Le connétable de Bourbon
Le 5 mai 1527 , l'armée du connétable de Bourbon avait dressé ses tentes sur l'une des collines qui dominent la ville de Rome. Le pape Clément YII s'était vainement flatté d'arrêter le désastre qui menaçait sa capitale j en opposant à ses ennemis le
traité de paix qu'il venait de conclure avec le vice-roi de Naples , agissant comme fondé de pouvoir de sa majesté l'Empereur Charles-Quint.
Après avoir ravagé la Toscane et la Romagn e les bandes du duc de Bourbon étaient résolues à couronner leur œuvre de destruction par le sac de la sainte ville. Ces bandes se composaient de cinq mille gens d'armes, d'une grande troupe de chevau-légers italiens, de douze mille fantassins allemands et d'une multitude de volontaires ramassés en chemin , et qui comptaient sur le pillage pour s'indemniser de la solde qu'on ne leur payait pas.
L'armée du connétable était sans munitions, sans vivres, sans argent; l'indiscipline la plus sauvage régnait dans ses rangs;
l'expiation. /
ellealTeclait le plus intraitable mépris poui ses chefs, auxquels elle n'obéissait que faute de savoir diriger par elle-même les opérations d'un siège qui devait lui livrer les trésors de la plus somptueuse ville de l'Italie. Bourbon^ que son courage et son génie faisaient encore respecter plus que ses titres de général et de prince du sang royal de France, demeurait lui-même en butte aux railleries de ses soldats, qui l'avaient surnommé ironiquement le Gueux.
Le pape, se voyant réduit à défendre son autorité contre cette agression inouïe dans les annales de l'histoire , se hâta de s'enfermer au Vatican, et fit recruter dans les cabarets de Rome et dan§ les écuries des cardinaux quatre ou cinq mille vauriens, qu'on arma d'arquebuses, et auxquels on
H LE CONNÉTARLE DE BOLRBON.
donna pour chef un capitaine nommé Kenzo da Ceri, digne en tout point de les conamander. Six tribus de la ville furent également improvisées en satellites du trône de saint' Pierre , et deux mille mercenaires leur furent adjoints. Les capitaines des troupes papales s'engagèrent solennellement à faire lever le siège au duc de Bourbon , qui , d'après leur avis , ne devait pas se maintenir deux jours sous les murs de la place. Pendant ce temps , les secours envoyés par la ligue d'Italie, et commandés par le duc d'Urbin, ne pouvaient manquer, affirmaient-ils, de venir renforcer les assiégés.
Les habitans de Rome étaient loin de partager cette confiance. Plusieurs faits singuliers avaient mis en émoi la superstition populaire.
l'expiation. 9
Avant que l'armée du connétable eût envahi le territoirede l'Église, un mendiant déguenillé, appelé Brandano, parcourait la ville de Rome avec des cris lamentables , annonçant que le temps de faire pénitence était venu, et que le fléau de Dieu était tout près. Chaque jour ce singulier personnage, accroupi aux portes du Vatican, chargeait le pape des plus grossières injures, et lui criait, d'une voix inspirée, que lui et sa ville dormaient sur la pierre de leur tombeau.
La Sainte-Eucharistie, enfermée selon l'usage dans le tabernacle de la chapelle papale, avait été trouvée un matin jetée à terre sans qu'on eût pu savoir comment ni par quelles mains.
Un coup de foudre avait enlevé des bras de la Madone, dans l'église de Sainte-Marie-
Transpontine, l'enfant Jésus brisé en mille pièces, ainsi que la couronne de sa tréssainie mère.
Parmi les classes élevées de la population romaine^ l'aveuglement en était venu à ce point, que le péril qui menaçait la ville donnait lieu aux quolibets les plus effrontés.
Le saint-père ayant fait un appel à ses sujets les plus riches pour solliciter d'eux le prêt des sommes nécessaires à la solde des troupes, ne reçut aucune réponse. Le seul Doménico de Massimi, le plus opulent des citoyens de Rome, proposa ironiquement de prêter cent ccus au pape. Ce mallieur reux porta cruellement la peine de son avarice, car ses palais furent plus tard dévastés, et ses trésors mis au pillage; ses filles devinrent la proie des soldats du Bourbon,
l'expiation. 11
et lui-même il épuisa ses dernières ressources pour racheter sa vie et sa liberté.
