III. RÉSULTATS RELIGIEUX ET MISSIONNAIRES
Mais les leaders du Congrès des religions étaient trop convaincus de la valeur intrinsèque de l'efficace du sentiment religieux pour se contenter de résultats d'ordre universitaire ou philanthropique. Il s'agissait dans leur pensée, non pas de stimuler les recherches sur l'histoire des religions, ou de rééditer une société d'action morale ou de morale indépendante. La science ou les mœurs n'étaient qu'un moyen terme, mais le but de leurs efforts c'était de réveiller le sentiment religieux et de rapprocher les croyants.
Et ce but, malgré quelques dissonances çà et là, ils ont réussi à l'atteindre, du moins pour quelque temps et aux États-Unis. En effet, dans notre fin de siècle, où les pessi-
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mistes et les matérialistes s'en vont partout annonçant la mort de toute croyance et la ruine des Eglises, ce Congrès de Chicago a été un signe éclatant de la vitalité du sentiment religieux. Car, si les religions étaient en train de finir, comment s'expliquer ces changements, ces ramifications, ces évolutions dont les plus anciennes nous ont présenté le spectacle? Ne sont-ce pas là, au contraire, des symptômes de vigueur et de fécondité? Aucune n'est immobile, même pas l'islamisme, dont la morale a su s'adapter aux milieux pénétrés par la civilisation chrétienne. Et, ce qui est remarquable, c'est que l'évolution des vieilles religions de l'Asie tend au monothéisme, à la monogamie et à une morale voisine de la morale chrétienne.
« Leurs adeptes, comme a dit excellemment M. le professeur A. Sabatier, étant parvenus à la conscience du caractère symbolique et de la valeur relative de leurs cultes, ont découvert leur parenté intime et originelle. Toutes ces religions apparaissent alors à l'homme comme les dialectes d'une même langue universelle et il devient plus facile de les traduire l'une dans l'autre. »
Cette remarque nous amène au second résultat religieux du Congrès de Chicago, c'est qu'il a donné un grand exemple de tolérance et de charité chrétiennes.
« A ce Congrès, en effet, a dit le D*" Jessup, missionnaire à Beyrouth, le christianisme a offert l'hospitalité aux nations étrangères. Il avait convié les hommes de toute croyance à venir voir ce que la religion de la Bible peut faire pour les individus et la société, il a fait ce qu'aucun autre culte n'eût osé faire à notre époque, il leur a dit : « Amenez « vos hommes les plus doctes et nous les écouterons avec « courtoisie. Adressez- nous toutes vos critiques, attaquez^ « nous même et personne ne vous répondra par l'insulte ». — Ainsi fut fait, et l'effet moral produit par un tel spectacle a été prodigieux et durera longtemps.... Le plus grand éloge que ces païens ont su faire de leurs systèmes, c'est de montrer qu'ils ressemblaient au christianisme; mais ils n'ont pas essayé de prouver que le christianisme leur fût inférieur à aucun égard. »
326 LE CONrrRÉS DES RELIGIONS A CHICAGO.
Ce n'est pas seulement de la courtoisie, c'est, mieux encore, une véritable amitié qui s'est produite entre chrétiens et € gentils ». En voici une preuve entre autres. On se souvient de ce laïque japonais, M. Ringa Hiraï, qui avait flétri avec une éloquence indignée les agissements des Européens dans son pays. Eh bien, il fut tellement éclairé et touché par les fruits bienfaisants qu'il avait vu porter par le véritable esprit chrétien aux Etats-Unis, qu'il dit en partant au pasteur Barrows : « Je m'en retourne chrétien; j'entends par là que le christianisme est une religion que je serais heureux de voir établie au Japon. Faites en sorte, seulement, que les missionnaires chrétiens ne se mêlent pas de nos usages nationaux, de nos fêtes patriotiques. J'ai été ravi de ce que j'ai vu en Amérique, surtout de la tolérance. » Plusieurs Hindou» aussi, qui avaient vertement critiqué les missionnaires, avouèrent qu'ils avaient eu tort de généraliser et que le christianisme américain était bien meilleur que ce qu'ils avaient vu d'habitude aux Indes.
