Le Congo
On désignait autrefois sous le nom de Congo, un royaume minuscule, enclavé dans les possessions portugaises de la côte occidentale d'Afrique^ et situé près de l'embouchure d'un grand fleuve appelé Zaïre ou Congo.
Actuellement, cette dénomination s'applique à l'immense région de l'Afrique centrale arrosée par le Congo et ses nombreux affluents. Toute cette contrée, qui va des lacs de l'intérieur aux rives de l'Océan, était, il y a quelques années encore, indiquée sur les cartes géographiques par ces mots : « Régions inexplorées ». Aujourd'hui, si le bassin du Congo n'est pas entièrement connu^, du moins a-t-on relevé le cours du grand fleuve depuis sa source jusqu'à son embouchure, et exploré quelques-uns de ses affluents les plus importants.
L''état des connaissances géographiques ne permet pas, cependant, de fixer des limites absolument exactes au bassin du Congo ; sur bien des points ses
frontières sont purement conventionnelles, notamment au nord, où s'étendent d'immenses régions que n'ont pas encore parcourues les voyageurs.
Les bornes ofTicielles du bassin du Congo sont, à Test, une ligne imaginaire suivant à peu près le 27® méridien oriental de Paris, passant par le lac Tanganika et venant aboutir au lac Banguelo. Au sud, cette ligne rejoint la mer, en décrivant quelques courbes sans importance. A l'ouest, les rivages de l'Océan Atlantique, depuis Ambriz au sud, jusqu'à la rivière Sette au nord.
Ainsi déterminée, la région du Congo représente environ trois millions et demi de kilomètres carrés, c'est-à-dire plus du tiers de l'Europe, ou la superficie réunie de tous les pays d'Europe, moins la Russie et la presqu'île Scandinave.
Par suite des différentes conventions survenues entre les puissances européennes, et en vertu des décisions de la conférence de Berlin, le bassin du Congo comprend :
1° L'Etat libre du Congo, propriété de l'Association internationale du Congo, reconnu aujourd'hui comme Etat indépendant et neutre, et dont le souverain nominal est le roi des Belges. Il est situé au centre du continent africain et compris entre le 4° de latitude nord, au nord ; le 27™^ parallèle et les lacs, à l'est ; le royaume du Monato-Yanvo et les possessions portugaises d'Angola, au sud; à l'ouest et au nord-ouest, il est limité par le cours même du Congo, le Tchiloango, petit fleuve côtier, et l'Océan.
2° Le Congo français, qui s'étend de l'embouchure du Tchiloango aux rives du Congo, qu'il longe depuis Manyangajusqu'à l'équateur; au nord, il va rejoindre nos possessions de l'Ogooué et du Gabon ; à l'ouest, il borde l'Atlantique.
3° Le Congo portugais, au sud des bouches du fleuve.
Cet immense territoire forme le bassin du Congo.
Les origines du Congo ont été longtemps un mystère, et ont donné lieu à bien des suppositions : les moines portugais et italiens qui débarquèrent, il y a quatre cents ans, à son embouchure, lui supposaient avec le Nil des sources communes. Livingstone croyait que sa partie supérieure, qu'il avait entrcvuC; appartenait au bassin du Zambèze, ce grand fleuve qui se jette dans l'océan Indien. Aujourd'hui, grâce aux voyages de Caméron, de Stanley et de Giraud, il est établi que le Congo forme un système fluvial à part.
La rivière Tchsunhesi, qui prend sa source au sudest du lac Tanganika et se jette dans le lac Banguelo, est maintenant considérée comme la source du Congo ; sous le nom de Lousipoula, elle sort du lac et se dirige sur le lac Moéro qu'elle traverse. Du lac Moéro coule, vers le nord, une rivière nommée Louvqvm, dont le tracé est encore indécis; elle se dirige vers le nord-ouest et rencontre le lac Sandji ou Oulandji. Au sud-ouest, ce lac reçoit un autre cours d'eau appelé Loualaba, nom qui semble donné à plusieurs rivières; selon Stanley, ce nom ne serait lui-même qu'une alté-
ration deLoualaohoua, ainsi que les gens de Manyena, les Vouenya, nomment le fleuve ; comme celui-ci change à chaque affluent qu'il reçoit, à partir de l'embarcadère de Kammpoomzou, Stanley l'appela Livingstone ou Congo.
A cet endroit, le fleuve a déjà onze cents mètres de large: c II coule entre deux lignes noires de bois, écrit Stanley, avec une grandeur inexprimable. Calmes et profondes, ses eaux brunes glissent majestueusement vers l'inconnu, dont les récits fabuleux qu'on m'avait faits, soulevaient seuls le voile. Peutêtre longeaient-elles le pays des anthropoïdes et des pygmées; peut-être le Makoko, ce roi redoutable cité par Diaz,CadaMosto et Dapper, avait-il un représentant dans les centaines de lieues inexplorées qu'elles traversaient. »
Stanley avait rencontré le Loualaba en suivant un de ses affluents, la Louama, qui sort du Tanganika.
Bientôt commencent les rapides du fleuve ; les premiers sont ceux d'Oukassa ; puis le Congo décrit des coudes aigus, et son cours, jusqu'ici tranquille, forme des tournoiements dangereux, où tourbillonnent sans cesse de larges nappes d'écume blanche. Tout à coup le lit du fleuve se rétrécit et pendant cmq ou six kilomètres coule entre des rives escarpées, que sépare un espace de huit cents mètres à peine, pour s'élargir sans transition et atteindre dix-sept cents mètres.
