malade lui-même, les minissés ne savent faire que du bien ; ce sont les hommes de Celui qui est en haut.

— Oui, cher Ofanginoveni, reprend le missionnaire, et ils possèdent les paroles de la vie éternelle.

— Ah ! minissé, sauve-moi, baptise-moi.

Mais le malade pouvait vivre encore quinze jours ; il était prudent d'attendre. Deux jours après cet entretien, Ofanginoveni revoyait le missionnaire. Toutes les femmes étaient parties chez leurs parents ; ils n'en restait qu'une, la femme légitime. Le malade avait eu à subir de terribles assauts de la part de ses fils et de ses frères d'abord, puis de la part de ses femmes ; elles allaient être déshonorées pour toute leur vie. Les rois, les principaux habitants des villages, étaient venus à leur tour. Rien ne pouvait ébranler la foi du courageux chasseur d'hippopotames. Quand

le prêtre lui versa l'eau sainte sur le front, il prononça, à plusieurs reprises et d'une voix claire, ces paroles : « O vous, hommes et femmes que j'ai offensés, pardonnez-moi ! »

Baptême d'un jeune Galoa. — Nos anciens enfants et nos ouvriers mêmes nous aident à l'envi dans notre ministère auprès des âmes. En remontant le fleuve, on rencontre un village nomme Singagauou. Là, j'ai envoyé un pauvre homme au ciel, j'ai tout lieu de l'espérer. Il ne lui restait plus que quatre jours à vivre, quand j'arrivai près de lui. J'avais demandé s'il y avait des malades dans le village.

— Non, m'avait-on répondu, tout le monde est très bien ici.

Mais un de nos ouvriers me dit ;

— Viens, Père, il y a ici un homme qui a été blessé par les Akelais.

Il avait, en effet, reçu une balle dans l'œil droit.

Elle n'avait pu être extraite, la gangrène avait fait son apparition, le malade était perdu.

Tout le monde insultait le brave ouvrier qui me conduisait ; je passai outre. J'arrive à la case dans laquelle je veux pénétrer ; elle était fermée à clef ; je force un peu le cadenas, il cède et j'entre. Le roi arrive, il ne lui manquait qu'une écharpe et un code.

— Au nom de la loi, me dit-il, sors d'ici.

— Et au nom de quelle loi ! répliqué-je.

— De la nôtre, à nous Galoas.

-r- Eh bien ! au nom de Dieu, je t'ordonne de garder le silence et de sortir.

Il sortit, en maugréant, mais je pus instruire à mon aise et baptiser le pauvre malade.

Baptêmes à Lambagénou. — Voici un autre trait de nos enfants de la Mission, se rapportant à ce même voyage que je fis de l'embouchure de l'Ogowé jusqu'à

Lambéréné. A dix heures, nous stoppons vis-à-vis de Lambagénou ; bientôt les pirogues nous entourent, on veut nous vendre un régime de bananes, une poule, des œufs, du caïman fumé. Dans une de ces pirogues était un ancien enfant de la Mission, Pierre-Marie.

Il m'adresse la parole en français, me dit que sa petite sœur est très malade, qu'elle va mourir, mais qu'elle n'est pas encore baptisée. Vite, je monte sur la première pirogue qui se présente. Elle est trop petite et fort avariée ; mais il y a une âme à sauver. J'entre dans ce frêle esquif.

Les parents de l'enfant malade furent heureux de me voir, plus heureux encore d'entendre Pierre-Marie exposer, en pongoué, les merveilleux effets du baptême, qui conduirait leur enfant dans une autre vie, où il n'y a ni souffrances, ni larmes, ni chagrins d'aucune sorte. Avec quel bonheur je versai l'eau régénératrice sur la tête de la petite infirme ! Deux heures après, le bon Dieu la prenait... On aurait voulu me faire baptiser tous les enfants du village, mais il est trop éloigné de la Mission : je me contentai donc de leur mettre au cou une médaille de la très-sainte Vierge.

Quatre mois plus tard, je revins à Lambagénou pour baptiser une autre petite fille de quatre ans, qui est morte elle aussi, et une vieille femme sorcière, usée par l'âge et les infirmités, qui ne voulait plus de la terre, parce qu'elle était trop usée, et parce que ses fétiches avaient été impuissants à enlever les rides de son visage, ainsi qu'à lui rendre ses cheveux de quinze ans ! Pauvre vieille !... Elle me disait :

« Je ne veux plus voir que notre Père qui est dans les cieux, espérant qu'une fois avec lui, je ne serai plus exposée ni à vieillir, ni à mourir. »

Le village d'Ouïmbiano. — Suivez-moi encore

dans mes courses apostoliques. Nous nous arrêterons à Ouïmbiano, près de l'Orembo-Lié.

