‹ Le connétable de Bourbon (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · II. x · texte numérisé non relu

II. x

210 CATHERliNE COKiNEU.

pilait dans les escaliers du palais , ils comprirent qu'ils étaient perdus.

Sans même essayer de se défendre, ils s'élancèrent dans la galerie vers une porte secrète qu'ils trouvèrent fermée. Déjà demi-morts de terreur, ils rebroussèrent chemin pour chercher une autre issue.

Aucun moyen de fuir, tin groupe armé, conduit par un chevalier de Saint-Jean, les atteignit bienîôt comme ils tentaient de s'échapper en escaladant une fenêtre.

Deux corps sanglans roulèrent sur les degrés de marbre de la villa, où la fureur du peuple se partagea les débris de leurs somptueux vêtemens. La reine se montra au balcon et fut saluée par les acclamations de la foule, (jui \oulut l'escorter jusiju'à >,{)\i palais (io INicosie.

CATHÊBfNE CORNER 211

Marco Yenier, l'instigateur et le principal auteur de ce coup hardi, fut arrêté, le soir même, par les gardes du Bayle de \enise, qui le réclamèrent comme sujet de la république.

Au moment où le Bayle allait le livrer à ses exécuteurs , Onoirio parut et remit à l'ambassadeur de Venise un rouleau de parchemin où pendait le sceau redouté du Conseil des Dix. Le Bayle s'inclina devant ce si^ne mystérieux dun pouvoir plus haut que le sien , et lui-même il ordonna que Marco Yenier fut immédiatement rendu à la liberté.

— Demain , dit Onofrio à l'oreille de l'ambassadeur, je vous expliquerai les motifs de la proscription de ces deux honi-

mes, et nous aviserons ensemble, selon les ordres du Conseil , aux moyens d'assurer l'accomplissement des projets du sénat.

— Tout va bien, dit Onofrio en s'asseyant à la droite du Bayle, après avoir salué un jeune patricien de Venise arrivé le matin même de la métropole au palais de l'ambassadeur, à Nicosie; tout va bien, l'ordre et la tranquillité sont rétablis; la reine

214 (. UHERINE CORNER,

n Yco.u l'hommage des séditieux, qui se sont empressés de déposer les armes ; deux traîtres ont été punis, selon les vœux du Conseil des Dix. Andréa Corner et Marco Bembo étaient proscrits par sentence des très-magnifiques inquisiteurs d'État , monsieur le Bayle , et mon voyage en Chypre n'avait d'autre but que de faire tomber leurs têtes.

Le jeune patricien frémit et détourna les yeux.

— Pauvre Bembo ! pauvre Andréa ! murmura-t-il, qui m'eût dit que le premier objet qui frapperait mes regards en débarquant dans cette île serait le speclacle de vos cadavres mutilés! Quel crime avaientils donc commis , grand Dieu !

Onofrio fronça le sourcil. Le Bayie, se

penchant à son oreiilo , lui annonçu que ce jeune homme était le frère de la reine Catherine, envoyé de \ enise avec une mission de la Seigneurie.

— Messer Georges Corner, reprit l'agent secret du Conseil, il y a trois mois, vos oncles eurent une mystérieuse conférence pendant la nuit, dans une salle du palais de Nicosie , qu'ils avaient bien fermée pourtant. Ils s'entretinrent de la mort prochaine du roi Jacques, qui devait laisser son trône à voire sreur. L'un d'eux eut la fatale idée de proposer à l'autre d'enlever frauduleusement cet héritage à la Seigneurie en épousant la veuve du roi de Chypre. Un écho apporta ses imprudentes paroles à Venise, aux 0! eilles des inquisiteurs, el le lendemain une galère partit de l'Adriatique

2iC> CATHERINE CORNER.

pour Famagoiiste avec leur arrêt de mort. Nul de nous, poursuivit Onofrio, n'a le droit de discuter les actes du tribunal suprême; notre devoir est d'obéir en silence à ses ordres souverains, et de con4,ribuer autant qu'il est en nous à l'accomplissement de ses projets.