Depuis Oukomghé, le Congo forme deux bras, d'un kilomètre chacun, que séparent desiles boisées d'une merveilleuse fertilité; puis viennent les sept cata-
ractes de Stanley, situées sous l'équatcur; elles sont absolument infranchissables. « Après avoir bondi do rapide en rapide pendant un mille, le fleuve rencontre une nappe transversale contre laquelle s'empilent des vagues énormes; le blanc liquide surmonte la crête de la rampe et retombe de l'autre côté en un chaos indescriptible. »
Au-dessous, le fleuve mesure dix-huit cents mètres etde douze à quatorze mètres de profondeur; entre la sixième et la septième chute, il se resserre de nouveau pour ne plus atteindre que douze cents mètres, dont près de sept cents sont occupés par des îles. Ainsi resserrée, la rivière court bruyamment entre des berges escarpées et les rochers abrupts des îles ; ses flots roulent à toute vitesse, prennent une force indescriptible, et, bondissants, se jettent dans un gouffre où ils forment des lignes de grandes vagues qui se pressent les unes contre les autres avec une véritable rage. La sortie du Nil aux chutes du Ripon n'est rien, comparée à ce fleuve dix fois plus volumineux et resserré dans le même espace.
Depuis sa sortie du lac Moéro jusqu'à l'équateur, le Congo suit une direction nord-ouest, avec quelques courbes infléchissant vers le nord, puis vers le nordest ; ces détours firent croire un instant à Stanley que le fleuve allait rejoindre le Nil. A partir de Stanley falls, chutes de Stanley, le Congo décrit un arc de cercle au nord et, courant à l'est quart nord-est d'abord, se dirige ensuite vers le sud, pour revenir couper la ligne à N'gondo; puis il continue dans cette
dernière direction jusqu'à Stanley Pool. Sur tout co parcours, le lit du fleuve atteint une largeur qui souvent excède cinq mille mètres; de ses eaux abondantes et rapides s'élèvent des milliers d'iles et d'îlots boisés, très fertiles, et dont un grand nombre sont habites par une population guerrière, dont Stanley eut souvent à subir les attaques ; ses rives aussi sont si populeuses que, pendant de longues distances, les villages se touchent presque.
De grandes rivières, dont les sources sont encore inconnues, apportent leurs eaux dans le Congo, à droite et à gauche; les plus considérables sont l'Arouwimi, qui n'a pas moins de dix-huit cents mètres à son confluent; l'Ikelamba, large de seize cents mètres et dont les eaux noires coulent pendant longtemps sans se mélanger à celles du grand fleuve ; rOubandji, le Rouki, l'Alima, appelée Lawson par Stanley, et le Lefîni ; ces deux dernières traversent le territoire français.
De l'équateur à Stanley-Pool, le fleuve se rétrécit, les iles deviennent moins nombreuses, et les rives plus escarpées.
Stanley-Pool, l'étang de Stanley, est un vaste élargissement du fleuve, plutôt qu'un étang ; il mesure environ quinze cents kilomètres carrés de superficie. Une longue île inhabitée le divise en deux parties, suivant à peu près la direction de l'axe du fleuve. Chacun des bras est parsemé d'îlots et de bancs de sable peu élevés, couverts de grandes herbes, de papyrus et de palmiers borassus. Outre ces iles, on
aperçoit des îlots entièrement formés de papyrus enchevêtrés : ce sont des îles flottantes qu'emporte le courant vers les cataractes.
Le règne animal est largement représenté sur les rives de Stanley-Pool : des milliers d'oiseaux aquatiques : aigrettes blanches , canards, pluviers dorés, pélicans, hérons, prennent leurs ébats aux bords du fleuve ; sur les bancs de sable et de vase^ d'énormes crocodiles dorment au soleil, et de monstrueux hippopotames se jouent entre les îles.
Autour de l'étang se dressent de hautes collines boisées, entre autres, les Dovers cliffs ou montagnes de Douvres. A l'extrémité méridionale de cet élargissement, à l'endroit où le fleuve rentre dans son lit, se dresse la pointe de Kallina, sorte de promontoire formé par une roche rouge de cinquantepiedsde haut, au bas de laquelle tourbillonnent des remous dangereux, difficiles à franchir, même pour un vapeur; son nom lui vient d'un officier autrichien qui s'y noya en décembre 1882. M. Kallina devait remonter le Congo ; au lieu d'attendre le bateau qui, tous les mois, part de Léopoldville pour aller ravitailler les stations du haut fleuve, il s'embarqua sur un canot indigène. Le lieutenant était très grand et très lourd, il s'assit, malgré les observations des canotiers, à l'arrière du bateau ; celui-ci, déséquilibré, fut pris ' par le tourbillon et englouti en un instant. Le lieutenant Kallina et les hommes d'équipage furent noyés.
Au sortir de Stanley-Pool, le Congo se dirige vers le sud-ouest jusqu'à Vivi, où il remonte un peu vers
l'ouest pour former l'estuaire par lequel il se déverse dans l'Océan. De Stanley-Pool à Vivi, son cours est coupé par de nombreux rapides et par les trente-deux cataractes de Livingstone.