Il y a quelques années, ce village comptait, à lui seul, deux mille habitants. Il s'appelait avec fierté le village des missionnaires catholiques, la moitié de nos enfants et de nos ouvriers venaient de là, malgré une Mission protestante établie tout près, à Elowé. Ouïmbiano avait de belles cases avec planchers en bambous tressés, lits sous la véranda pour se reposer, et tout le confortable que l'on peut trouver chez un noir. Ouïmbiano était le premier des villages de toute la rivière par sa populatioD, la fertilité du sol, ses richesses, ses cabris, ses moutons, ses volailles. Une malheureuse expédition vint mettre fin à cette prospérité. Il fut incendié, et trois autres villages avec lui.

Ouïmbiano se relève aujourd'hui de ses ruines. Les missionnaires, à l'aide de quelques secours, ont pu continuer leur ministère auprès des habitants.

Citons les noms de quelques chrétiens.

En première ligne, paraît le vieux Nicodème, esclave qui avait déserté la case de son maître, et était venu chercher un asile à la Mission. C'est un fervent néophyte, qui ne laisserait pas impuni l'audacieux qui voudrait lui enlever son chapelet, se moquer de sa médaille. Vient ensuite Félix, jeune garçon de douze ans, dont voici l'intéressante histoire.

Histoire du jeune Félix. — Félix, dès sa plus tendre enfance, avait été donné au diable. Son père lui mettait des fétiches aux pieds, aux mains, au cou, aux reins, sur le haut de la tête, partout. De plus, sa vie était attachée à un arbre de la forêt, le plus gros et le plus haut de la contrée.

Félix était depuis six mois à la Mission, ses camarades avaient été baptisés, quelques-uns avaient fait leur première communion ; il fut jaloux de leur bonheur.

— Père, dit-il, baptise -moi aussi ; je veux être chrétien.

— Mais y penses-tu, mon enfant, et tes fétiches !

— Ah ! mes fétiches, ce n'est rien ; j'en ai déjà jeté une partie dans la rivière.

— Et celui qui est dans l'arbre ?

— Oh ! celui-là, si je l'enlève, je suis mort.

— Comment mort ?... Tu vois bien qu'il m'est impossible de te donner le baptême, puisque tu as confiance dans les choses du diable.

Quelques jours après, j'allai, avec l'enfant, visiter son village.

Son père, sa mère, toute sa famille était là.

— Papa, dit Félix, je veux être chrétien, je veux brûler mes fétiches.

— Tais-toi, malheureux, répondent tous les parents, tu veux donc mourir ?

— La mort ne me fait rien ; pour un chrétien, la mort c'est la vie.

Alors son père le supplie :

— Mon enfant, mon cher enfant, toi, ma seule gloire, ma seule espérance, mon unique soutien î Oh ! reste ici, veux-tu donc vivre contrairement à nos usages, à nous Galoas ? Veux-tu détruire nos seuls protecteurs ? C'est Dieu qui nous a donné ces usages, c'est Dieu qui nous a donné ces fétiches. Tu oublies donc que tu vas mourir, et que moi, ta mère, tes frères, tes sœurs, nous allons tous mourir.

— Oh ! je n'ai pas peur de mourir ; j'ai peur seulement d'aller en enfer, si je meurs avant d'avoir brûlé mon fétiche. Allons ! au revoir, papa ! je vais le chercher, tu vas voir si je meurs ! Tu vas voir aussi que je suis un homme, et que je ne crains pas ce qui est sans force et sans vie. Suis-moi, minissé.

Et, d'un pas décidé, l'enfant se dirige dans le sentier

qui conduit au fétiche. Bientôt le sentier disparut ; il fallait s'enfoncer dans la forêt à travers des milliers de lianes et de larges touffes de hautes herbes. Nous marchions depuis deux heures. J'étais harassé et commençais à parler de retour.

— Voici l'arbre, minissé, un gros arbre, n'est-ce pas ? C'est le plus gros et le plus grand de la forêt. Ainsi je dois grandir, ainsi je dois surpasser tous mes compatriotes par mes connaissances et ma bravoure, comme cet arbre qui me conserve la vie, surpasse les arbres d'alentour. Mais, donne-moi un couteau.

Et il soulève l'écorce de l'arbre.

— J'y suis... c'est lui..., c'est bien cela ; vois-tu ce -petit paquet caché ici ? Mon père m'a gratté la peau

avec son couteau, et tout ce qu'il a pu recueillir est dans ce petit paquet. C'est tout mon fétiche ; si je l'enlève, crois-tu, minissé, que je vais tomber mort à la renverse ?

— Enlève-le, si tu es brave.

— Voilà, c'est fait, cela servira à faire cuire les bananes de papa... Tiens, je ne suis pas mort !

Inutile de dire qu'après cet acte de courage, on ne différa plus à Félix, la grâce du baptême. Il est aujourd'hui l'un de nos meilleurs chrétiens.