— La race des rois de Lusignan, reprit le Bayle, s'est éteinte dans la personne du roi Jacques. Nous avons dû , pour ne pas irriter les sympathies du peuple, reconnaître la régence de madame Caliierine jusqu'à la majorité des fils bâtards de Jacques, qu'un testament désigne comme ses successeurs; mais ces fils ne régneront pas. Un asile les attend à Venise. Quant à la reine, il faut que dès aujourd'hui elle cons(^nteà résigner ses titres dans nos mains.

Déjà nos soldats débarqués de la flotte en station devant Famagouste ont pris possession des forts sous prétexte de protéger la fille adoptive de la république. Georges Corner, c'est à vous de faire entendre la raison à votre sœur. Dites-lui bien que toute résistance la perdrait. J'ai lieu de penser que ce chevalier de Saint-Jean, envoyé par la religion de Rhodes auprès de la reine^ s'efforcera d'entraver nos desseins. Marco Venier est de Venise; il aime madame Catherine, et il en est aimé. Au nom du Conseil, Onofrio, je vous charge, sur votre tête, d'écarter cet importun par la persuasion ou par la force. Si dans deux jours il n'est pas reparti pour son île, qu'il meure! Vous m'entendez?

Onofrio tressaillit à son tour, et Georges Corner lui dit:

218 CAÏIIRniNE CORNER.

— Quand cet homme serait voire pins cher ami, mcsser Onofrio, vous devez le frapper sans pilié. Songez que la moindre hésitation serait une trahison contre l'autorité des illustrissimes inquisiteurs d'État qui vous ont pris à gage pour les servir.

Onofrio se leva sans répondre. Il avait compris dans quelle allernative on le plaçait : sa mort ou celle de Marco! Néanmoins il espérait encore que le jeune chevalier deSaint-Jean n'hésiterait pas à quitter Nicosie et l'île de Chypre, s'il l'en priait au nom de leur amitié. Il croyait à la sincérité do Marco, (\m lui avait juré que sa funeste passion pour la reine était morte désormais dans son cœur. Onofrio quitta le palais du Bayle, et se dirigea tout pensif vers le logis de Marco Yenier. Georges Corner entra chez In reine.

Marco clait agonouilié devant un priedieu, lorsque Onofrio se présenta chez lui. L'agent du Conseil des Dix en conçut un heureux augure, et il contempla quelque temps son ami^ qui demeurait plongé dans une profonde méditation. Puis, lui frappant doucement sur l'épaule :

— Marco , lui dit-il, s'il se présentait une circonstance où vous pussiez me sauver la vie et l'honneur, devrais-je compter sur vous?

— Vous n'en doutez pas, j'espère, répondit l'hospitalier de Rhodes. Autrefois je vous disais : A vous comme à moi ma bourse et mon épée ; aujourd'hui un vœu sacré m'a fait plus pauvre que vous ne le fûtes jamais, Onofrio; mais mon épée

220 CATHEBINT. CORNER.

me reste, et je vous dis encore : Disposez d'elle.

— Je n'attendais pas moins de votre amitié, Marco.

— Que faut-il faire?

— Une chose bien simple : partir aujourd'hui même pour l'île de Rhodes.

Marco Venier le regarda tristement.

— Aujourd'hui? c'est impossible!

— Impossible! répéta Onofrio qui sentit tout son sang se glacer dans ses veines. Prenez garde, Marco; je vous l'ai dit, il s'agit de me sauver la vie et l'honneur.

— Demain je partirai ; demain ne serat il pas temps encore?

CATUERIiSE GORiNEIÎ. 221

— Soit ! mais cette fois plus de retards, plus dhésitations, quoi qu'il arrive. C'est

un secret, voyez-vous, Marco, auquel ma vie est liée et que je ne puis vous révéler en ce moment ; plus tard vous le connaîtrez. Demain donc, je compte sur votre parole.

