LA RELIGION, CARACTÈRE ESSENTIEL
DE l'humanité
fddio non vuole religioso di noi, se non il euore.
Dante.
Universalité et variété du sentiment religieux. — Apologistes et critiques de la religion. — Histoire des religions.
H s'est rencontré des savants pour soutenir que la religion est une aberration de l'esprit humain, une illusion de la peur ou de la faiblesse, qui fera tôt ou tard place aux conceptions de la raison ou à ce qu'on appelle c la religion de la science* ». cLes religions, dit-on, sont les résidus épurés des superstitions. La valeur d'une civilisation est en raison inverse de la ferveur religieuse. Tout progrès intellectuel correspond à une diminution du surnaturel *. »
Il est vrai que des anthropologistes ou des philosophes, tels qu'Alfred Fouillée ^, A. de Quatrefages, Dubois-Reymond et Stuart Mill, ont fait justice de cette allégation
L.Voir l'article de M. Berthelot sur Science et Morale, Revue de Paris, ^er février 1895, et l'inscription du socle de la statue de F. Raspail à Paris ; A la science hors de laquelle tout n'est que folie, à la science, l'unique religion de l'avenir, son plus fervent et désînti'ressé croyant.
•2. André Lefèvre, la Religion, p. 572-573.
3. Voir art. sur la Psychologie des peuples, Revue des Deux Mondes, 15 mars 189r>. « Nous ne saurions admettre la prétendue supériorité des races irréligieuses, s'il en existe. La religion est l'étage premier de l'idéalisme. »
superficielle, en démontrant que le sentiment religieux se retrouve dans toutes les races, les plus civilisées comme les plus primitives. Mais il appartenait à l'histoire des religions, cette science née d'hier par les travaux des Abel de Rémusat, des Eugène Burnouf et des Alfred Maury, pour ne citer que les morts, de compléter la réfutation de la thèse antireligieuse. Cette histoire a prouvé en effet que sous les formes les plus diverses, voire même les plus bizarres, se cache un fonds d'idées et de sentiments religieux semblables, qui forment comme lé patrimoine commun de l'humanité. Le Rév. Lymann Abbott *, digne successeur de l'éloquent pasteur Ward Beecher, à Brooklyn, a développé cette idée, que la religion est une faculté primordiale de l'àme humaine :
« La religion est la partie essentielle, intégrante de l'humanité, et non pas une plante parasite, quelque chose d'extérieur, inventé ou imposé par les prêtres. La religion est la mère de toutes les religions et non pas leur résultante. Ce ne sont pas les temples, les prêtres, les rites pullulant sur le globe qui ont fait la religion ; ils ont été produits par la religion qui est innée à l'âme. La religion n'est pas le privilège de quelques génies exceptionnels ; elle ne se confond pas, comme l'ont pensé quelques-uns, avec la poésie, l'art ou la musique, elle n'est pas le partage de quelques élus. Non! la religion est inhérente à l'homme et elle appartient à tous.... L'homme est un animal, rattaché aux autres espèces par ses instincts, ses passions, sa nature sociable. Il a tout ce que possède l'animal, seulement à un plus haut degré! Mais, s'il est plus qu'une machine, plus qu'un animal, il se rattache à quelque chose de plus haut que la terre dont il a été formé ; il se rattache au divin et à l'éternel.... Il a en lui la foi, l'espérance et l'amour, qui naissent au berceau et le lient à sa mère, se développant en des cercles de plus en plus larges : la famille, la tribu, la nation, l'humanité. Et l'homme conclut de tout cela qu'il y a une vie encore plus grande dans
1. Né en 1835, gradué de l'université de la Cité de New York, docteur en théologie. Voir Barrows, I, 494 et suiv.
laquelle nous avons le mouvement et Tètre et vers laquelle nous devons tendre. »
Après avoir expliqué la genèse des religions par rinilueuco des phénomènes de la nature, le pasteur de Brooklyn a eu un beau mouvement oratoire :
c L'objet des recherches de l'homme n'est pas purement la révélation; il cherche à connaître l'infini et l'éternel. Tout le courant de la vie humaine porte là. Toutes les sciences, les arts, la sociologie, les affaires, le gouvernement comme tous les cultes, sont, en dernière analyse, un effort pour comprendre le sens de ces grands mots : honnêteté, justice, vérité, pitié, miséricorde, amour! En vain, l'athée ou l'agnostique essaie d'arrêter nos recherches, en les taxant d'inutiles. Toujours nous marchons en avant et il faut marcher; car l'aiguillon est en nous-mêmes, et le supprimer serait nous faire perdre le nom d'homme. »
€ Dieu nous a tirés de son sein et il nous rappelle à lui. Il serait plus facile d'éteindre l'appétit, l'ambition, l'amour en l'homme que d'y étouffer ces désirs, ces aspirations qui le rattachent à l'infini et à l'éternel, qui lui inspirent l'amour de ses semblables et l'adoration de Dieu. Le philosophe de basse-cour {barn yard) a beau dire à l'œuf : Tu es fait d'un œuf; tu as toujours été et tu seras toujours œuf, n'essaie pas d'être autre chose qu'un œuf! Le poussin n'en becqueté pas moins sa coquille, jusqu'à ce qu'il l'ait brisée et qu'il parvienne à la lumière du soleil ! »
Si la religion répond à une faculté essentielle de l'àmc humaine, il s'ensuit qu'elle est universelle ; mais, sous l'iiilluence des climats et des milieux ethniques, elle revél bientôt des formes aussi variées que les langues ou les faunes terrestres. Ce sont les religions. Alfred Maury a magistralement expliqué cette diversification, qu'on pourrait comparer à la formation des couleurs par l'effet du prisme.