Hélène, la catéchiste improvisée. — Hélène est, elle aussi, une excellente chrétienne. Son père voulait la marier à un protestant ; après avoir longtemps combattu, elle gagna enfin son procès. Voyant avec peine les nombreux adeptes que faisaient les presbytériens, elle se mit à l'œuvre et avec son seul chapelet et le catéchisme que les Sœurs de Libreville lui avaient donné, elle réussit à rassembler, tous les soirs, une trentaine de femmes dans sa case.

Ce nombre a augmenté peu à peu, quelques hommes vinrent à leur tour l'écouter : et, quand averti de son

zèle et de ses succès, je me suis transporté au milieu de ces païens, j'ai trouvé cinquante personnes, hommes et femmes, sachant réciter le rosaire, et vingt les leçons du catéchisme. Après trois semaines de séjour, nous pûmes compter quatre-vingt-dix catéchumènes demandant le baptême et des chapelets, Malheureusement notre provision de chapelets, de médailles et de croix était épuisée, et ces pauvres noirs sont obligés de réciter le chapelet sur leurs doigts. Les femmes apprennent maintenant le Credo, le Pater et Y Ave, à leurs maris, à leurs enfants, à leurs pères. Dans chaque case, dans les champs, où l'on travaille, on entend partout répéter : Je vous salue, Marie, etc. La nuit est très avancée déjà, qu'on n'a pas encore cessé de prier tout haut, très haut même. Bien des fois, j'ai été réveillé à dix heures du soir par les bons noirs.

Tous les matins, je pouvais célébrer la sainte messe, grâce à mon autel portatif. Il était installé dans une bien pauvre case, mais Notre-Seigneur ne préfère-t-il pas descendre au milieu de cœurs pleins de bonne volonté, que dans des temples de marbre, où brillent l'or et l'argent ? Chaque matin, je comptais bien cinquante assistants, et le dimanche plus de cent.

Baptêmes d'enfants en danger de mort. — Pendant mon séjour à Ouïmbiano, j'ai eu le bonheur de conférer le saint baptême à deLix enfants en danger de mort.

Le premier a été guéri par le sacrement. Sa mère accusait son oncle de le manger ; son père croyait que, si je le baptisais, il allait mourir.

Le second était un esclave de dix ans. Il n'attend plus que la mort et le ciel. Oh ! si celui-ci, quand il sera près du bon Dieu, ne m'obtient pas la remise de la moitié de mon purgatoire, il sera bien ingrat ! Il était neuf heures du soir, quand j'appris qu'il était malade de cette maladie qui ne pardonne jamais, la

maladie du sommeil. Le lendemain matin, je demande où il est :

— Il est, me répondit-on, bien loin dans les champs. Pour arriver jusqu'à lui, il faut escalader trois

hautes montagnes, traverser trois marais peuplés de boas, et c'est loin, loin, loin !...

— Ne peut-on pas y aller en pirogue ? demandai -je.

— Non, mais tu auras de l'eau jusqu'au cou, et cela deux fois, et pendant une demi-heure chaque fois.

Je dis à Matthieu le catéchiste :

— Viens-tu ?

— Oui, mon Père.

Mais voilà que la maîtresse de l'esclave arrive ; c'était une protestante.

— Je te défends d'aller dans mon champ, me ditelle.

Et se tournant vers Matthieu :

— Si tu vas dans mon champ, prends garde à ta vie !

— Ma bonne femme, lui répondis-je, tu oublies que je suis blanc, et que, pour m'empêcher d'aller dans ton champ, il faudrait crier bien plus fort encore.

Et nous voilà en route. J'ai trouvé, en effet, de la boue jusqu'à la ceinture et de l'eau jusqu'au cou deux fois pendant une demi-heure. J e fus bien dédommagé de mes peines ; j'eus le bonheur de trouver le pauvre malade, de l'instruire et de le baptiser.

Veuillez, Monseigneur, nous continuer le secours de vos prières, afin que nous puissions établir de plus en plus le règne de Jésus-Christ au milieu de ces peuples, encore esclaves du fétichisme, de la polygamie et de tous les vices.

§ III. MISSION DES ADOUMAS (HATJT-OGO WÉ).

Origines de la Mission (1). — Ce fut M. de Brazza, qui, en 1883, demanda des missionnaires à Mgr Le Berre, notre digne vicaire apostolique, pour l'aider à civiliser les peuples du Haut-Ogowé, qu'il avait conquis politiquement à la France.

Deux Pères, jeunes encore, pleins d'ardeur et déjà rompus aux rudes labeurs de l'apostolat africain, furent adjoints à l'expédition française de l'Ouest- Africain, destiné à devenir bientôt le Congo français. Partis le 8 juin 1883 de Saint-François-Xavier-de- Lambaréné, ils arrivent le 25 juillet à France ville. De là, ils se lancent avec un courage à toute épreuve à travers les plaines sablonneuses des Batékés, atteignent le poste français de Diélé, et le 11 septembre, ils sont de retour aux Adoumas.

