LE LIEUTENANT VERNEY LOWET CAMERON
« En attendant, j'eus celle d'une partie de sa bande, une réunion d'êtres grossiers, à l'air farouche ; des sauvages presque nus, armés de vieux fusils à pierre, dont les canons, d'une longueur insolite, étaient décorés d'un nombre infini d'anneaux de cuivre.
« Le lendemain, José Antonio Alvez vint donc me
voir. Il arriva en grande cérémonie, couché dans un hamac surmonté d'un lendelet, et porté par des hommes dont la ceinture était garnie de clochettes d'airain. Derrière le palanquin venait une escorte d'un certain nombre de mousquets, et le jeune garçun chargé du tabouret et de Farme du maître : un mauvais fusil de Birmingham.
« Le voyant venir en semblable équipage, et l'ayant toujours entendu qualifier de Msoungou, je m'attendais à trouver un homme de race blanche qui pourrait me donner d'utiles renseignements. Grande fut ma déception quand je vis sortir du hamac un horrible vieux nègre.
« Certes, il était habillé à l'européenne, et parlait portugais; mais c'était là tout ce qu'il avait emprunté à la civilisation, bien qu'il se dit complètement civilisé, à l'égal d'un Anglais, ou de tout autre individu à la peau blanche. »
Après s'être mis d'accord avec le traitant, Cameron sollicitauneaudience du roi pour prendre congé; mais le roi venait de partir pour une expédition, et, avant de se mettre en route, le voyageur et le traitant durent attendre le retour du souverain; celui-ci rentra le 21 janvier 1875 ; mais ce n'est que le 25 février que le convoi put se mettre en marche.
Pendant ce long séjour forcé dans les Etats de Ivassonngo, Cameron put étudier les populations de rOuroua, et leur organisation sociale, qui parait plus avancée que dans les autres nations du bassin du Congo.
LE CONCiO.
« Cette vaste contrée, dit le voyageur, se divise en un pfrand nombre de districts, gouvernés chacun par un Kilolo ou capitaine. Quelques-uns de ces gouverneurs ont un pouvoir héréditaire; les autres sont nommés pour quatre ans. A l'expiration de ce terme, s'ils ont bien rempli leurs fonctions, ils peuvent être renommés, soit dans le môme district , soit ailleurs. Si Kassonngo n'est pas content d'eux, il leur fait couper le nez, les oreilles ou les mains.
« La hiérarchie sociale est fortement établie, et une déférence est exigée des inférieurs. J'en ai eu de nombreux exemples, dont l'un surtout m'a bien frappé. Un homme de condition, en causant avec moi, vint à s'asseoir, oubliant qu'un de ses supérieurs était là ; immédiatement il fut pris à part et chapitré sur l'énormité de son offense. J'appris ensuite que si je n'avais pas été son interlocuteur, il eût payé de ses deux oreilles la faute qu'il avait commise.
4 On neconnaitdans l'Ouroua que deux châtiments : la mutilation et la peine de mort, toutes les deux fort en usage, surtout la première. Pour la moindre peccadille, le chef et ses lieutenants font couper un doigt, une lèvre, un morceau de l'oreille ou du nez. Pour les fautes plus sérieuses, ils prennent les mains, les oreilles, le nez, les orteils, et souvent tout ensemble. Kassonngo, comme ses prédécesseurs, s'arroge des honneurs divins. Ilseditau-dessus des nécessités de la vie et prétend qu'il n'a pas besoin de nourriture : s'il mange, s'il boit, s'il fume, c'est tout simplement parce qu'il y trouve du plaisir. »
Tous les hommes du pays font leur feu et leur cuisine eux-mêmes ; le roi est le seul qui échappe à cette règle; 'mais si son cuisinier s'absente, c'est lui qui prépare son cliner. Il est également d'usage que chacun prenne son repas tout seul : aucun de ces indigènes ne permet qu'on le regarde manger ou boire. Quand on leur offre de la bière, ils demandent qu'on déploie devant eux une pièce d'étoffe. Ils tiennent pardessus tout à n'avoir pas de femmes pour témoins.
Outre Alvez, la colonne se composait encore do plusieurs métis portugais, entre autres un certain Coïmbra qui ne cessait d'importuner le voyageur de ses demandes, et qui lui occasionna mille désagréments pendant la route.
Après quelques jours de marche, nouvel arrêt, qui se prolongea jusqu'au 10 juin. Le 27 juillet, le convoi pénétrait dans rOulonnda, contrée étroite,peu peuplée, où les villages sont petits et fort éloignés les uns des autres ; le sol est en partie couvert d'épaisses forêts.
C'est en traversant cette région, que Cameron se donna une entorse qui l'obligea à se faire porter dans son hamac pendant plusieurs jours.
