LIVRE II
Ce procès qu'on allait intenter au connétable est un des faits saillants de Tliistoire de France. Il marque la chute d'un des plus grands états de choses qui aient existé, mais qui, reconnaissons-le, avait fait son temps, la féodalité ; c'est un des derniers épisodes de la lutte engagée entre les souverains et leurs grands vassaux. Aussi, en dehors de toute question sentimentale ou do personnes, peut-on dire que Charles de Bourbon a été attaqué contre la justice ordinaire, mais selon la raison d'Etat. Que ce soit par passion, par haine ou par raisonnement logique, Louise de Savoie, du Prat et P^rancois l'"" servaient la cause royale en agissant comme ils ont fait; ils la servaient toutefois dans une circonstance hasardeuse très propre à leurdevenir fatale, toute l'Europe se trouvant coalisée contre la France; ils risquaient même de s'aliéner la noblesse dont Bourbon, en somme, revendiquait, en les représentant, les derniers droits. Lui, de son côté, ne pouvait pas céder et aurait joué un piètre rôle en se résignant. Encore une fois, répétonsle, il y eut deux ordres de choses dont les principes opposés devaient nécessairement entrer en conllit l'un contre l'autre. — Le roi aurait eu raisou d'arriver au même résultat par des voies moins brutales; sa politique le lui ordonnait'. Sans la mort du
1. « Il semble que François I", en ])iitte à tant d'ennemis extérieurs, n'aurait pas dû leur donner un redoutable auxiliaire dans son royaume... La politique, comme l'intérêt, lui conseillaient de ménager le connétable de Bourbon et de se servir de lui. 11 lit tout le contraire. » (Mignet, p. 357.) On sent d'ailleurs une sorte d'indécision dans la conduite de François I" ; il reconnaît qu'il n'a pas le droit d'attaquer le connétable ainsi de but en blanc, et il t'ait tout pour qu'il se mette de luimême dans son tort; de la sorte sa violence royale se trouvera justifiée. La conduite de François l'"' n'était pas facile, il faut le reconnaître ; il
connétable, devant Rome, ou ne sait si la suite de son règne ne fût pas devenue tragique; en tous cas, de ses propres mains, il allait se susciter un adversaire redoutable.
11 en fut jaloux. Les domaines de Bourbon étaient administrés comme un véritable gouvernement qui faisait corps dans l'Etat. *< Le centre de ce gouvernement avait été fixé à Moulins ; à dix lieues de la ville se dressait le cbâteau deChantelle, à la fois place forte et demeure de plaisance. Les institutions administratives des domaines des Bourbons étaient à peu près calquées sur celles du roi de France; le duc avait un « hôtel » considérable ; un capitaine des archers de la garde, des chambellans, des écuyers, des gentilshommes et pensionnaires de l'hôtel, 24 pages, des héraults d'armes, des pannetiers, échansons, etc. 11 rendait la justice, sous réserve de l'appel à la justice royale ' ; il nommait un chancelier ; il avait des maîtres de requêtes. Il levait des soldats dans la plupart deses domaines ; il groupait autour delui toute une clientèle de vassaux obligés au service féodal, de nobles attirés par ses largesses ou par la somptuosité de sa vie. Il avait à sa solde des écrivains et des artistes", » — Incontestablement, le procès fut destiné à abattre un prince qui donnait trop d'ombrage à la Couronne.
Au début, le Parlement hésita, sentant bien qu'il allait commettre une injustice au point de vue du droit, et craignant l'opinion publique qui, presque dans toute la France, se déclarait défavorable, en cette
<Hait pris entre la crainte qu'il avait de voir Bourbon prétendre peu à peti à sa place et celle de s'ajouter un ennemi de plus, lui qui en avait déjà tant à l'étranger. 11 pensa sans doute que le plus utile était de ne rien entreprendre sans être sûr de la France même, et pour cela, d'écarter, n'importe comment, Bourbon.