De toutes les tribus qu'ils avaient successivement visitées, celle-ci leur parut la mieux disposée pour recevoir la Bonne Nouvelle. L'ange de ces peuples qui depuis tant de siècles était posterné aux pieds de l'Eternel, le suppliant d'avoir pitié de ses protégés, était donc exaucé. Les missionnaires, ces autres messagers de Dieu, avaient enfin franchi les mers et étaient venus s'ensevelir au cœur du continent mystérieux, prêts au dernier sacrifice, prêts au martyre, si leur sang était nécessaire pour sauver ces âmes.

Leur premier soin fut de choisir un terrain convenable pour l'installation de la nouvelle mission. A cet efïet, ils parcourent le pays en tous les sens, escaladent

(I Récit dédié par le R. P. Davezac, chef de la mission, au T. R. P. Emonet, supérieur général de la Congrégation du Saint-Esprit et du Sacré-Cœur de Marie. Les Missions catholiques, août-septembre I808).

tous les rochers, pénètrent dans tous les ravins. Une belle colline, ombragée de grands arbres, baignée par un ruisseau toujours limpide, la Lipopa, les avait surtout frappés. Après de longues journées de recherches, ils se décident à s'y établir définitivement. Ils s'enquièrent du propriétaire de ce terrain. C'était Lokou, chef du village voisin. Trois chemises et un fusil à pierre lui sont offerts en échange ; il accepte, et l'acte de propriété est aussitôt dressé par devant le délégué du Gouvernement. Au bas du contrat se voit un gros trait : c'est la signature de Lokou.

Lokou, chef du village. — Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de faire un peu connaître ce chef de village adoumas, dont le nom n'est pas sans quelque prestige ici.

Au physique, c'est un type assez marquant : taille élevée, front fuyant, nez gros, lèvres épaisses, bouche démesurément large, rire béat, mine étudiée et démarche assez dégagée.

Au moral, rusé, polygame et surtout avare. Oui, notre Lokou, c'est l'avarice incarnée, le vrai Harpagon africain. Ses cases sont bondées de marchandises, et il se croit plus pauvre que le Juif-Errant. Il viendra, pendant des journées, vous fatiguer par ses demandes ; n'obtiendrait-il qu'une épingle, qu'il partira content. Nul ne fut plus heureux que lui de notre arrivée sur ses domaines. « Le blanc est riche, se disait-il ; il a le cœur grand et généreux, il me donnera toujours ; il ne laissera pas son père gémir dans une honteuse pauvreté. »

Aussi chaque jour le ramenait-il devant notre case. « — Eh bien ! bonjour, Lokou. Tu n'es pas mort, lui disions-nous agréablement. « — Bah ! minisso, non. « — Que veux-tu aujourd'hui ? « — Ah ! minisso, je

suis venu te voir, ne suis-je pas ton ami, ne t'ai -je pas vendu cette terre ? »

Mais bientôt, il montrait où il en voulait venir.

« — Ne vois-tu pas mon vieux pagne, disait-il au Père supérieur d'un ton larmoyant, presque piteux, et ce bonnet troué, et mes membres nus ? donne-moi du sel, donne-moi de la poudre.- »

Pauvreté des commencements. — Il est temps de reprendre le récit de la fondation de notre mission. Les Pères, à leur arrivée, avaient fixé leur tente sous un grand arbre que jusqu'ici la hache a respecté. Pendant trois mois ils restèrent là, trois longs mois de pénibles sacrifices, de lourdes privations. Ils n'avaient rien. Les négresses du village leur préparaient leurs maigres repas. Une poule durait tout un jour. Les bananes et le manioc composaient le plus souvent leur unique nourriture, car les poules étaient rares.

Une sonnette renversée leur servait de lampe. Si encore ils avaient pu aller chasser à leur aise. Mais ils n'avaient que six charges de plomb, et vous pensez si on le ménageait. Pour le menu gibier, on chargeait le fusil avec de petits cailloux ramassés au bord du chemin. Avant leur départ, ils voulaient élever une case, mais avec quoi payer les ouvriers ? L'expédition française leur céda quelques pagnes avariés ; et à chaque ouvrier une brasse de cette méchante étoffe. La case fut élevée ; mais il était temps de rentrer au Gabon, afin de rassembler le matériel nécessaire pour la future station, et de refaire un peu la santé délabrée. Un voyage en France fut même jugé nécessaire.

Après quelques mois passés sous le beau ciel de la patrie, la jeune colonie, augmentée cette fois d'un nouveau Père et d'un Frère charpentier, reprit la mer. Arrivés au Gabon, vers la fin de l'année, ils remontèrent l'Ogowé et après un voyage exceptionnellement heu-

reux, ils revirent leurs chers Adoumas, le samedi saint, 4 avril 1885.