« Ce n'est plus, écrit Stanley, le cours d'eau majestueux dont la beauté mystique, la noble grandeur, le flot calme et ininterrompu sur une distance de neuf cents milles (1,450 kilomètres), avaient pour nous un charme irrésistible, en dépit de la férocité des tribus de ses bords, C'est un torrent furieux, roulant dans un lit profond, obstrué par des récifs de lave, des projections de falaises, des bancs de roches erratiques, traversant des gorges tortueuses, franchissant des terrasses et tombant en une longue série de chutes, de cataractes et de rapides. »
A Boma, commence l'estuaire du Congo, mais c'est vues de l'Océan que les bouches du fleuve sont véritablement imposantes.
A mesure qu'on s'approche, par mer, de l'embouchure du Congo, les hautes falaises de roches rouges qui tombent à pic dans l'Océan et rendent l'accès de la côte difficile, s'abaissent graduellement ; près du fleuve s'étend une plage immense, basse et sablonneuse, que recouvre une épaisse ceinture de palétuviers. La mer change de ton, et pendant des lieues on peut suivre les eaux brun rouge du Congo, qui traversent les flots verts de l'Océan sans s'y mêler.
Contrairement aux autres grands fleuves de l'Afrique, au Nil, au Niger, au Zambèse, qui forment d'immenses deltas, le Congo se jette dans l'Océan par
une seule bouche; mais il est probable qu'il se créera dans l'avenir d'autres déversoirs et qu'il se fraiera un passage jusqu'à Kabinda, par la petite rivière du Crocodile, qui passe derrière Borna : c'est l'opinion de tous ceux qui, depuis quelques années, constatent les envahissements du fleuve.
A son embouchure, les rives du fleuve forment deux pointes : Banane, sur la rive droite, et la pointe Padrao, sur la rive gauche : on dirait les derniers fragments de la côte, déchirée par un effort puissant du Congo, pour forcer sa voie jusqu'à la mer. La pointe Padrao est un petit promontoire marécageux, couvert d'une forêt de palmiers Fans et de palétuviers dont les racines enchevêtrées forment brisant, et protègent la côte contre les attaques de l'Océan.
La pointe de Banane est une presqu'île battue d'un côté par les vagues de la mer, et, de l'autre côté, minée par le courant du Congo ; on prolonge son existence en plantant de gros pieux sur la plage, et en entassant des pierres et des blocs de rochers.
D'où lui vient son nom de Banane?... Peut-être, quand elle fut baptisée, cette péninsule était-elle couverte de bananiers ; aujourd'hui, on n'en voit plus un seul ; mais le nom lui est resté, et Banane est devenu un établissement dont l'importance ira sans cesse croissant, car c'est un port sûr et un excellent mouillage. Le Congo forme, sur ce point, une anse profonde, assez vastepour recevoir tous les vaisseaux du monde; les plus grands navires peuvent jeter l'ancre à cinquante mètres du rivage. L'isthme qui rejoint Ba-
nane à la terre est basse, marécageuse et presque toujours lellemeiit recouverte par les eaux^ qu'il faut prendre un bateau pour gagner l'établissement ; en résumé, c'est bien plutôt une ile qu'une péninsule.
Apartle bassin de l'Amazone, iln'estpasde système fluvial, au monde, qui reçoive une masse d'eau comparable à celle qui se déverse dans le Congo: quelquesuns de ses affluents sont des rivières plus grandes que les plus grands fleuves de l'Europe; des lacs immenses, comme le Banguelo, qui mesure vingt-cinq mille kilomètres carrés de superficie, les alimentent ; et ces réservoirs sont situés à des hauteurs qui varient entre mille et douze cents mètres au-dessus du niveau de la mer.
Du lac Banguelo à son embouchure, le Congo mesure 4,235 kilomètres; sa largeur entre Banane et Pointe del Padrao est de dix-sept mille mètres, et son débit est évalué à 762,675 mètres par seconde pendant la saison sèche ; à l'époque des pluies, il double presque de volume, quand ses eaux et celles de ses affluents sont gonflées au point de déborder.
CIIAPITlîI] IL
Dccouvorto du Congo. — Les explorateurs anciens. — Livingstone. — Stanley. — Camcron.
Dès le commencement du xv* siècle, les rois de Portugal rêvaient de concentrer entre leurs mains tout le commerce des Indes orientales, dont les Grecs et les républiques italiennes se disputaient le monopole. Pour atteindre ce but, il fallait trouver, en dehors de la Méditerranée, une voie qui conduisît directement aux Indes.
A la fin du xv^ siècle, de nombreuses expéditions furent envoyées avec mission de prolonger la côte occidentale d'Afrique. En 1484, Barthélémy Diaz partit avec trois vaisseaux, et, malgré le mauvais temps et les dangers d'une navigation difïîcile sur ces mers encore inconnues, atteignit la pointe sud de l'Afrique, qu'il nomma Cap des Tempêtes. Le roi Jean II, plus confiant dans l'avenir, l'appela cap de Bonne-Espérnnce. En 1497, Vasco de Gama, plus heureux, doublait le cap et, traversant l'océan Indien, abordait à Calicutt.
Cependant, d'autres flottes étaient chargées de visiter la côte, d'y créer des établissements, d'y installer <:les missionnaires. C'est pendant un de ces voyages d'exploration que le Congo fut découvert.
