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MONSEIGNEUR L'EVEQUE DS VALLEYFIELD

Le Congrès Eucharistique International de Montréal

JOSEPH-MEDARD EMARD, PAR LA GRACE DE Dieu Er DU SIÈGE APOSTOLIQUE,

ÉVÊQUE DE VALLEYFIELD,

Au clergé séculier el régulier, aux communautés religieuses et à lous les fidéles de notre diocèse, Salut et Bénédiction en Notre-Seignenr.

Nos TRes CHErs FRERES,

Dans un mandement en date du 2£ août dernier, Monseigneur l'Archevêque de Moñtréal annonçuit la tenue d'un Congrès Eucharistique International qui s'ouvrira dans la ville métropolitaine le 7 septembre Prochain pour se clôturer le 11. Ce Congrès sera le vingt-et-unième de ce genre et tout permet de prévoir qu'il ne le cèdera sous aucun rapport à ceux qui ont précédé, dont la célébration a été partout si solen-

nelle, si imposante et a produit pour la religion et spécialement pour la piété envers la Sainte-Eucharistie de si heureux résultats.

Un Congrès Eucharistique International signifie une réunion d'évêques, de prélats, de prêtres, de religieux et de fidèles venus de toutes parts sur la convocation d'un comité formé à l'origine avec la permis- Sion du Saint-Siège, qui existe et fonctionne en permanence, dont le président est un évêaue Aujourd'hui celui de Namur, et auquel il appartient, avec le concours des autorités religieuses directement intéressées et la sanction du Pape, de fixer l'endroit privilégié où doit se tenir le Congrès. C'est ainsi qu'à Londres, il y a deux ans, au milieu même des séances mémorables du dix-neuvième Congrès, il fut arrêté que celui de 1910 se tiendrait à Montréal.

Les Congrès Eucharistiques retracent leur origine à un fait en apparence bien simple et cependant bien touchant et qui devait avoir les plus heureuses conséquences. En 1873, deux cents députés français se rendaient à Paray-le-Monial, la ville du Sacré-Cœur, et là dans le petit sanctuaire qui rappelle les visions de la Bienheureuse Marguerite Marie Alacoque, ils vouaient leur personne et leur patrie au Sacré-Cœur de Jésus par un acte de consécration spéciale. A cette Occasion une personne pieuse, mûe par l'inspiration d'en haut, suggêra à son directeur de conscience la première idée des réunions eucharistiques locales. Ces débuts eurent un succès dépassant toute espérance et l'on en vint de là au projet d'un congrès international proprement dit. Monseigneur de Ségur, d'illustre et si pieuse mémoire, en écrivit à Notre Saint Père le Pape. Le cardinal Deschamps, ar-

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chevêque de Malines, appuya fortement l'initiative prise bar le saint évêque. Léon XIII approuva et bénit le projet, et le premier comité permanent fut constitué sous la présidence de Monseigneur de Ségur, Hélas ! celui qui avait été l'âme de tous ces préparatifs ne devait pas voir sur terre la réalisation de son dessein, Dieu l'ayant rappelé à lui avant l'ouverture du premier congrès qui se tint à Lille en 1881. Ceux qui suivirent eurent lieu en France, en Belgique, en Suisse, en Italie, en Allemagne, en Angleterre et même à Jérusalem où fut :élébré celui de 4893. Partout et toujours ce fut le même zèle dans l'organisation, la même ardeur et la même science déployées au cours des réunions, les mêmes manifestations d'une piété de plus en plus éclairée et profonde, le même enthousiasme parmi le peuple, et les fruits spirituels en ont été de plus en plus abondants,

