CHAPITRE Xin
Le 1'''' juillet commença la mémorable discussion qui devait clore ou perdre la révolution, décider si la Belgique se constituerait ou non, lui donner une place au milieu des États indépendants ou la condamner au suicide par la guerre et lanarchie. Les préliminaires de paix, mal compris ou faussement interprétés, avaient Tait tressaillir d'indignation la plus grande partie du pays. La douleur était sincère, légitime, dans les provinces menacées d'un démembrement ; la colère de quelques hommes de septembre contre la conférence était excusable, car ces citoyens exaltés ne mettaient pas en doute qu'ils sauraient non seulement triompher de la Hollande, mais vaincre l'Europe en renouvelant les prodiges de la Convention. Malheureusement, des factieux et des anarchistes, étrangers pour la plupart, s'étaient glissés dans les rangs des patriotes pour exploiter la douleur des uns et tirer parti de l'exaspération des autres ; des moyens insidieux étaient employés pour soulever le pays et l'entraîner sous un drapeau antinational ; ici sous la ban-
nière de la maison d'Orange, là sous les trois couleurs françaises. La plupart des journaux combattaient avec violence les propositions de la conférence, et le gouvernement se voyait réduit à opposer le Moniteur à la presse presque tout entière. V Association nationale, véritable directrice de l'opinion par l'action puissante qu'elle exerçait sur les comités des diflTérentes villes, tendait jusqu'à les briser les. ressorts de la légalité pour faire repousser les dix-huit articles et conserver l'intégrité du territoire. Une impopularité menaçante pesait sur le ministère. Lorsqu'il se présenta dans l'enceinte de l'assemblée souveraine, il fut accueilli par les cris de fureur des tribunes.
La discussion prit immédiatement un caractère pas-
sionné. M. Ch. de Brouckere, député de l'arrondissement de Hasselt, somma le gouvernement de déposer des conclusions. « Si le ministre des relations exté- » rieures, » dit-il, « ne prend pas de conclusions, je » considérerai ce refus comme une défection complète » du cabinet; si, au contraire, il a envie de nous faire » adopter les dix-huit articles, je dirai qu'il trahit le » pays, car je considère l'acceptation des protocoles » comme une trahison qui n'est propre qu'à arrêter
» l'élan du pays, à lui faire perdre spn indépendance » et à étouffer la liberté dans toute l'Europe. » M. Lebeau répondit que le ministère n'avait pas le droit de faire une proposition, les négociations ayant dépassé les limites que le Congrès avait tracées. Le gouvernement avait reçu des préliminaires de paix qui ne formaient pas uh protocole. Si c'eût été un protocole, le
ministre l'aurait renvoyé. Alais il n'avait pas yooIu assumer sur lui une immense responsabilité en interceptant un document qui renfermait les propositions de la conférence. « C'est sur ce document, non sollicité » par le ministère, que le Congrès aura à discuter, » ajouté M. Lebeau. « Je n'ai rien à dire à cet égard » comme ministre ; comme député, quand le moment » sera venu de me prononcer, je ne reculerai pas. »
Il est, en effet, incontestable que les négociations suivies à Londres par les commissaires du régent, MM. Devaux et Nothomb, étaient devenues des négociations officieuses du moment où ils avaient vu que la conférence n'avait pas égard au décret du Congrès du 2 juin ; il est incontestable aussi que, dès cet instant, toutes leurs démarches n'avaient eu pour but que de faire modifier dans l'intérêt de la Belgique la décision finale. Enfin, il n'est pas moins vrai que M. Lebeau était resté complètement étranger à la rédaction des dix-huit articles, et qu'il n'avait connu ce traité, arrêté par la conférence seule, que le 28 juin, dans le conseil des ministres, tenu au retour de M. Nothomb. S'il avait été possible alors de gagner vingt-quatre heures, le gouvernement aurait pu espérer, en prenant hardiment en conseil l'initiative de l'acceptation, de dominer les débats. Mais le temps manqua, l'opposition grandit, le régent fut circonvenu, des ministres hésitèrent ou s'effacèrent. Dans cet état de choses, M. Lebeau ne voulait pas donner à l'opposition le prétexte qu'elle cherchait pour surexciter les passions en venant déclarer qu'il avait outre-
passé les pouvoirs dont le Congrès l'avait investi. Mais cette abstention forcée du gouvernement le plaçait dans une situation qui pouvait également devenir dangereuse, lorsque M. Yansnick, député du district d*Ath, et M. Jacques, député du district de Marche, proposèrent, en leur nom, l'adoption des préliminaires de paix. M. Vansnick développa sa proposition avec beaucoup de tact et de sagesse.