La nuit du 5 au 6 mai fut le dernier terme que laissa la colère céleste à ces pécheurs endurcis, qui n'en profitèrent que pour offenser Dieu par de nouveaux méfaits. Comme jadis Attila, Bourbon s'avançait en messager des vengeances divines.
Sans comprendre lui-même pour quelles fins il avait été réservé, le grand rebelle obéissait à la main cachée qui le poussait sur la voie du carnage et de la destruction. Cette nuit fatale précédait le jour marqué pour le solennel exemple qui devait remplir le monde chrétien d'épouvante et de deuil. Une brume épaisse s'était abaissée sur la ville éternelle, comme un bandeau qdi cachait à ses yeux l'épée levée sur elle.
d2 LE CONNÉTABLE DE BOURBON.
Le camp de Bourbon , muet et silencieux, et ses ailes grises étendues sur la pointe de sa colline, ressemblait à un vautour fascinant du regard la proie qu'il \a dévorer. Les soldats luthériens et catholiques, couchés pêle-mêle sous les tentes , oubliaient leurs dissensions passées et buvaient gaîmentau sacrilège qui allait les enrichir. A voir le feu de leurs prunelles , à entendre la grotesque impudicité de leurs chants et de leurs discours, on eût pensé que des démons sortis de l'enfer avaient revêtu ces cuirasses et ces hoquetons pour accomplir quelque prédiction d'en haut.
Trois soldats assis sur des barils défoncés s'entretenaient en ricanant non loin de la tente de leur général, reconnaissableàl'écusson d'armoiries, brodé sur SCS rideaux fermés.
l'expiation. i3
— Lopez! Diego! mes camarades! disait l'un deux en étendant le bras vers l'horizon que remplissaient les vapeurs de la nuit ici , est le but et le terme de nos fatigues!
— Pour dix mille ducats, répondait l'autre, je ne donnerais pas ma prise de demain !
— Sang du Christ! reprenait le troisième, Bourbon nous traite en enfans gâtés!
— Rappelez-vous, mes amis, ce qu'il nous disait^ il y a un an à son retour de Madrid : « J'espère bientôt vous faire tous riches du sac de la superbe Rome. Je vous promets de vous en rendre seigneurs, et de mettre en vos mains ses peuples, gentilshommes, sénateurs, avec leurs femmes,
les prélats et le pape Clément, qui lient par trop indignement la place de saint Pierre! »
— C'était parlé, cela! Heinrich , qu'en dis-tu ?
— Le Gueux a tenu parole; Rome est devant nous, et, au point du jour, l'assaut et le pillage!
— Dussions-nous y trouver la peste comme à Milan, reprit Diego, j'userai largement du droit de guerre : qui pofest caperej capiat.
— Pour ce qui me regarde , mes braves pertuisaniers, poursuivit Lopez, je vous abandonne les princes de l'Église, je me contenterai des couvens.
— Tu n'es pas difficile^ répondit le
l'expiation. 15
fantassin castillan; moi, par la messe! j'entends bien tâter de l'un et de l'autre.
— Doucement, mes maîtres, interrompit le lansquenet Heinrich, n'oublions pas que le colonel-général de notre cavalerie légère , don Fernando de Gonzague , s'est réservé pour le pillage la maison de son oncle, le cardinal.
— Quant au colonel Frundsberg , continua Diego, c'est au pape qu'il en veut. Vous avez tous vu sur son aubergeon ce cordon de fds d'or qu'il porte en guise de chaîne : eh bien! c'est pour en faire à Sa Sainteté un collier à nœuds coulans , parce que , dit-il , à tous seigneurs , tous honneurs.
— Or çà , mes braves soldats catho-
16 LE CONNÉTAliLE DE UOLKIiOiX.
liqueSj répliqua le lansquenet avec un gros éclat de rire, vous n'avez donc plus peur des fantômes comme dans la Chartreuse de Pavie ?
— Pas plus que toi, Heinrich. Nous suivrons le général , dût-il nous mener à tous les diables !
— Sans cela vous ne seriez pas dignes d'être des nôtres.
— Une chose m'inquiète pourtant, poursuivit Diego; comment l'Empereur apprendra-t-il notre équipée?