« En 1484, selon les uns, en 1481, suivant les autres,
Diego Càn, capitaine portugais, ayant traversélaligne formidable cle l'équateur, découvrit Tembouchure du Zaïre ouCongo, qui sort des mêmes sources que le Nit et précipite son cours vers les plages de l'Occident. Il est large d'environ dix-sept milles à son embouchure, et si impétueux que pendant plusieurs lieues il fend les flots de l'Océan sans s'y mêler et sans en prendre l'amertume.
« Diego débarqua dans cette partie du pays qui est sujette auprince de Sogno; au point où il toucha terre, il planta le signe de la croix pour perpétuer la mémoire de ce jour, et il nomma cet endroit la Punta, ou promontoire del Padrao.
« Cân voulut pénétrer dans l'intérieur et voir un roi puissant ; on lui désigna le roi de Congo. Il se rendit dans sa métropole, et le roi sauvage ayant cru aux paroles de Diego, lui confia quatre de ses sujets pour qu'il les emmenât et qu'ils pussent porter au roi de Portugal les hommages de son amitié. »
C'est ainsi qu'en 1687 Cavazzi décrivait la découverte des bouches du fleuve Congo.
Après Diego et les religieux qu'il débarqua, de nombreux missionnaires portugais et italiens vinrent s'établir dans le royaume de Congo pour évangéliser les indigènes. Bientôt, ils quittèrent les côtes pour s'avancer dans l'intérieur. Les uns, allant droit à l'est, gagnèrent les bords du Tanganika ; d'autres, remontant au nord, en suivant le cours du fleuve, visitèrent l'empire de Makoko.
Vers 1521, un de ces missionnaires suivit le cours
du fleuve, dont il décrit les rapides, les cataractes et le large lit tout parsemé d'iles, « habitées par des tribus guerrières qui se livrent des combats continuels ; elles montent de grands canots creusés dans des troncs d'arbres; ils sont si grands que six hommes ne pourraient les embrasser ; ils peuvent porter jusqu'à deux cents hommes ».
Ne sont-ce pas là les sauvages indigènes, montés sur de longs bateaux, qui assaillirent si souvent Stanley pendant sa descente du Zaïre, alors qu'il décrit le fleuve comme encombré d'iles habitées par des tribus hostiles, auxquellesil fut obligé de livrer maints combats ?
Vers la même époque, l'un de ces missionnaires pénétrait dans l'empire de Makoko ; en 1552, le P. Bonaventure de Sorente se proposait de remonter le Congo, de gagner les sources du Nil et, descendant ce dernier fleuve, d'atteindre la Méditerranée.
Onze ans plus tard, le P. Silveira, qui mourut à Lunda^, dans la région des lacs, rencontra un religieux ' accomplissant la traversée du continent africain; parti de Saint-Paul de Loanda, sur la côte de l' Atlantique, ce missionnaire suivit la route parcourue plus tard par Caméron, dans la partie méridionale du bassin du Congo; puis il gagna la côte de Mozambique, sur l'Océan indien, où il s'embarqua pour Goa.
Le xviii* siècle ne fit guère progresser l'exploration du Congo : de nombreux voyageurs, cependant, parcoururent la route ouverte vers les grands lacs ; mais le récit de leurs voyages n'a pas été écrit ou n'est
pasparvenu jusqu ànoLis. Enfin, en 1789? le Portugais Lacercla fît une véritable exploration géographique. Connu déjà par ses travaux au Brésil, il fut mis par le gouvernement portugais à la tète d'une expédition chargée de reconnaître l'intérieur. Parti de Tété, sur le haut Zambèze, il s'avança jusqu'aux Etats du Muata de Cazembé et jusqu'à la capitale du pays de Lunda; mais la mort l'empêcha d'accomplir la traversée complète du continent africain.
A partir de cette époque;,ilsemble que l'on ait abandonné toute tentative d'exploration, et, même, que le souvenir des routes tracées se soit perdu. Ce n'est qu'au commencement de notre siècle que les nations européennes s'élancèrent de nouveau à l'assaut du continent mystérieux.
Trompés sans doute par la direction du fleuve dans sa partie déjà connue, les géographes se figuraient qu'en remontant son cours, on atteindrait les régions inexplorées du Soudan méridional, et, peut-être, le sud del'Abyssinie et le Nil. On était loindes'imaginer qu'il décrivait une courbe immense, et venait de la région des lacs.
En 1816, l'Angleterre chargea le capitaine Tuckey de remonter le fleuve Congo aussi loin que possible, d'étudier les productions de ses rives et de recueillir des données géographiques sur l'intérieur du continent. Le capitaine Tuckey s'embarqua sur le fleuve ; mais, à quatre cent cinquante milles de son embouchure, il rencontra les premiers sauts, qui l'arrêtèrent dans sa marche, à un endroit appelé Isangila,
LE GONGO.
qu'il nomme Sangalla ; puis il fut pris par la maladie, et mourut; son exp(îclition, privée de son chef, démoralisée par la souffrance, décimée par la fièvre, regagna à grand' peine les rives de l'Océan ; et seuls, quelques rares survivants revinrent en Angleterre.
