COOLIDGE FUND
Une des causes qui soulevèrent le plus vivement l'Europe contre Fempire de Napoléon, ce fut le système de réunion violente et d'agglomération capricieuse.
Chaque matin on lisait dans le Moniteur un de ces décrets en quelques lignes qui, au détriment des traditions historiques et des liens de nationalité, déclaraient que Hambourg, Rome, Raguse, l'Istrie ou la Dalmatie étaient réunis à l'empire français.
L'Europe alors baissait la tète sous la force, mais silencieusement elle recueillait ses griefs ; et quand le grand jour de délivrance arriva, rois et peuples .furent debout pour renverser la puissance oppressive qui avait méconnu le droit. Cette réaction est vieille comme Charlcmagne*
La violence même civilisatrice amène le soulèvement de tous.
C'est parce que je suis profondément l'ennemi de l'esprit révolutionnaire que je supplie les cabinets de réfléchir sur leur dernier acte, la réunion de Cracovie au mépris des traités. Un acte dénué de justice et de légalité fait un bien grand tort à l'esprit européen, et l'homme éminent qui préside aux destinées de l'Autriche a pu s'en apercevoir lorsqu'il n'a pas eu d'autre raison à invoquer que le cas de guerre pour ji^stifier la prise de possession de Cracovie.
Depuis 1814, un esprit de eàlme, de justice et de paix avait dominé la politique des États ; le congrès de Vienne avait eommaioé un système de justice et de réparation; la Sainte- Alliance elle-même n'avait pas d'autres bases.
Nous sommes tout d'un coup rejetés en arriéré, et c'est un très-grand tort que de faite de la force la souveraine du monde* car elle a ses faveurs capricieuses et son sceptre est une épée!
Il n'est plus désormais de séeurité pour personne, et la correspondance des hommes sérieux dé l'Europe doit apprendre aux cabinets l'efifet produit à Constantinople, en Allemagne, en
Italie par la prise de possession de Cracovie.
Sans doute on ne fera pas la guerre pour cela, mais la violation du droit public est quelquefois ^us terrible que la guerre. Celle-ci a une fin; le manque à un engagement solennel tient un l^aive suspendu perpétuellement sur la tête de tous : qui peut désormais garantir un système de neutralité ou d'indépendance?
Rien d'étonnant qu'un frisson de crainte et de douleur se soit manifesté au cœur de tous les États de second ordre ; les faibles ont peur et c'est une crise.
«le crois que depuis i850 nul événement n'a été plus sérieux, parce que pour la première fois l'Europe est dans son tort et se montre violemment agressive en dehors des traités ; et les esprits d'ordre, de conservation et d'avenir en éprouvent une peine profonde 1 Ce livre en est l'expression.
LE
On vient de faire la récente expérience de tout ce qu*a d'important pour un pays l'étude du droit diplomatique. Une nation telle que la France n'est pas née d'hier; elle ne date pas exclusivement de ce chiffre égoïste de 1789 que notre orgueil pose à tout le monde comme la dernière limite de Tesprit humain. Les traités des dix-septième et dix-huitième siècles viennent d'être invoqués comme s'ils étaient faits de la veille, et les transactions d'Utrecht sont expliquées et commentées avec la jeunesse et la nouveauté de nos jugements.
Cette direction d'idées a placé les esprits dans une situation particulière ; les caractères les plus paresseux se sont vus forcés à travailler, à fouiller bien ou mal ; on s'est aperçu que l'étude du passé était bonne à quelque chose et que notre grande histoire formait un tout, avec son passé, son présent et son avenir.
L'insuffisance de l'éducation politique et la vanité des jugements sont un peu les défauts de notre
époque; la génération nouvelle parle, agit, condamne ou absout sans connaître les faits ; elle veut régir TEurope sans en savoir le code.
Prenons un exemple récent. On a dit partout dans la presse plus ou moins éclairée : u La réunion de Cracovie à l'Autriche a brisé les traités de Vienne ; donc ces traités ne nous obligent plus, et nous pouvons relever les fortifications d'Huningue. »
Oui , Tarlicte vi de l'acte Gnal du congrès de Vienne a été violé par Facte qui réunit Cracovie à TAutriche, nul n'en doute ; mais ce n'est pas cet acte final qui a prescrit la démolition des ouvrages d'Huningue ; c'est le traité signé à Paris le 20 novembre 181î$, tandis que le congrès de Vienne avait clos ses travaux le 9 juin de la même année.. Cette confusion a donné des armes à la polémique de l^Obsercateur autrichien ; et c'est une faute.
Ce n'est pas l'Europe qui a imposé la démolition des fortifications d'Huningue, mais les négociants de Bâle qui l'ont demandée pour s'éviter dans l'avenir un bombardement semblable à celui que le général Barbanègre leur avait fait subir en 1815.