La proposition dé M. Ch. de Brouckere, qui voulait forcer le ministère à déposer lui-même des conclusions, fut alors rejetée par cent vingt-neuf voix contre cinquante-cinq.
M. de Robaulx la remplaça par la demande de la question préalable. — « Je déclare, » dit-il, « que je ne » consentirai jamais à donner mon vote à des propo- » sitions qui blessent Thonneur national. Remarquez » que la conférence, devant laquelle on prétend que » nous devons nous incliner, veut attaquer non seu- » lement la révolution belge, mais plutôt la révolu- » tion de juillet ; car c'est la France qui est le foyer » des révolutions. On n'a pas commencé par faire la » loi à cette puissance, parce qu'elle est protégée par » sa force. On a voulu commencer par la Belgique, » nous faire passer sous les Fourches Caudines pour » placer sur notre territoire le camp de la Sainte- » Alliance... (1) »
Pour rendre moins douloureux le sacrifice exigé
(i) Alexandre de Robaulx, questeur du Congrès, fut membre de la Chambre des Représentants de 1831 à 1835. il est mort à Liège le 5 février 1861.
par l'Europe, vingt-cinq membres du <^ngrès déposèrent une proposition tendant à pourvoir éventuellement au sort des habitants des territoires contestés, si les négociations à ouvrir avec la Hollande n'assuraient pas à la Belgique la possession définitive de ces territoires, soit en. tout, soit en partie. Ils demandaient que, pendant cinq an« à partir de l'évacuation de tout territoire contesté, ceux de ses habitants qui voudraient s'établir en Belgique conservassent de plein droit, sur leur déclaration, la qualité de Belge. Ils proposaient de former un fonds d'indemnité destiné à compenser le dommage que pourrait occasionner à chacun de ces habitants son changement de résidence, et à lui procurer des moyens d'établissement en Belgique. Une première somme de trois millions de florins devait être affectée à cette destination.
M. Jaminé, député du Limbourg, protesta immédiatement contre cette vaine réparation ; ses accents généreux émurent vivement l'assemblée et transportèrent les tribunes. « Si l'élite de là population de » Venloo, craignant une réaction, abandonne ses » foyers, » dit-il, « et que vous voyiez un de ces exilés » traîner une misérable existence sur la terre élran- » gère, ne sent iriez- vous pas là quelque chose qui » vous inquiéterait, qui vous tourmenterait?... Moi, » député belge, je serais bourrelé de remords; la vie » me serait à charge ; je verrais alors errer sur les » lèvres de chacun de mes semblables ce sarcasme » sanglant : // était du Congrès, il a vendti ses frères! » Mais on les indemnisera I Vous croyez donc pou-
» voir faire tout avec de For ! Je suis un de ces gens .
^ que vous pouvez céder... Croyez- vous quavec une
» poignée d'or vous puissiez me racheter le soi sur
» lequel je suis né, mes amis, ma famille, toutes mes
» affections ?... Gardez votre or, il est vil à mes
» yeux !... Et ne voit-on pas enfin où Ion veut en
» venir ? L'organe du ministère, le Moniteur, nous a
» dit : // n'y a plus d'intervention, il y a médiation,
y» Je veux l'admettre pour un moment. Mais il est donc
» bien entendu que des négociations, de nouvelles
» négociations seront ouvertes ; et si une seule des
» pcœties, — car malheureusement tout potentat se
» croit intéressé à se mêler de nos affaires, — si une
« seule des parties refuse, rien ne sera fait. Mais
» alors la face de l'Europe sera changée, mais alors le
» mois de juillet, m'entendez- vous, messieurs? le mois
» de juillet sera passé ; la révolution française aura été
» étouffée sous des guirlandes de fleurs. . . On étouffera
» la vôtre sous la mitraille... Il est une nation au nom
» de laquelle on s'inclinera un jour avec respect, qui
>> a les yeux ouverts sur nous. Elle s'imagine, dit-on,
» que nous serons constitués (ou ne lui a pas dit que
)> nous serions avilis) ; que si nous étions constitués,
» la diplomatie interviendrait pour la secourir. Ne se
» trompe-t-elle pas ? Qu'a fait la diplomatie pour les
y> patriotes d'Italie ? Il n'était pas question là de sou-
» tenir la révolution, mais seulement d'arrêter les
» bourreaux. Eh bien, les corps des patriotes italiens
» palpitent encore aux crochets des gibets du duc de
» Modène. La guerre générale donc, sil faut en passer
» par là ! A mon avis, ce sera le réveil des peuples et » le signal de leur émancipation. . . o