C'est à Stanley qu'était réservée la gloire de suivre le grand fleuve sur tout son parcours ; mais, avant lui, de nombreux voyageurs avaient visité plusieurs points du bassin du Congo ; le but poursuivi par ces explorateursétait l'étude de la région des grands lacs, des sources du Nil et des sources du Zambèze. Les principaux, Burton, Speke, Grant, Livingstone, pénétrèrent au centre du continent par la côte orientale; c'est aussi de ce point que Caméron et Stanley partirent pour leur périlleuse traversée.
Le plus connu et le plus célèbre de ces explorateurs est Livingstone. C'était un missionnaire protestant anglais, qui s'était consacré tout entier à la mission d'étudier l'intérieur du continent. Dans ses premiers voyages, de 1840 à 1853, il visita le pays compris entre la colonie du Cap et le cours du Zambèze. De 1853 à 1856, il quitta le bassin du Zambèze et, pour gagner Loanda sur la côte occidentale, traversa la région arrosée par les affluents de gauche du Congo ; puis il revint sur la côte de Mozambique, accomplissant ainsi la traversée de l'Afrique.
De 1866à 1873, ilpartit de Zanzibar, visitaleCazembé, découvrit le lac Moéro, remonta la rivière Louapoula, qui s'y déverse, et découvrit lelacBanguelo ; c'est dans ce voyage qu'il acquitta certitude que les cours d'eau
qu'il rencontrait formaient un système fluvial à part, et n'appartenaient pas au bassin du Zambèze, comme on l'avait cru jusqu'alors. C'était la partie orientale du Congo, et il avait vu le cours supérieur du grand fleuve, le Loualaba.
Cependant, en 1869, on était sans nouvelles de Livingstone ; des trente-quatre lettres qu'il avait écrites depuis 1868, aucune n'était parvenue à destination. La Société de Géographie de Londres décida, en 1871 seulement, d'envoyer une mission à la recherche de l'explorateur. Les chefs de cette expédition mirent une telle lenteur dans leurs préparatifs, qu'à peine arrivés à Zanzibar, le télégraphe apprenait à Londres que Livingstone était retrouvé vivant ; et par qui ?... par un journaliste américain, Henri Stanley.
Le directeur du New-York Herald, journal américain, M. James Gordon Bennett, s'était décidé à envoyer à ses frais un reporter au centre de l'Afrique, pour retrouver le missionnaire anglais.
Voici en quels termes Stanley, lui-même, raconte la façon dont son directeur lui confia cette mission :
« Le 16 octobre de l'an du Seigneur 1869, j'étais à Madrid, rue do la Croix; j'arrivais du carnage de 'Valence. A dix heures du matin, Jacopo m'apporte une dépêche; j'y trouve les mots suivants :
« Rendez-vous à Paris, affaire importante ».
Le télégramme est de James Gordon Bennett fils, directeur du New York Herald. A trois heures, j'étais en route. Obligé de m'arrêter à Bayonne, je n'arrivai à Paris que dans la nuit suivante.
J'allai directement au Grancl-Hôtel, et frappai à la porto.
— Entrez, dit une voix.
Je trouvai M. Bennett au lit.
— Qui êtes vous? me dit-il.
— Stanley.
— Ah! oui; prenez une chaise, j'ai pour vous une mission importante.
Il jeta sa robe de chambre sur ses épaules et me dit vivement :
— Où pensez-vous que soit Livingstone?
— Je n'en sais vraiment rien, Monsieur.
— Croyez-vous qu'il soit mort ?
— Possible que oui, possible que non.
— Moi, je pense qu'il est vivant, qu'on peut le retrouver, et je vous envoie à sa recherche.
— Avez-vous réfléchi à la dépense qu'occasionnera le voyage?
— Vous prendrez d'abord 25,000 francs ; quand ils seront épuisés, vous ferez une traite d'autant, puis une troisième, puis ainsi de suite; mais vous retrouverez Livingstone.
— Dois-;e aller directement à la recherche de Livingstone?
— Non ; vous assisterez à l'inauguration du canal de Suez; de là, vous remonterez le Nil. J'ai entendu dire que Baker allait partir pour la haute Egypte : informez-vous le plus possible de son expédition. En remontant le fleuve, vous décrirez tout ce qu'il y a d'intéressant pour les touristes, et vous nous ferez un
guide — un guide pratique. Vous direz tout ce qui mérite d'être vu et de quelle manière on peut le voir. Vous ferez bien, après cela, d'aller à Jérusalem; le capitaine Warren fait, dit-on, là-bas^ des découvertes importantes; puis à Constantinople,oùvous vous renseignerez sur les dissentiments qui divisent le Sultan et le Kbédive. Après Voyons un peu. Vous passerez par la Crimée et vous visiterez les champs de bataille; puis vous suivrez le Caucase jusqu'à la mer Caspienne; on dit qu'il y a là une expédition en partance pour Khiva. Ensuite vous gagnerez l'Inde en traversant la Perse. Vous pouvez écrire de Persépolis une lettre intéressante. Bagdad sera sur votre passage ; adressez-nous quelque chose sur le chemin de fer de l'Euphrate ; et quand vous serez dans l'Inde, embarquez-vous pour rejoindre Livingstone. A cette époque, vous apprendrez sans doute qu'il est en routj pour Zanzibar ; sinon, allez dans l'intérieur et cherchez-le jusqu'à ce que vous l'ayez trouvé. Informezvous de ses découvertes ; enfin, s'il est mort, rapportez des preuves certaines.