Installation des missionnaires. — Déjà la nouvelle de l'arrivée des Minissos avait couru de bouche • en bouche. La réception fut cordiale ; de part et d'autre on était heureux de se revoir. Les hommes se mirent à nettoyer la vieille case, et à tracer le sentier qui conduit à la rivière. Les Pères, de leur côté, les secondaient, et le lendemain, 5 avril, saint jour de Pâques, ils eurent tous le bonheur d'offrir le saint sacrifice de la messe sur ce sol, que désormais ils devront féconder de leurs sueurs. La vieille case construite lors du premier voyage avait bien souffert. A travers la toiture défoncée on pouvait à son aise observer le passage des astres, mais quand la pluie venait, elle n'était plus habitable. Les parapluies devenaient même insuffisants pour se mettre à l'abri des intempéries de la saison. Immédiatement on se mit à l'œuvre pour la construction d'une maison d'habitation plus confortable. Tout était à faire. Aller à la recherche du bois de construction, faire couper des arbres immenses, les réunir en radeaux et les amener à la mission à travers les écueils et les rapides et, une fois sur place, les transformer en planches, en poutrelles, en poutres, etc., puis, après tout cela, construire * - une grande maison et des cases comme dépendances ; voilà la tâche qui nous incombait, et elle n'était pas mince. Mais grâce à Dieu et à l'activité du P. Bichet, bien secondé par notre Frère charpentier, nous sommes venus à bout de tout, A force de patience et * d'encouragement, nos chers Adoumas, qui n'avaient jamais vu une scie, sont devenus des scieurs habiles, en état de lutter avec les meilleurs ouvriers européens. Mais que de peines au commencement ! Ainsi,

les premiers travailleurs noirs, que nous engagions seulement pour la durée d'un mois, souvent n'achevaient pas leur temps et se sauvaient. Aujourd'hui les choses ont bien changé à cet égard : tous les engagements se font pour un an, nous en avons même pour trois ans.

Une maison en planches, de vingt-huit mètres de long sur huit de large, a été construite et sert actuellement d'habitation aux Pères et aux Frères. Viennent ensuite, d'un côté, la case des enfants avec classe, réfectoire, dortoir, puis la menuiserie et la cuisine ; de l'autre, le magasin, et, au fond de la cour, une bergerie et une basse-cour.

Nous venons également d'achever notre chapelle. Cette construction, de style ogival, mesure vingt-un mètres de long sur huit de large, et la voûte, aussi en planches, s'élève à une hauteur de sept mètres.

Le terrain s'est également transformé. Les jungles épaisses ont disparu ; chaque année la hache de nos Adoumas recule de quelques mètres l'antique forêt, et de belles plantations remplacent les broussailles.

Évangélisation. — Si nous étions venus dans ces fertiles parages comme simples colons, nous pourrions contempler d'un œil ravi nos heureux succès. Mais là, n'est pas notre but. Nous sommes missionnaires, et l'apôtre, quand il a posé les premiers jalons de son œuvre, quand il est convenablement installé, doit tourner ses regards vers d'autres horizons. Il doit se faire connaître, se faire aimer, attirer la confiance et l'estime des peuples, pour marcher sûrement à la conquête des âmes qu'il veut gagner à J ésus-Christ.

Or, ce premier travail de l'apostolat, cette base essentielle à l'édifice, que nous étions venus construire, n'était pas facile à poser. L'Adouma est circonspect

et très réservé ; il a toujours peur d'être trompé : il l'a été tant de fois ! Cela expliquera peut-être à quelques-uns le silence obstiné et la prudente réserve que nous avons gardés jusqu'à ce jour.

Les Adoumas avaient connu à Lambaréné les missionnaires, épuisés par les fatigues de la navigation, et atteints même, du moins quelques-uns, de maladies mortelles. Ils avaient, de plus, remarqué que ceux que le missionnaire baptisait, succombaient peu de temps après ; et sans réfléchir que c'étaient des enfants ou des adultes en danger de mort, ils s'étaient dit : le missionnaire est venu au pays des noirs pour tuer les hommes et manger leurs âmes.

Aussi, quand M. de Brazza annonça en 1882, aux Adoumas, qu'il allait leur amener des missionnaires, se vit-il, séance tenante, objecter notre cruelle habitude de manger les âmes des noirs. Bien d'autres bruits encore, tout aussi absurdes, circulaient sur notre compte. Aujourd'hui, grâce à Dieu, tous ces préjugés ont disparu, et nous n'avons plus qu'à marcher résolument, quoique avec circonspection, à la conquête des âmes.

Oeuvre des Enfants. — Nous commençons naturellement par les enfants ; la vieillesse n'est guère abordable qu'à l'heure dernière, et encore...