L'effet produit par le Congrès de Chicago sur les divisions du christianisme n'a pas été moins salutaire. A quoi serviraient ces avances des brahmanes, des mages ou des rabbins au christianisme, si les multiples sectes de la chrétienté restaient à l'état d'hostilité? C'est ce que les prélats éminents des Eglises catholique romaine et grecque orthodoxe, évêques anglicans ou ministres presbytériens ont bien compris, et, en présence de cette phalange païenne, dont quelques chefs avaient une attitude méfiante, d'autres conquérante, ils ont d'instinct serré les rangs et trouvé moyen de s'entendre sur un certain nombre de principes et de modes d'action sociale. Les déclarations de Mgr Keane et de Mgr Redwood sur la liberté de conscience et la réforme de l'Église du « côté humain » ont offert de sérieuses garanties aux protestants. En revanche, le professeur Schaffet le Rév. Haie ont rendu un éclatant hommage à la sagesse du pape Léon XHI; le docteur J. H. Barrows a formellement blâmé les procédés de l'Association dite « pour la protection des intérêts protestants ». Ils ont par là prouvé aux catholiques qu'ils savaient s'incliner devant les saints
et les héros d'une autre Eglise que la leur, quand leur prestige était fondé sur les bases de la vraie grandeur, une foi sincère et un noble caractère. Tout le monde est tombé d'accord pour mettre un terme aux luttes confessionnelles et conclure une sorte de c trêve de Dieu ».
Mais c'est surtout au sein des Eglises protestantes que le Congrès de Chicago a déterminé un puissant mouvement de concentration. Le levain d'union déposé par lui au sein de la société américaine fait son œuvre et a déjà provoqué plusieurs tentatives dans le même sens. Cela a été un des sujets traités avec le plus d'attention dans la session de l'Alliance évangélique à Chicago (octobre 1893).
A Chicago même, le Congrès libéral, tenu en mai 1894, a abouti à la fondation d'une société groupant les éléments libéraux des Eglises unitaires, universalistes et israélites. Une telle fédération existait déjà, au témoignage de M. Grant, recteur de ïuniversité de Kingston (Canada), entre les diverses confessions protestantes du Canada; et le « Coniité interdénominationnel », présidé par M. Whitmann, recteur de l'université Colby (Maine), poursuit un objet semblable dans les Etats de la Nouvelle- Angleterre. Ainsi, l'on sent de plus en
plus qu'il importe d'établir la coopération des Eglises, tant pour les œuvres de relèvement social que pour le succès des missions étrangères.
Des esprits chagrins ont dénigré le Congrès de Chicago, surtout à ce dernier point de vue. On a dit qu'il avait mis sous le boisseau la lumière de l'Evangile, c'est-à-dire passé sous silence des doctrines capitales du christianisme en présence des païens; on lui a même reproché d'avoir attaqué la croix de Jésus-Christ *. Ceux qui ont lu les discours de MM. Dudley, Keane, Barrows et Boardman sont en état de juger du peu de fondement de ces critiques. Quant à l'influence des débats du Congrès sur les missions étrangères, les inquiétudes avaient plus de raison d'être. En
1. Voir entre antres le discours du Rév. Cleveland Coxe (évêque du diocèse Ouest de New York) et les articles du P. Portalié dans les /'études religieuses de la Société de Jésus y 10 septembre et 10 octobre 189 i.
effet, il parait bien avéré que quelques-uns des délégués païens, des bouddhistes, dit-on, se sont mépris sur l'attitude généreuse des leaders du Parlement et se sont vantés d'avoir fait capituler le christianisme en décadence. Mais cela n'a été qu'une exception. L'impression générale sur les païens est bien celle qu'a si loyalement exprimée lé Japonais Iliraï, dans ses adieux à M. Barrovvs, c'est-à-dire celle de la gratitude et de l'admiration pour le christianisme américain. Nous n'en voulons pour preuve que les nombreuses lettres de missionnaires, encourageant le projet d'extension de la chaire Barrows à l'Inde — et le passage suivant d'une lettre du Rév. Dennis, secrétaire du conseil presbytérien des missions (orthodoxes) * : c Je crois que l'influence du Congrès des religions tend à l'établissement du christianisme chez les païens. Ses comptes rendus ont été jusqu'au bout de la terre. J'ose dire que jamais meilleure occasion ne s'était présentée d'envoyer si loin un clair et lumineux message de l'Évangile! » En effet, comme l'a dit justement feule professeur Jowett, c la gloire du christianisme est non pas d'être aussi dilïerent que possible des autres religions, mais d'être leur accomplissement et leur couronnement >.
Les libres penseurs spiritualistes se sont joints à ce mouvement et le D»" Paul Carus a fondé une société dite pour l'extension du Congrès des religions^ qui a pour objet d'encourager l'étude de l'histoire des cultes et de maintenir entre eux des rapports bienveillants *.