Maintenant, bonsoir, et que Dieu soit avec vous.
— Bonsoir, Monsieur ; tout ce que l'humaine nature a le pouvoir de faire, je le ferai, ajoutai-je ; et| dans la mission que je vais accomplir, veuille Dieu être avec moi. »
Après avoir fait la tournée qu'on lui avait indiquée, Stanley se dirigea sur Zanzibar, qu'il atteignit le G janvier 1871, venant de Bombay. Il organisa rapidement une forte caravane et marcha vers l'ouest. Le
10 novembre 1871, après un voyage de deux cent trente-six jours, il rejoignait Livingstone à Oudjiji, Bur le Tanganika.
c( Le 3 novembre, écrit Stanley dans son livre : Comment fai retrouvé Livingstone, une caravane composée de quatre-vingts natifs du pays de Gouhha, province située à l'ouest du Tanganika, est arrivée d' Oudjiji. J'ai demandé les nouvelles. « Un homme blanc est là-bas depuis trois semaines », m'a-t-on répondu. Cette réponse m'a fait tressaillir.
— Un homme blanc? ai-je repris.
— Oui, un homme blanc
— Comment est-il habillé ?
— Comme le maitre.
C'est moi que l'on désignait ainsi.
— Est-il jeune?
— Non, il est vieux, il a du poil blanc sur la figure. Et puis, il est malade.
— D'où vient-il ?
— D'un pays qui est de l'autre côté du Gouhha, très loin, très loin, et qu'on appelle Manyena.
— Vraiment ! Et pensez-vous qu'il soit encore à Oudjiji?
— Nous l'avons vu il n'y a pas huit jours.
— Hourrah! C'est Livingstone, c'est Livingstone! » Le lendemain, Stanley, avec ses hommes, se dirige
sur Oudjiji; sept jours après, il arrive à moins de 500 mètres du village.
— Déployez vos drapeaux, s'écrie Stanley, et chargez les armes.
Près de cinquante fusils rugissent. Leur tonnerre, pareil à celui du canon, produit son effet dans le village.
— Kirangozy, portez haut la bannière de l'homme blanc! qu'à l'arrière-garde flotte le drapeau de Zanzibar ! Serrez la file, et que les décharges continuent jusque devant la maison de l'homme blanc!
« Nous n'avions pas fait 200 mètres, que la foule se pressait à notre rencontre. La vue de nos drapeaux faisait comprendre qu'il s'agissait d'une caravane ; mais la bannière étoilée qu'agitait fièrement Asmani produisit dans la foule un mouvement d'incertitude; c'était la première fois qu'elle paraissait dans le
pays Prenant alors le parti qui me parut le plus
digne, j 'écartai la foule et me dirigeai, entre deux haies de curieux, vers le demi-cercle d'Arabes devant lequel se tenait l'homme à barbe grise.
« Tandis que j'avançais lentement, je remarquai sa pâleur et son air de fatigue. Il avait un pantalon gris, une veste rouge et une casquette bleue à galon d'or fané. J'aurais voulu courir à lui ; mais j'étais lâche en présence de cette foule. J'aurais voulu l'embrasser ; mais il était Anglais, et je ne savais pas comment je serais reçu. Je fis donc ce que m'inspirait la couardise et le faux orgueil : j'approchai d'un pas délibéré, et dis en ôtant mon chapeau :
— Le docteur Livingstone, je présume?
— Oui, répondit il avec un bienveillant sourire. Nos têtes furent recouvertes et nos mains se serrèrent. »
Livingstonc emmena Stanley dans sa demeure. Alors commença le récitdes événements dont l'Europe et!e monde entier étaient le théâtre depuis des années que le docteur était sans nouvelles d'Europe.
— Que se passe-t-il dans le monde? demanda Livingstone?
— Vous êtes sans doute au courant de certains faits, répondit Stanley; vous savez, par exemple, que le canal de Suez est ouvert, et que le transit y est
régulier entre l'Europe et l'Asie ? Et le chemin
de fer du Pacifique, Grant président des Etats-Unis, l'Egypte inondée de savants, la révolte des Crétois, Isabelle chassée du trône, Prim assassiné, la liberté des cultes en Espagne, le Danemark démembré, l'armée prussienne à Paris, la France vaincue
« Quelle avalanche de faits pour un homme qui sort des forêts vierges du Manyena! »
Pendant quatre mois, Livingstone et Stanley explorèrent ensemble les rives du Tanganika, puis, emportant les papiers du docteur, le reporter américain revint en Europe.
Avant son départ, Stanley avait tout fait pour engager Livingstone, àrevenir en x\ngleterre afin de réparer ses forces ; mais le missionnaire fut inébranlable : « Je veux compléter mon œuvre, disait-il; tous mes amis le souhaitent ».
Le 14 mars 1872, Stanley s'éloignait, laissant Livingstone à Kouihara, où il attendait l'arrivée d'une caravane que le reporter américain devait lui envoyer
de Zanzibar. L'immobilité pesait au docteur, et les jours lui paraissaient longs.
Enfin, le 14 août, les cinquante-sept hommes annoncés par Stanley arrivèrent ; parmi eux se trouvait John Wainwright, qui savait lire et écrire, et joua un rôle important lors de la mort de Livingstone.
