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Le Congo méconnu

I À livre d’un explorateur qui sait voir et qui a vu. C’est, par conséquent, un livre qu’il faut lire si l’on veut avoir une idée exacte du Congo français.

Après avoir parcouru le Congo dans tous les sens, M. Dybowski, avant de formuler son jugement sur lui, a eu l’occasion de voir d’autres colonies, de diriger des œuvres coloniales importantes, de connaître pratiquement tes affaires commerciales et industrielles qui se traitent dans les colonies, de se rendre compte, par conséquent, des difficultés de la colonisation et des exigences qu’elle comporte.

Le Congo a, visiblement, gagné toutes ses sympathies, tandis qu’étant jeune il le parcourait. L’épreuve du temps et V expérience ne les ont pas fait disparaître. Elles se manifestent avec une franchise d’autant plus séduisante que l’auteur ne dissimule aucune des erreurs ou des fautes commises par nos administrations coloniales.

En lisant sa description de Libreville, isolé entre la mer el la forêt, sans aucune route de pénétration vers Vintérieur, je revois, en 1912, ce que je vis dans ce pays en 1863. On y a bâti quelques établissements ou maisons qui n'existaient pas à cette tointaine époque, mais on n'a pas fait une rouie en plus de celles que j'ai pu suivre il y a quaranie-neuj ans. Si l'on admet que, sans voies de communication, il n'y a pas de colonisation possible, on apprécie par ce seul fait la négligence dont a été victime notre œuvre congolaise.

Pendant longtemps on a cru qu'it n'y avait à peu près rien à faire au Congo, que ta terre y était en majeure partie infertile ou non cultivable, que les habitants y faisaient défaut, que la vie des Européens y était rendue à peu près impossible par la rigueur du climat et que, par suite, it était inutile que la France y fit des sacrifices en hommes ou en argent. En 1900, alors que la conquête était réalisée el que nous aurions dû, sans retard, organiser le pays, notre œuvre semble s'arrêter : V Administration abandonne la mise en valeur du Congo à des sociétés, dont la plupart n'avaient rien de ce qui était nécessaire pour atteindre un tel résultat.

Peut-être n'avons-nous commencé à croire à la valeur du Congo qu'à partir du jour où nous avons vu l’empire germanique le convoiter. Ce jour-là, nous avons pu apprécier ce que vaudrait

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Libreville comme port de commerce el base d’une flotte de guerre. Peut-être avons-nous compris aussi quelle importance ce port prendrait s’il était relié par une voie ferrée aux fleuves intérieurs; peut-être s’est-on dit, dans nos Administrations coloniales, qu’il y a des sacrifices à faire pour mettre le Congo en valeur.

M. Dybowski s’esi visiblement donné pour but de faire cette démonstration, et l’on ne saurait contester qu’il y ail pleinement réussi. Il est impossible d’établir plus rigoureusement qu’il ne l’a fait V existence, au Congo, de populations assez nombreuses pour fournir tous les bras dont les colons auraient besoin, tellement misérables qu’il serait facile de les déterminer à travailler en vue d’un bien-être dont elles sentiraient vite le prix, et assez habituées, dans certaines régions, à la culture du sol pour qu’on puisse aisément les dresser à nos procédés agricoles.

Toute la partie de notre Congo qui a été jusqu’à ce jour la plus délaissée, parce que, dans son état actuel, sa pénétration est fort difficile, c’est-à-dire tout l’ensemble des régions qui s’étendent entre la mer et le grand fleuve africain, est formée de terres d’une admirable fertilité, facilement irrigables en vue de leur arrosage ou de l’écoulement du surplus des eaux, el parfaitement aptes à recevoir toutes les cultures des pays chauds, depuis le cacao ou le

café jusqu’aux lianes et arbres à caoulchouc. Elles sont assez vastes pour que les colons les plus actifs puissent y affluer pendant un siècle.