Est-ce à dire que le Congrès de Chicago a été parfait? Non certes. D'abord il n'a pas été complet, il lui a manqué des représentants officiels de l'islamisme, de l'Eglise angli-
1. Voir son discours sur le Message du christianisme adressé aux autres religions. Barrows, II, p. 1'252-1258.
2. Le numéro d'avril de la revue américaine Le Monisle rend compte d'une assemblée qui s'est tenue au commencement de l'année 1895 à VAuditorium de Chicago, et dont le D' Carus avait pria l'initiative. Dans cette réunion, qui a été présidée par M. Charles Bonney, et à laquelle le cardinal Gibbons, Mgr Ircland, le Rév. Cook et plusieurs missicMinaires ont envoyé dès messages de sympathie, on a résolu de propager dans le reste du monde le mouvement religieux créé par le Congrès de Chicago [Parlianient of religions extension) et on a signalé l'Exposition universelle de Paris on 1900 comme devant être le siège du deuxième Congrès. '
cane, des catholiques d'Europe — et puis, on aurait peut-être dû exiger que les délégués des cultes orientaux citassent les chapitres et versets de leurs livres sacrés à l'appui de leurs assertions, pour s'assurer qu'ils n'atténuaient pas, qu'ils n'altéraient pas leurs dogmes, dans un intérêt de conciliation. Mais certes le dernier reproche qu'on puisse faire au Congrès des religions, c'est d'avoir attaqué la croix de Jésus- Christ ou voilé la divine lumière de l'Evangile. Qu'on se souvienne des magnifiques témoignages qui lui ont été rendus, non seulement par des ecclésiastiques catholiques, grecs ou protestants, mais par des brahmanes, comme Mozoumdâr, ou des bouddhistes, comme Hiraï et Dharmapala ! Et l'adoption, par tous ces païens, de l'oraison dominicale comme prière universelle, n'a-t-elle pas été le plus bel hommage rendu à la royauté religieuse de Jésus-Christ? Tous n'ont-ils pas reconnu implicitement que l'Evangile du Nazaréen est le terme commun où aboutissent les développements de leurs croyances particulières.
C'est là la grande idée qui se dégage de cette vaste enquête : il y a un terrain commun sur lequel se rencontrent ces sept ou huit grandes religions, et ce terrain n'est autre que le christianisme, non pas, il est vrai, celui de telle ou telle Eglise, mais celui du Christ, tel qu'il a été élargi, complété par l'action du Saint-Esprit sur la conscience de l'humanité. C'est ce que Don E. Castelar a exprimé, avec cette éloquence géniale qui lui est propre :
« Le christianisme est à la fois une religion révélée et une religion naturelle. 11 est comme un grand réservoir qui a reçu les eaux de quatre grands fleuves : les Védas, le Zend- Avesta, la Bible et la philosophie grecque. Par là, il a un caractère synthétique, qui le rend propre à devenir la religion universelle et définitive de l'humanité. Les sectes chrétiennes, qui ont essayé de conserver le Christ mort dans les bandelettes de leurs liturgies, me font l'effet de ces pauvres femmes juives qui cherchaient le Christ dans un sépulcre obscur près de Jérusalem, tandis qu'il était ressuscité et était devenu un esprit vivant. Le Christ, que vous auriez voulu enterrer, ô scribes et pharisiens, par le chevalet de torture.
par les chaînes des esclaves, par les galères féodales, par le règne du trône ou de la caste, ce Christ-là a été ressuscité par la liberté de penser, par le progrès de la démocratie, par les droits de l'homme et par l'avènement de la République ! Malheur aux Eglises qui ne comprennent pas cette métamorphose! Car, aveuglées par leurs superstitions, elles se verront demain abandonnées par l'esprit et abolies par le peuple, sans pouvoir arrêter la marche éternelle de l'idée religieuse! » I Pour nous, noire conclusion sera moins pessimiste que celle du grand orateur espagnol. A nos yeux, le premier Congrès religieux de Chicago a été le fruit mûr d'une longue évolution des esprits et il sera un actif stimulant de la science des religions et de la paix confessionnelle. Si on le compare aux tentatives de réunion faites précédemment à Lucerne et à Jérusalem, on peut dire qu'il a eu un caractère plus largement conciliant et plus réellement œcuménique. A Lucerne, on avait rapproché anglicans, grecs et vieux-catholiques, mais on avait exclu les catholiques romains. A Jérusalem, on a laissé en dehors les anglicans, les vieux-catholi(|ues et les protestants libéraux. Ces deux tentatives devaient être infructueuses, comme le sera tout essai de ce genre, parce qu'elles avaient adopté pour base des symboles dogmatiques ou bien la suprématie d'un chef d'Église et que rien ne divise les hommes comme les questions de préséance ou de formules. Déjà pourtant les promoteurs du Congrès de Jérusalem étaient entrés dans une voie plus favorable à l'union, en opérant le rapprochement sur le terrain liturgique, c'est-à-dire sur la base du sentiment religieux et de l'expression. Si le Congrès de Chicago a eu des résultats plus durables, c'est précisément parce qu'il s'est maintenu sur ce terrain de l'adoration exprimée par la prière et par des hymnes, et delà philanthropie se manifestant par des œuvres ' de charité et de relèvement moral. Rien d'aussi communicatif que la pitié pour les souffrances humaines. Le commerce actif de pensées généreuses, de sentiments de charité et de dévouement qui s'est fait à ce Congrès, a créé un lien de sympathie, et même d'amitié, entre ces prêtres, hier
encore étrangers et peut-être hostiles. C'est que sous la robe du prêtre, on a senti battre le cœur de l'homme.