Le 25 août, le voyageur se mettait en route^ dans la direction de l'ouest ; il n'arriva que le 8 octobre en vue du lac de Tanganika.
« Tout le monde est fatigué, écrit-il, et je me réjouis qu'on marche lentement. » A cette époque, la santé de Livingstone était complètement détruite, et chaque journée de marche ne faisait qu'empirer le mal.
Pendant deux mois, la caravane contourne le lac et voyage dans un pays montagneux; puis elle se dirige au sud-ouest, traversant un pays plat et couvert d'arbres ébranchés pour faire de l'étoffe et des cendres. Le 26 décembre, elletraverse le Lafouba, un affluent du Loualaba, et un pays fortement ondulé « Nous montons évidemment, à mesure que nous approchons du Zambèze. »
Jusqu'au 20 avril 1873, Livingstone suit, à une certaine distance, les bords du lac Banguelo, traversant une région coupée de nombreux cours d'eau, et de terrains marécageux et mouvants qu'il appelle « éponge ». A partir de ce moment, le voyageur devient d'une faiblesse extrême; la mort arrive à grands pas. Chaque jour, son journal, qu'il rédigeait avec le plus grand soin, ne contient plus que la date et une ligne ou deux de renseignements.
<£ 21 avril. Essaye de monter à âne ; mais obligé de me coucher. J'ai perdu trop de sang (il avait la dyssenterie) et n'ai plus de force, il faut me porter. » On le ramena au village. Le lendemain, il repartait.
« 22 avril. Porté en kitanda, à travers une bouga. Sud-ouest, deux heures et quart. »
Le jour suivant, il ne put inscrire sur son journal que la date du jour :
<f 23 avril. »
Et ainsi le 2i, le 25 et le 26 avril.
« 27 avril. — Je n'en peux plus, et je reste. Mieux. Envoyé acheter des chèvres laitières. Nous sommes au bord du Molilamo. »
Ces lignes sont les dernières qu'il ait écrites.
Le 29, avec des peines inouïes, on lui fit traverser le Molilamo et on l'installa dans le village de Tchitammbo.
Le 30, vers onze heures du soir, Livingstone appela son serviteur Souzi, qui couchait dans une case voisine de la sienne ; de grands cris retentissaient dans le lointain.
— Est-ce que ce sont nos hommes qui "font tout ce bruit ? demanda Livingstone,
— Non, maître, dit le serviteur; ce sont les habitants qui chassent les buffles des champs de sorgho.
Quelques minutes après, il dit lentement, et comme en délire :
— Cette rivière, est ce le Louapoula?
Souzi lui répondit que c'était le Molilamo.
. — A combien de jours sommes-nous du Louapoula?
— Je pense que nous en sommes à trois jours, maître.
Puis, comme sous l'influence d'une douleur excessive, il murmura :
— Oh ! dear ! dear !
Et il retomba dans un assoupissement profond.
Vers minuit, il rappela Souzi et lui demanda de l'eau chaude et la boite de médicaments ; il choisit le calomel, qu'il fît placer auprès de lui, et dit d'une voix faible:
— C'est bien ; maintenant vous pouvez vous en aller.
Ce furent ses dernières paroles.
A quatre heures du matin, Madjouara vint trouver - Souzi.
— Venez voir le maitre, lui dit-il; j'ai peur, je ne sais pas s'il est vivant.
Souzi réveillales autres serviteurs^ et tous entrèrent dans la chambre.
Le lit était vide. Agenouillé au bord de sa couche, la figure dans ses mains posées sur l'oreiller, Livingstone semblait être en prière ; et par un mouvement instinctif, chacun d'eux se recula.
— Quand je me suis réveillé, dit Madjoura, il était comme à présent ; et puisqu'il ne remue pas, j'ai peur c^u'il soit mort.
Les serviteurs s'approchaient. Une bougie collée sur la table par sa propre cire jetait une clarté -suffisante pour le bien voir. Ils le regardèrent pendant quelques instants et ne virent aucun signe de respi-
ration. Mathieu lui posa doucement la main sur la joue ; plus de doute : Livingstonc était mort, et déjà presque froid.
Ils le replacèrent religieusement sur son lit, et sortirent pour se consulter; presque aussitôt le coq chanta. Livingstone était donc mort le l®' mai 1873.
Nous ne raconterons pas les péripéties du voyage des serviteurs de Livingstone, qui reportèrent son corps jusqu'à Zanzibar; non seulement ils avaient à lutter contre les difficultés de la route, mais aussi contre la superstition des indigènes qui pensent que la présence d'un cadavre dans leurs villages appelle tous les malheurs sur les habitants ; ils arrivèrent à Zanzibar en février 1874, après un voyage de près de dix mois.
