‹ Le Congrès des religions à Chicago en 1893 [microform]Chapitre 33 sur 195 · Voir Koran, chap. vu, édit. Kasimirsky · texte numérisé non relu

Voir Koran, chap. vu, édit. Kasimirsky

2. Barrows, II, p. 950-956. M. Dwight, né en 1843, est professeur d'ana tomie à TÉcole de médecine de l'université Harvard, auteur d'un traité couronné par TAcadémie de médecine du Massachusetts, intitulé l'identifim^ iion du squelette humnhi.

l'homme. 73

non pas le retour à un état inférieur, mais la chute d'un état supérieur. »

« Ainsi la Révélation et la science sont d'accord sur rhomme. La philosophie démontre qu'en tant qu'organisme vivant il doit avoir un principe vital ou âme, qui diffère radicalement de celui des bètes. L'anatomie et l'anthropologie proclament qu'on manque de preuves suffisantes en faveur de l'évolution graduelle de l'homme, corps et âme, ce que la philosophie déclare impossible et qui est inconciliable avec la Révélation. Les variations elles-mêmes de l'espèce indiquent une loi et non pas le hasard. L'observation et le sens commun nous fournissent la preuve évidente que la nature humaine s'est corrompue ; or cette corruption ne saurait être l'héritage d'ancêtres appartenant à des espèces animales inférieures, ni, a fortiori, le don naturel d'uji être, créé à l'image de Dieu. >

« Je tiens pour certain, a dit le pasteur Cook *, qu'il y a trois choses auxquelles je ne saurais échapper: ma conscience, Dieu, et le souvenir du péché dans un passé ineffaçable. Comment puis-je me réconcilier avec ces trois témoins inévitables? Ma paix dépend de cet accord.... Oui, c'est une vérité évidente qu'il n'y a de paix possible nulle part dans l'univers pour une âme qui est en proie à ses mauvais penchants. Pour que cette âme puisse paraître en paix devant la Sainteté infinie et qu'elle y trouve le bonheur, il faut qu'elle soit purifiée du péché et du désir du péché. Hors du christianisme, quelle est la religion qui peut faire cela? quelle est celle qui peut laver sur la main droite de lady Macbeth la tache de sang qu'y a laissée son crime ? »

Le P. Elliott 2 a dit de son côté :

« Il y a un malheur plus grand que d'ignorer son péché, c'est de perdre conscience de la dignité humaine. Je ne puis croire que l'homme soit radicalement dépravé. Si j'avais à

1. Joseph Cook, né en 1838, pasteur et conférencier, rédacteur en chef de la revue Notre Temps, a Boston.

2. Walter Elliott, avocat à Détroit (Michi|?an), ordonné prêtre (1872), entra dans le couvent des paulistes, dont il édite le journal h ^fon^p raihnliqur. prédicateur missionnaire. Voir Barrows. I, p. i02-'i6r>.

choisir entre le pélagianisme * et la prédestination, c'est pour le premier que j'opterais; mais, grâce à Dieu, tous les deux ont tort. La vérité, c'est que nous avons tous péché et que la vie et la lumière nous ont été données en J.-C. pour notre salut. »

Sur un deuxième point, « le témoignage intérieur du Saint- Esprit », le P. ElUott est aussi tombé d'accord avec les docteurs protestants.

« Ce témoignage, dit-il, exalte et élargit l'idée que nous nous formons de Dieu. Il se fait sentir dans la vie de tous les jours et peut y faire naître l'héroïsme du Christ; il répand dans l'âme la confiance joyeuse en la paternité de Dieu et lui fait puiser dans ce sentiment l'assurance de triompher du péché, de la mort et de l'enfer. — Or la foi idéale ne naît pas de la contemplation de la souveraineté de Dieu, mais plutôt de la méditation sur tous ses attributs, notamment sur l'amour. Par la même raison, ce n'est pas à l'obéissance que revient la place d'honneur parmi les vertus, mais à l'amour, car c'est lui qui forme le caractère de fils de Dieu. La plus grande gloire de l'obéissance, c'est d'être inspirée par l'amour. Comme le Fils de l'homme disait à Dieu : Je vais au Père^ parce que le Père est plus grand que moi^ l'obéissance dit de l'amour : « Je remonte vers l'amour qui m'a engendrée, car l'amour est plus grand que moi! »