La séance du lendemain fut ouverte par un autre député du Limbourg, M. Henri de Brouckere, qui s'éleva avec une âpre énergie contre le projet d'abandonner Venloo. Il rappela que lui-même, pour se conformer aux ordres du gouvernement provisoire, avait introduit dans Venloo la proclamation par laquelle les habitants de cette malheureuse ville étaient appelés dans la famille belge et associés à ses destinées. « Et Ton pourrait penser, » s'écrîa-t-il, a que moi, qui dois Thonneur de siéger parmi vous à » un arrondissement qui renferme cette ville de » Venloo et onze des villages qu'on veut nous faire n abandonner, je souscrirais à une semblable propo- » sition ! Non ! mille fois non : plutôt attirer sur ma » tête tous les malheurs que quelques-uns de vous » semblent redouter, que d'émettre un vote qui me » dégraderait à mes propres yeux, et me rendrait mé- » prisable vis-à-vis de mes commettants !... » On vit ensuite paraître successivement à la tribune M. Van Hoobrouck de Mooreghem et M. Gendebien (père), deux vieillards qui avaient eu le privilège de si^er quarante années auparavant dans un autre congrès, où se débattaient aussi les destinées de la Belgique. Forts de leur expérience, ils venaient avertir les Belges de 1830 d'éviter les fautes qui avaient, en 1790, rejeté leurs pères sous la domination étrangère. « Je » veux éloigner de mon pays la guerre et l'anarchie, » dit M. Van Hoobrouck ; « je ne veux pas, par une
» vaine obstination, me laisser ravir à jamais le nom i» de Belge ! » Après avoir rappelé qu'en 1815 le royamne des Pays-Bas avait reçu une circonscription européenne, et que, d'après les préliminaires, le royamne de Hollande ne devait recouvrer que ce qu'il possédait en 1790, M. Gendebien (père) ajouta qu'une prévoyance plus grave achèverait de déterminer son vote d'acceptation. « L'insurrection, » dit-il, « est ter- » minée ; des hostilités, désormais, constitueraient » l'état de guerre. Notre nation, sans doute, fut et
» sera toujours belliqueuse et brave ; mais en faisant » la guerre, j'estime que nous susciterions contre }> nous les armées de nos puissants médiateurs, et » peut-être une conflagration générale...» L'opposition ne craignait pas cette conflagration générale ; elle l'appelait, elle la provoquait, persuadée que la Belgique ne pourrait sauver ses droits et son honneur que par la guerre. « Je repousse, » s'écria M. Defacqz, a ces propositions qui mettent en question et ce que y> la révolution a décidé, et le principe même de la » révolution ; qui transportent à la conférence la plus » importante des attributions du Congrès ; qui font » détruire par le Congrès même ce qu'il a accompli » de plus grand, de plus généreux ; qui lui font renier » ses actes les plus solennels ; qui impriment sur lui y> et sur la nation qu'il représente une tache que rien » ne saurait effacer. . . Vous voulez donc la guerre ! » dit-on. Eh bien! quand je voudrais la guerre, » quand je voudrais, les armes à la main, défendre l^ notice ouvrage, qui pourrait m'en faire un reproche?
i) Ne serai s-je pas conséquent avec moi-même?... » On essayerait inutilement de peindre l'animation, la vivacité, le tumulte de ces grands et mémorables débats. Parfois, on se serait cru reporté aux jours orageiix de 1792. La majesté de la représentation nationale n'était plus respectée ; cédant à son aveugle enthousiasme, la foule immense qui se pressait dans les tribunes ou aux abords du palais législatif méconnaissait la liberté et l'indépendance des députés. En vain le président menaçait-il d'employer des moyens de répression ou bien invoquait-il la dignité outragée de l'assemblée souveraine, l'exaltation des tribunes était invincible. Tandis que des applaudissements frénétiques accueillaient les adversaires des dix-huit articles, des menaces étaient fréquemment adressées aux membres qui les défendaient. On entendait retentir ces cris sinistres : A bas les protocoles! Aux armes ! Mort aux ministres ! Les ministres et la majorité à la lanterne ! Le ministre des affaires étrangères se trouvait surtout exposé à la haine des exaltés. Un adversaire loyal venait môme de lui donner l'avis que sa maison était menacée de pillage, et il jugea prudent de mettre sa famille en sûreté pendant la nuit qu'on avait choisie \yowv ces désordres.