< Le sentiment religieux, a-t-il dit, s'éveille chez tous les hommes, en présence du spectacle imposant de la nature; mais, suivant la physionomie de celle-ci, il prend un caractère différent et s'attache à des objets divers. Sous le ciel brumeux et triste de la Celtique ou de la Germanie, l'esprit
n'est point affecté des mêmes impressions que sous le ciel brûlant de rAlrique ou sous l'atmosphère molle et vaporeuse de la Toscane. Devant les granits sévères de TArmorique, que la mer vient souvent ronger de ses flots écumeux, à l'entrée de ces forêts ténébreuses et profondes, telles que l'Erzgebirge et les Ardennes, le long de ces fleuves majestueux, aux bords romantiques et solitaires, comme le Rhin ou la Loire, au milieu de ces landes stériles, de ces immenses bruyères, de ces dunes mobiles de l'Aquitaine ou de la Domnonée, l'imagination est saisie d'une pensée grave et rêveuse; elle ne s'allume pas d'un enthousiasme soudain; elle ne se berce pas d'idées voluptueuses et riantes, comme elle le fait en face des scènes grandioses de l'Inde ou de rÉgypte, des vallées fraîches et fleuries de la Thessalie, des jardins magnifiques de la Perse. La pensée religieuse semble grandir avec la végétation, avec la force vitale d'expansion qui nous entoure ^ »
Les cultes des grandes races nous offrent donc les expressions diverses d'une croyance unanime à la divinité. Cette vérité n*est pas d'aujourd'hui; elle avait été déjà entrevue par les Pères de l'Église, comme nous l'a montré M. Estlin Carpenter, professeur au collège Manchester, à Oxford.
< Les premiers chrétiens, a-t-il dit *, furent d'abord surpris de voir que les poètes et les philosophes grecs avaient découvert, quant à l'existence de Dieu, des vérités semblables à celles révélées par Moïse et par les prophètes. Et Texplication qu'ils donnèrent de ce fait fut digne de l'esprit libéral et universaliste de Jésus. Ils furent d'avis de rendre hommage et souhaiter la bienvenue à toute vérité, partout où ils la rencontraient^ et ils l'attribuèrent à la source suprême de toute sagesse et de toute science, au Verbe (ou Logos)* Justin martyr affirma que le Verbe avait agi par Socrate, de même qu'il avait demeuré en Jésus; bien plus, par une échappée plus large, il parla de « semence du Verbe » déposée
1. Alfred Maury, Croyances et Légendes au moyen àgr, Paris. 1895, 2* édition.
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dans toute race humaine. Donc, en vertu de cette solidarité, toute vérité procède de la même source que l'Evangile. € Toute chose ainsi enseignée aux hommes, disait Justin, appartient à nous chrétiens. » Même conception chez les docteurs d'Alexandrie. L'intelligence divine pénétrait la vie humaine, et l'histoire et se manifestait par tout ce qu'il y avait de meilleur, — la beauté, la bonté, la vérité : < La voie de la vérité est comme un grand fleuve, coulant sans cesse et recevant sur ses deux rives des affluents toujours nouveaux ». Bien plus, aux yeux de Clément d'Alexandrie, l'œuvre de la philosophie grecque était si clairement providentielle que, € de même que la loi pour les Juifs, elle avait servi aux Grecs de pédagogue pour les amener au Christ » . L'histoire des religions est donc légitime, parce qu'elle n'est autre chose que l'étude comparative des révélations de Dieu chez les différents peuples. En outre, elle est indispensable à quiconque veut essayer de faire une philosophie de l'histoire. C'est l'idée générale qui a inspiré le livre trop peu connu du baron C. C. J. de Bunsen, intitulé Dieu dans Vhistoirc *. C'est elle aussi qui a fourni le thème des travaux de la troisième journée du Parlement des religions. On y a recherché la part qui revient aux différents cultes dans cette connaissance progressive de Dieu. Nous allons passer en revue ces témoignages, en commençant par la Chine.