UN ÉPISODE DU CONGRÈS
Le Chauve et Libertin, avec Moravief
Pour partir attendaient Mons. Antoine Le Bref.
Onze heures ! tous les quatre endossent la fourrure ;
Le signal est donné ; chacun prend sa voiture.
AU on board ! nous partons à la rebours du vent,
Trois dans chaque traîneau, deux derrière, un devant.
Il neigeait par monceaux ; tous les enfants d'Eole
Sifflaient, grondaient, hurlaient autour de 1a cariole.
Jamais vent plus horrible et plus épais brouillards
N'ont assailli la terre, au dire des vieillards.
Mais le Congrès le veut, triplons notre courage,
Et jurons d'affronter la tempête et sa rage !
Alerte! avant! partons ! Et puis cahin-caha,
Nous sommes dans Saint-Roch, ça va peu mais ça va.
Dorchester ! pont fameux qu'illustra Charlemagne,
Ouvrez, c'est le Congrès qui part pour sa campagne.
A ce mot de Congrès, le portier en éveil
Scrute chacun de nous, pour asseoir son conseil
‘“ Un frippon autrefois (*) passa par contrebande ;
‘“ I] nomma le Congrès; seriez vous de sa bande ?
‘“ Lisez sur ce poteau son épitaphe en deuil :
C’est ici qu'un grand nom git au fond du cercueil." Sans doute il entendait surcharger le péage,
Du gros sou d'autrefois, noté comme arrérage.
Mais de suite un cinq cents lui tombe dans la main
Qui tourne la barrière et livre le chemin.
(*) Charlemagne, page 4, vors 5 ème.
Enfin libres du pont nous laissons la rivière, Et sans perdre le temps, va pour la Canardière. Nous allons devant nous, ne sachant pas le mal Qui nous attend. Bientôt notre premier cheval S'enfonce et disparait, ne laissant sur la scène Que Le Chauve debout, comme un mat de carène, Annonçant qu’à la mer s’engloutit un vaisseau. O miracle! o bonheur ! l’esquif revient sur l’eau ! Et Le Chauve enhardi navigue à la surface, Décide en un clin d'œil qu’il faut garder sa place. Compagnon et cocher lancés pardessus bord, Le Chauve reste seul et pourvoit à son sort.
Il se fait capitaine, et, par ce tour d'adresse, Doit quitter le dernier le navire en détresse.
Quelque soît le danger, il se sauve avant tout, N'importe à quel naufrage, il surnage partout. Toujours lui! voyez donc comme il se sacrifie Pour les chers naufragés! Mais bien sot qui s’y fie?
Cependant pas à pas il se voit encombrer ;
On croit à chaque instant que l’esquif va sombrer. Le vaisseau ballotté par le vent qui l’assiége Plonge, revient, replonge en l'océan de neige.
Le terrestre marin tantôt penche à babord,
Tantôt, suivant la vague, il se jette à tribord. L'ouragan cède enfin ; voiture, homme et cheval Triomphent, trois contre un, dans ce combat naval ! Le Chauve dégagé parvient à l’autre rive.
Mais que vois-je là-bas flottant à la dérive ? Cinq naufragés sont là, qui, glacés jusqu'aux os, A peine respirant, luttent contre les flots.
Au secours ! Aussitôt sans avis ni requêtes,
Arrive un escadron de plongeurs en raquettes Qui font pour les mourants des prodiges d'effort. Chacun saisit le sien et le ramène à bord.
Le Congrès est sauvé ; chacun reprend courage ; On repêche, ici, là, les débris du naufrage.
mr
Qui n'est pas du Congrès doit garder la maison,
Ou ne sortir jamais qu’en la belle saison.
Témoins de nos malheurs, restez chez vous tranquilles : Voyez où nous voilà ! trois heures pour deux milles ! Nous en étions rendus à l'asile des fous;
Le plus sage eût été de nous y loger tous !
Du moins pour ce jour là les règles ordinaires
Nous auraient signalés: quatre bons pensionnaires.
Le reste du trajet se fit sans accident ; Jusqu'au milieu des caps aucun autre incident : Le second jour, lundi, nous étions en arrière ; I] fallut malgré nous coucher à la barrière.
Nous arrivions à peine, et nos chevaux restés, Criaient que pour le temps ils étaient trop lestés. Pour être officiel, on tient conseil de guerre : Comme en tous les conseils, on ne s’accorda guère ; Le Chauve opina seul pour se rendre à Paul’s Bay ; Le reste décida de loger chez Tremblay.