Nous avons actuellement trente-deux enfants. Ce n'est pas sans peine que nous sommes parvenus à obtenir ce résultat. Quelles difficultés tout d'abord pour les discipliner et les habituer à une vie réglée ! Car l'Adouma, plus que tout autre noir peut-être, aime la vie libre et désœuvrée. Il a à peine de quoi manger, une petite bande d'étoffe pour se couvrir ; et, malgré tout, il aime son village. Il le quitte à regret et il n'emporte avec lui qu'une seule aspiration, celle

d'y retourner au plus tôt. Ajoutons à cette disposition la crédulité des noirs et les bruits absurdes qui couraient sur notre compte, et l'on pourra se faire une idée de la difficulté que nous avions à garder nos enfants à la mission.

Les premiers jours ils paraissaient contents ; tout nouveau, tout beau ; c'est ici comme ailleurs. Une bonne et abondante ration, les pagnes reçus, les soins dévoués dont ils étaient entourés leur faisaient oublier la case paternelle. Mais vient tout à coup ce. mal mystérieux, cette mélancolique aspiration vers le chezsoi, que l'européen décore du nom de nostalgie et que l'Adouma appelle tout simplement la faim du village. Nos petits négrillons en étaient dévorés.

Chaque jour c'était un nouveau palabre pour leur faire entendre raison. Rien n'était à leur convenance. La nourriture n'était pas bonne, elle était insuffisante;... les pagnes étaient de mauvaise qualité on les battait ils objectaient, en un mot, tout ce que leur imagination, dégoûtée de la vie réglée, pouvait leur suggérer. Enfin, un beau matin, l'un commence à se sauver, un autre le suit, puis bientôt cinq, dix, douze sont en fuite. On eût dit, selon l'expression de notre Vénérable P. Libermann, le démon de la Guinée déchaîné contre cette œuvre ; nous nous voyions à la veille d'être obligés de fermer notre école, et dès lors, adieu à la mission. Un coup énergique était nécessaire ; on le comprit au poste français, et grâce à son intervention, nous forçâmes nos fugitifs à rentrer au bercail. Le mal du pays avait trouvé son maître. La peur d'abord les retint ; puis, peu à peu, habitués à vivre avec nous comme en famille, ils oublièrent vite leur village et maintenant personne ne songe plus à nous quitter.

Ces enfants sont doux de caractère et assez souples,

pourvu qu'on sache les prendre. Dans les premiers temps, ils étaient souvent pris en flagrant délit de vol et dè mensonge ; mais cette mauvaise habitude a bien vite disparu par suite des corrections qui suivaient immédiatement tout délit découvert. Ils sont généralement intelligents et studieux ; malheureusement ils ne se rendent pas compte de l'utilité de l'instruction. Ils aiment surtout la musique et le chant et nous en profitons pour rehausser l'éclat de nos cérémonies.

L'important était de leur donner une bonne instruction religieuse, aussi, leur fait-on régulièrement, chaque jour, une heure de catéchisme. A ces catéchismes assistent également les Adoumas du dehors. Ils écoutent avec étonnement et grand intérêt les premières vérités de notre sainte religion ; mais c'est surtout parmi la jeunesse que nous espérons obtenir de sérieux résultats.

Quant aux vieux, on ne peut guère les aborder qu'au lit de mort, et encore nous en échappe-t-il un grand nombre.

Nous commençons à poser les premiers jalons pour l'œuvre des apprentis. Trois enfants travaillent déjà à la menuiserie avec le Frère Martinus, et prochainement nous allons mettre au jardinage les plus forts et les moins aptes à l'étude.

•Le jeune Enengo, catéchiste. — Un jeune homme, Enengo d'origine, qui a suivi les premiers missionnaires dans leur voyage d'exploration et qui, depuis, est toujours demeuré avec nous, nous aide puissamment dans notre ministère, soit auprès des enfants, soit au dehors. C'est un excellent chrétien, bon catéchiste et tout dévoué aux missionnaires. Il songe à se marier dans quelque temps. Sa femme, une fois devenue chrétienne, nous sera également très utile

pour instruire et convertir les personnes de son sexe. Inutile, en effet, de songer actuellement à avoir des religieuses ici. Et pourtant nous ne pouvons pas laisser gémir la femme dans l'état d'abrutissement et d'esclavage dans lequel l'ont placée les mœurs africaines. Elles aussi doivent jouir des bienfaits de l'Evangile ; elles aussi aimeront un jour le divin Crucifié et seront réhabilitées par le culte si doux de Marie.

Cérémonies religieuses. — La splendeur de nos cérémonies religieuses produit aussi un excellent effet sur l'esprit de nos enfants. J'ai déjà dit un mot de notre petite chapelle. Pendant sa construction, on venait de tout le pays adouma pour la voir. Le chœur, la sacristie, la tribune, la voûte surtout excitaient leur admiration. Les plus naïfs se demandaient où le blanc avait trouvé cet arbre gigantesque, et comment l'on avait fait pour le creuser. Les plus avisés trouvaient que les planches se joignaient tellement bien, qu'elles paraissaient faites exprès pour se réunir ainsi.