Durant toute la route, le voyageur fut témoin des affreux traitements infligés aux esclaves, et surtout aux femmes. « Maintes fois, sur la route, j'avais été navré de l'horrible condition de ces malheureuses qui, accablées de fatigue, à demi-mortes de faim, étaient couvertes de plaies résultant de leurs fardeaux et des coups, des blessures qui leur étaient infligés pour activer leur marche. Les liens qui les retenaient pcné-
traient dans leurs chairs, qu'ils avaient rongées. lien était ainsi pour tous les captifs. J'ai vu une femme continuer à porter le cadavre de son enfant mort dans ses bras. »
.Après avoir traversé le pays de Lovalé, franchi la rivière Coenza, qui va se jeter dans l'Océan, un peu au sud de Saint-Paul de Loanda, Cameron arriva à Bihé, où il resta quelques jours, puis il reprit sa route vers l'Océan, au milieu de souffrances atroces, miné par la fièvre et le scorbut, mourant de faim; un jour enlin, le voyageur se traîna jusqu'au sommet d'une érainence, d'où il aperçut Catombela.
« Je descendis, en courant, la pente qui s'avance vers Catombela, agitant mon fusil au-dessus de ma tête, que la joie avait tournée. Sous l'influence de la même ivresse, mes compagnons me suivirent; nous courûmes ainsi jusqu'aux approches de la ville. Là, je déployai mon drapeau, et nous avançâmes plus tranquillement.
« Deux litières suivies de trois hommes portant des paniers remontaient la route; quand elles furent près de nous rejoindre, un petit Français à l'air joyeux sauta de sa maxilla, prit un des paniers, en tira une bouteille, la déboucha et but au « premier Européen qui eût traversé l'Afrique tropicale d'orient en occident '). Je devais cet accueil chaleureux à M. Cauchois, ancien ofïicier de la marine française, établi à Benguela. »
A son retour en Europe, Cameron fut accueilli avec enthousiasme ; l'Angleterre lui rendit des honneurs
presque royaux. La Société do Géographie de Londres lui décerna en 1876 sa grande médaille d'or. La France aussi voulut rendre un hommage à ce grand voyageur : en 1877, la Société do Géographie de Paris lui envoya la médaille d'or, et le ministre de l'instruction publique lui donna les palmes d'officier de l'Université. Dès 1877, Cameron, promu au grade de commandant dans la marine britannique, a repris son service.
Voici ce qu'écrit Cameron de la richesse du bassin du Congo qu'il a traversé :
« Presque tout le pays, du Tanganika à la côte occidentale, est d'une richesse indescriptible. Parmi les métaux, on y trouve le fer, le cuivre, l'argent et l'or; on y trouve aussi de la houille. Les produits végétaux sont l'huile de palme, le coton, outre quelques espèces de café et de poivre. Les habitants cultivent beaucoup de plantes oléagineuses, telles que l'arachide et la seni-seni. Aussi loin que les Arabes ont pénétré, ils ont introduit le riz, le froment, l'oignon et quelques arbres fruitiers qui paraissent assez bien réussir.
« Les contrées de Bihé et Bailounda sont assez élevées pour comporter une occupation européenne ; elles produiraient tout ce qui peut être cultivé dans le midi de l'Europe. Les orangers que Jenhor Gonçalves a plantés à Bihé, où il a passé plus de trente ans, étaient plus beaux qu'aucun de ceux que j'ai vus en Europe. Les rosiers et les vignes avaient poussé d'une manière exubérante...
biA.NLii^, «O.N UUiUK KAI.UULOU El' buN l.N i liiii'KETE bJiLIM.
LF. noxGO.
« Le centre de l'Afrique présente un système hydrographique susceptible d'être utilisé pour le commerce, et tel qu'on n'en trouve de pareil nulle part
ailleurs A l'est du pays de Lovalé, il existe des
quantités étonnantes d'ivoire; chez les marchands musulmans de Nyangoué, le prix était de 215 milligrammes de verroterie ou 143 milligrammes de coquillages marins appelés Cypreamoneta, par kilogramme d'ivoire. Les caravanes qui partaient de ce point, en quête d'ivoire, achetaient une dent d'éléphant, quel que fût son poids, pour un vieux couteau, un bracelet de cuivre, ou pour tout autre objet inutile qui pouvait séduire les indigènes.
« La tache honteuse de ce beau pays, c'est que la traite des esclaves y persiste, qu'elle est même la base d'affaires considérables, activées par la nécessité de combler les vides des pays dépeuplés par l'ancien
commerce des esclaves sur la côte Le seul
moyen de la faire disparaître, c'est d'ouvrir l'Afrique à un commerce régulier, et, dans ce but, le mieux serait d'utiliser le magnifique réseau des fleuves et des rivières de l'intérieur. »
Les nations civilisées de F Europe travaillent actuellement à réahser le vœu formulé en 1876 par Cameron.