Ainsi le P. EUiott se rencontre avec Vinet pour admettre que l'homme a, même après sa chute, conservé des restes de l'image de Dieu en lui et que la religion chrétienne n'a fait que raviver les tisons éteints de celte flamme divine.

Sur la question de la vie future, le Rév. Môxom ^ a présenté, entre autres, les considérations suivantes.:

« Le premier argument, a-t-il dit, c'est l'universalité de

1. Doctrine de Pelage, moine breton du v*" siècle, qui admettait le concours de la volonté humaine pour le salut de l'àme et niait la prédestination, soutenue par saint Augustin,

2. Philippe Stafford Moxom, né en 1848, docteur en théologie, pasteur de la première Église baptiste de Boston (Massachusetts), conférencier et publiciste sur les questions pédagogiques et sociales.

L*HOMMË. ro

cette croyance. En effet, comme la loi en Dieu, elle se rencontre dans tons les pays et à toutes les époques. D'après A. de Quatrefages *, il n'y a pas de race ni même de tribu un peu considérable qui soit entièrement dépourvue de ces deux idées. Elles sont si logiquement liées l'une à l'autre, qu'on les trouve ensemble, dans les différentes races. Lorsqu'une croyance se trouve ainsi associée à ce qu'il y a de plus noble et de plus pur dans les espérances et efforts de l'homme, alors le fait de son universalité prend la valeur d'un témoignage de premier ordre.

« L'immortalité n'est pas seulement une idée, à laquelle l'homme est parvenu depuis qu'il s'est élevé au-dessus de l'animalité ; c'est aussi et de plus en plus une aspiration :

Tu as créé l'honimc, il ne sait pas pounpioi; ]t pense qu'il n'a pas été créé pour mourir.

« Il y a dans la nature humaine une révolte instinctive contre la mort; ce sentiment dépasse de beaucoup l'épouvante que nous cause la perspective des affres de la mort. C'est cette vague terreur de l'au-delà, qu'a si bien rendue Shakespeare, dans le célèbre monologue d'Hamlet * :

Être ou nétre pan, voilà la question! Est-il plus couvageitx de soutenir les assauts de la fortune ou d'y mettre fin en les combattant? — Mourir, cest dormir.... Dormir, et râver

peut-être, voilà la difficultt^I Quels rêves ferons-nous dans ce

sommeil de la mort? Qui voudrait gémir et suer sous le faix

d'une vie accablante, n'était la crainte de quelque chose après la mort, la terreur de cette contrée inconnue, dont aucun voydgeur na repassé la frontière? Voilà ce qui rend la volonté perplexe; voilà ce qui nous décide à supporter les maux présents, plutôt que de courir à d'autres, que nous ne connaissons pas.

« La foi en une vie future, malgré les doutes et objections dont elle est l'objet, augmente à mesure que l'âme se développe et c'est dans les âmes vigoureuses qu'elle est la

1. Voir V Espèce humaine, chap. xxxv. Paris, 188S, •2. Acte m, se. i;

plus forte. Enfin l'ardeur de ces espérances et leur universalité nous sont un gage de leur réalisation. Du moment que Ton croit en Dieu, il y a quelque chose de prophétique dans une aspiration aussi générale et aussi persistante. La loi de l'adaptation des organes et des facultés aux besoins des êtres, qui gouverne le monde animal, ne peut pas cesser d'agir, juste au moment où nous nous élevons au-dessus du monde sensible. Si l'homme sent en lui comme une soif de la vie future, au delà de la vie terrestre qu'il partage avec les plantes et les animaux, il faut, d'après cette loi, que la Providence ait pourvu d'une. façon réelle à la satisfaction de ce besoin.... Pour ma part, dit John Fiske, je crois à l'immortalité de l'âme, non pas comme à un théorème de géométrie, mais par un acte de foi dans le caractère raisonnable de l'œuvre divine. »

