‹ Le Congrès des religions à Chicago en 1893 [microform]Chapitre 17 sur 195 · V. — DIEU DANS LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

V. — DIEU DANS LE CHRISTIANISME

Le christianisme est issu du judaïsme, dont il admet le dogme fondamental, la révélation contenue dans l'Ancien Testament, mais complétée par la révélation faite par Jésus- Christ, le Messie qu'annoncèrent les prophètes d'Israël. Le nom de christianisme désigne actuellement des confessions plus ou moins différentes, qui sont : l'Eglise grecque, l'Eglise catholique romaine, le protestantisme. Bien que ces Eglises aient une conception commune de la divinité en adniettar^t

une action providentielle dans le monde, les théologiens sont loin d'être d'accord sur la manière dont elle s'exerce. L'antique conception de la transcendance divine a été vigoureusement combattue par M. Momerie, au nom des exigences de la science moderne, qui ne saurait s'accommoder d'une théorie d'après laquelle Dieu intervient pour ainsi dire passagèrement dans le monde, créant les animaux et leurs organes dans un but spécial, bien déterminé, comme l'horloger construit et combine les diverses parties d'une montre :

« Une méthode d'action bien différente, bien plus haute, dit le Rév. Momerie ^, nous est suggérée par la doctrine de l'évolution, doctrine que l'on peut maintenant considérer comme démontrée, surtout grâce à la lumière dont l'ont éclairée les sciences de l'anatomie, de la physiologie, de la géologie, de la paléontologie et de l'embryologie. Ces sciences ont mis hors de doute la parenté intime des différentes espèces d'êtres (blood relation-ship of species),,,, >

L'auteur, s'appuyant d'exemples empruntés au domaine de la physiologie, continue en ces termes :

€ Il est évident que tout organe spécial dans une espèce est tout simplement issu par voie d'évolution d'un organe quelque peu différent dans une autre espèce. Il est évident que les espèces elles-mêmes ne sont que des transformations d'un seul ou d'un petit nombre de types primordiaux et qu'elles ont été créées non par des interventions passagères de la Providence, mais par évolution. Le Créateur a vu le but à atteindre dès le commencement. Il n'a pas eu plusieurs desseins contradictoires {conflicting)^ mais un seul dessein général comprenant tout. L'unité et la suite du plan divin servent à démontrer la sagesse de celui qui l'a conçu. »

La pensée divine a donc présidé à la création de l'univers. Dans la suite de son exposé, M. Momerie s'attache

1. The philosophie and moral évidence for the existence of God. Barrows, I, p. 270-277. Momerie (Alfred William), né en 1848, professeur à King's collège (Londres), a écrit des livres sur VOrigine du mal, la lieligion de l'avenir, etc.

à prouver que le monde suppose Texistence d'une intelligence et d'une raison suprêmes. Interpréter, c'est expliquer — et on ne saurait rien expliquer qui ne soit rationnel. Interpréter la nature, qu'est-ce sinon nous approprier les pensées qui se trouvent implicitement contenues dans la nature? « O Dieu! s'écria Kepler quand il découvrit les lois du mouvement planétaire, ô Dieu, je repense tes pensées après toi ! > Non, le monde n'est pas une agglomération d'atomes soumis à quelque règle. C'est ce que démontre la science, dont chaque nouvelle découverte est une c nouvelle révélation de l'ordre, de la loi, du but à atteindre — en un mot, de la raison ».

Mais ce n'est pas seulement dans ce domaine que nous trouvons les marques d'une intelligence suprême. M. Momerie, abordant les plus hauts problèmes de la philosophie de Kant et de Hegel, nous donne le résultat le plus clair de leurs spéculations en affirmant que « la connaissance psychologique que nous tirons de nous-mêmes implique l'existence d'une intelligence autre, mais de même nature que la nôtre.-.. Ce que nous appelons connaissance est dû subjectivement à l'activité constructivc de nos intelligences personnelles et individuelles, et objectivement à l'activité constructivc d'une autre intelligence qui est omniprésente et éternelle. En d'autres termes, il a été prouvé que notre connaissance bornée (limited consciousness) implique l'existence d'une connaissance qui n'a pas de bornes ; que notre simple expérience de tous les jours suppose Tactivité nécessaire et sans cesse agissante d'une intelligence infinie. »