Aussi, au moment de se quitter, tout le monde éprouvait le désir de se revoir; beaucoup de ces païens avaient les larmes aux yeux et un vœu se pressait au fond de tous les cœurs : r Ne pourrait-on pas recommencer ces fraternelles agapes de Chicago? N'y aurait-il pas moyen de rendre périodique un tel Congrès des religions? » Le Rév. Lloyd Jones s'est fait l'interprète d'un sentiment très général, quand il présenta cette motion à la dernière séance : « Je vois déjà en pensée le prochain Congrès des religions, plus glorieux et plus plein de promesses que celui-ci. Je propose qu'on le tienne à Bénarès, en la première année du xx*' siècle, et nous choisirons pour président le même John Henry Barrows. »
La cité sainte des Hindous, sur les bords du Gange, non loin de la résidence d'Akbar, serait assurément un lieu de réunion digne d'un Congrès des religions. La grandeur des souvenirs et la beauté de la nature indienne feraient à cette assemblée un cadre magnifique. Mais Bénarès est fort loin de l'Europe et très près du foyer du choléra. On fera donc bien de chercher un rendez-vous plus central et plus salubre.
Quant à la réunion d'un deuxième Congrès des religions, je ne la crois pas, pour ma part, impossible *. En effet il est constant que le progrès des sciences, l'étude comparée des religions, le développement du commerce et la rapidité des moyens de communication entre les parties du monde ont rapproché les hommes de toute race. L'unification économique et scientifique des peuples a frayé la voie à l'unité morale et religieuse. Et la fédération des religions, à son tour, en unissant les hommes par le lien le plus fort qui existe, l'amour de Dieu et des hommes, hâtera l'ouverture d'une ère de paix pour l'humanité : l'arbitrage sera de plus en plus substitué à la guerre pour résoudre les conflits
1. VUnion pour l'action morale, fondée à Paris par M, Paul Desjardins, et les Sociétés de culture morale et de Veffort chrétien, aux États-Unis, sont déjà entrées dans cette voie.
332 LE CONGRÈS DES RELIGIONS A CHiCAÛOi
entre les nations. Mais pour que l'expérience ne tourne pa^ contre le but qu'on se propose, deux ou trois conditions me semblent nécessaires. Il est désirable qu'on se réunisse dans un pays mixte quant à la religion, où les Eglises soient indépendantes de l'État ou à peu près, car, là seulement, on rencontrera des ecclésiastiques à la fois convaincus et tolérants. Puis,, il faut bien se garder de prendre pour base d'union un symbole dogmatique ou sacramentel, mais il faut donner au futur Congrès les deux mêmes larges assises qu'à Chicago : la paternité de Dieu et la fraternité humaine. Les anciens Slaves n'avaient pas de temples, ils célébraient leur culte sous la voûte du ciel, parce qu'ils pensaient que tout édifice bâti de main d'homme était trop étroit pour contenir la majesté divine. 11 en est de même de la réunion des Eglises : il n'est pas de crccZo, il n'est pas de rite, il n'est pas de temple capable de les rapprocher. Le cœur seul est assez grand pour les embrasser toutes; l'amour divin est seul assez fort pour inspirer le sacrifice des formes particulières.
l\-S. — Au moment de mettre sous prease, nous trouvom dans la Revue de Paris du 4^^ septembre Vartide de M. Vabhé V^'' Charhonnel sur le Congrès universel des religions. V auteur a eu le mérite de poser la question, en des termes aussi sages que généreux et il a fait connaître Vassenliment que Léon Xlll a donné en principe au projet d'un 2^ Congrès des religions à Paris, en 4900. Maintenant les catholiques français sont autorisés à participer à cette œuvremais, naturellement, c'est aux cardinaux, chefs hiérarchiques de Véglise romaine en France à prendre l'initiative. De leur attitude dépend la réunion de ce Congrès.