Mais quel sera le séjour de l'âme dans la vie future? C'est ce que le Rév. Samuel Warren * a esquissé en s'inspirant des idées de Swedenborg :

€ Le monde, où séjourneront les âmes, sera d'une beauté et d'un charme indicibles.... L'homme sera régi par les mêmes lois qui président ici-bas, à la vie et au bonheur. En tant qu'être sociable, il recherchera, comme il l'a fait ici-bas, la société de ceux avec lesquels il a une affinité de nature. La séparation des bons et des méchants résulte de cette sélection qui se fait dans le monde spirituel. Les diverses sociétés ou communautés d'honnêtes gens, qui seront groupées de la sorte, forment le ciel, et celles des méchants, l'enfer. Et cela, non pas d'après le jugement d'un Dieu courroucé, mais par suite du libre choix, de cette loi de groupement par affinités. »

Nous voici bien loin du tableau du Jugement dernier, tel que l'ont représenté Dante ou Michel-Ange; il y a là l'application d'une loi, que nous portons tous en nousmêmes. Notre nature s'améliore ou se pervertit d'après nos

1. Etudia k l'Ecole de droit de Harvard, pasteur de rÉgliae de la Nouvelle Jérusalem fswcdcnborpicnn»'), à Brooklyn ''Massachusetts). Voir Barrows, 1, p. 'i8'2.

actes, c'est nous-mêmes qui sommes les artisans, soit de notre salut par notre vigilance, soit de notre ruine morale par notre négligence. — Mais que deviendront les méchants? Leurs peines seront-elles éternelles? Voici la réponse du docteur swedenborgien.

« Leur malheur durera autant que leur obstination dans le mal. La durée de leurs peines ne dépendra donc pas de l'arbitraire du Tout-Puissant, car il est toujours miséricordieux et prêt à faire grâce, mais elle dépendra de leur propre volonté. Il n'y a pas de moment, dans cette vie et dans la vie future, où le cœur du Père céleste ne souhaite — non pas la mort ou la souffrance — mais la conversion des méchants !

« Le ciel est un ciel d'hommes, et la vie du ciel est une vie humaine. Les conditions de la vie, à ce degré d'exaltation, diffèrent grandement de celles de la vie terrestre. La vie de l'homme sera adaptée à ces circonstances transcendantes, et pourtant elle sera gouvernée par les mêmes lois de Dieu. L'homme a été créé pour être un agent libre et de bonne volonté du Seigneur, pour faire le bonheur de son espèce. Son vrai bonheur vient donc, non pas de la recherche du bonheur pour lui-même, mais de l'effort qu'il fait pour le procurer à autrui. Là où tous sont animés de cet esprit, tous sont mutuellement heureux. Voilà le « Paradis », soit qu'on atteigne co résultat en partie seulement ici-bas, ou qu'on le réalise parfaitement dans la vie à venir. Il faut donc qu'il y ait, au ciel, des moyens pratiques pour permettre aux hommes de travailler au bonheur les uns des autres. Leurs occupations seront utiles, car des êtres créés pour être utiles les uns aux autres ne sauraient être heureux danî? l'oisiveté, ou avoir des occupations stériles. Quelles seront-elles ? Nous n'en connaissons que le peu qui nous a été révélé. Une d'entre elles sera certainement de veiller sur les amis restés sur terre, car il est écrit : // ordonnera à ses anges de te garder dans toutes tes voies (Psaumes 91, 11); et encore : Les anges ne sont-ils pas tous des esprits subordonnés, employés au service de Dieu et envoyés pour ceux qui doivent hériter du salut? » (Hébreux, chap. r, verset 14.)