L'opposition était réellement parvenue à ébranler l'assemblée, lorsque M. Van de Weyer essaya d'amortir l'exaltation presque générale. A la fin de la séance du .2 juillet, il proposa l'amendement suivant, qui devait être comme un point d'arrêt pour quelques
esprits indécis :
« Le Congrès national, en adoptant les propositions » de la conférence, entend bien chaîner le gouverne- » ment de stipuler : 1° que les enclaves en Hollande, n reconnues appeirtenir à la Belgique par lart. II des » propositions de la conférence, seront reçues comme » l'équivalent de Venloo, de la partie des droits reven- » diqués par la Hollande sur Maestricht et autres » enclaves du Limbourg ; et que, pendant Tarrange- » ment à prendre sur ce point, aucune de ces enclaves » belges ne sera évacuée ; 2^ que le statu quo sera » conservé dans le Luxembourg, sous la garantie des » puissances, jusqu'à la conclusion des négociations » sur l'indemnité. »
Cette proposition, combattue par le ministère, rallia, avons-nous dit, quelques esprits timides ou indécis ; mais elle fut loin de satisfaire l'opposition qui, en la repoussant, laissa échapper l'occasion de diviser la majorité.
Un ancien ministre, M. Ch. de Brouckere, s'eflforça le lendemain de démontrer le néant des concessions et des promesses contenues dans les préliminaires de paix ; il trouvait dans les dix-huit articles tout ce que contenaient les protocoles, sauf la dette. L'orateur proposait donc de les repousser parce qu'ils étaient déshonorants pour la Belgique, qu'ils sanctionnaient le démembrement du pays, et que le démembrement jetterait les Belges désespérés dans les bras de la France, a Le premier besoin des peuples, » dit-il, « est la plus grande somme de liberté compatible » avec l'ordre public et l'extension du pouvoir populaire
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3i0 DISCUSSION DES DIX -HUIT ARTICLES
» et national ; sous ce rapport, nous sommes plus » avancés que tous les autres peuples de l'Europe ; »> Ja réunion à la France enlèverait à celle-ci un » point de comparaison utile pour le perfectionne- » ment de ses institutions. Aussi les hommes éclairés » de France n'en veulent pas plus que nous. Mais » si vous nous mutilez, si vous nous paralysez, y> en nous morcelant dans nos ressources indus- » trielles, alors tous les intérêts matériels se trou- » veront lésés, vous rendrez inévitable la réunion » à la France... » Un des commissaires envoyés à Londres, M. Devaux, prit ensuite la parole et signala clairement les avantages que les préliminaires de paix offraient à la Belgique ainsi que les conséquences funestes d'un rejet. Il commença par dire qu'il comprenait l'opinion des membres qui repoussaient les dix-huit articles, opinion qui s'appuyait sur les motifs les plus nobles et les plus généreux ; mais, ajouta-t-il, ce ne sont pas la sympathie et l'enthousiasme seuls qui, dans une matière aussi grave, doivent dicter la décision d'hommes d'État. « Pour rejeter le parti qu'on nous offre, il faut » savoir ce qu'on lui préfère : La guerre I dit-on^ » Mais la guerre n'est pas le but, ce n'est qu'un » moyen ; ce n'est pas pour rester éternellement en » guerre qu'on crie aux armes. Quels avantages » attend-on de la guerre ? Quel est le plan de guerre » et de paciOcation ? Dans quelle position espère-t-on » se trouver à la fin de la guerre pour entamer les )> négociations, car la guerre doit inévitablement
DISCUSSION DES DIX-HUIT ARTICLES 3il
» finir par des négociations? Pense-t-on pouvoir en » venir aux mains sans exposer Anvers à une ruine » certaine, ou sacrifîe-t-on cette superbe ville com- » merciale à la conservation de Venloo?... » Suivant M. Devaux, les propositions nouvelles n'étaient nullement les anciens protocoles déguisés. Il voyait surtout quatre différences principales entre le projet du traité et les anciens protocoles : le traité délivrait à jamais la Belgique de l'ancienne dette hollandaise ; le statu quo était maintenu dans le Luxembourg ; les échanges se feraient de gré à gré entre la Belgique et la Hollande ; enfin, la conférence n'impo^^ait plus rien sans l'assentiment des Belges : elle leur faisait des propositions. M. Devaux prouva ensuite que ces propositions ne violaient pas la Constitution. En effet, le Congrès avait déclaré qu'il y aurait une province de Luxembourg : on ne proposait pas de l'aliéner ; qu'il y aurait une province de Limbourg: on voulait la maintenir. Mais en vertu du droit que la Constitution même conférait à la législature ordinaire, on voulait changer, au moins pour quelque temps, les limites de cette province. « La force que le » traité nous donne est extrême, » dit M. Devaux eu terminant cette démonstration convaincante. « Elle » peut se résumer en deux points : tant que le roi de » Hollande ne nous met pas en possession de la demi- » souveraineté de Maestricht et de tous les avantages » du traité ; tant qu'il ne l'exécute pas jusqu'à la » dernière lettre, nous ne payerons pas une obole de » la dette austro-belge, ni de la dette commune. Une
Zibt DISCUSSION li£S DIX-HUIT ARTICLES