— Aujourd'hui , reprit le chevalier de Saint-Jean, j'attends une entrevue de la reine, qui veut , a-t-elle dit , remercier en moi son libérateur. C'est à votre amitié que je dois ce bonheur, Onofrio, car sans vous, sans votre courageuse intercession auprès du Bayle, je payais de ma vie mon obéissance aux ordres de Catherine! Je vais donc la voir ! la voir seul à seule ! Comme autrefois, mon cœur bat à la pensée que je vais me trouver auprès d'elle ; mais rassu-

222 CATUEH1>L COR^Ell.

rez-vous; ce n'esl plus la joie de raraouiqui excite mou impalience; j'éprouve un sombre et triste plaisir à reporter mon esprit sur les maux que j'ai souirerts, ainsi qu'un soldat guéri d'une blessure roortelie se plaît à contempler rarme désormais inoiTensive qui l'a mis à deux doigts du tombeau.

— Marco, n'avez-vous pas trop présumé de vos forces? Les plaies de voire ame ne se rouvriront-elles pas? Un regard de Catherine ne fera-t-il pas évanouir toutes vos résolnlîons? Songez que demain vous devez partir, que vous me l'avez juré, qu'il y va de ma vie, de la votre aussi peut-être!

— Je vous renouvelle mon serment, répondit i' hospitalier de Saint-.leî^iji.;«n sectKuaut Iristcuienl la Lèîe. lu tia?>i$"oii dtAil

CATUiiRlNË COUTER. 223

je fus victime, l'indifrérence de Catherine vous sont au besoin de sûrs garans de ma promesse.

Un officier du palais vint prévenir Marco Yenier que la reine de Chypre l'attendait dans son appartement. Onofrio pressa d'un air de doute la main de son ami.

Catherine était seule lorsque Marco parut. Ses femmes elles-mêmes, par son ordre, n'assistaient pas à cette entrevue. La reine , dans ses longs habits de deuil , paraissait plus belle encore (|ue de coutume. Son visage paie et abattu , ses yeux pleins d'une mélancolie profonde, annonçaient quelles dures épreuves avaient passé déjà sur cette tôle si jeune. Marco fit unrelour désespérésur lui-même, etilse demaiida si l'auibilion coiilenail autant de

'224: CATHEBLNE COKîNER.

chagrins amers que l'amour méconnu. La reine sembla comprendre sa pensée, car elle lui dit :

— Messer Marco Venier, me voici, grâce à vous, maîtresse de mon royaume et sûre désormais , appuyée sur l'affection de mon peuple, de pouvoir déjouer les entreprises de mes ennemis. La république de Venise et le Soudan d'Egypte se sont engagés à me maintenir sur ce trône, objet de tant de vœux et d'intrigues. Mais vous avez compris, Marco, que je ne suis pas heureuse, et que l'avenir s'offre à mes yeux comme le passé, rempli de larmes et de sacrifices î

— Je le savais. Madame, répondit Marco, je le savais bien avant que le bandeau de l'illusion fut tombé de vos yeux. Souffrir,

CATHERhNE CORNER. 225

hélas! n'est-ce pas la loi de l'humanité ! Le saint habit que je porte vous dit assez que je me suis résigné sans murmure à supporter tous les maux dont il a plu au Ciel de m'abreuver. C'est pourquoi vous ne m'entendrez pas me plaindre, Madame, quoique ce cœur flétri renferme bien d'autres tortures que les afflictions passagères qui traversent la monotone félicité de vos grandeurs.

— Vous ne voulez voir en moi que la reine, Marco! la femme n'est rien pour vous. C'est ainsi que jugo et prononce le vulgaire. S'il savait, ô mon Dieu! que de plaies saignantes recouvre la poupre de ce manteau !