— Pour moi, dit Heinrich, qui frisa délibérément sa moustache , je ne connais que Bourbon, et, en véritable lansquenet du Rhin , jo le servirais contre l'Empereur lui-même.
l'expiation. 17
— Bien dit. Un coup de vin d'Orviéto pour ton sermon, repartit Lopez. Mais dismoi, Heinrich, ne trouves-tu pas que, depuis quelques jours, le général a Tair triste et souffrant? Ne serait-ce pas son étoile qui décline?
— Bast! Pour t'indemniser de ne plus croire au pape, ne vas- tu pas croire aux astrologues à présent ? le chapelet catholique du castillan se fait jour sous ton hoqueton de bandit. Ne vois-tu pas que c'est la maladie de madame de Saint- Romain qui préoccupe le général.
— Sais-tu, Heinrich, qu'il s'est bien radouci à son égard.
— Écoute donc ! on s'intéresse malgré
soi à ceux qui vous restent fidèies dans le II. a
18 LE CUNNÉTABLb: DE COURBON.
malheur. Depuis que monsieur de Pompérant, et ses amis de France, sont retournés faire les cliiens-couchans à Paris, auprès du roi long-nezy madame de Saint- Romain n'a pas quitté le général, pansant ses blessures, et campant sous le ciel avec nous. Cela vaut bien un remercîment, j'espère.
— Que Dieu la sauve , la pauvre femme!
— Silence! interrompit Heinrich , nous sommes ici auprès de latente qu'elle occu pe. A peine si l'on aperçoit une lumière der
rière celte toile où sans doute elle repose Allons causer plus loin. Quanta Bourbon c'est difTérent , toujours les yeux ouverts Pour tenir à un pareil métier, il faut que ce diable d'houime ait deux âmes dans un seul corps.
l'expution. 49
Cette conversation fut interrompue par
une voix qui se fit entendre dans la tente
armoriée sur laquelle était brodé l'écu
de France à la bande de gueules.
— Holà ! mes écuyers , dit la voix , d'autres (lambeaux ! Ouvrez cette tente!
La tente s'ouvrit , et les soldats s'éloignèrent en apercevant le connétable de Bourbon, armé de toutes pièces, accoudé sur une table , et parcourant des cartes dépliées devant lui.
— Pour donner le temps au jour de se lever, dit tout bas Heinrich à ses deux compagnons, je vous joue au passe-dix la moitié de votre prise : un cardinal ou un pape , à votre choix.
— Çà va ! répondit Lopez.
— Tope là : c'est dit , ajouta Diego.
Et ils disparurent.
Le connétable attendit que ses écuyers eussent renouvelé les flambeaux consumés; puis il leur fit signe de le laisser seul.
Son visage n'avait rien perdu de sa fierté ni de son calme digne et sévère , malgré les épines sans nombre qui avaient déchiré par tant d'endroits cette ame irascible, digne d'un sort meilleur. En ce moment le duc de fourbon touchait au but que son désespoir s'était proposé. A travers le rideau de brume qui le séparait de sa future conquête , il pouvait promener son regard sur cette terrible page de sa vie, que le soleil du lendemain allait éclairer de s«s rayons.
l'expiation. 24
— Encore quelques heures , murmura le connétable, et le proscrit de François I", le jouet de Charles - Quint , un pauvre aventurier, qui, sans un sou vaillant, traîne à sa suite quarante mille bandits n'ayant de foi qu'en sa fortune, va voir à ses pieds la capitale du monde! La tiare papale posée toute sanglante sur ma tête ! Bourbon empereur de Rome ! Que dira le roi de France, le fils aîné de l'Église? Que diront les rois de l'Europe catholique en apprenant ma victoire ? Rien ne peut me l'arracher. Moi-même je ne suis plus maître de celte foule indisciplinée qui m'emporte à travers l'Italie comme un ouragan de fer et de feu , déracinant sur son passage des yilles et des royaumes , nivelant les plus hautes têtes avec le tranchant de l'épée, fondant en lingots l'or et l'argent des
églises , entassant le meurtre sur le sacrilège, et clouant mon nom sur ses horribles vengeances !