» fois le traité exécuté^ tant qu'il ne nous accordera » pas les échanges que nous demandons, nous restons » dans les enclaves, au cœur de la Hollande. Pour » moi, quand je vois d'un côté, un traité basé sur » l'équité, la garantie de notre indépendance, ' celle >> des libertés que nous avons si longtemps et si vive- » ment réclamées, le pays définitivement constitué, » l'exclusion des Nassau reconnue et sanctionnée par » l'Europe tout entière, l'avènement d'un roi ami des » deux cabinets dont l'amitié nous est la plus pré- » cieuse, en un mot, tous les résultats de la révolu- » tion atteints et consolidés ; quand je vois, d'autre » part, une guerre sans issue, une prolongation indé- » fiïiie du provisoire, la stagnation de l'industrie, » l'anarchie, la guerre générale et la perte de ce » qu'un peuple, qui mérite ce nom, met au dessus » de tous les biens, l'indépendance, l'existence natio- » nale, je ne puis plus hésiter et je donne ma voix » à l'adoption du traité qui nous est proposé. Je » regarde ce traité, et l'avènement du roi des Belges » qui en sera le résultat, comme le lien qui va » unir désormais, dans la carrière de la liberté, la » France, l'Angleterre et la Belgique : noble trépied, » qui doit un jour servir de base à la liberté de » l'Europe entière ! Par mon vote, ce n'est pas la » cause de mon pays seul que je crois servir, mais » celle de la liberté partout où elle pourra un jour » prendre des racines... »
M. Nothomb, qui avait accompagné M. De vaux à Londres, ajouta dans la séance du 4 de nouveaux
aliments à ceux que son collègue avait développés avec tant de force. Revenant sur une opinion trop absolue qu'il avait énoncée précédemment, il reconnut qu'il fallait assigner des bornes au principe de l'insurrection et ne p€is le pousser jusqu'à la conquête. La Belgique avait pu reprendre légitimement, par l'insurrection, ies Pays-Bas autrichiens, y compris le Luxemboui^ ; elle l'avait fait en invoquant l'ancienne possession, de môme que la Hollande se fondait sur l'ancienne possession, reconnue pendant deux siècles, pour revendiquer les territoires contestés. « Je suis » loin de croire, » poursuivit M. Nothomb, « que l'adop- K» tien des préliminaires fasse disparaître toutes les » chances de guerre ; je redoute toutes les hostilités 0 aussi longtemps que la Belgique n'est pas consti- » tuée. Je ne les redouterai plus lorsqu'elle le sera. » Ce que je crains, c'est la guerre générale, qui entraî- » nerait la perte de notre indépendance. Le pays étant » constitué et reconnu, les probabilités de guerre » générale diminuent, et j'envisagerai alors sans » effroi une guerre entre la Hollande et la Belgique. » Le traité ne compromet rien définitivement ; les » ressources que nous offre l'échange des enclaves » sont telles, quelles nous assureront le Limbourg » peut-être en entier, avec Venloo démantelé. La » question du Luxembourg est l'objet de négociations, » et nous en conserverons la possession ; je vous » avoue qu'après une déc;ision négative aussi expresse » que celle que renfermaient les premiers protocoles, » il me parcut que c'est avoir beaucoup gagné que de
Si4 DISCUSSION DES DIX-HUIT ARTICLES
» voir remettre la question en doute... Je crois d'ail- » leurs que le roi Guillaume ne tardera pas à recon- » naître qu'il est de son intérêt de ne pas conserver » la possession lointaine et onéreuse du Luxemboui^, » et qu'il est de l'intérêt de la Hollande d'élever une » barrière contre la Belgique, en plaçant le Brabant » septentrional, au lieu du Luxembourg, dans la » Confédération germanique. Si vous me demandez : » Avez-vous la certitude que l'échange des enclaves » vous assure l'intégrité du territoire? Je vous » demanderai à mon tour : Avez-vous la même certi- » tude en déclarant la guerre, seul parti que je » regarde comme admissible dans le système du » rejet ? Vous ne me présentez que des chances, des » probabilités de succès ; permettez donc que je ne » présente que des chances, des probabilités. Votre » système est au moins aussi conjectural que le mien. » Et, en dernière analyse, songez-y bien, la guerre » n'est pas une solution ! Quelque horreur que vous » ayez de la diplomatie, après la guerre il vous faudra » toujours négocier, à moins que vous ne parveniez à » exterminer la Hollande, et que celle-ci ne soit aban- » donnée de tous ses alliés dans la guerre d'agression, » d'invasion que vous voulez lui faire... »
Le retentissement de la tribune nationale, les attaques violentes de la presse contre le gouvernement accusé de trahir le pays, les provocations belliqueuses des associations patriotiques, enfin les excitations et les menées des démagogues étrangers et des contre -révolutionnaires, entretenaient dans la
Belgique entière une agitation menaçante (1). A mesure que les débats avançaient au Congrès, le comité directeur de ï Association nationale redoublait ses efforts pour soulever lopinion contre les propositions de la conférence; une circulaire avait été adressée aux comités provinciaux pour les engager à soutenir la majorité ou la minorité du Congrès qui repousserait les préliminaires et se montrerait disposée à maintenir la Constitution. Quoique le comité directeur Indiquât les voies légales et constitutionnelles pour arriver à ce but, il se trouvait forcément amené sur une pente glissante et dangereuse.