Il était nuit; qu'importe au prudent capitaine, Qui trouve en tout péril une porte certaine !
Le lendemain, mardi, nous filions au Congrès ; Mais avant le départ il fallait voir aux frais.
Tant pour le pain, le beurre, ettant pour la barrière, Tant pour le foin, l'avoine, et tant pour la litière. Donc, combien pour chaque homme et pour chaque [animal ?
—"* Vingt sous pour un chevaux, trente pour deux [cheval ” !
La bourse en main, Le Chauve acquitte sans rien dire, Puis se détourne un peu, puis. ... pouf, il part à rire! 11 faillit payer cher son trop d’hilarité | L'hôtesse, une sagane, en sa rude fiierté Saisit un tisonnier, le brandit et le lance, Ajustant l'insulteur, en lui beuglant: vengeance! Fin voilier à tout temps, Le Chauve, vent debout, Cingle à quatre-vingts nœuds, et pare ainsi le coup! Le trait vole en sifflant, et démolit, saccage Tout objet mal placé qu'il rencontre au passage. Du gros Moravief il écorche le nez, Qui par sa taille était l’un des plus fortunés. Amoindri des trois quarts, ce nez.... que dût il être ! Encore et tel qu'il est fait honneur à son maître! Touché légèrement, l'élingué Libertin, Se dessèche de peur en baisant le gourdin.
La longueur de sa taille à tel point s’est accrue, Qu'il est et restera synonime de grue!
Le projectile enfin va frapper au menton Le raboteux LeBref ; et de là jusqu’au front Opère ces sillons, ce labour, ce hersage Qu'on observe partout, au pré de son visage!
Où donc était LeChauve, auteur seul du confit ? On le trouva bien loin caché derrière un lit ?
Nos aïeux s'écriaient : ‘“ Tout pour la République ” !
Auïourd'hui, tout pour moi, telle est la politique ! Capitaine, (') LeChauve attendait le dernier ;
Le Chauve, matelot, s'enfuit tout le premier:
Il sait choisir sa place, en un danger suprême ;
I1 monte ou bien descend, au besoin, pour lui même. Tantôt il prend la chambre, et tantôt c’est le pont !
‘ Tel brille au premier rang, qui s'éclipse au second ” !
Mais trève de morale : et brossons les souillures Des trois blessés ; voyons l'effet des meurtrisures. Après examen fait, soudage et pansement, Le conseil le décide, on part dans un moment. Préparez les chevaux—le Congrès nous appelle, Vite! plus de retard! hâtez vous! qu'on attelle ! Mais nouveau contretemps ; impossible! jamais ! Les chemins sont comblés ! partout cinq pieds d'épais ! (?) Charlemagne, réponds: montrais-tu la fonçure En passant chez Tremblay, tête en bas, sans toiture!!! (®) Est-ce un autre forfait que, pour se défrayer, Le gardien de céans veut nous faire payer? [chose. Non, ce n'est pas son fait; mais c'est bien autre La tempête et la neige en sont la seule cause. Messieurs, nous dit Tremblay, ne partez que demain ; Il faut d'ici là bas Zever tout le chemin !
—Tremblay, tremble de peur, ou trace nous la route ! Il faut partir de suite, et si cher qu'il en coûte !
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(2) Page 4 vers 5ème, (3) Page 17 vers 21ème.
Tremblay part et revient avec un traîneau neuf Qu'il fait tirer d'avant par un robuste bœuf. Le bœuf et le traîneau font un étroit canal ; On navigue assez bien en suivant ce chenal.
… Quel trajet ! quels périls ! quel temps ! quelle équi- Mais sans le merveilleux, où serait l'épopée? [pée! Terre ! terre! hourra. a. a. a! Le Congrès est ouvert; Projets et documents sont sur le tapis vert.
Tous les Congrès du monde ont inondé la terre D'ordonnances, de lois ; toutes sont à refaire.
Nous portons des édits, comme ncs chers aïeux; L'univers va toujours, pas plus mal, mais pas mieux.
Accusé, je dois dire un mot pour ma défense ;
C'est court, mais c’est assez: Honni qui mal y pense! Je suis peintre, j'ai peint ; photographe, miroir,
Je ne puis rendre blanc ce qui réfléchit noir.