Le duc se promenait à grands pas sous sa tente ; il se laissa tomber sur un escabeau, et pressant sa tête brûlante entre ses mains :
— Quelle existence que la mienne! Je le paie chèrement ce pouvoir tant souhaité! Sceptre de fer rougi qui brûle la main qui le porte. Peut-être celte action terrible sera-t-elle la dernière de ma vie! Peutêtre est-ce là cette ville où, selon la prédiction d'un sage astrologue qui ne m'a jamais menti , mon lier ascendant me menace de mourir! S'il était vrai! Si l'influence qui me protège ne tenait qu'à la vie d'une femme ! Mais elle est là dans mon camp ,
l'expiation. 2B
cette femme, seule amie demem^ce fidèle à ma fortune malgré l'indifférence dont j'ai payé son amour. Ya , Suzanne , tu ne mourras pas; je vivrai, je l'espère, assez pour essuyer tes larmes.
Le fond de la tente s'entrouvrit; un homme armé de toutes pièces se présenta et dit : — Il est deux heures du matin , monsieur le duc, je viens prendre vos ordres.
— Eh bien! brave Frundsberg, demanda le duc, aucune troupe n'a-t-elle paru pour secourir Rome assiégée?
— Non, général : le marquis de Saluées et le duc d'Urbin n'arriveront que pour être témoins de notre victoire.
— Le vice-roi de Naples , reprit le
24 LE CONMITAnLE DE COURRON.
connétable, n'a-t-il pas de nouveau protesté au nom de l'Empereur contre ce qu'il appelle notre violation des traités?
— Il n'a pas osé se remontrer, monseigneur, depuis la menace que lui ont faite nos soldats de le tuer s'il ne partait pas.
— Aucun de nos capitaines ne l'a-t-il suivi?
— Un seul , le marquis du Guast , cet illustre dameret qui parfumait jusqu'aux selles de ses chevaux. L'armée l'a aussitôt déclaré traître.
— C'est bien , je veux aller moi-même visiter mon camp.
«- Monsieur le duc ne se couchera donc pas?
— Non.
l'expiation. 23
Le duc jeta son manteau sur ses épaules et sortit de la tente.
— Vous accompagnerai-je? demanda le colonel des lansquenets.
— C'est inutile^ vous attendrez ici mon retour. Comment va ce matin madame de Saint-Romain?
— Elle a demandé à vous voir.
— Se trouverait-elle plus mal? reprit le duc. Annoncez-lui ma visite; dans peu, j'espère, le repos lui rendra la santé. Grâce à Dieu, nous touchons au terme de nos privations et de nos fatigues !
Le connétable disparut au milieu des longues lignes blanches que dessinait le camp, et le bruit de ses pas s'éteignit comme un écho qui meurt.
— Hélas! soupira le colonel Frundsberg, cachons-lui la triste vérité !
El il s*approcha de la tente où reposait Suzanne. Il en souleva légèrement la draperie.
Madame de Saint-Romain, pâle et gémissante, était couchée sur un lit auprès duquel veillait Césara Yisconti, le désespoir dans les yeux. Du plus loin qu'elle aperçut monsieur de Frundsberg, Césara se leva et lui dit :
— Leprétre ne viendra-t-il pa^? Yous voyez, monsieur, elle est à toute extrémité.
— J'ai fait demander un prêtre, madame, répondit le colonel allemand ; mais quel est celui qui osera s'aventurer dans notre camp, et surtout se fier à ma parole?
l'ekpiatiox. 27
Suzanne poussa un gémissement douloureux.
— Que je souffre! ô mon Dieu! murmura-t-elle, d'une voix éteinte; ne m'accorderez-vous pas la grâce de mourir?
Césara tressaillit.
— Silence! elle a parlé, dit-elle.
— Ma mère! oh! que je souffre! poursuivit la malade , dont les yeux hagards s'arrêtèrent sur le chef des lansquenets du connétable. Elle le reconnut : — Ah! c'est vous, monsieur de Frundsberg! Parlez moi de Bourbon. Est-il remis de ses fatigues? Recommandez-lui de passer la nuit dans sa tente : l'air de ces marais est mortel.
— Madame, dit le colonel Frundsberg,
28 LE CONNÉTABLE l»E BOURBON.
en cherchant à donner quelque douceur à sa voix, monsieur le duc s'est informé de votre santé.
— Vous ne lui avez pas dit que j'allais mourir, n'est-ce pas? Oh non! car vous l'auriez affligé! Maintenant qu'il est revenu à moi, je redoute plus son amitié que je n'ai craint son indifférence.