Le comité directeur de ï Association fut bientôt débordé ; une tentative de révolte ouverte contre le gouvernement du pays venait d'éclater à Grammont. Elle compromit gravement un brave officier, le général le Hardy de Beaulieu, qui s'était distingué naguère dans le commandement de la ville d'Anvers. Le gou-
(i) Lord PalmersloQ écrivait au vicomte Granville le 3 juillet : «... Il résulte des rapports venus de Bruxelles que les républicains français et belges veulent faire un grand effort pour empocher Tacceptation de nos propositions ; mais les mieux informés pensent quMls ne réussiront pas... On soupçonne en Belgique le maréchal Soult et le général Pelet de former un conlre-complot, et j*ai vu aujourd'hui une lettre de Bruxelles contenant ce qui suit : « Le général Pelet écrit à un ami à Lille : que si les amis belges de la France veulent faire un pas on avant, celleci fera trois pas, baïonnette au fusil. Pelet, ayant été prié de changer la garnison de Lille, répondit que c'était impossible, parce que cela pourra gâttr Us a/foires de nos frères belges qui bientôt demanderont nos secours. » — Je crois que vous feriez bien de communiquer confidentiellement ceci à Casimir Périer, qui mieux que personne pourra apprécier le degré de véracité de ces informations. » The Ufe of viscount Palmerslon, t. U, p. 89.
vemement lui ayant enlevé ce commandement, une partie de la presse blâma vivement un acte qu'elle assimilait à une disgrâce. Cependant le général fut appelé, vers la fin du mois d'avril, au poste de chef d'état-major d'une division ; mais, persuadé que Ton méconnaissait ses droits, il o&it sa démission. Le gouvernement la refusa, ne voulant pas priver le pays pour toujours des services de cet officier : il le mit en disponibilité. «» Le l^*^ juillet (c'était un vendredi), » vers le soir, le général le Hardy de Beaulieu arriva D à Grammont, aocomp^né de son fils, officier de » marine, et du comte Alfred d'Ârmagnac. Immédia- » tement après leur arrivée, ils se mirent en rapport » avec les officiers du premier ban de la garde » civique. On leur annonça qu'il y avait ordre de » partir le lendemain pour se porter contre Bruxelles, » afin d'y appuyer par la force la représentation qu'on D allait faire au gouvernement. Les officiers du » premier ban, n'ayant aucune confiance dans un tel » ordre, envoyèrent immédiatement une députation à » Bruxelles pour s'informer de la vérité des faits, n relativement à la mise en activité de la garde » civique. On fit courir le bruit que le lendemain les » gardes civiques des environs allaient accourir en » force pour se joindre à ceux de Grammont, mais il » n'en arriva à Grammont que soixante et dix-huit. » Une revue eut lieu le samedi ; les officiers du » premier ban déclarèrent ne vouloir se mettre en » mouvement que sur un ordre légal. La générale » fut battue le soir vers dix heures et demie, et les
» gardes se mirent en marche à minuit au nombre B d'environ deux cents. Us furent rencontrés à une » demi-lieue de la ville par la députation qui revenait » de Bruxelles. Elle leur fit connaître qu'il n'y avait » aucun ordre légal pour le départ, et que c'était un » mouvement de révolte qu'on leur faisait faire. La » députation parvint à déjouer les manœuvres crimi- » nelles de ceux qui avaient égaré une partie des » gardes civiques de Grammont, et les fit rentrer en » ville (1). » Quelques jours après, le général et ses deux compagnons furent arrêtés et incarcérés dans la prison des Petits-Carmes, à Bruxelles.
