‹ Le connétable de Bourbon, 1490-1527Chapitre 1 sur 366 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Il est peu d'existences aussi tragiques que celle de Charles III, duc de Bourbon et de Ghàtellerault, comte de Clermont-en-Beauvoisis, de Montpensier, de Forets, d'Auvergne, vicomte de Cariât et de Murât, seigneur de Beaujolais, de Combraille. de Mercœur d'Annonay, de Roche-en- Régnier et de Bourbon-Lanceys, pair et chambrier, lieutenant général du roi en ses pays de Bourgogne et de Languedoc, connétable de France ' ; cependant, le malheur y apparaît si total qu'il se métamorphose en une sorte de gloire funèbre. La destinée a poursuivi cet homme d'une façon implacable, sans lui permettre de se ressaisir ni de s'écarter de la mauvaise route où elle le maintenait ; et, sous l'invisible main qui le poussait vers la mort, pas une fois l'élu de cette tâche aride n'a baissé la tète. On l'y trouve toujours raidi, grand, mince, et robuste ", fier, dans une

1. Vie du connétable de Bourbon, par Guillaume de Marillac, continuée par Antoine de Laval, publiée dans Dessins des professions nobles el publiques (Paris, 1612}, et dans Choix des Mémoires relatifs à l'Histoire de France, par Buchon [Panthéon littéraire) (Paris, Desrez, 1836, et Orléans, Herluison, 1875).

2. Voici ce qu'en dit François Beaucaire, évèque de Metz, né dans le bourbonnais et élevé dans sa première enfance à Ghantelle. « Fuit Bor-

allure de défi avec sa barbe à Fespagnole et son turban à aigrette, moins pompeux que ne Ta représenté Titien, mais aussi hautain, les yeux durs, la mine figée dans une résolution qui empêche la tristesse d'apparaître. Jamais il ne s'abandonne, selon la morale naturelle des gentilshommes de son époque qui, de suite, le mieux qu'ils peuvent et en ne raisonnant que le strict nécessaire, font face à l'action. Il domine ses scrupules dès qu'il a reconnu que sa sûreté personnelle et ses biens menacés l'y autorisent ; il commande à ses angoisses; sa résolution une fois prise, il va. Il est à la fois le spectateur sombre et l'artisan impassible de son histoire ; il joue sa vie en demeurant au-dessus d'elle ; il se possède et se sert de lui-même comme d'une épée, — comme d'une belle épée.

Certaines âmes ne peuvent vivre sans honneurs et, naturellement dignes des premières places, n'admettent pas d'en être privées. Le mérite a le droit d'en vouloir à la sottise qui le néglige ou a la médiocrité qui lui barre la route. L'inaction forcée tue celui qui se sent né pour de grandes choses et le porte tout naturellement, presque par instinct de conservation, à la vengeance. Celle du connétable va un peu loin et choque au premier abord ; le mot de traître inspire le recul et empoche l'intérêt. Puis, à fixer les faits avec plus d'attention, à considérer de quelle manière existait alors l'idée de patrie, à reconnaître les mobiles qui ont forcé ce prince du sang, second du royaume, à s'offrir à Charles-Quint, on s'étonne de lui trouver des excuses ; bien plus, on juge que cette trahison n'en est peut-être pas une au sens exact du mot ; on constate qu'agir autrement n'était pas possible pour un tel caractère. Il est des outrages dont on ne peut pas ne pas se

bonius excelsa quadrala, robusla slatura, colore fusco : cuji/s fws expreftsam effir/iem liabemus, et quem sœpe sed pueri admodum. InCanlellana arce, ubi erudiebamur, vidimus. (Rerum gallicnrum Commen-

tar'd.)

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venger. Tout le monde, ainsi que cela se pratique si facilement à notre époque, ne réussit point à vivre cote à cote en bonne intelligence avec le souvenir d'une injure acceptée et, par conséquent, le mépris de soi-même. La trahison du connétable ne l'ut donc pas, à proprement parler, une trahison : il n'a rien vendu ; il ne s'est pas livré à quelque manœuvre de seconde classe ; sa fuite une fois entreprise avec la ruse nécessaire, il a tourné le dos à une patrie ingrate et Ta combattue au grand jour. Qu'on se souvienne de Coriolan; je n'ai jamais pu lire ce beau drame de Shakespeare sans songer au connétable qui. lui aussi, connaissant sa valeur, mais trop haut placé pour les flatteries et perdre son temps en manœuvres de cour, indigné de se voir préférer des incapables tels que Bonnivet, souffrit trop de ces misères pour les supporter longtemps.