Dès la veille de la bénédiction de la chapelle, on venait de toute part admirer l'ornementation qu'on était en train d'achever. Les images du Sacré-Cœur et du Saint-Cœur de Marie, de Saint Pierre et de Saint Paul les intriguaient surtout. Bien des idées voltigeaient dans toutes ces têtes. L'image de Saint Paul à la barbe longue et flottante, c'était Mon Pihre, corruption de Mon Père, nom qu'ils me donnent dans leur langue. L'image de Saint Pierre, à la barbe touffue, c'était Bissadou, nom indigène du P. Dahin. Enfin la figure céleste de Marie n'était autre que celle du bon frère Martinus.

Lokou eut, à cette occasion, un discours applaudi et fréquemment souligné par les bruyants bravos de ses loyaux sujets. Enfin, se tournant vers moi, il termine ainsi sa harangue :

« Eh ! Minisso, à la vue de cette maison que tu viens de bâtir pour Dieu, nous nous sommes dit dans nos cœurs : Les Minissos peuvent aussi ressusciter les morts, puisqu'ils font de telles choses, et si vous ne le faites pas, c'est que vous ne le voulez pas, car toi tu le peux, tu le peux. »

Et tous les assistants d'approuver et de répéter en chœur : « Tu le peux, tu le peux. »

Je m'efforçai de leur prouver que le Dieu du ciel est auteur de la vie et de la mort, mais ils n'en parurent pas convaincus.

Bénédiction de la chapelle. — Enfin, le 15 août, en la fête de l'Assomption de la très sainte Vierge, eut lieu la bénédiction tant désirée, au milieu d'une foule nombreuse. La chapelle était brillamment ornée. Six bouquets de fleurs artificielles, venus de Paris, avaient été montés pour la circonstance par le P. Dahin. On chanta la grand'messe et pour la première fois le P. Dahin l'accompagna sur un vieil harmonium qui ravit tout le monde. Le soir, un salut en musique couronna cette journée, qui marquera comme l'inauguration officielle et solennelle du culte catholique dans le Haut-Ogowé. Les agents du poste de Lastourville assistèrent à cette belle fête et prirent part à notre joie.

Fête de Noël; premier baptême solennel de sept enfants. — Notre dernière fête de Noël a revêtu un éclat tout particulier. Ce jour-là nous devions faire notre premier baptême solennel. Vers onze heures, trois chandelles romaines allèrent porter au loin l'annonce de la bonne nouvelle de* la naissance de l'Enfant Dieu. Comme l'étoile des Mages, ces lumières éclatantes devaient amener à la crèche du divin Enfant ses premiers adorateurs. Une vive fusillade fr. 15

retentit ; les torches s'allumèrent ; la mission paraissait enveloppée dans un manteau de flammes. Nombreux et serrés les habitants des villages voisins vinrent rendre leurs hommages à l'Enfant- Jésus.

La chapelle avait revêtu ses habits de fête ; de belles oriflammes ornaient le sanctuaire et la nef ; une étoile immense, fixée au-dessus de l'autel, produisait un grand effet. L'autel brillait de mille feux. Nos Adoumas éblouis ne savaient que penser de toutes ces splendeurs, rehaussées encore par les chants sacrés et les prières de la liturgie.

Après la messe solennelle du jour eut lieu le baptême solennel. Les élus étaient au nombre de sept. Quelle fête pour ces chers enfants, qui revêtaient leur robe d'innocence en ce beau jour de la naissance du Sauveur ! Avec quels désirs impatients ils attendaient l'heure à laquelle ils devaient être plongés dans la piscine sacrée, pour en sortir régénérés ! On voyait qu'une transformation s'opérait en eux à mesure que le prêtre avançait dans les saintes cérémonies.

Avec quel accent énergique ils renoncèrent à Satan et confessèrent la foi du Christ ! Avec quelle émotion ils courbèrent leurs fronts sous la main qui allait verser l'eau sainte du baptême, et avec quel enthousiasme ils entonnèrent à la fin de la cérémonie : Jurons à la Mère oV amour... Oui, désormais ils seront pour toujours les vrais enfants de l'Eglise catholique et de Marie, leur mère. Ce sont les prémices que nous offrons à Jésus-Enfant. Désormais, à chaque jour de fête, nous pourrons ainsi offrir au bon Dieu un certain nombre d'âmes arrachées à l'empire de Satan. Peu à peu cette église des Adoumas s'étendra et le nombre des chrétiens ira toujours grandissant. Nos successeurs, espérons-le, récolteront d'abondantes moissons, là où nous aurons semé dans les pleurs.