Il est à remarquer que pour la plupart, souvent par suite de circonstances imprévues et même en dérangeant d'autres décisions, ces congrès ‘furent convoqués dans des villes qui se trouvaient avoir avec le culte eucharistique des relations ou des attaches plus étroites. Par exemple, c'est à Liège, patrie de sainte Julienne Cornillon, qu'a été instituée la Fêto-Dieu avec la procession du Saint-Sacrement : à Toulouse que l'on conserve les reliques de saint Thomas d'Aquin, le docteur par excellence et le chantre liturgique de la sainte Eucharistie : à Anvers que le fondateur de l'ordre des Prémontrés, saint Norbert, sut confondre r'hérésie des Sacrementariens : à Jérusalem que fut institué le divin Sacrement ; à Rheims, à Paray-le-Monial, à Lourdes, à Angers, à Rome dent i! est facile de voir les droits particuliers

à la tenue d'un Congrès Eucharistique, En Angleterre, à Londres, c'était, après trois siècles de banissement, d'interdiction et d'exil, la rentrée triomphale du Dieu de l'Eucharistie, précédée d'un légat du chef suprême de l'Eglise catholique. Et enfin, Cologne devait l'année dernière, dans des conditions spécialement favorables, offrir, comme conclusion du vingtième Congrès, le spectacle inoubliable d'une procession qui.se déroulait des heures durant, et dont les rangs pressés comptaient par milliers des fidèles de tout rang, de tout pays, de toute langue, de tout âge et de toute condition.

Jusqu'à présent ces congrès avaient été le privilège des pays d'outre-mer, bien que les évêques d'Amérique fussent chaque fois conviés à y prendre part. Le temps était venu où dans les desseins de la Providence nous devions sur ce continent, dans notre beau pays du Canada, jouir du bonheur et recevoir les avantages spirituels incomparables qui découlent de la tenue d'un Congrès Eucharistique International.

Montréal a été choisie et non sans raison. Il est en effet peu de villes dans le monde qui puissent par leurs origines, par leur histoire et par leur situation religieuse actuelle se réclamer dé plus de liens avec le culte eucharistique, et qui posèdent en même temps plus de possibilités et de moyens pour offrir à Notre- Seigneur, par Facte de foi, par l'adoration, par l'amour, par les manifestations publiques les plus vraies et les plus enthousiastes, un triomphe plus éclatant.

En effet, s'il est vrai de dire, comme l'histoire nous le marque à chacune de ses pages, que la découverte de l'Amérique dans son ensemble a été le grand événement providentiel des temps modernes pour accrot-

tre la diffusion de l'Evangile et donner à l'Eglise des âmes innombrables dans des contrées immenses +; s’il est vrai particulièrement que l'établissement des Premières colonies du Canada avait été avant tout un acte de foi et d’apostolat, et que la croix d’abord, l'autel ensuite devaient s'ériger partout le long des rives de notre grand fleuve et même à l'intérieur du Pays Pour marquer, plus encore que le passage des Conquérants, celui des missionnaires et des apôtres, il n'est Pas moins certain, et tous nos annalistes sont là pour le dire, que la fondation de Ville-Marie & été dès le principe, dans la pensée même qui a présidé à ce projet, Puis ensuite dans l'exécution et aus:i dans le développement de l'œuvre, un acte de foi, et un acte de foi eucharistique au premier chef. C'est là la véritable origine de Montreut, elle n’en a pas d'autre.

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Reportons-nous à ce qui se passait à Paris en 1642, alors que Montréal n'était encore qu'une tle déserte Ou à peu près, entièrement couverte de forêts, sauf la petite bourgade sauvage d'Hochelaga à peine connue. Un fervent chrétien et un saint prêtre qui ne s'étaient jamais vus se rencontrent soudain comme de vieilles Connaisances, se pénètrent à l'instant l'un l'autre jusqu'au fond du cœur, Le prêtre, c'était Monsieur Olier, fondateur et premier supérieur de la Compa-

gnie de Saint Sulpice, laquelle devait avoir pour vo- ” cation spéciale de s'occuper de la formation sacerdotale calquée le mieux possible sur le sacerdoce même de Jésus-Christ, Pour en répandre davantage les bienfaits dans l'Eglise. On sait avec quelle fidélité

