DÉBATS A LA CHAMBRE DES LORDS
» je me bornerai à dire que je suis profondémeut » convaincu que l'état de choses renversé par ces évé- » nements était le meilleur pour les peuples et en » même temps le plus propre au maintien de leur » tranquillité intérieure et de la paix en Europe. » Malheureusement cette position ne peut se retrouver » en ce moment. Les puissances de l'Europe ont été » appelées à intervenir en Belgique; un armistice a été » proposé entre les deux nations en hostilité, et » depuis ce moment ont commencé les dillicultés » prévues par l'ancien ministère. J'approuve entière- » ment toutes les mesures adoptées à cette époque, » afin d'assurer à la Belgique une sécurité que » l'Europe a droit d'exiger. Je conjure lord Grey de » persévérer et de marcher d'accord avec la France et » ses alliés. En agissant ainsi, nul doute qu'il ne sur- » monte tous les obstacles et qu'il n'arrive à l'arran- » gement définitif des afTaires de l'Europe, au grand » avantage de son pays et à son grand honneur. »
L'accord des puissances allait se manifester par la consécration solennelle de l'indépendance de la Belgique. Le 23 juin, il y avait eu au Foreign-Office une nouvelle entrevue entre les commissaires du régent et lord Palmerston, les ambassadeurs de Prusse et d'Autriche. Cette conférence, qui se prolongea depuis midi jusqu'au soir, fut décisive. M. de Bulow admit à son tour le système des enclaves et reconnut la légitimité des droits que la Belgique faisait valoir sur Maestricht.
Sur ces entrefaites, M. de Talleyrand, ayant reçu de Paris les nouvelles instructions dont nous avons
ro LES Dix-Hurr articles
parlé, donna un grand repas auquel il invita les négociateurs belges. Lorsque Af. Nothomb entra» il le prit à part, et s appuyant familièrement sur son épaule, lui dit hypocritement : « Il faut en finir ; vous savez que » je signerai tout ce qui nous sera présenté de la part m du prince Léopold. »
La rédaction définitive des préliminaires de paix, contenus en dix-huit articles, fut arrêtée, le 24 juin, au soir, à Marlborough-House, entre le prince Léopold, lord Palmerston et les deux commissaires du régent de la Belgique. Le prince, ayant rencontré une insurmontable résistance à faire admettre l'intégrité territoriale du pays sur lequel il allait régner, c'est-à-dire la Belgique dans les limites fixées par le Congrès, s'était décidé à accepter la couronne sous des conditions qu'on lui présentait comme définitives et comme devant assurer sa reconnaissance immédiate par les cinq grandes puissances et par l'Europe tout entière.
Les commissaires du régent s'attendaient à recevoir, le 25, la notification officielle du traité de paix. Leur espoir fut déçu. Dans la matinée du dimanche, 26 juin, ils furent priés par lord Palmerston de se rendre au Foreign-Otfice. Le ministre leur apprit que le projet d'arrangement devait être remis par le prince Léopold à la députation du Congrès, non signé, mais avec l'assurance donnée par le prince que l'acceptation de ces conditions satisferait pleinement la conférence. Après s'être élevés avec force contre ce mode de présentation d'un acte aussi important, les commissaires se rendirent chez le prince,qui leur dit que la
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veille il avait fttit les mêmes objections. En ce moment, am^na un billet de lord Palmerston dans lequel celui-ci mandait au prince qu'il était ébranlé par les raisons des deux négociateurs. Le prince crut pouvoir fixer à huit heures du siûr la réception officielle de la députation du Congrès. Mais, à sept heures, la notification du Foreign-Offîce n'était pas encore faite aux commissaires du régent. M. Nothomb se rendit à Marlborough-House et instruisit le prince de cette circonstance. La réception de la députation du Congrès fut alors fixée à neuf heures. Enfin, vers huit heures, im paquet à l'adresse des deux commissaires leu parvint à Brunswick-HoteL où ils étaient descendus ; ils l'ouvrirent et trouvèrent une simple lettre d'envoi, puis un deuxième paquet cacheté à l'adresse de M. Lebeau, ministre des affaires étrangères du royaume de Belgique ; la deuxième enveloppe fut aussitôt rompue, les dix-huit articles lus et vérifiés^ A neuf heures, la députation du Congrès se rendit à Mariborough-House pour remettre officiellement au prince Léopold de Saxe-Cobourg le décret qui l'appelait au trône de Belgique.
Le président du Congrès s'exprima en ces termes :
« Monseigneur,
» La révolution belge est un fait accompli ; ce fait » a été reconnu par les grandes puissances, qui ont » proclamé l'indépendance d'une nation réunie, contre » sa volonté, à une nation étrangère. Les Belges, en
» se constituant, ont voulu fonder au dedans les » libertés conquises au prix d*une lutte courageuse, n et montrer à l'Europe, par le choix du souverain » destiné à garantir leur existence politique, le vif D désir de concourir à la conservation de la paix » générale. Désormais, rendus à eux-mêmes, invin- » ciblement attachés à leur patrie, au gouverne- » ment qu'elle s'est donné, ils opposeront une barrière » ro ioutable à quiconque attenterait à leurs droits .) comme nation, et ils contribueront ainsi au main- » tien de l'équilibre européen.
» C'est un rare et un beau spectacle dans les fastes
» des peuples que l'accord de quatre millions d'hom-
» mes libres déférant spontanément la couronne à un
» prince né loin d'eux et qu'ils ne connaissaient que
» par ce que la renommée publiait de ses éminentes
» qualités. Votre Altesse Royale est digne de cet
» appel, digne de répondre à cette marque de con-
» fiance. Le bonheur de la Belgique, et peut-être la
» paix de l'Europe entière, sont actuellement dans
» ses mains ! Pour prix d'une noble résolution,
» Prince, nous ne craignons pas de vous promettre
» de la gloire, les bénédictions d'un bon et loyal
» peuple, toujours attaché à ses chefs tant qu'ils ont
» respecté ses droits, et enfin une mémoire chère à
» la postérité la plus reculée. Ceux d'entre les Belges
» qui depuis quelque temps ont eu l'avantage d'appro-
» cher de Votre Altesse Royale, et d'apprécier les vues
» éclairées et la fermeté de son âme, ont pensé qu'un
» prince doué de facultés si hautes saurait franchir
» tous les obstacles, s'il en rencontrait, pour accom- » plir ses greiudes destinées !
» Au nom et d'après les ordres du Congrès national, » la députation belge a l'honneur de remettre à Votre » Altesse Royale l'acte solennel du 4 du présent » mois, qui l'appelle au trône de la Belgique. )>
Le président du Congrès ayant remis le décret d'élection au prince, celui-ci répondit :
« Messieurs,
» Je suis profondément sensible au vœu dont le w Congrès belge vous a constitués les interprètes.
^ Cette marque de confiance est d'autant plus flat- » teuse qu'elle n'avait pas été recherchée par moi.
» Les destinées humaines n'offrent pas de tâche plus » noble et plus utile que celle d'être appelé à main- » tenir l'indépendance d'une nation et à consolider » ses libertés.
» Une mission d'aussi haute importance peut seule » me décider à sortir d'une position indépendante, et s> à me séparer d'un pays auquel j'ai été attaché par » les liens et les souvenirs les plus sacrés, et qui m'a » donné tant de témoignages de sympathie.
» J'accepte donc, messieurs, l'offre que vous me » faites, bien entendu que ce sera au Congres des x> représentants de la nation à adopter les mesures » qui seules peuvent constituer le nouvel Etat, et par » là lui assurer la reconnaissance des États euro- I» péens.