Récapitulons en quelques mots, pour les comparer, les témoignages des cultes divers, représentés à Chicago, sur la nature de Thomme, sa misère morale et sa destinée future. Tous les cultes sont d'accord pour reconnaître en l'homme une nature supérieure à celle des animaux et qui constitue sa dignité morale : la faculté de raisonner, de prier, de se grouper en sociétés soumises à des lois, de faire des inventions et découvertes, enfin et surtout le progrès, l'aptitude au perfectionnement. Us semblent tous aussi admettre qu'il y a en lui une nature inférieure, voisine de l'animal et empruntée aux éléments les plus grossiers de la terre, nature qui est réfractaire au progrès de la première. Ces deux natures se retrouvent, combinées en proportions diverses, dans les individus, et la prédominance de la première ou de la seconde fait les bons ou les méchants.

C'est ici que les points de vue des différents cultes deviennent divergents : les religions de la Chine et du Japon ne voient dans le mal moral qu'une imperfection constitutionnelle^ un défaut qu'on peut corriger par l'école ou par les lois; les brahmanistes et les jaïnistes vont jusqu'à dire que l'âme est parfaite de nature, parce qu'elle est une copie parfaite de l'absolu. Ces systèmes mènent logiquement à l'optimisme ; ils demandent et espèrent la guérison du mal de l'éducation, de la méditation, de l'illumination de l'intelligence, plus que d'un effort de la volonté. Les bouddhistes se placent à un point de vue diamétralement opposé, celui du pessimisme. A leurs yeux, l'organisation du monde, de la vie humaine, en particulier, est mauvaise; il faut avoir pitié de ceux qui souffrent et échapper à ces misères par le nirvana.

Les mazdéens, Israélites cl chrétiens, au contraire, considèrent le mal comme une violation de la loi morale ou de la volonté de Dieu, ce qui est tout comme. C'est cette violalion du péché qui a fait déchoir l'homme de son rang supérieur et qui a entraîné les plus funestes conséquences pour l'individu comme pour la société. Ils ont une conception tragique de la lutte engagée par l'élite de l'humanité contre la ^ puissance des ténèbres », et adincllent que l'honime ne

peut en triompher que par un effort personnel et au prix des expiations les plus sanglantes. En deux mots, la nature humaine est profondément viciée par le péché; mais, avec Taide d'en haut, l'homme est capable de se relever et de reconquérir son rang de c premier-né de la création ». Cette doctrine, on le voit, se tient à égale distance des deux extrêmes : l'optimisme des Hindous et Chinois et le pessimisme des bouddhistes qui, par des voies différentes, aboutissent au même résultat : énerver la volonté morale en l'absorbant soit dans l'extase, soit dans lo suicide moral. En maintenant à la fois ces deux termes, la grandeur et la misère de l'homme, elles développent la personnalité et elles provoquent l'énergie morale en lui faisant entrevoir la réhabilitation comme prix de la lutte contre le mal !

Sur la question de la vie future, la divergence est plus accusée encore; deux grandes religions, le confucianisme et le bouddhisme, et une petite, le shintoïsme, font abstraction de l'immortalité de l'homme, qu'elles considèrent, les unes comme inutile ou insondable, et l'autre même comme mauvaise. Mais la grande majorité des autres, depuis le taoïsme et le jaïnisme jusqu'aux confessions chrétiennes, admettent que l'existence de l'homme n'est pas bornée à la vie présente. Les Hindous même, comme on l'a vu, étendent cette durée jusqu'avant la naissance et déclarent l'âme éternelle comme le « grand tout » d'où elle émane, ce qui aboutit à détruire la personnalité humaine. Seuls les taoïstes et les parsis, les juifs modernes, les musulmans et les chrétiens font de la naissance ici-bas le point de départ de notre existence et maintiennent la persistance de l'individualité et l'inégalité des conditions de bonheur dans la vie future, dépendant du bien ou du mal qu'on aura accompli dans la présente.

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