L'auteur complète son exposé théologique par l'examen des objections à la doctrine de la Providence, tirées de l'imperfection du monde tant au point de vue physique que moral. 11 reprend l'argument bien connu de Leibniz sur le meilleur des mondes possibles et le développe d'une manière fort intéressante, en l'expliquant par la théorie de l'évolution. « Le mal, la douleur, l'injustice ont une grande part dans le monde ; ce sont des obstacles dans la voie du Créateur qui sont destinés à disparaître. La loi du progrès est une réalité, et il n>st rien de si généralement constaté que le développe-

ment du bien. Le but de révolution, c'est la victoire du bien. Résumons ce qui précède en quelques mots :

€ Toute connaissance, soit pratique, soit scientifique, même Texpérience la plus vulgaire de la vie de tous les jours, implique l'existence d'une intelligence qui est omniprésente et éternelle, tandis que la marche en avant vers la réalisation de la justice {tendency towards righteousness}^ qui est si clairement révélée dans le cours de l'histoire, et les aspirations que cette conquête réveille dans nos propres cœurs, s'unissent pour démontrer que le « Penseur infini » est juste, bon, compatissant. C'est, sans doute, parce qu'il est toujours avec nous que nous nous imaginons quelquefois qu'on ne le trouve nulle part :

Où est la mer? disaient les poissons

En nageant à travers le pur cristal des eaux.

Nous avons ouï parler, dans d'antiques récils, des flots de l'Océan,

Et il nous tarde de contempler ses ondes bleues.

Les sages nous parlent d'une mer infinie :

Ohî qui saurait nous dire si elle existe réellement?

L'alouette prit son essor dans la lumière éclatante du matin.

Elle chantait portée sur ses ailes ensoleillées.

Voici son chant : « Je vois la lumière;

Je contemple un monde de choses merveilleuses;

Mais en volant et en chantant partout,

(Vest en vain que j'ai essayé de trouver l'air! »

Après avoir ainsi exposé les conceptions diverses de la divinité propres à chaque religion, voici les enseignements qui se dégagent de cette rapide revue.

D'abord, il y a des religions, comme le judaïsme, l'islamisme, le christianisme, dont le principe commun est la croyance en un seul Dieu. Ce sont des religions monothéistes, fondées sur l'idée d'une révélation faite à des prophètes dans certaines races, pour le salut de l'humanité. La notion de Dieu est nette et précise : c'est toujours un Dieu personnel en qui se concilient l'existence des attributs moraux et celle des attributs métaphysiques. Plus éloigné de l'homme dans l'islamisme, il est, d'après le judaïsme et le christianisme, représenté comme un père qui a fait sortir le monde du

néant dans une pensée d'amour infini : N'avons-nous pas tous un seul père? Un même Dieu ne nous a-t-il pas créés? (Malachie, h, 10.) De ces religions nous croyons qu'on peut rapprocher le mazdéisme, parce que, derrière les formes qui lui sont particulières, nous découvrons encore le monothéisme. Mais si le Dieu de Zoroastre est créateur du monde, il l'est avec certaines limitations, qui ont pour but d'expliquer l'existence du mal dans le monde. Les deux principes opposés, les deuxMaynyush de l'Avesta, intermédiaires nécessaires entre l'infini et le fini, quoique conciliables avec la notion du Dieu unique, n'en constituent pas moins, pour les esprits peu accoutumés aux spéculations de la théologie, un véritable dualisme. — Dans le taoïsme, il paraît bien qu'on découvre des éléments théistes, mais plutôt virtuels que réels. Sous le rapport religieux, le confucianisme, quoique admettant un Dieu suprême, écarte toute spéculation métaphysique. La préoccupation de Confucius était plutôt morale que religieuse. Dans l'Inde, le brahmanisme reconnaît un être souverain, mais les superstitions du culte populaire étouffent l'idée de Dieu. Néanmoins on ne peut méconnaître la notion du théisme là, comme dans les autres systèmes dont nous avons parlé.

Entre les grandes religions historiques il n'y a donc guère que le bouddhisme et le jaïnisme, qui nient l'idée d'un Dieu autonome et supérieur à la nature. Or, même dans ces deux sectes athées, il s'est produit un retour au déisme, par une réaction du bon sens populaire. Ainsi, dans les livres bouddhistes du Népal, il est fait mention d'un Adibouddha, sorte de Bouddha suprême, et M. Dharmapala a reconnu au Congrès de Chicago,' que les bouddhistes admettaient le Dieu suprême des brahmanes comme un démiurge. De même, on trouve dans les inscriptions jaïnistes du Dekkan un .Jaïna pati ou Jaïna père, qualifié de créateur primordial. Tant il est vrai que l'idée monothéiste a de profondes et indestructibles racines au fond de l'âme humaine !

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