A ces terres de haute valeur la main-d’œuvre ne fera pas défaut le jour où des voies de communication permettront aux populations fétichistes de se répandre à travers le pays.

Ces populations sont celles que M. Dybowski considère avec raison comme les plus capables de fournir des bras aux colons. Elles sont très douces, même, comme il le fait observer, lorsqu’elles s’adonnent à l’anthropophagie pour s’alimenter de viande, - — pratique appliquée du reste aux seuls ennemis tués dans les combats ou aux malfaiteurs condamnés à mort par les chefs des villages. Elles sont, de plus, habituées à la vie sédentaire et d la culture du sol, dont elles vivent exclusivement dans les rares villages situés loin des fleuves et qui ne peuvent pas s’adonner à la pêche.

C’est parmi ces populations que les tribus musulmanes capturent les jeunes hommes, les femmes et les enfants dont ils font des esclaves. Le seul fait d’être protégées contre l’abominable exploitation dont elles sont les victimes désignées, mais non résignées, suffit pour leur faire accepter avec satisfaction la présence des Européens. Lorsque ceux-ci savent ajouter à leur protection les moyens de faire

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gagner à ces malheureux de quoi se procurer quelque bien-êlre par un travail modéré, ils s’attachent rapidement à nos postes militaires ou à nos cotons.

Le jour où ta colonisation française voudra faire les sacrifices nécessaires pour défricher les excellentes terres des bords de VOgôoué, du Congo, etc., ce ne sont pas, affirme M. Dybowski, les travailleurs qui lui feront défaut, à la condition, bien entendu, que ceux-ci soient traités avec bienveillance, convenablement payés, soignés dans leurs maladies, elc.

Dans ces conditions, on les verra, sans aucun doute, se livrer au travail qui, dans les climats très chauds, doit nécessairement être modéré. Petit à petit, le goût du bien-êlre leur viendra, elles s’attacheront à cultiver le sol pour elles-mêmes en même temps que pour les colons, et la richesse naîtra dans une région où, actuellement, ne vivent que des plantes et des animaux sauvages.

Je crois devoir ajouter que la mise en culture de ces terres devant être fort coûteuse, à cause des défrichements qu’il faudra d’abord opérer, le concours financier de V Administration congolaise me paraît indispensable à la réussite de la colonisation européenne. La question est délicate, en raison des abus qui pourraient résulter d’ une organisation défectueuse de l’aide financière de V Adminis-

Iration, mais je la considère comme ayant une très grande importance.

On s'imagine trop volontiers en France, surtout dans les milieux administratifs, qu'il suffit de donner à un colon de la terre dans une colonie tropicale pour qu'il y puisse devenir riche. N'a-t-on pas vu pousser vers les colonies une foule de pauvres gens n'ayant guère que leurs bras et les illusions que l'on avait fait naître dans leur esprit ? Ne saiton pas que la plupart de nos colonies ont été, à de certaines heures, déconsidérées par la ruine de colons qu'elles avaient elles-mêmes imprudemment attirés, en faisant miroiter à leurs yeux qu'ils auraient des terres pour rien ou presque pour rien et que ces terres étaient capables d'enrichir leurs cultivateurs en quelques années, tant était grande leur ferlilité, tant était étendue la liste des plantes que l'on y pourrait cultiver. Des colons ne disposant que de quelques milliers de francs, n’ayant parfois jamais pratiqué aucune culture, ne sachant rien des pays où ils étaient attirés, voyaient fondre en quelques mois leur maigre pécule, souvent même avant d’avoir pu donner un coup de pioche dans la « terre promise ».

