PROTESTANTS
« La raison d'être de ce Congrès, a dit le Rév. Rexford *, aux yeux de tous les hommes pieux, c'est que le but, l'intention religieuse {religions intent) ont toujours été les mêmes chez les adorateurs sincères de tous les siècles et de tous les pays. En somme, ce but a été d'établir des relations plus favorables entre V adorateur et le ou les êtres adorés. Ce serait un non-sens de leur prêter d'autres motifs. Voilà donc le fait qui est à la base de tous les systèmes religieux du monde. Nous avons tous bâti là-dessus et c'est ce but commun qui fait des cultes les plus divers dans leur intention primordiale un culte unique. Voilà le lien de notre solidarité !
€ Claude Lorrain a dit, un jour, que ce qui importe le plus à un paysagiste, c'est de savoir choisir son point de vue. D'après ce conseil judicieux, celui qui voudra ren^dre fidèlement un beau site choisira un point d'où il embrassera une vue complète et harmonique des traits caractéristiques du paysage. Il se placera de manière à ce qu'aucun objet n'en masque un autre, mais que chacun paraisse avec sa valeur. Une telle règle n'est pas moins essentielle pour considérer le spectacle que nous offre le vaste champ des religions. L'identité du but religieux, voilà le point de vue d'où nous pouvons embrasser les traits dictinctifs de chaque-
1. M. Rexford, après avoir été directeur du collège Buchtel à Akron (Ohio), est aujourd'hui pasteur à l'éprlise Roxbury près de Boston. Barrows, I, p. 512.
religion dans l'histoire universelle. Les hommes orgueilleux ou ignorants, archevêques ou sultans, auront beau nous prédire d'affreuses calamités comme suite de ce Congrès, ils ne pourront empêcher que le monde religieux, aussi bien que le monde scientifique et commercial, ne subisse l'étreinte irrésistible d'une divine Providence, qui ne veut pas laisser les hommes vivre séparés dans les vallées profondes de leur triste vie....
« Il est remarquable qu'à mesure que l'intelligence humaine a grandi, le nombre des divinités a diminué! Lorsque l'homme a été en mesure de grouper les mouvements et les forces sous la direction d'un seul Dieu, il a abandonné la conception de dieux distincts. L'esprit de l'enfant est incapable de classer, il individualise. Il en est de même de l'esprit de l'humanité; à mesure qu'il a grandi, le monde a marché vers le monothéisme. Dans cette croissance, il a successivement congédié ses dieux personnels, de famille, de tribu ou de nation ; il a découvert, peu à peu, le Dieu unique, qui embrasse tous les dieux mineurs — les multiples Eloahs se combinant pour former la notion d'EloMm — pour arriver à la conception la plus haute, exprimée par saint Paul : C'est de DieUf par Dieu et pour Dieu que sont toutes choses.
M. le Rév. Rexford avait jeté un coup d'œil sur le passé des religions; le Rév. Gracey, par contre, nous a parlé de la Religion de l'avenir K
Après avoir rangé le bouddhisme, l'islam et le christianisme parmi les cultes universalistes, il a ajouté :
« Bien des signes du temps annoncent la venue d'une religion universelle. Le mélange croissant des races, à notre époque, tend à une fusion de toutes les variétés de l'espèce humaine; les communications de plus en plus fréquentes entre les peuples produisent le retour à un type commun, ce qui n'est pas une tendance accidentelle, mais constante. N'est-ce pas là le résultat clairement entrevu par A. de Tocqueville quand il écrivait ces lignes : « Plus on abais-
1. M. Graney est pasteur à Rochester (Etat de Netv- York)* Barrows, II, p. 13-27-30.
sera les barrières qui, au sein de Thumanité, séparent les citoyens les uns des autres, et plus aussi on sentira vivement le penchant qui pousse l'âme de l'humanité, comme d'ellemême, à adorer un Être unique et tout-puissant, donnant des lois à tous les hommes. Si la civilisation exige que les hommes assurent la communauté de leurs intérêts matériels et intellectuels, il est inévitable qu'ils instituent des recherches au sujet de la communauté de leurs intérêts religieux. Ainsi les lois qui gouvernent la société humaine la poussent irrésistiblement vers une foi commune. »
Le Rév. Alger, dans son discours intitulé Comment achever V unité religieuse^ a essayé de fixer l'ordre dans lequel se produira l'unification graduelle de l'espèce humaine. Il pense que le premier degré sera l'unité esthétique ; le second, la scientifique ; le troisième, celle des races ; le quatrième, l'union politique, qui se fera par l'établissement d'un code international d'arbitrage. Les cinquième et sixième degrés seront l'unité commerciale et économique, qui amèneront la libre circulation de tous les éléments des civilisations particulières à travers l'ensemble de l'humanité.