— Le pouvoir, répliqua Marco, cicatrise

lui-même les blessures qu'il cause. Si II. i5

2âé CATHERIiNE CORNER.

quelque ordre de la Religion me ramène jamais à votre cour, Madame, je ne désespère pas d'avoir à vous féliciter sur votre guérison.

— Vous parlez donc demain ? demanda la reine.

— Demain , Madame.

— Demain î répéta Catherine qui tressaillit à ce mot. Voulez-vous connaître, poursuivit-elle, le cas que je fais de cette couronne? Eh bien! aujourd'hui même je m'en démets en faveur de la Seigneurie de Venise.

— Juste Ciel ! est-il bien vrai , Madame?

— Venise ne m'a fait reine que pour le devenir à son tour. Je rends à ma mère ce qu'elle m'a donne.

— Et VOUS? et vous, Madame! s'écria Marco, qu'allez-vous devenir?

— Je suis veuve et libre , dit Catherine Corner.

— Libre ! répéta Marco en cachant de sa main la croix sainte de son habit qui lui rappelait ses devoirs.

— Marco! reprit la reine, vous aussi, vous m'avez méconnue et maudite sans même trouver une excuse au crime odieux dont on m'accusait ! Vous avez préféré me croire parjure et lâche que de rechercher si je n'obéissais pas à la contrainte, que de deviner si, en acceptant ce trône et ce mariage, je ne sacrifiais pas ma vie pour sauver la vôtre !

— Catherine! qu'avez-vous dit? s'écria

Marco Vonier en tombant aux genoux de la reine.

— La vérité.

~ Ainsi, dans cette funeste nuit, où sur le balcon de votre palais....

— Des poignards étaient levés sur vous, Marco! Je devais mentir pour vous sauver.

— Vous m'aimiez donc, Catherine?

— Il le demande encore !

— Seigneur! Seigneur! ayez pitié de moi! murmura Marco Venier avec l'accent d'un profond désespoir.

— Voilà ce que j'avais à voi/s dire, reprit froidement la reine. Aujourd'hui que la Seigneurie de Saint-Marc touche au but de

CATHERIIVE .CORNER. 229

ses efforts, puisqu'elle hérite, par mon abdication, de ce royaume que convoitait sa politique , je ne crains plus d'exposer vos jours en vous faisant cet aveu. Vous pouvez partir, Marco. Vos devoirs et votre vœu vous défendent de continuer un pareil entretien, dont je souffre autant que vous, croyez-le. Séparés l'un de l'autre par l'immensité des mers^ ensevelis tous deux dans la solitude et le regret , pleurons votre fatale erreur. Adieu.

. — Non ! interrompit le jeune homme , cela ne peut être ainsi, Catherine, vous conserverez votre couronne 5 vous m'aimerez encore; et moi , moi! malgré la déplorable condition que je me suis faite par ma faute, je vous aime plus que je ne vous aimai jamais !

530 «\THERJNE CORNEP..

— - Marco ! s'écria Catherine en «'enfuyant avec terreur , votre amour est un sacrilège. Si la terre nous échappe, ne nous fermons pas le ciel !

Quand le chevalier de Rhodes eut quitté à son tour la salle où cette scène venait de se passer , une tapisserie se souleva, et deux hommes parurent.

— Yous l'avez entendu, messer Onofrio, dit l'un d'eux. Cet insensé ne partira pas,il faut donc qu'il meure. Les ordres du Conseil sont précis. Marco Venier ne doit pas être plus épargné que ne l'ont été Marco Bembo et Andréa Corner. C'est vous que ce soin regarde. Songez que demain expire le délai qui vous est accordé pour exécuter la sentence.

Le jour commençait à peine à paraître, lorsque Onofrio entra dans la chambre de Marco Venier. Le chevalier de Saint-Jean se leva brusquement du fauteuil où il était assis. Son ami put s'apercevoir, au bouleversement de ses traits , que le sQmmeil

n'avait pas celle nuit-là clos sa paupière.

