LORD PONSONBY ET LE GÉNÉRAL BELLIARD RAPPELÉS
éventuelle du grand-duché de Luxemboui^. « Lord » Ponsonby,» disaient les plénipotentiaires hollandais, « s est arrogé un droit qu'il ne peut avoir reçu de » personne. 11 a flatté l'esprit envahissant de Tinsur- » rection par des espérances fallacieuses ; il a enfin 3» attaqué les droits inaliénables du roi par des enga- » gements diamétralement opposés au langage uni- » forme tenu soit à La Haye, soit ici par les oi^^anes > de Sa Majesté. Le roi se tient à lacté de séparation » proposé par les cinq puissances, et accepté par lui » sans réserve ; l'art. 2 de cet acte reconnaît explici- » tement le grand-duché comme possession de la » maison de Nassau. Il n'est donc pas fcu^ile de conce- » voir qu'il puisse y avoir question pour cette souve- » raineté d'une négociation qui, même après l'accep- » tation pure et simple par la Belgique des bases de » séparation, se trouverait encore environnée des » plus graves difficultés, attendu que ce grand- duché » forme pour le roi et les princes de sa maison une » substitution à ses États héréditaires d'un prix ines- » timable à ses veux. »
La conférence répondit à la première note que, d'après les informations reçues de Bruxelles, les Belges ne s'étaient pas placés envers les cinq puissances, par l'acceptation des bases de séparation, dans la position où se trouvait à leur égard le roi des Pays-Bas, qui avait pleinement adhéré à ces mêmes bases ; que lord Ponsonby était définitivement rappelé ; que le général Belliard avait reçu du gouvernement du roi des Français l'ordre de quitter Bru-
PROTESTATION DES PLÉNIPOTENTIAIRES HOLLANDAIS îMi
xelles dès que lord Ponsonby en partirait, et que la conférence s'occupait des mesures que pourraient réclamer les engagements contractés envers le roi des Pays-Bas par les cinq grandes puissances.
A la seconde note, la conférence répliqua que, étrangère à la lettre de lord Ponsonby, elle ne pouvait que se référer au protocole du 21 mai. « Cet acte, » disait-elle, « pose trois principes : le premier, que les » arrangements qui auraient pour but d'assurer à la » Belgique la possession du grand-duché de Luxem- » boui^ seraient des arrangements de gré à gré ; le » second, que cette possession ne pourrait être acquise » que moyennant de justes compensations ; le troi' » sième, que les cinq puissances ne feraient aux » parties intéressées la proposition de cet échange » qu après l'adhésion des Belges aux bases de sépara- » tion fixées par la conférence et déjà adoptées par le » roi des Pays-Bas. » La conférence ajoutait : « Ces » principes sont et seront toujours ceux des cinq » puissances. Ils n'entravent nullement les détermi- » nations de S. M. le roi des Pays-Bas. Loin de porter » atteinte à ses droits, ils en attestent le respect, et ne » tendent qu'à amener, s'il se peut, à la faveur des » équivalents que Sa Majesté jugerait pouvoir » accepter, et sur la base d'une utilité réciproque, » des arrangements dont l'unique but serait d'assurer » les intérêts qui tiennent à cœur au roi, et l'affer- » missement de la paix, qu'appellent au même degré » ses vœux et ceux des cinq puissances. »
Le 11 juin, lord Ponsonby et le général Belliard
t4t HOMMAOE A LOKD PONSONBT
quittèrent presque en même temps Bruxelles; le premier prit la route de Calais, le second celle de Paris.