constante cette famille sulpicienne, s'est appliquée à réaliser le but de son vénéré fondateur, et comment dans son sein on s'efforce à étudier, à connaître et à reproduire la vie intérieure de Jésus, prêtre souverain et modèle divin du sacerdoce eucharistique. C'est à Montréal que Saint Sulpice devait très particulièrement remplir sa mission, soit dans l'exercice d'un ministère paroissial exemplaire, soit dans la formation des jeunes séminaristes et leur préparation au sacerdoce. Monsieur Olier dit au laïque Monsieur de La Dauversière “ Je sais votre dessein, je vais le recommander à Dieu au saint autel.” Ce dessein porté ainsi au saint sacrifice et confié au Dieu de l’'Eucharistie, c'était celui d'établir dans l'île de Mont-Royal une belle colonie française pour la gloire de la religion Catholique, et qui füt en même-temps une mission Pour la conversion des sauvages. Monsieur de Maisonneuve leur est bientôt adjoint. C'était un soldat qui n'avait d'autre ambition que de servir Dieu et le roi dans la profession des armes qu'il avait toujours portées. La Compagnie de Montréal était fondée et l'établissement décidé.

“ Ces Messieurs au nombre de trente-cinq, prêtres et laïques,” lisons-nous dans les relations des Jésuites, “ qui entreprirent de faire adorer Jésus-Christ dans cette île, firent cet hiver dernier, un jeudi du mois de février.1642, une action vraiment chrétienne. Ce sont personnes de vertu, de mérite et condition, gens qui font profession de servir Dieu publiquement, ne rougir point pour les bassesses de Jésus- Christ, et ne se point enfler pour les grandeurs de la terre. Ces âmes d'élite s'étant assemblées en la grande église de Notre-Dame de Paris, ceux qui por-

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tent le saint caractère disent la sainte messe, et les autres se communient à l'autel de cette princesse tout chargée de miracles ; ayant le Sauveur du monde avec eux, ils dédièrent et consacrèrent à la Sainte: Famille l'ile de Montréal, désirant qu'elle se nommäât dorénavant Notre-Dame de Montréal.”

Peut-il y avoir dans l'idéc-mère d'une entreprise quelconque et dans la pensée qui préside à sa première origine un sentiment plus véritablement religieux, une foi plus vive, une dévotion plus réellement eucharistique. C’est dans l'église, au pied de: l'autel, en présence du tabernacle, avec le sacrifice de la messe et la sainte communion que les i'lustres fondateurs de Montréal mettent en branle l'exécution de leur projet.

Voyons ce qui se passe enuite. Le 18 mai de la même année 1642, Monsieur le chevalier de Montma- 8ny, accompagné de Monsieur de Maisonneuve et d'une quarantaine d’autres personnes, parmi lesquelles Madame de la Pelleterie et Mademoiselle Mance, arrivaient à Montréal.

“Comme on arriva de grand matin, dit un historien, on célébra la première messe qui ait jamais été dite en cette île, ce qui se fit dans le lieu où depuis on a fait le château. Afin de faire la chose plus célèbre on donna le loisir à Madame de la Pelleterie et à Mademoiselle Mance d'y préparer un autel, ce qu’elles firent ävec une joie difficile à exprimer et avec la plus grande propreté qu'il leur fut possible ; elles ne se pouvaient lasser de bénir le ciel qui en ce jour leur était si favorable que de les choisir et de consacrer leurs mains à l'élévation du premier autel de cette colonie ; tout le premier jour on tint le