Il y a bien des années, allant en Cochinchine, je rencontrai sur le navire de guerre où j'étais embarqué un ancien élève en pharmacie de Paris que je remarquai tout de suite, à cause de l'intelli-

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gence supérieure à la moyenne et des connaissances très étendues que révélait sa conversation. Nous eûmes vite fait de nous lier. Un soir, sur le pont, dans la mer Rouge, par une nuit admirablement étoilée, il crut devoir me prendre pour confident de ses chagrins et de ses projets. Il quittait la France à la suite de déboires produits par un mariage manqué dans des conditions très pénibles pour son amour-propre, et il allait en Cochinchine avec la résolution d’y devenir colon, d’y faire de la culture. Laquelle ? Il n’en savait rien. Sur quel point de la colonie ? Il ne le savait pas davantage. Il aviserait à la solution de ces questions après son arrivée à Saigon. Et pour attendre cette solution, il disposait de dix-huit cents francs en billets, cousus dans la doublure de son paletot : toute sa fortune.

Lorsqu’il eut achevé son récit, je lui répondis, en souriant, par ces simptes mots : « Entre la

misère qui vous attend là-bas et la mort dans celle mer calme, chaude, argentée par la lumière de la lune et des étoiles, voire choix ne saurait être douteux ; franchissez le bastingage, je vous promets de ne point appeler au secours. » Sachant l’amitié naissante qu’il m’avait inspirée, il s’effondrait sous une profonde stupéfaction. Je dus lui exposer combien était folle sa conduite, combien seraient dures ses désillusions, vers quelle misère matérielle

et quelle désespérance morale il courait. A noire arrivée à Saigon, le commandant du transport, qui s'était intéressé à lui, lui procura une très humble place dans V Administration, où il fit rapidement son chemin, car sa valeur intellectuelle était supérieure d celle de la plupart de ses collègues et de ses chefs.

Malheureusement, les administrations mélropolitaines el coloniales n'ont pas assez réfléchi aux inconvénients qui résultent d'une propagande souvent exagérée en faveur de telle ou lelle colonie. Elles ne songent pas assez qu'après avoir provoqué la colonisation française, elles ont le devoir de l'encourager. Si elles avaient une pleine conscience de ce devoir, elles penseraienl moins à mulliplier les colons qu'à les bien choisir et à les aider ensuile par tous les moyens dont elles disposent.

Dans les pays à cultures, comme le Congo, V Administration, avant de solliciter les colons, doit faire une étude approfondie, expérimentale, des cultures possibles el de celles qui pourront donner les meilleurs résultats. Dans les établissements anglais el hollandais, comme le fait justement observer M. Dybowski, ce sont les colons eux-mêmes qui s’associent pour créer des jardins et des champs d'expérience. Dans nos colonies, V Administration est sagement allée au-devant d'initiatives qui ne se produisaient pas; elle a créé des jardins d’essais

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dont les résultats sont déjà très appréciables et des laboratoires où Von étudie les produits utilisables pour l'industrie. Eh bien, on ne croira peut-être pas qu'un ministre des Colonies, après avoir visité t'un de ces laboratoires, ordonna sa fermeture, sous te prétexte que des cornues, des fourneaux et des fiotes n'avaient rien à voir dans la colonisation.

M. Dybowski,dont les travaux révèlent une compétence particutière dans la très importante question que je viens de poser, insiste, au sujet des jardins d'essais, sur ta nécessité d'y réunir, dans chaque cotonie, toutes tes ptantes susceptibtes de se bien dévetopper dans cette colonie, en expérimentant tes procédés cutturaux qui teur sont les plus favorables, en les multipliant et teur faisant produire des yraines qui seront ensuite distribuées aux cotons. En Afrique occidentate, où it existe un service d'agriculture très comptet, on a ainsi propagé des minions de ptantes à caoutchouc. Un organisme sembtable doit être créé tout de suite au Congo, en vue de ta cotonisation des terres très fertites que présentent toutesles parties basses du pays.

Parmi tes végétaux dont M. Dybowski préconise justement la culture dans cette région, viennent au premier rang le cacaoyer, la vanille, le cocotier, dont it dit avec raison qu'it est, pour tout le littoral, « la plante d'avenir par excettence », en raison de

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