Ministère auprès des adultes. — Les adultes sont également l'objet de notre sollicitude. Mais, hélas ! il y a peu d'espoir de ce côté pour le présent. Un Père va visiter les villages, tantôt à pied, tantôt en pirogue. Il cause et donne une caresse au petit enfant que la mère berce sur ses genoux, il ajoute une pincée de sel pour la mère ; puis un mot, dit comme au hasard, l'amène à parler du bon Dieu ; il expose une vérité, puis une autre. L'auditoire se fatigue vite, mais souvent ces simples paroles sont le point de départ d'une conversion, surtout à l'heure suprême.

Ces excursions, si elles sont un peu longues, se font en pirogue. Une quinzaine d'hommes en forment l'équipage. Un capitaine est placé à la tête ; à l'arrière, debout sur une pointe large comme la main se tient le second du bord ; les autres sont simples pagayeurs. Le voyageur prend place sur un petit siège derrière l'homme de l'avant.

Les Adoumas sont d'habiles mariniers ; ils sont pleins de sang-froid au milieu du danger. Debout sur sa pirogue, le capitaine examine la rivière, signale le danger et commande la manœuvre : tous l'écoutent comme un oracle. Les pagaies légères s'enfoncent dans l'eau, les perches se dressent, la pirogue fend le courant : elle ne fait qu'effleurer la vague et lorsque le danger a disparu, tous reprennent leurs chants avec un nouvel entrain. Mais ils ne sont pas toujours aussi heureux. Comptant trop sur leur adresse, ils se lancent parfois sans prévoyance dans des courants formidables. Entraînée avec une vitesse vertigineuse, leur pirogue est saisie tout à coup par de puissants remous, qui la font tournoyer et l'entraînent au fond. D'autres fois, ils la rejettent au loin contre un rocher où elle se brise. Heureux qui en cette circonstance, sait nager ! C'est un sauve-qui-peut général. Pour nous, saint

Joseph nous protège visiblement. Rarement nous avons à déplorer pareil accident. Gloire lui en soit rendue.

Recours des malades à la mission. — Notre influence s'étend peu à peu ; on ne nous redoute plus ; on nous connaît. Quelqu'un est-il malade, vite il prend le chemin de la mission. Car il sait qu'il y recevra un accueil favorable, et qu'on lui donnera sans frais d'excellents remèdes, tandis que leurs bons N'ganga, au contraire, ne sont jamais consultés sans qu'ils demandent de gros honoraires. Ces trois années d'apostolat, avec leurs joies et leurs tristesses, ont été, on le voit, assez bien remplies. Aujourd'hui notre mission est assise sur des bases solides; elle a devant elle un avenir très prospère. Nous sommes avantageusement connus des indigènes, et notre influence salutaire va chaque jour en grandissant.

Espérances et projets sur l'avenir. — Déjà nous avons envoyé quelques âmes au ciel, et les premiers enfants que nous venons de baptiser verront successivement doubler leur nombre. A Pâques nous ferons un nouveau baptême, et à la Pentecôte prochaine, tous nos enfants seront chrétiens. Rien ne nous arrêtera plus, nous l'espérons, dans notre œuvre d'évangélisation.

Mais que de choses nous restent à faire ! Déjà nos ressources nous limitent pour le nombre d'enfants que nous pouvons entretenir. Notre école devrait être agrandie. Un hôpital nous sera également nécessaire pour recevoir les nombreux malades qui se présentent. Là nous pourrions opérer le plus grand bien. Car c'est dans ces lieux de souffrance que le Bon Dieu se plaît surtout à choisir ses privilégiés.

Un village chrétien reste à créer. Nos enfants, une

fois plus grands, si nous les laissons retourner dans leur village, seront bien exposés. Leurs passions se réveilleront, au spectacle de toutes les séductions qu'ils auront sans cesse sous les yeux. Ils oublieront les enseignements reçus et reprendraient rarement le chemin de la mission.

Pour obvier à ces inconvénients, nous établirons sur les terrains de la mission un village où seront logés tous ceux qui voudront rester avec nous. Mais, pour les attacher à nous, il faudra leur élever à nos frais une case, leur donner des moutons, des poules, surtout leur acheter une femme. Or, ici une femme se vend de 1500 à 2000 fr., en marchandises. Pour mener donc cette œuvre à bonne fin, les secours de la charité nous seront indispensables.

Cette œuvre que l'obéissance nous a confiée n'est pas seulement la nôtre, à nous qui travaillons ici. Elle est celle de toutes les bonnes âmes qui demeurent en France, pour encourager et soutenir le missionnaire. Elle est l'œuvre de ceux qui prient, qui souffrent pour nous, et qui, là-bas, nous envoient leurs aumônes. Elle est l'œuvre de tous ceux qui, comme nous, croient que, pour ces pauvres déshérités de la grande famille humaine, a sonné enfin l'heure du salut. Nous les remercions tous bien cordialement de leurs secours passés, et nous avons confiance dans la persévérance de leur dévouement.

Le tout à la plus grande gloire de Dieu et au salut des âmes î

P. Davezac.

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