Une manifestation, très grave aussi, avait eu lieu à Louvain, le dimanche, 3 juillet. Le peuple s'était rassemblé sur la Grand'Place et demandait à grands cris le rejet des dix-huit articles et le renvoi des ministres ; il voulait marcher incontinent sur Bruxelles afin de forcer le gouvernement à déclarer la guerre à la Hollande. Tandis que les esprits s'exaltaient, un jeune patriote, qui s'était noblement distingué dans les premières luttes de la révolution et qui avait montré plus tard le cœur le plus généreux lorsqu'il avait flétri avec une héroïque indignation et en face du peuple irrité les assassins du major Gaillard, M. A. Boussel, président de l'Association de Louvain, fit répandre dans les groupes une proclamation où il prenait en quelque sorte le rôle de médiateur.
(i) Nous avons suivi la version du Moniteur belge, numéro du 8 JQillel 4834.
Cette proclamation prouvait suffisamment que M. Roussel, dont l'influence était grande à Liouvain, se rangeait au nombre de ceux qui considéraient les dix-huit articles comme un premier pas vers l'amoindrissement de la nationalité belge. Il se montrait donc énergique adversaire des propositions de la conférence ; mais il désirait, avant tout, voir Je régent, et obtenir de lui quelque concession de nature à tranquilliser les esprits ; sa proclamation avait pour but de provoquer les délais nécessaires à cette fin. M. Roussel partit effectivement dans la nuit avec le chef de l'administration communale de Louvain. Ils furent reçus le lendemain au matin par le régent. Tout en blâmant ce qu'il y avait d'inconstitutionnel dans la manifestation des habitants de la seconde ville du Brabant, le régent se montra aux yeux des députés aussi soigneux de l'honneur national qu'il l'avait toujours été. Ses paroles, rapportées à Liouvain, prévinrent de nouveaux désordres.
Une tentative de révolte avorta également à Gand. Le 4 juillet, l'Association nationale de cette ville se réunit au local de la Rhétorique ; jcmiais la réunion n'avait été aussi nombreuse ni aussi tumultueuse. Les motions les plus hardies se succédèrent. Tantôt on voulait faire un appel à toutes les associations de la Belgique pour agir de concert et faire retirer leurs pouvoirs aux membres du Congrès qui trahissaient les intérêts Je la nation; tantôt on proposait d'employer la force pour renverser le ministère ; enfin on agita plus d'une fois la question de se lever en masse
DISCUSSION DES DIX-HUIT ARTICLES 3i«
et d'aller chercher satisfaction à Bruxelles. On décida qu'une nouvelle réunion aurait lieu le lendemain pour prendre définitivement un parti. Cette réunion fut encore plus tumultueuse que celle de la veille et eut des conséquences plus graves. Vers le soir, des groupes nombreux se formèrent sur toutes les places de la ville aux cris de : A bas les ministres! vive la minorité! Des faux à la polonaise furent distribuées sur la Grand'Place et des groupes armés se dirigèrent vers la porte de Bruxelles ; mais l'attitude ferme de la garnison, qui stationnait sur les places et aux portes de la ville, réprima ce mouvement séditieux. Quelques jours après, des mandats d'arrêt furent décernés contre ceux qui étaient soupçonnés d'avoir excité la guerre civile, et le président de la commission de sûreté publique (M. de Souter) fut arrêté à l'Hôtel de Ville même.
Le 6 juillet, au soir, des rassemblements se formèrent devant l'Hôtel de Ville de Liège. On entendait sortir des groupes les cris de : À bas les protocoles ! à bas les ministres! vive la France ! Quelques citoyens, qui faisaient partie de ces rassemblements, parlementèrent avec le poste de la garde civique pour obtenir l'entrée de l'Hôtel de Ville. Ils y pénétrèrent à la fin et y rédigèrent une pétition dans laquelle ils demandaient le rejet des dix-huit articles. Informés que cette pétition serait immédiatement portée à Bruxelles par un membre de la régence et par un officier de la garde civique, les groupes se dispersèrent. La députatiou de Liège ayant été reçue par le régent, celui-ci
taO DISCUSSION DES DIX-HUIT ARTICLES
répondit que la décision du sort de la Belgique appartenait au Congrès seul et qu'il ne pouvait rien personnellement dans cette grave question.