€ Après, seulement, viendrait l'unification religieuse, qui complétera les six précédentes. Or cette unité eUe-même sera formée par la synthèse de l'unité philosophique et de l'unité théologique. La religion a pour objet d'unir la science des causes finales avec la science de la cause première et de pénétrer si bien toute la personne humaine de son esprit, que cette union devienne la pensée maîtresse de la vie. Telle est la religion pure, absolue et universelle sur laquelle nous pouvons tous nous entendre *. >
Enfin le colonel Higginson, par son discours déjà cité sur la Sympathie des religions *, a clos dignement cette belle discussion :
€ Le lien de sympathie qui unit toutes ces religions, a-t-il dit, ne consiste pas dans leurs connaissances positives — car, au point de vue scientifique, elles ne savent toutes presque
1. Barrows, II, 1312-1314. M. Alger est pasteur à Boston. •2. Barrows, I, p. 781-781.
rien — mais dans leurs aspirations, dans les sublimes créations de leur foi. En effet, toutes cherchent Dieu, pour voir si par bonheur elles pourraient le trouver. Bien plus, toutes cherchent quelque vie humaine, plus sublime que les autres, qui puisse être prise pour la plus haute image de Dieu sur la terre.
« Les grandes religions du monde ne sont que des sectes plus grandes que les autres; elles s'associent, comme les plus petites, pour des œuvres de charité; elles partagent les mêmes aspirations, et chaque pas que l'une d'elles fait sur la route du progrès, la rapproche de toutes les autres. Pour beaucoup d'entre nous, en Amérique, le christianisme nous a ouvert les portes pour nous dégager de la superstition et du péché ; mais c'est en vertu d'un accident de notre naissance. D'autres nations ont trouvé d'autres issues; il faut qu'elles passent par leur propre porte et non par la nôtre. Les Églises protestantes, l'Eglise romaine elle-même sont trop étroites ; nous suffoquons dans leurs temples, il nous faut quelque chose de plus catholique que ce catholicisme-là, non pas l'Église de Rome, mais celle de Dieu et de l'homme ; il nous faut le vrai Semper, ubique ab omnibus^ la religion des siècles, la religion vraiment universelle....
€ J'étais un jour en Portugal, dans une cathédrale, au moment où, après les trois jours de deuil de la semaine sainte, vient le jour final de V Alléluia. La grande église avait un air sombre et triste, avec les rideaux tirés sur ses innombrables fenêtres, depuis que le cercueil symbolique de Jésus avait été porté au tombeau : trois cierges mystiques brillaient seuls au-dessus. Tout le monde se lamentait et se mortifiait dans les ténèbres, tandis que des processions semblables à des spectres s'avançaient dans les nefs et que, du haut du jubé, on déroulait des transparents aux figures terribles. Les prêtres, en grand costume pontifical, agenouillés et prosternés sur les marches de l'autel, chantaient, le peuple entier était suspendu à leurs lèvres.
« Tout à coup éclata le Gloria in excelsis. A l'instant même, tous les rideaux s'ouvrirent à la fois, la cathédrale fut inondée de flots de lumière, les orgues tonnèrent, les cloches
carillonnèrent, une pluie de fleurs tomba des galeries ; on lâcha de petits oiseaux dans Téglise, tout le monde se félicitait, les amis s'embrassaient et nous vîmes d'en haut comme une mer agitée de figures humaines, flottant dans une vapeur ensoleillée! — Et pourtant, me disais-je, il a suffi pour cette sublime métamorphose de laisser entrer la lumière du jour. Ces prêtres et leurs aides n'avaient fait que chasser les ténèbres, qu'eux-mêmes avaient produites. Tirez de même les rideaux, mais écartez aussi les murailles qui obscurcissent nos temples. Le temple, en soi, n'est qu'une ombre attardée de la divine lumière. Au lieu d'encens suffocant, faites entrer l'air pur du bon Dieu, et enseigneznous que la religion lapins vivifiante est celle qui est la plus large! »