— Marco, dit-il , je viens \ous rappeler la parole que vous m'avez donnée. Êtesvous prêt à partir? je vous conduirai moimême à Famagouste, d'où une galère delà république vous portera sur les terres de la Religion.

— Partir! répéta Marco. Partir lorsqu'elle est seule, abandonnée aux pièges de ses ennemis , menacée de perdre une couronne si chèrement acquise, et sa liberté peut-être! Non. Je reste.

— Ainsi donc, reprit Onofrio en pâlissant, votre serment d'hier, je n'en dois point tenir compte? Ma vie, mon honneur, sont de si peu de prix à vos yeux que vous n'hésitez pas à les sacrifier? N'est-il pas vrai? J'ai bien interprété votre pensée?

— Cher Onofrio, pardonne-moi! s'écria Marco Venier , qui tomba aux genoux de son ami. Je n'ai plus ma raison ; ma volonté ne m'appartient plus. Vois dans quel état je suis réduit : c'est l'amour qui a fait tout cela. Je suis un sacrilège qui foule aux pieds lesdevoirs les plus saints. Jerenierais mon ame et mon Dieu plutôt que de quitter le palais où respire Catherine ! Tu me parles, Onofrio, je n'entends que sa voix; tu me regardes , je ne vois que son doux visage qui me demande secours et pitié ! Ah ! pardonne à ton ami. Si sa présence en cette île te gêne ou contrarie tes desseins, lire cette épée et tue-moi. Mais partir, mais in'éloigner volontairement de Catherine!

c'est impossible!

— Il faut pourlant que tu parles ou que

234 CATHERINE COH.NER,

tu meures , interrompit Onofrio. Écoutemoi , Marco , la chose en vaut la peine. Tes ennemis ont juré ta perle j avant ce soir tu dois être embarqué sur la galère ou couché dans ton sépulcre : choisis.

— Mon choix est fait.

— Insensé! murmura Onofrio en froissant convulsivement le poignard qui pendait à sa ceinture. Insensé! Et vos amis , Marco, vous necomptezdoncpourrien leur douleur!

— Mes amis! je n'en ai point d'autre que vous , répondit le jeune hospitalier de Saint- Jean. Avant que le bras d'un meurtrier n'arrive jusqu'à moi, il rencontrera , je l'espère , mon épée et la vôtre.

— Mais qui vous défendra contre la surprise ?

— Notre courage! répliqua Marco en serrant la main de son ami. Un homme qui se cache dans l'ombre pour frapper est un lâche , n'est-il pas vrai , Onofrio ? Si vous me restez , je ne crains rien. Assez longtemps nous avons combattu ensemble, et nul de nous ne saurait dire lequel a dû le plus de fois la vie à l'autre.

Onofrio se jeta dans un fauteuil , et, les bras croisés sur sa poitrine, il demeura long-temps immobile et comme absorbé dans une pensée pénible. Il se leva tout à coup et marcha dans la chambre à pas précipités. Marco Venier ne semblait pas même s'apercevoir de sa présence.

— Encore un coup , dit Onofrio en se retournant vers son ami , il est bien décidé que yous ne voulez pas partir ?

Marco secoua tristement la tête. Onofrio sortit.

— Ce seul moyen me reste , murmurat-il en s'éloignant. Et , se dirigeant vers le centre de la ville, il ne s'arrêta qu'au pied d'une tour massive surmontée de créneaux entre lesquels on voyait luire des pointes de lances frappées par les rayons obliques du soleil levant.

— Je veux parler au commandeur de Saint-Jean, dit-il. Il s'agit d'une affaire qui ne souffre pas de retards.

— Entrez , lui fut-il répondu. Et la porte de la tour se referma sur lui.