Tous ces faits témoignaient de Tétat inquiétant des esprits en même temps qu'ils révélaient les efforts employés pour empêcher le gouvernement et la majorité du Congrès d'atteindre le but patriotique vers lequel ils s'avançaient à travers des obstacles jugés plus d'une fois invincibles. Rien n'avait été négligé pour dépopulariser le ministère et pour paralyser son action. C'est ainsi que l'on avait annoncé, au sein même de l'assemblée nationale, que le régent, ne partageant pas l'opinion de ses ministres, abdiquerait le pouvoir du moment où les propositions de la confé* rence seraient adoptées. Il fallut détromper la nation frappée de stupeur. Le régent, comprenant l'étendue de ses devoirs dans ce moment suprême, réitéra la promesse de les remplir loyalement, et conjura la nation de se sauver en respectant les droits de l'assemblée souveraine. Il publia, le 5 juillet, une proclamation où il disait formellement :
« Si le Congrès adopte les préliminaires du traité » de paix, je regarderai comme tin devoir impérieux » de rester au poste oit m'a élevé la confiance des » représentants de la nation jusquà tarrivée du roi » dans cette capitale, qui ne peut être que très pro- » chaine, selon la promesse qu'il m'en a faite. »
Le même jour, une foule immense se porta au Palais de la Nation. Le ministre des affaires étrangères allait prendre la parole pour montrer le néant des accu-
DISCOURS DE M. LEBEAU m
satioDs dont il était l'objet, expliquer les dispositions mal comprises du traité, et justifier une politique qui avait pour but l'affermissement de la nationalité belge, le triomphe de la révolution. Pendant deux heures et demie, M. Lebeau captiva l'attention de l'assemblée. Après avoir surmonté d'abord les préventions des tribunes exaspérées, il obtint leur recueillement, et il finit par forcer leurs applaudissements. Les fastes parlementaires offrent peu d'exemples d'un revirement aussi soudain et aussi complet, d'un triomphe aussi éclatant, obtenu par la seule force de la raison et le seul prestige d'une parole convaincue et sincère. M. Lebeau commença par enlever à ses adversaires le texte d'un ai^ment tout naturel qui consistait à rabaisser ses efforts aux proportions d'un calcul égoïste, d'une ambitieuse tentative de s'inféoder au pouvoir. « Je suis convaincu, » dit-il, « que je peux, » comme ministre et comme député, soutenir les » propositions de la conférence ; mais je n'en suis pas » moins en droit, après trois mois de travaux et » après avoir vu des hommes honorables dans les » rangs desquels je me fais honneur d'avoir combattu , » parmi lesquels je comptais des amis; je suis en » droit, dis-je, de gémir en pensant que ces hommes » ont pu croire que je faisais de l'affaire du pays » l'affaire d'un homme. Je suis donc décidé, qu'il y » ait acceptation ou non des préliminaires, à quitter » le ministère. Je suis en droit, après avoir pendant D trois mois compromis ma sûreté personnelle, après » avoir vu la santé des miens altérée par ce qui
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» m'était personnel, je sui§ en droit d'aspirer au » repos. Je me retirerai donc; mais ce n'est point par » faiblesse. L'homme qui n'a tremble ni devant les » menaces de pillage, ni devant les menaces anonymes » qu'on lui a plusieurs fois adressées, n'est pas un » lâche. Je soutiendrai la combinaison jusqu'au bout, » parce que j'y attache le bonheur de mon pays ; » mais j'ai le droit, quelle qu'en soit l'issue, de » songer enfin à moi, et de conserver sur les bancs » des députés la place qui peut flatter le plus l'ambij» tion d'un homme d'honneur.., » Abordant ensuite la discussion même, le ministre reprit tour à tour les principaux arguments de ses adversaires pour les réfuter, et chacune des dispositions du traité pour montrer tout ce qu'elles offraient de chances favorables à la Belgique et de chances préjudiciables à la Hollande ; il émit l'opinion que l'échange des enclaves permettrait à la Belgique de conserver non seulement Venloo, mais Maestricht, mais le Limboui^ tout entier. C'était là sa conviction. Fallût-il d'ailleurs livrer quelque parcelle du territoire, la Belgique ne serait pas ingrate envers ceux qui s'étaient associés à ses périls et à sa gloire : en changeant de résidence, ils n'auraient pas perdu leur patrie. Quoi qu'il arrivât cependant, l'intérêt local ne devait pas prédominer sur l'intérêt général : pouvait-on refuser le sacrifice d'une seule ville pour sauver la Belgique ?
Arrivant à la question du Luxembourg, M. Lebeau rappela les paroles prononcées naguère par M. Forgeur : f^ous n'aurez pas le Luxembourg, et vous aurez