Livingstone n'a fait que soupçonner le cours du Congo ; voici ce qu'il écrivait à Kouihara le 18 février 1872, quelques jours avant le départ de Stanley :
« Il est certain que quatre grandes sources jaillissent de la ligne de faîte, à huit jours de marche de Katannga ; ces sources deviennent bientôt de grandes rivières; deux de ces rivières se dirigent au nord, vers l'Egypte ; les deux autres vont au sud, dans l'Ethiopie intérieure : ce sont le Loufira, de Bartle frères, qui se jette dans le Kamolanndo ; et le Loualaba de Webb, qui est la ligne principale du chaînage. Un autre Loualaba, celui de Young, traverse le lac de Lincoln, et, ainsi que le Lomanié, va rejoindre la rivière de Webb. La fontaine Liambaï, celle de Palmerston, est la source du haut Zambèze ;
LE GOXGO.
et le Loiingo, fontaine d'Oswald, est la tête de Kafoué; toutes les deux s'écoulent dans l'Ethiopie centrale. Il est possible que ce ne soit pas les quatre fontaines dont le trésorier de Minerve a parlé à Hérodote ; mais elles n'en méritent pas moins qu'on les découvre, en tant qu'elles sont placées dans les cent derniers des 700 milles anglais (1,100 à 1,130 kilomètres) de la ligne do faite dont proviennent la plupart des sources du Nil. »
C'est ce problème que Livingstone voulait résoudre, quand la mort vint le surprendre.
A peine apprenait-on en Angleterre que le célèbre explorateur était retrouvé, qu'un lieutenant de la marine anglaise, Verney Lowet Cameron, offrait de visiter la région des lacs et de relever le cours du Loualaba. Suivant la route tracée par ses devanciers, il gagna le Tanganika, et arriva à Nyangoué^ sur le haut Congo. Cameron s'apprêtait à descendre le cours du fleuve, lorsqu'il fut arrêté par les exigences d'un chef indigène.
Pendant un séjour de plus de trois semaines sur ce point, Cameron put se renseigner sur le cours du Loualaba; voici le résultat de ses observations :
« Tous les cours d'eau rencontrés par une caravane venant du Soudan se dirigeraient vers le Loualaba, qui , à l'ouest de Nyang, recevrait du nord trois grandes rivières : le Liloua, le Linndi et le Lohoua. Celui-ci, qui, d'après les renseignements que j'ai pu recueillir, serait aussi large que le Loualaba à Nyangoué et aurait deux tributaires importants, nommés
tous les deux Loulou, me paraît être l'Ouellc de Schwcinfurth.
Les nivcauxdont j'ai fait le relèvement établissent d'une manière concluante que le Loualaba ne pout avoir aucun rapport avec le Nil, son altitude à Nyangoué étant inférieure à celle du Nil à Gondokoro, même a celle du point où le fleuve d'Egypte a reçu tous ses affluents.
Une autre preuve non moins décisive est donnée par le débit du Loualaba ; celui-ci, dans la saison sèche, roule à Nyangoué cent vingt mille pieds cubes d'eau par seconde, où le Nil, dans le même laps de temps, ne charrie que vingt et un mille pieds. Le Loualaba est donc bien Vune des têtes du Congo ; sans lui, où ce géant, qui ne le cède en énormité qu'à l'Amazone, peut-être au Yang-tse-Kiang, trouverait-il les deux millions de pieds cubes d'eau qu'à chaque seconde il verse dans l'Atlantique ? »
En quittant Nyangoué, Cameron se dirigea vers le sud, traversa le village de Tipo-Tipo, dans un pays populeux; partout il rencontraitde grands villages bien bâtis, dont les cases très propres, alignées sur plusieurs rangs, formaient de longues rues bordées d'arbres des deux côtés. Toutes ces rues, orientées de même, couraient du nord au sud, afin qu'elles soient plus promptement séchées par le soleil.
D'abord bien reçu par les indigènes, le voyageur eut bientôt à se plaindre de la cupidité des chefs. Il traversait alors des pays entièrement dévastés, des villages incendiés, dont tous les habitants avaient été
enlevés par les marchands d'esclaves. Il arriva enfin dans le pays de Kassonngo, « chef suprême de l'Ouroua », et en outre, souverain de plusieurs peuplades des bords du Tanganika. Pendant son séjour chez ce roi, et après de longues prières, il obtint des guides pour aller visiter le lac Kassali ou Kikondja ; mais il ne put atteindre ses bords, les devins ayant prévenu les chefs que si le blanc s'approchait du lac, ses eaux se tariraient aussitôt, Cameron dut se contenter de regarder le lac du haut d'une colline.
Les gens du Kassali habitent des demeures lacustres, élevées sur de hauts pilotis au-dessus des eaux, ou des iles flottantes. « Les îles flottantes qu'habitent les gens du Kassali, dit Cameron, ont pour base de grandes pièces de la végétation du lac, pièces détachées de la masse qui borde le rivage. Sur ce radeau végétal on a établi un parquet formé de troncs d'arbres et de broussailles ; le parquet a été recouvert d'une couche de terre, et l'ilot s'est trouvé constitué. Les gens y ont planté des bananiers, puis bâti des cases dont ils ont fait leur demeure permanente.
« Habituellement les îles sont amarrées à des pieux enfoncés dans le lac ; quand les habitants veulent changer de situation, les pieux sont arrachés, et l'îlot est halé au moyen de ses amarres qu'on va attacher à d'autres pieux. »
De retour chez le roi Kassonngo, CameronTit marché avec un métis portugais du nom d'Alvez, qui conduisait à Bihé une caravane d'esclaves.
a Le soir de mon arrivée, je reçus un message d'un
traitant portugais qui était dans le pays depuis un an. Par ce message, Antonio Alvcz, que les indigènes appelaient Kenndclé, et qui faisait surtout le commerce d'esclaves, m'annonçait sa visite pour le lendemain.