Marco Venier cependant ne tarda pas à descendre dans les cours du palais , car il avait l'espoir de voir la reine à son balcon

CÀTHERliNE CORNER. 237

sinon de l'approcher comme il avait fait la veille. Il fut surpris de rencontrer sur son passage une affluence de seigneurs chypriots qui, la tête basse et l'œil consterné, semblaient s' entretenir d' un événement douloureux et inattendu. Marco prêta l'oreille, et il apprit qu'enfermée avec les principaux officiers de son palais , créatures vendues auxYénitiens, la reine écoutait la lecture de son acte d'abdication qu'elle devait signer le matin même, d'après les instances de son frère. Le jeune homme sentit tout son sang bouillonner dans ses veines.

— Souffrirez -Yoifê une telle injustice!

s'écria-t-il ? Ne voyez -vous qu'on abuse votre reine. Paraissez devant elle prêts à la défendre contre ses tyrans et les vôtres , et vous la verrez réunir ses protestations à vos efforts.

En peu d'instans , Marco entraîna les gentilshommes chypriots à sa suite. Cette foule fit une subite irruption dans la salle où Catherine , comme une victime dévouée , signait l'acte iunique que ses conseillers lui présentaient. Georges Corner se leva pour intimer aux séditieux l'ordre de se retirer; mais un cri unanime d'indignation couvrit sa voix.

— A bas les Vénitiens! disait-on de toutes parts.

Marco Venier se ])récipita sur le parchemin que la reine venait de signer et de faire sceller de ses armes , et il le mit en pièces au moment où Georges Corner allait s'en emparer. Le frère de Catherine, rouge de honte et de colère , s'échappa du palais pour aller (juèiir du renfort. Les cris de :

CATHEBINE CORNER. 239

Vive la reine! accueillirent la retraite de Catherine dans ses appartemens.

Le peuple de Nicosie, en apprenant le service qu'il devait à Marco Venier, ne lui menéga point les ovations , et le courageux chevalier de Saint-Jean, porté en triomphe par toute la ville , eut bien de la peine à s*arracher enfin à l'enthousiasme qu'il avait provoqué. Yers le soir , il se mit en marche pour regagner son logis , escorté d'une députation de douze artisans en état complet d'ivresse, qui , des torches de résine à la main , éclairaient en chancelant sa marche triomphale. Comme le cortège tournait l'angle d'une petite rue obscure, une troupe d'archers portant sur leurs hoquetons l'effigie du lion de Saint-Marc , fondirent à l'improvistc sur la députation,

240 C.ITHERINE CORNER.

qui se débanda au premier choc. Marco Yenier dégaina bravement son épée , et il s'apprêtait à vendre chèrement sa vie , lorsqu'une nouvelle troupe plus nombreuse que la première vint s'interposer entre les archers et lui.

— Nous réclamons ce prisonnier comme sujet de la sérénissime république de Venise, dit l'officier qui commandait les archers du Bayle.

— Et nous , répondit le chef de l'autre bande armée , nous nous emparons de sa personne parce qu'il appartient à l'ordre des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, dont nous portons l'habit.

Ce contïit de juridiction demeura à l'avantage des plus forts. Marco Venier fut

CATOthl>«E COh.NtR. 241'

conduit à la Tour des Chevaliers et jeté dans un cachot, les pieds et les mains garrottés. H subit le lendemain un sévère interrogatoire, dans lequel il apprit qu'il avait été dénoncé la veille comme ayant oublié ses devoirs jusqu'à donner à ses frères et au public le scandaleux exemple d'un coupable amour au méprisdeses vœux prononcés au pied de l'autel. Six mois de cachot devaient être le prix de sa faute. En se voyant éloigné de Catherine dans un pareil instant, Marco Venier rugit comme un lion à la chaîne. Il passa deux jours et deux nuits dans la plus horrible inquiétude, questionnant en vain sur le sort de la reine les frères servans de l'Ordre qui venaient silencieusement lui apporter sa chétive nourriture. La troisième nuit enfin, il enlendit la porte de son cachot s'ouvrir, et il II. 46

242 CATHERINE COUNER.

put distinguer près de lui le frôlement d'un manteau. Une voix douce l'appela dans l'obscurité.

