CHAPITRE PREMIER
Le gouvernement provisoire, qui allait être chargé des destinées de la Belgique, s'était constitué pendant la bataille même, tenant son mandat de la nécessité. U ne suffisait point de combattre avec héroïsme ; il fallait centraliser les forces patriotiques. A la fin du mois d'août, une garde bourgeoise s'était formée à Bruxelles et avait rendu des services réels pendant les premiers moments de la crise ; mais lorsque, à l'approche des Hollandais, le 20 septembre, elle eut cédé ses armes au peuple frémissant, toutes les autorités avaient disparu avec elle. Que serait-il avenu si, dans ce moment suprême, quelques citoyens déterminés n'eussent établi spontanément un pouvoir révolutionnaire de nature à encourager les combattants et à rassurer la cité ? L'anarchie aurait sans doute amené le triomphe des Hollandais. Méûs il se trouva des hommes qui ne reculèrent point devant l'immense
responsabilité qu'ils assumaient, devant les batteries ennemies qui foudroyaient la ville, devant Téchafaud qui les attendait en cas de défaite.
Le 24 3eptembro, au matin, tandis que le glas du tocsin de Sainte-Gudule et le bruit du canon annonçaient la reprise des hostilités, une Commission administrative s'installa à l'hôtel de ville. « Des citoyens, » guidés par le seul amour du pays, avaient accepté » provisoirement, disaîent-ils dans leur proclamation, » un pouvoir qu'ils étaient prêts à remettre en des » mains plus dignes, aussitôt que les éléments d'une » autorité nouvelle seraient réunis. » Ces hommes courageux et dévoués étaient : le baron Emmanuel d'Hooghvorst, commandant de la garde boui^eoise de Bruxelles ; Charles Rogier, commandant de la compagnie liégeoise venue au secours de la capitale des Belges, et JoUy, ancien officier du génie ; ils avaient pour secrétaires MM. de Coppin et J. Vanderlinden.
La proclamation du 24 septembre fut accueillie par l'assentiment général ; elle doubla le courctge et la confiance des combattants et de tout le peuple. Ils se rassuraient en voyant que l'hôtel de ville n'était plus à l'abandon et qu'il y avait un contre d'action. Il eût été d'ailleurs impossible de trouver à Bruxelles des hoDunes dont la popularité surpassât celle dont jouissaient MM. d'Hooghvorst et Rogier. Les chefs de l'opposition parlementaire se trouvaient à la Haye ; les autres promoteurs du mouvement s'étaient retirés dans le département du Nord, où ils avaient été rejoints par le plus célèbre des antagonistes de la domination
hollandaise, M. de Potter, condamné naguère à huit années de bannissement.
Un des premiers soins de la Commission adminis' Irative fut de centraliser la résistance par la nomination d'un général en chef. Elle jeta les yeux sur un aûcien aide de camp de Mina en Espagne, le colonel don Juan Van Halen, qui combattait depuis deux jours parmi les tœailleurs. Invité à se rendre à Thôtel de ville dans la nuit du 24, Van Halen traversa les galeries lugubres et désertes, et parvint enfin dans un salon, où il aperçut les trois membres de la commission, cr Nos volontaires, lui dit M. Rogier, ont besoin d'un chef : vous allez vous mettre à leur tête : il faut reprendre le Pai'c. » Van Halen demande deux heures pour se décider. « Pas même deux minutes, » répond M. Rogier, et il remet au colonel un brevet ainsi oonçu : « La commission centrale nomme, par le pré- » sent, M. Juan Van Halen commandant en chef des » forces actives de la Belgique. » Van Halen promet de se montrer digne de ce commanlement, et les membres de la commission jurent en mâme temps de triompher ou de succomber à leur poste (1).
Us y restèrent en permanence pour accueillir les volontaires qui accouraient des villes voisines, veiller à la sûreté de la capitale, animer les combattants et ortionner de dignes funérailles aux braves qui succombaient : « Une fosse, disait un arrêté du 25, sera » creusée sur la place Saint-Michel ; elle sera destinée
(i) Esquisses historiques delà révolution de la Belgique, en 1830, p. 366.
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» à recevoir les restes des citoyens morts dans les ^» mémorables journées de septembre. — Un monu- » ment transmettra à la postérité les noms des héros » et la reconnaissance de la patrie. — Les patriotes » belges prennent sous leur protection les veuves et » les enfants des généreuses victimes, » La terre profane, bénie par le clergé qui suivait la dépouille des braves, reçut immédiatement le nom de Place des Martyrs. Les trois hommes, qui formaient depuis quarantehuit heures le gouvernement de la Belgique insurgée et tenaient seuls tête à la tempête, sentaient que le fardeau allait devenir trop lourd. Le bruit de la résistance des Bruxellois avait volé au loin et ramené ceux qui n'avaient pas cru que le peuple pourrait résister et résisterait aux troupes royales. Des conférences, des pourparlers eurent lieu à l'hôtel de ville
pendant la nuit du 25. Il fut résolu que la commission s'adjoindrait deux patriotes qui s'étaient signalés au premier rang de l'opposition libérale ; et comme l'appui des catholiques était indispensable, on avait fait également appel au dévouement d'un membre de la maison de Mérode. Le lendemain au matin, une nouvelle proclamation annonça la formation définitive du gouvernement provisoire. Il demeurait constitué de la manière suivante: « MM. le baron E. d'Hooghvorst ; Ch. » RoGiER ; le comte Félu de Mérode ; Alexandre Gen- » debien; Sylvain Van de Weyer ; Jolly ; J. Vanderlin- » DEN, trésorier ; baron F. de Coppin et J. NiœLAY, » secrétaires. »
Le nouveau gouvernement fit immédiatement acte