Nous citons ces faits parmi cent autres ; le patriotisme n'est pas toujours éclairé, ni studieux; il déclame avec plus d'énergie que de science. Il ne faut pas lui en faire un reproche : rien n'est moins dans le vrai que la poésie ou l'enthousiasme ; et pourtant lorsque l'enthousiasme se lie à l'honneur
LE GOIfSRéS DE VIENNE. 7
de la patrie, il est noble même dans ses erreurs.
J*ai résolu encore d'aider Télude de nos affaires diplomatiques par Tintelligence et la publicité des faits réels et des documents positifs.
Ce petit livre ne veut être qu'un manuel à Tusage de la discussion des chambres et de la polémique des journaux ; il est destiné à éviter beaucoup de recherches spéciales, aux hommes de tribune , aux fonctionnaires , aux gens du monde qui s'occupent dans leur salon des affaires de ce pays. On fait tant de théorie que je me sens toujours porté à ramener les questions à leur réalité.
Le congrès de Vienne a fixé les bases du droit public actuel de l'Europe ; il a clé la conséquence du plus grand des bouleversements à l'époque moderne, la révolution française et les conquêtes de Napoléon. C'est ce congrès dont on invoque journellement les actes et dont peu de personnes connaissent les dispositions précises.
Il m'a paru important d'en détailler les circonstances, les particularités, en ce qui touche les diverses souverainetés européeiuies et la circonscription des États. Tel est le but de ce travail qui ne sera ni éloquent ni magnifique d'expressions ; je me défends de ces sortes de triomphe en notre temps.
Je résume d'abord quelques idées générales qui peuvent servir à l'étude du droit public.
On appelle con^rdtf, dans la langue diplomatique, les grandes réunions de souverains pu de minis-
ft LE GOMGRàs DE TIENNE.
très qui ont pour but non pas seulement la con-^ stitutiond^un Etat particulier) mais la solution définitive d'un ensemble de questions qui touchent au droit général de TEurope. Ce sont en quelque sorte les conciles diplomatiques ; en quoi ils diffèrent des conférencesj simples réunions de minis très, ayant pour objet une question spéciale plus ou moins grande, mais néanmoins particulière.
On distingue parmi les congrès :
1* Celui de Munster, qui finit par la paix de Westphalie(1648);
â** Celui de Nimègue , tenu sous TinQuence ées deux médiateurs, le pape et le roi d'Angleterre (1676, 1677, 1678 et 1679) , dont la conséquence fut la paix signée entre la France et la Hollande le 10 août 1678, et le $ février 1679 entre Louis XIV et Tempereur ;
3« Celui de Riswick (1697), La France, l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande y signèrent la paix , le âO septembre, par la médiation de Charles XII, roi de Suède; l'empereur fit un traité particulier le 30 octobre ;
4» Celui d'Utrecht (1712 et 1713), vériUblement capital, quoique l'Autriche n'eût définitivement traité qu'à Rastadt (6 mars 1714);
»• Celui d'Aix-la-Chapelle (1747 et 1748);
6^» Celui de Teschen (1779).
Depuis la révolution française, il y a eu des façons de congrès : celui de Rastadt (1 797 et 1798), vrai simulacre pour prolonger le »#a/tf quo avant
de eemmencerles hostilités. Il finit'd'une manière déplorable par la violence exercée sur les plénipotentiaires français.
On appela aussi du nom de congrès les simples conférences d'Amiens (1800), pour le traité conclu entre la France et TÂngleterre, parce que TEspagne et la Hollande y étaient intervenues, mais d'une manière si exclusivement dévouée à la France, qu'elles n*y avaient pas une action suffisamment libre pour constituer un congrès (1).
 Prague, en 18 1*"), nouvel essai de congrès soûs rinfhience de TÉtat médiateur, rAutricbe, représentée ^ar M. de Metternich, et dissolution* sans résultat.
À Châtilion-sur-Seine (1814) , au temps de nos malheurs, autre congrès, alors de toutes les puissances de TEurope impitoyables et victorieuses. M. de Gaulaincourt y vint demander les conditions de paix pour Tempire; quoi qu'en aient pu écrire les admirateurs de Napoléon , il acceptait des conditions si abaissées pour garder la couronne, que c'est honte de le dire (S) !
Tel est le résumé rapide des congrès qui précédèrent la grande réunion des souverains à Vienne. Avant d'étudier cette nouvelle époque de
(1) J^ai fait connaître tous ces congrès ea détail dans mes travaux historiques sur louiu XIV, le Régent, Louis JCK et Louis XVI, la Révolution et l'Empire.
(2) J'en donne la preuve dans mon travail sur VEurope péhilanile consulat et ^empire de Napoléon.
19 LE COHQBte DB yUNlIB.
rhistoir^ diplomatique y il est besoin d'espliquer la situation de la France et de l'Europe lorsque ces conférences s'engagèrent après la chute de ri^mpire.