— Monsieur le duc va venir vous voir, reprit le colonel.
Le regard de Suzanne s'alluma d'un éclair de joie.
— 11 va venir! s'écria-t-elle ; il vous l'a dit, monsieur! Oh! que je suis heureuse! Il s'est donc inquiété de moi ! Il ne lui est pas égal que je meure ou que je vive! Je le verrai encore, là, près de mon lit, me sou-
l'expiation. 29
rire, prendre ma main dans la sienne. Mon Dieu! je veux vivre maintenant; l'existence est si belle ! Ne me retire pas de ce monde avant que j'aie le temps au moins de te remercier du bien que tu m'as fait !
— Oh oui ! ma fille, interrompit Césara, vis pour la mère qui t'aime ; pour ta mère qui, par pitié pour ton fol amour, a voulu te suivre mêmeau milieu de ces dévastateurs de l'Italie! Je t'ai immolé la plus chère passion de mon ame après ma tendresse pour toi, ma haine à laquelle j'avais juré de rester fidèle autant que mon ombre à mon corps. Ne me replonge pas dans cette nuit cruelle de mon isolement.
— Il va donc venir , monsieur ? répéta Suzanne. Oh! je veux me lever pour voir mon seigneur bien-aimé.
Elle fit un effort pour se soulever, mais elle retomba lourdement sur son lit.
— Hélas! murmura la pauvre femme, la fièvre a usé mes forces. Ma bonne mère, vous m'aimez aussi, vous, je le sais; eh bien ! qu'il ne surprenne pas sur mes traits la pâleur et l'abattement de la mort.
Donnez-moi un miroir.
— Mon enfant....
— Ne me refusez pas ; ah ! je vous en supplie!
Césara obéit.
— Comme mes joues sont décolorées!
continua Suzanne. Ainsi, l'autre jour, était cette petite morte d'Arezzo qu'on portait au cimetière , toute pâle , les yeu\
l'expiation. 31
fermés et des fleurs sur la tête. Elle eût fait une femme bien belle et bien enviée, si la mort eût voulu l'attendre !
— Oh! tais-toi! tais-toi!
Suzanne reprit tristement, les yeux toujours arrêtés sur le miroir :
— Ma mère, un peu de rouge sur mes joues, et relevez mes cheveux dénoués.
La malheureuse mère obéit de nouveau, en sanglotant, aux volontés de sa fîUe. Suzanne poursuivit :
— Quand je mourrai, ma mère, je veux qu'on m'ensevelisse à la coutume d'Italie, comme cette fille d'Arezzo, le visage découvert, parée de mes plus riches habits. Je veux avoir un bouquet à la main , formé des fleurs les plus fraîches.
32 LE CONNÊTAliLL DE liOLUBON.
— Ma fille, inierrompit Césara, ces apprêts te fatiguent; tes lèvres blanchissent. Appuie-loi sur mon bras.
Mais Suzanne répondit avec un sourire désespéré :
— Maintenant , ma mère ^ posez cette guirlande sur ma tète , et je ressemblerai tout-à-fait à lajeune fille d'Arezzo.
— Oh! c'est horrible, balbutia la mère en promenant des yeux égarés sur le visage de sa fille, le désespoir me rendra folle. Je sens que ma raison s'égare. Ma tête est brûlante. Les souvenirs de mes malheurs passés se réveillent et rouvrent toutes les plaies de mon ame.
— Cette humidité de la nuit m'a glacée, niurmura madame de Saint-Homain.
l'expiation. Îi3
Le colonel Frundsberg voulut fermer la tente.
— Oh ! non , monsieur , dit Suzanne , ne me privez pas de regarder le ciel ; il est sombre et menaçant comme mon avenir !
Césara Yisconti ne tarda pas à se laisser aller au sommeil. Suzanne la considérait avec un air de douce pitié, comme si, en ce moment, elle eût oublié ses souffrances pour ne songer qu'à celles de sa mère. Dona Yisconti paraissait en proie à un rêve qui l'agitait violemment; ses traits décomposés se contractaient , sa poitrine se soulevait avec peine , des mots entrecoupés venaient expirer sur ses lèvres.
— Un couvent , disait-elle , mais ce n est pas assez pour la punir. Son sang! il me le faut : je veux du sang !