Saint Sacrement exposé, et ça ne fut Pas Sans raison, car puisque Dieu n'avait mu ses serviteurs à une telle entreprise qu'afin de le faire reconnaître dans un lieu où jusqu'àlors il n'avait reçu aucun hommage, il était bien raisonnable qu'il se fit tenir la première journée exposé sur son autel comme sur son trône, afin de remplir ses saintes vues et désirs de ses serviteurs ; en effet, cela était bon afin de faire connaître à la postérité qu’il n'avait établi cette colonie que pour recevoir des sacrifices et des hommages'en ce lieu ; que c'était là son unique dessein et celui de ses serviteurs, qu'ils avaient employé tout exprès leurs bourses, leur temps, leurs soins et'tout leur crédit. Il était juste qu'il se fit ainsi tenir ce pre- Mmier jour exposé pour prendre possession de cette terre par les honneurs Souverains qui lui furent rendus, et afin de faire voir que ce lieu était un lieu de réserve pour lui, qu'il ne voulait pas qu'il fût profané par des âmes ravalées et indignes de la grandeur de ses desseins, lesquels n'étaient pas communs comme le fit extrêmement bien voir le R. P. Vimont dans la prédication qu'il fit, ce matin-là, pendant le grand'messe qu'il y célébra: “ Voyez-vous, messieurs, dit-il, ce que vous voyez n’est qu'un grain de moutarde, mais il est jetté par des mains si Pieuses et animées de l'esprit de la foi et de la religion que sans doute il faut que le ciel ait de grands desseins, puisqu'il se sert de tels ouvriers, et je ne fais aucun doute que ce petit grain ne produise un grand arbre, ne fasse un jour des merveilles, ne soit multiplié et ne s'étende de toute part.” Comme s'il eût voulu dire, le ciel ne commence son ouvrage présentement que par une quarantaine d'hommes, mais sachez qu'il a

bien d'autres desseins vers les personnes qu'il emploie pour le faire réussir, sachez que vos cœurs ne sont pas suffisants pour annoncer ici les louanges qu'il y prétend recevoir mais qu'il les multipliera, remplissant de peuple toute l'étendue de ces lieux dont maintenant nous prenons la posession de sa Part en lui offrant ce sacrifice. Toute cette journée s'écoula en dévotions, actions de grâce et hymnes de louanges au Créateur; on n'avait point de lampes ardentes devant le Saint Sacrement, mais on y avait Certaines mouches luisantes qui y brillaient fort agréablement jour et nuit étant suspendues par des filets d'une façon admirable et belle, et toute propre à honorer, selon la rusticité de ce pays barbare, le plus adorable de nos mystères.”

Or, à la suite de cette prise de possession du 17 mai, on se mit à l’œuvre, on travailla ferme, Le 15 août on solennisa la première fête de cette île sainte, le jour de la glorieuse et triomphante Assomption de la Très-Sainte Vierge. “ Le beau tabernacle que ces messieurs ont envoyé fut mis sur l'autel d'une chapelle qui pour n'être encore bâtie que d'écorces, n’en est pas moins riche. Les bonnes âmes qui s'y rencontrèrent se communièrent. On mit sur l'autel les noms de ceux qui soutiennent les desseins de Dieu en la Nouvelle-France. On chanta le Te Deum en action de grâce...”

N'est-ce pas admirable, surtout si l'on songe que tout ceci se passait en exécution des volontés manitestes des membres de Ja Compagnie de Montréal. Et si l'on rapproche ces détails de la cérémonie si touchante qui s'était accomplie dans l'église de Notre- Dame de Paris au mois de février précédent, alors

