DE LA LUNE DU 1ER MOIS
Au Grand Chef des Rurons,
MOEAVIEF :
Salut.
Frère,
Trois fois le "svanan a quitté nos rivières pour regagner nos grands lacs amers ; trois fois aussi le castor a réparé et relevé sa chaussée, depuis que les chefs des autres nations tiennent leurs conseils dans le pays des Iroquois. Autant de fois, Moravief, toi, dont le cœur est une source de bonnes pensées et de bons sentiments, tu as porté ton esprit vers Wananish et tu l'as appelé au conseil des guerriers sur les bords du Magog. Tu sais pourtant que Wananish n'est plus libre, que ses pieds sont comme morts, et que, depuis quinze lunes, on lui pèse l'air qu'il doit respirer et on lui mesure la longueur du sentier qu'il peut parcourir. Il est vrai, de même que ces petits oiseaux que, pour ton amusement, tu retiens captifs, entendent de temps à autre la voix de leurs compagnons qui voltigent autour de ta cabane, de même Wananish a entendu ta voix, mais pas plus qu'eux il ne peut briser les barreaux de sa cage pour rejoindre ses frères.
Plus que les autres, ton dernier appel a troublé le cœur de ton frère qui regrette de n'avoir plus la liberté de l'orignal : il aurait été si heureux de rencontrer le» autres chefs et de fumer avec eux le calumet de paix et surtout de voir et de consoler sa vieille mère qui est malade, là-bas. Ne pouvant faire plus, Wananish te prie de lui dire qu'en apprenant l'accident qui lui est arrivé, son cœur a saigné et qu'il saigne encore ; qu'il voudrait endurer ses souffrances pour l'en délivrer et qu'il ne peut plus retenir son esprit ici, mais qu'il est toujours là-bas, près d'elle.
Mais pourquoi te dire mes pensées, Moravief? N'as-tu pas eu une mère, toi aussi ? Ne l'aimais-tu pas plus que tu t'aimes toi-même ? Tu sais par conséquent tout ce que peut ressentir le cœur d'un enfent quand il connaît que sa mère souffre et qu'il ne peut se rendre auprès d'elle. Eemplace-moi donc auprès de ma mère ; quand tu seras dans sa cabane, devant elle, laisse parler ton grand cœur ; il lui dira tout ce que le mien voudrait lui dire et mieux que le mien ne pourrait le faire.
Salue le grand Ononthio Iroquois ainsi que tous les chefs et, avec eux, fume pour toi et pour moi le calumet de paix.
Salue les femmes de la prières, ces cœurs si aimés du Grand Manitou, ces vierges qui ressemblent à la Mère du Grand Esprit. Demande-leur une de leurs prières de feu et pour ma mère et pour son enfant. J'ai
dit.
Ton Frère,
WANANISH.