Ce qu'on appelle aujourd'hui trahison' aurait pu se traduire alors : servir ailleurs. Les grands de France se montraient tellement ingrats que Brantôme lui-même pensa gagner l'Espagne, dégoûté d'avoir vu ses services mal récompensés ; il préparait un plan d'invasion qu'il aurait porté par-delà les Pyrénées après avoir étudié les points faibles des côtes françaises; il en serait advenu de la sorte si son cheval, en le jetant parterre et en lui cassant les reins, ne l'avait forcé à rester quatre ans au lit et n'avait fait de lui, par le même coup, un bon patriote et un grand écrivain^. C'est à propos de

1. Il faut noter, de plus, que la France d'alors n'avait rien de commun avec la P'rance, non seulement de maintenant, mais de Louis XIV. Sous Louis XII et François 1", il restait encore de nombreuses traces de l'ordre de choses établi sous les princes capétiens, alors qu'il existait, en réalité, une France espagnole, une Frnnce anglaise, une P'rance allemande et une France italienne. L'Angleterre conservait Calais et cherchait à reconquérir la Normandie, l'Anjou et la Guyenne; elle prétendait même au trône. L'Aragon possédait le Roussillon. Vassales de la couronne de France, la Flandre et l'Artois relevaient de la maison d'Autri<he. Ce qui est d'ailleurs admirable dans l'histoire de notre pays, c'est de reconnaître au long des siècles avec quelle énergie et quel esprit de suite incomparables il s'est peu à peu constitué.

2. A cet accident, en etl'ct, nous devons les écrits de Brantôme: si ce cheval fougueux « au poil blanc » ne l'avait condamné à l'inaction.

Brantômo — et cela peut par ricochet servir au connétable — que Mérimée, avec sa sagacité ordinaire, écrit les lignes suivantes ^ : « Il ne faut pourtant pas le juger avec la rigueur que mérite aujourd'hui le Français qui vend ses services à l'ennemi. De son temps, les gentilshommes prétendaient encore à une complète indépendance et se croyaient libres de changer de suzerain lorsqu'ils avaient à se plaindre du maître que le hasard de la naissance leur avait donné. Au xw" siècle, il y avait en Castille à l'usage des ricos ornes une procédure particulière pour se dénaturer-, c'est-à-dire pour changer de roi et de patrie. Bien qu'en France on ne trouve point de traces d'une semblable coutume, est-il surprenant qu a la fin du xvi*" siècle, après trois guerres civiles où les deux partis avaient appelé l'étranger à combattre pour leurs querelles, le sentiment du devoir fut très affaibli dans tous les cœurs? Il y avait alors quantité de gentilshommes dont l'honneur n'avait jamais été soupçonné qui, à la tète des reîtres allemands, avaient sabré leurs compatriotes, qui

trouvant la vie trop intéressante pour en perdre aucune heure à la raconter, il n'aurait sans doute jamais écrit.

1. Portraits historiques et littéraires, p. 258. — Calmann Lévy,

2. Mérimée raconte encore à ce sujet, dans sa belle histoire de Pierre le Cruel (sipeuconnue en France, et on se demande pourquoi), dédiée à la mère de l'impératrice Eugénie {Histoire de don Pèdre, in-8°, Charpentier, 1865): « Fernand de Castro n'était pas moins pointilleux que Sandoval en matière d'honneur et, avant de prendre les armes, il lui fallut mettre sa conscience en repos. Le code féodal lui en fournissait les moyens. Pour se dégager de l'hommage dû au roi, voici l'expédient qu'il employa. 11 passa le Mino qui sépare la Castille du Portugal et vint camper à Monzon sur le territoire portugais. Chaque jour, après avoir entendu la messe, il traversait à gué le .Mino, et entrait à Salvatierra, premier bourg de Castille qui s'oH're au voyageur parti de Monzon. Là, devant un notaire public, il prononçait les paroles: « Je prends congé du roi don Pèdre, roi de Castille et de Léon et m'en de'nafure pour les causes suivantes : 1° Parce que ledit roi a voulu me faire mourir dans un tournoi à Valladolid, à l'époque de son mariage avec Blanche ; 2" parce qu'il a outragé ma sœur, disant d'abord qu'il la prenait pour femme et pour reine, et la quittant ensuite après l'avoir traitée avec mépris. » Après chacune de ces déclarations, il en recevait un acte authentique délivré par le notaire. Muni de ces neuf procèsverbaux, Fernand se crut délié du serment d'allégeance et, cette fois, quittant le Portugal pour n'y plus rentrer, il se hâta d'armer ses vassaux et de recruter des soldats... »

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