que les trente cinq associés, animés d'un même désir, celui de faire adorer Jésus-Christ dans l'ile de Montréal, se Sroupaient autour des autels les uns, les prêtres célébrant le Saint Sacrifice, les autres fai. sant la Sainte Communion, tous consacrant à Jésus- Christ la colonie nouvelle qu'ils prenaient sous leur patronage, Où trouver dans l’histoire, aux origines d'une ville, des sentiments et des actes plus sincèrement religieux et une fondation plus éminemment eucharistique ? Tout s'unit pour mettre cette dévotion à la base de l'entreprise et pour qu'elle en reste l'âme et la vie. Les autres dévotions, particulièrement celle de la Sainte Vierge et saint Joseph implantées en. même, temps, ne font qu'accentuer davantage encore celle de la très sainte Eucharistie qui les domine, et qu'elles servent à rendre plus vive et plus profonde. N'est-ce pas un spectacle unique que cette messe au bord de la forêt dès l'arrivée des quarante premiers colons, cet autel rustique érigé en toute hâte sous la feuillée, ce missionnaire qui célèbre, se sent poussé par l'esprit de Dieu, et prononce des paroles prophétiques ; la communion distribuée à ces âmes ferventes qui sont plus encore qu'elles ne s'en doutent les instruments d'un plan divin, le Saint Sacrement exposé en plein &ir “ous la voute céleste, et Jésus, Roi, de ce trône improvisé, prenant possession d'un empire. dont il entend réster le maître dans les siècles à venir. Tout cela dans le désert en pleine Sauvagerie, à des milliers de lieux de la mère-patrie, entouré de peuples barbares dont on veut entreprendre la conversion et encore malgré les obstacles et les oppositions de tout genre, Sans l’appoint ordinaire des Moyens et des ressources indispensables, avec, pour

armes, simplement l'autel, la croix et une confiance irrésistible, puisée dans la conviction que l'on remplit un mandat de Dieu et que l'on travaillé à l'extention de son règne, Un pacte se signait alors sur la pierre qui portait la Sainte Hostie, en vertu duquel Ville-Marie, l'ile de Montréal, et tout le pays qui en dépenderait, donnait sans retour une allégeance complète et absolue à Jésus-Christ, Roi et Sauveur. **x

Et pourquoi n'ajouterions-nous pas que cette alliance eucharistique allait quelques années plus tard recevoir comme une confirmation symb lique dans un évènement tout personnel en apparence, et cependant il nous semble, bien significatif.

Le 5 du mois d'août 1695, une procession, formée de tous les habitants de la ville avec le clergé, sorlait de l'église après les vêpres ct se rendait à la maison de Monsieur Le Ber, un des citoyens les plus riches, les plus respectables, et les plus pieux de Ville-Marie, afin dit l'historien, de conduire à sa nouvelle cellule, —elle était déjà recluse depuis cinq ans dans sa maison, —une innocente vierge, Jeanne Le Ber, filleule de M. &e Maisonneuve, destinée à être pour tout le Pays une victime d'expiation et une hostie de louange au Seigneur. Elle se présente en effet sur le seuil, portant un costume de religieuse et toute raycnnante du bonheur qu'elle éprouvait de consommer son sacrifice par une réclusion entière et irrévocable. Elle dit un suprême adieu à la demeure Paternelle et la séparation consommée, laissant par devers elle tout ce que le siècle pouvait offrir d'honneurs, de richesses, d'ambition légitime à une riche

héritière, appuyée au bras de son vertueux père, accompagnée d'un grand nombre de parents et d'amis invités à cette attendrissante cérémonie, s'avance à la suite du cortège ; elle se dirige vers l'église nouvellement construite de la Congrégation de Notre- Dame. L'émotion était générale, beaucoup versaient des larmes, Les impressions devinrent chez tous plus profondes encore, quand entrée dans l'église et parvenue à la porte de la sacristie, ayant écouté à genoux une courte exhortation du vénérable prêtre qui présidait cette cérémonie d'un nouveau genre, elle entra pour n'en plus jamais sortir dans. la petite chambre qu'elle s'était fait construire à hauteur du tabernacle pour y passer le reste de sa vie dans l'adoration et dans la contemplation de Jésus Eucharistique. Le lendemain fête de la Transfiguration de Notre Seigneur sur le Thabor, on célébrait pour la première fois le saint sacrifice dans cette nouvelle église, Le généreux chrétien qu'était Monsieur Le Ber était présent pour immoler dans son cœur la tendresse paternelle dont il sacrifiait lés jo‘es, en même temps que sa fille inaugurait vingt années de Prison amoureuse qu'elle devait passer dans la séparation la plus complète du monde, à côté du divin captif du tabernacle. A ne considérer les choses qu'à leur surface, il ne s'agissait ici-que de la consécration d'une personne isolée au service exclusif de Dieu dans son temple, mais pour une ville qui était née de l'Eucharistie, dans laquelle, jusqu'à ce moment là, la dévofic 1 au Saint Sacrement s'était conservée admirablement vive, et qui avait elle-même servi de point d'appui pour étendre au loin le culte eucharistique en multipliant partout les missionnaires et les autels