— Que me voulez-vous ? demanda-t-il.

— Vous rendre à la liberté, lui répon* dit-on.

— A la liberté ? murmura Marco en levant la tête. Mais comment sortir de cette

— Avec de l'or, Marco, il n'est pas de porte qui ne s'ouvre, pas de mur si épais qu'il ne puisse donner passage à deux hommes. Venez !

Marco reconnut la voix qui lui parlait.

— Vous êtes Georges Corner , dit-il en rctiriuil su niuin.

— Oui, c'est n)oi, le frère de la reine.

— De la reine ! répéta le prisonnier.

Mais puis-je me fier à vous ? Ne me tendezvous pas un piège ?

— Marco Venier , interrompit la voix , serait- il accessible à la peur ?

— Je ne suis pas armé.

— Voilà mon épée.

Pour toute réponse le prisonnier prit l'arme qu'on lui présentait ; il en rejeta le fourreau^ et saisissant ia lame dans ses deux mains :

— A cette heure, dit-il, je ne crains plus que vous me trahissiez. Je vous suis ; marchons.

244 CATHERIXE CORlSÊH.

lis furent bientôt hors de la tour. Georges Corner cheminait sans armes à côté de Marco. Aucun ennemi ne se présentait, le bruit de leurs pas résonnait seul dans le profond silence de la nuit.

— Où me conduisez-vous ? demanda Marco à son compagnon.

— Au palais de la reine , où vous attend Onofrio, votre ami. Ètes-vous rassuré maintenant sur mes intentions à votre égard ?

— Je le suis.

— Ainsi c'est Georges Corner^ votre ennemi, comme vous l'appelez, qui vous délivre des cachots de la Tour Saint-Jean, où votre ami Onofrio vous avait fait enfermer.

— Onofrio n'est pas un traître, repartit vivement Marco Yenier.

— Onofrio est un espion du Conseil des Dix. C'est lui qui vous a fait saisir par les gardes du commandeur de Saint-Jean.

Quelle preuve en voulez-vous ? Son propre aveu ?

— Il ne fera pas cet aveu.

— S'il le fait, quel châtiment mérite sa trahison ?

— Il ne le fera pas ! vous dis-je.

— Entrez et vous jugerez vous-même.

La porte du palais de la reine s'ouvrit à la voix de Georges Corner et se referma lourdement sur les pas de Marco. Son libérateur lequitta en souriant au seuil d'une salle ver-

rouillée et gardée par deux soldais vénitiens. Onofrio se leva dès qu'il aperçut le jeune hospitalier de Saint-Jean.

— Vous ici , Marco ! s'écria-t-il avec un étrange accent de terreur. Ah ! tous mes efforts ont donc été \ains ! Les cachots de la Tour Saint-Jean n'ont pas même eu le pouvoir de vous retenir !

— Répondez , Onofrio ! balbutia Marco , pâle de colère , en entendant cette exclamation dont le sens était déjà pour lui assez clair. Répondez ! qui m'a dénoncé au commandeur de la Tour?

— C'est moi , Marco.

— Est-il vrai que vous soyei un espion aux gages du Conseil des Dix ?

CATHERINE COBiVER. 247

— Je ne le nierai pas, Marco , puisque vous savez mon secret.

— Misérable ! s'écria le chevalier de Saint-Jean en frappant Onofrio de l'épée qu'il tenait à la main.

— Marco ! balbutia le blessé , qui tomba tout sanglant , vous commettez un meurtre infâme! que Dieu vous le pardonne! Je vous sauvais des vengeances de Venise en vous dénonçant au commandeur de laTourj vous êtes maintenant dans les mains de vos bourreaux.

Un roulement de tambours couvrit la voix mourante d' Onofrio. La porte s'ouvrit. Dix hommes armés se précipitèrent dans la salle, l'épée au poing, et Marco Yenier, en expirant sur le corps d'Onofrio , enlendil proclamer au balcon de la fenêtre Tabdica-

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