11 avait fallu toute Ténei^e du diplomate anglais pour lui faire supporter une position devenue intolérable. Tandis qu'il était en Belgique l'objet des attaques les plus passionnées, tandis que lopposition le signalait comme l'implacable adversaire de la révolution de septembre, la conférence l'accusait de montrer trop de condescendance pour le gouvernement issu de cette révolution. On donnait pour prétexte à son rappel le décret du 2 juin par lequel le Congrès, au lieu d'adhérer aux bases de séparation, avait autorisé le ministère à ouvrir de nouvelles négociations ; mais la véritable cause, c'était que lord Ponsonby n'avait pas exécuté les dernières instructions de la conférence, qui lui enjoignaient de notifier au gouvernement du régent les protocoles du 10 et du 21 mai. Il était en disgrâce auprès des représentants des cours absolutistes, qui trouvaient trop douce sa fameuse lettre du 27 mai. Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que la conférence, éclairée par les faits, rendît justice à l'habileté et à la loyauté de l'homme qu'elle avait chargé de la mission la plus délicate. Oui, lord Ponsonby avait raffermi la paix de l'Europe en contribuant efficacement à consolider la Belgique indépendante. « Je suis heureux de vous dire, » lui écrivait M. Lebeau après le triomphe final, « que je ne sépcu^rai jamais la pensée de notre indépendance des efforts aussi nobles qu'eflBcaces que vous avez
INDÉCISION DU GOUVERNEMENT FRANÇAfs S48
employés pour amener ces heureux résultats (1). » Le gouvernement français était resté uni à la conférence. Le général Belliard avait reçu l'ordre formel de quitter Bruxelles dès que lord Ponsonby en partirait. Le conseil des ministres avait décidé en même temps, eonformément au protocole du 10 mai, qu'il y avait lieu de rompre toutes relations officielles avec la Belgique. M. Lehon fut informé le 9 juin de cette résolution, à laquelle il opposa aussitôt des objections puissantes et suggérées par une appréciation éclairée des intérêts du gouvernement français. Les ministres parurent surtout 6*appés de cette observation que la conférence avait agi brusquement en exécution de protocoles qui, n'ayant jamais été notifiés ni au gouvernement belge, ni au Congrès, n'avaient aucune existence certaine ni pour l'un ni pour l'autre ; qu'il y aurait donc précipitation et légèreté de la part des ministres français d'imiter la conférence de Londres dans un excès aussi grave et aussi évident. Le conseil résolut, en conséquence, mais après une longue discussion, d'ajourner la rupture déjà annoncée. Du reste, la réflexion fît bientôt reconnaître au cabinet français les fausses voies dans lesquelles il était prêt à entrer à l'exemple de la conférence. La baisse des fonds, le langage irrité des hommes influents de tous les partis, et quelque agitation intérieure
(i) Lord PoASonby fbt nommé en 1832 représentant de la Grande- Bretagne à llaples ; il fut ensuite ambassadeur en Turquie, puis en Autriehe. Il mourut à Brighton le 21 février 1855. Il était né en 1770.
fU MISSION DE BIM. DEVAUX ET NOTHOUB
semblèrent rendre plus d'énergie au gouvernement.
Il dut alors convenir que rajournement, en quelque sorte arraché par M. Lehon, n'était pas moins utile à la France qu'à la Belgique. Pendant que l'on négociait à Londres, un des membres du cabinet du Palais- Hoyal dit à M. Lehon que le maintien [de son caractère officiel exerçait une heureuse influence sur la conférence. « La menace du drapeau tricolore, d'une » part, et les relations d'amitié avec la Belgique, » malgré le départ de Bruxelles des agents de la » conférence ou des personnes réputées telles, don- » nent à réfléchir, » ajoutait-il, « aux conséquences » de vos coups de tête. »
Les deux commissaires du régent, MM. Devaux et Nothomb, étaient arrivés à Londres le 7 juin, à onze heures du soir. Ils lurent aussitôt le Courrier qui, dans un article semi-ofiiciel, annonçait le rappel de lord Ponsonby, ajoutant que le prince Léopold avait assisté à la réunion de la conférence où cette grave résolution avait été prise. Cette nouvelle atterra les deux négociateurs ; ils craignirent qu'elle ne provoquât la dissolution immédiate du ministère belge et l'insuccès de la combinaison à laquelle il avait attaché son existence. Ils demandèrent immédiatement une entrevue au prince ; elle fut fixée au lendemain, à une heure. Les deux négociateurs s'y rendirent, soucieux, préoccupés, se reportant, par l'imagination, au delà du détroit, et partageant l'anxiété de leurs concitoyens qui s'agitaient, incertains de leur sort.
Le prince Léopold connaissait déjà M. Devaux, qui