n'est-il pas permis de dire que l'acte héroïque de Mademoiselle Le Ber fournissait en quelque sorte l'expression la plus haute et la plus sublime à la dévotion fondamentale de la colonie de Ville-Marie. C'était comme l'âme de tout un peuple résumant dans sa générosité sublime la foi, l'amour, la reconnaissance, les expiations mêmes de tous ceux dont la recluse allait désormais, à chaque jour et à chaque instant jus: qu'à la fin de son existence terrestre, présenter au di. vin maître, au milieu des rayonnements de son Thabor ou des douleurs de son Calvaire, les prières et les sacrifices.

Ce jour là même on exposait le Saint-Sacrement et on donnait pour la première fois les quarante heures. Peu de temps après, de concert avec Marguerite Bourgeoys, Mademoiselle Le Ber instituait l'adoration perpétuelle pour toutes les heures du jour dans la chapelle de la Congrégation, pieuse pratique qui s’est conservée jusqu'aujourd'hui dans cette communauté. C'est ainsi que l'admirable recluse vécut dans l'isolement le plus complet, les mortifications les plus austères, à côté du tabernacle qui était l'objet constant de sa contemplation, s'employant à travailler pour l'autel qu'elle fournit elle-même de linges et d'ornements précieux. On peut dire qu'elle fut ainsi, si non la fondatrice, au moins l'inspiratrice de cette œuvre si belle des tabernacles qui fonctionne encore d'une manière très. active au même endroit, c'est-à-dire chez les sœurs de la Congrégation, et qui a servi de modèle à d'autres : organisations du même genre, établies par la suite dans divers diocèses. “ Outre presque tous les ornéments qui sont présentement à la Congrégation,

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écrivait-on en 1721, Mademoiselle Le Ber a fourni à toutes les paroisses du nord et du sud du gouvernement de Montréal des chasubles, des devants d'autel, des bouquets et d'autres ornements.”

Loin de s'affaiblir, la dévotion de Mlle Le Ber envers la sainte Eucharistie alla plutôt s'augmentant jusqu'à la fin de sa vie. Et cette dévotion activée et soutenue par celle même qui avait pour objet la Sainte Vierge et les autres saints protecteurs de la colonie naissante, devait rester comme le caractère distinctif de la piété et de la ferveur de Mademoiselle Le Ber, comme elle devait imprimer son caractère spécial aux commencements de Ville-Marie. C'est pendant qu'elle est en adoration, la nuit, devant le Saint-Sacrement que la recluse est saisie par la Maladie qui devait la conduire au tombeau. Retenue au lit par la fièvre brûlante, et la violence du mal ne lui permettant point de faire ses oraisons accoutumées, elle demande qu'une sœur se tienne devant le Très-Saint-Sacrement Pour l'adorer en sa place aux heures où elle avait coutume de s'y rendre, et cela la nuit aussi bien que le jour jusqu'à son dernier soupir. Elle s'éteignit, munie du Très-Saint-Sacrement reçu en Viatique, et par une mort véritablement eucharistique le 3 octobre 1714.

Jeanne Le Ber avait élé l'amie, le soutien, la bienfaitrice insigne de Marguerite Bourgeoys qui à cette même époque jettait à Montréal les bases de l’enseignement populaire. L'œuvre de la Congrégation de Notre-Dame fut elle-même fondée dans la dévotion à la Sainte-Eucharistie et cela, non pas d'une façon quel-

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